Louise et Barnavaux

Part 11

Chapter 114,067 wordsPublic domain

Par la taille d’abord, qui était celle d’une fille de quatorze ou quinze ans. Je dis une fille, parce que c’était une femelle. Mais aussi par la figure, qui s’était affinée, en restant celle d’une bête. Vous savez, la face des chiens, qui est si loin de la nôtre, et qui fait dire pourtant: «Comme il a l’air d’un homme!» C’était ça. Et à cause des yeux, peut-être: des yeux énormes, et qui regardaient _droit devant eux_: car ils n’étaient pas placés sur le côté, comme ceux des animaux. Et ils étaient tendres, douloureux, malheureux! Oui, tout à fait des yeux de petite fille!

»Je pris cette bête-femme dans mes bras, et elle se laissa faire; je lavai sa cuisse, toute mouchetée de petites blessures: c’était là qu’elle avait reçu les plombs. Elle était couverte d’une fourrure blanche, avec des poils noirs plus longs sur le ventre et sur la tête. Cela me fit du bien de voir sa fourrure.

»--Après tout, songeai-je, ce n’est qu’une bête!

»Mais voilà que subitement elle me prit le cou de ses deux bras, en se plaignant doucement, faiblement, comme une femme, quoi! Il n’y a que les femmes pour faire comme ça en demandant abri. Et je ne savais plus, je ne savais plus du tout. Il y avait des babakoutes qui criaient dans la forêt, mais elle n’y faisait pas attention. Elle ne regardait que moi, je vous dis, que moi, qui venais de lui mettre douze plombs dans la peau!

»Ah! comme elle était câline! Et c’est pour ça que j’ai dit à Barnavaux, dans le temps, que l’homme ne venait pas du singe, comprenez-vous, mais d’une bête pareille. Les singes sont méchants, colères, sans mémoire, et sales, et vilains dans leurs gestes. Vous le savez bien! De voir un singe faire l’amour, on prendrait dégoût de l’amour pour toute sa vie. Tandis qu’elle, le fond de son être, c’était la bonté. Comme les hommes, après tout: les hommes sont bons, si vous y réfléchissez. S’ils n’étaient pas bons, ils ne seraient pas devenus ce qu’ils sont aujourd’hui. S’ils étaient mauvais, avec leur intelligence, ils seraient toujours des satans. On a tant d’intérêt à être des satans! Mais on ne peut pas, voilà la vérité.

»Et puis, quand on est tout seul, comme j’étais, qu’on n’a personne près de soi pour vous contredire, pour vous remettre au pas et à la mesure, pour se moquer de vous et vous dire: «Tu es fou!» surtout pour vous forcer à préciser vos pensées en les parlant, les pensées deviennent des rêves. On ne se demande pas si ça peut être arrivé, il suffit que ça plaise. Et il me plaisait d’imaginer que de ces babakoutes, avec leurs pieds, leurs mains, leur gueule, il y en a qui ont mal tourné, et qui sont devenus des singes, d’autres qui sont devenus, peu à peu, davantage ce qu’ils se sentaient dans leur âme intérieure, et des hommes à la fin. Ça me plaisait, je vous dis! Et des fois, celle-là, je l’appelais: «petite fille», mais d’autres fois: «grand-mère»!

»Sa blessure l’empêcha quelques jours de bouger. C’est pour ça sans doute qu’elle prit habitude avec moi. Quand elle fut guérie, elle s’en alla quelquefois très loin, mais elle finissait toujours par reparaître. Je la trouvais le matin à mes côtés avant l’aube. Pourtant, aussitôt que le soleil brillait, elle montait sur une pierre et regardait cette boule ronde et lumineuse avec de drôles de signes. Pour la remercier d’être revenue, ou parce qu’elle s’en étonnait, ou parce qu’elle était gaie à cause du jour nouveau? Je ne sais pas. Ma parole d’honneur, elle avait l’air de prier, sa mine était si grave! Et elle n’était pas contente de ce que je ne faisais pas la même chose, comme si, de mon ingratitude, il allait nous arriver du mal.

»Elle n’imitait pas les mouvements à la façon des singes seulement, elle comprenait. Une nuit que j’avais la fièvre et que je grelottais, elle se serra près de moi pour me donner chaud. Tous les animaux font ça. Mais comme je continuais d’avoir froid, je la vis se lever, prendre du bois et le mettre au feu. Ah! çà, voyons, est-ce que ça n’est pas humain, est-ce que ça n’est pas de l’intelligence humaine, est-ce que n’importe quel singe en aurait fait autant?

»Je me rappelle aussi: elle jouait avec les pépites d’or que je ramassais. Comme si elle eût trouvé que c’était beau.

»J’ai oublié combien ces jours ont duré. Je sais seulement qu’après avoir longtemps lavé du sable dans la forêt, en avançant toujours, j’aperçus à la fin des rizières, des champs de manioc et un village betsimisarake qui s’appelait Ampasimbé. J’eus tout de suite de la joie de revoir un village. A cause du riz, des poulets, du rhum et des femmes. Mais la bête-femme, aux derniers arbres, me prit la main. Je comprenais bien qu’elle me disait: «N’y va pas!» Mais j’y allai tout de même, n’est-ce pas! Alors elle rentra dans la forêt, et pour la première fois j’entendis qu’elle criait comme les autres babakoutes, sur trois notes qui pleurent. Ça me fit un peu de peine, et puis je n’y pensai plus.

»Je donnai des piastres aux gens d’Ampasimbé,--ces Betsimisarakes ne connaissent pas l’or;--je fis mettre en perce un tonneau de rhum, on tua un bœuf, et ils burent, et je bus à ma fantaisie. Ces Betsimisarakes s’étaient pendu des fleurs aux oreilles, suivant leur coutume quand ils font la joie: les fleurs d’un pamplemoussier plus grand qu’un beau chêne de nos pays: c’est une odeur qui grise, encore plus que le toaka. Et quand j’en eus assez, j’allai dans ma case. Pas seul, bien entendu! Chez ces peuples-là, on donne toujours une femme aux étrangers. Ça va de soi, et on ne peut pas refuser. C’est comme si on refusait ici l’eau bénite à un enterrement: un devoir de religion.

»A l’heure que les étoiles pâlissent, j’entendis gratter à ma porte. Je dis à la Betsimisarake:

»--Rasoa, qu’est-ce que c’est? _Iza aty vé, Rasoa?_ Va voir.

»Et elle ouvrit la porte, bien tranquillement.

»--Ce n’est rien, Rafrenchy, dit-elle: quelqu’un qui s’est enfui tout de suite.

»Mais j’entendis, déjà très loin, les trois pleurs du babakoute.

»Et bien souvent encore, les nuits suivantes, la bête-femme gratta à la porte et s’enfuit sans oser entrer. Les Betsimisarakes avaient peur, parce que ce n’est pas bon signe, quand leur ancêtre revient. Et ils crurent que c’était pour ça qu’un de leurs chiens prit un jour la rage. Il s’échappa en bavant sur les pierres, et je dis qu’il fallait l’abattre, avec tous les autres qu’il avait peut-être mordus. Mais l’enragé courut sans qu’on pût l’atteindre, vers le côté où il n’y avait pas d’eau, vers la forêt! Et à partir de ce moment je n’eus plus qu’une idée:

»--C’est elle qui sera mordue, la bête-femme. Il ne faut pas!

»Et j’allai me mettre à l’affût sur le sentier par où j’étais arrivé. C’est par là qu’elle repasserait, sûrement. Mais je ne pus rien empêcher. Je l’entendis qui pleurait encore, qui criait, mais d’une autre voix: le chien était sur elle! J’assommai cette brute d’un coup de crosse, sans tirer. Et puisqu’elle avait peur des champs et des maisons, la bête-femme, je restai là pour la soigner, dans sa forêt. J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai allumé du feu, j’ai rougi la baguette de mon fusil, j’ai mis le fer rouge sur la morsure. Alors j’ai senti, de nouveau, les mêmes bras maigres et caressants autour de mon cou. Les mêmes... seulement ce fut la dernière fois. Je l’ai vue mourir, la bête-femme! Et devenue une bête tout à fait. Elle montrait les dents, elle grinçait... Monsieur, je l’ai enterrée comme une femme, une chrétienne: mais c’est un singe que j’ai enterré, un singe. Le mal en avait fait un singe!»

XIV

QUATRE JOURS...

L’enfant de la pauvre Louise mourut vers la fin de mars, un jour de soleil. J’allai jeter sur son berceau quelques-unes de ces fleurs qu’on nomme des boules de neige; et des voisines aussi, malgré qu’elles ne fussent pas riches, lui portèrent d’autres fleurs toutes blanches, des lilas blancs, des violettes blanches, des perce-neige. Elles couvraient le pauvre drap bien propre, elles cachaient la forme misérable de ce petit cadavre épuisé, vidé, réduit à rien: un de ces cadavres d’enfant, qui n’ont pas d’os encore, qui ont lutté, lutté jusqu’à la disparition de leur chair, et que pour se défendre, avant de se décider à fuir, la vie a peu à peu dévorés par l’intérieur, comme un ver qui ronge un fruit. Il n’en reste que le crâne bossué, bombé, sur les trous bleus des yeux fermés, sur des traits tirés qui sont ceux d’un vieillard. Hélas, c’est à ce moment, où ils ne sont plus, qu’il faut chercher leur ressemblance! Maintenant elle est atrocement pareille à Barnavaux cette momie presque impondérable; à Barnavaux comme je l’ai vu au Val-de-Grâce quand il grelottait de fièvre, quand il me disait: «Hein? Vous trouvez que j’ai l’air salement vieux!» Mais cette chose horrible, Louise continue à la couvrir de baisers, elle n’en parle qu’avec une infinie douceur, avec des espèces de précautions pour l’ennoblir, pour la rendre belle dans sa mémoire, et moins souffrir elle-même, peut-être. Et quand on lui demande «comment il est mort»--on demande toujours ça, et à quoi bon?--elle répond: «Il s’est éteint comme un petit oiseau.» Comme un petit oiseau! Moi, je me rappelle ce squelette affreux, le regard froncé, sous le front tout en rides, de ces yeux si douloureux qu’ils avaient l’air de savoir, et d’avoir peur, et toutes les ignominies de la diarrhée infantile!... Mais elle efface tout cela, Louise, elle l’annule, ne voulant plus voir que ce qu’elle a tant aimé: la plus adorable part de sa chair.

Barnavaux a été témoin de l’agonie du nouveau-né, et, comme il quittait la chambre pour retourner à Palaiseau, on lui a dit: «Vous ne le reverrez plus!» Voilà pourquoi il n’est pas étonné, le lendemain, quand on lui apporte le télégramme que je lui ai envoyé. Il le sait d’avance, ce que contient ce papier bleu. Son capitaine, qui vient de surveiller l’instruction des recrues, sur le glacis, rentre justement au fort, et il lui tend la dépêche.

Barnavaux est un soldat, un vieux soldat. Quand il a fait le geste et salué, il n’a pas eu besoin de se forcer, pour prendre «la position», c’est venu tout seul. D’ailleurs, il n’éprouve pas encore grand-chose. Pareil à tous les hommes qui reçoivent la nouvelle d’un malheur survenu en leur absence, loin de leurs yeux, il ne peut pas très bien comprendre, parce qu’il n’a pas vu. Entre le petit mort et le petit agonisant, il ne fait pas de différence. Le capitaine a saisi plus vite que lui. Il a une autre éducation, ses nerfs sont plus sensibles.

--C’est votre enfant, qui est mort?... Il vous faut une permission? L’enterrement... Savez-vous quand il aura lieu, l’enterrement?... Eh bien, quatre jours? C’est le commandant du fort qui doit signer. Mais partez sans attendre, j’arrangerai ça.

Il ajoute, d’une autre voix:

--Il faut porter ça comme un soldat.

C’est un mot de pitié. Barnavaux le prend bien ainsi, et quelque chose se crispe autour de ses yeux. Mais aussi ça veut dire que le capitaine en a fini avec lui, et qu’il peut rompre. Il salue militairement, et fait demi-tour pour aller se mettre en tenue.

Ses camarades savent déjà, quelques-uns disent: «Mon pauv’ vieux!» D’autres: «Alors, c’est le petit de Louise, qui est mort?» Il en est sûrement qui pensent que c’est un débarras pour lui. Mais la plupart n’ont pas d’autre idée que de prendre un air convenable devant un événement qui ne les intéresse pas. Dehors, il souffle un léger vent de sud, qui fait sortir le printemps de partout, et c’est ça qui les occupe, c’est de ça qu’ils sont pleins, sans le savoir: du besoin de goûter la journée. Barnavaux lui-même est tout étonné de cette gaieté des choses dans la lumière et les bourgeons. Elle le gêne et le distrait. Louise, là-bas, ne songe qu’à son petit mort; ici lui pense surtout à Louise. Il a du chagrin pour elle, mais il songe que c’est bien dommage, un beau jour comme ça. Ce n’est point qu’il n’ait un cœur comme tout le monde. Mais que voulez-vous? Son corps est actif et sain; il vit, et il n’aime pas la peine, il reste baigné dans ce qui l’entoure. Et pourtant quelque chose d’irrésistible le traîne là où l’on pleure. Il ne pourrait point n’y pas aller.

* * * * *

Cependant qu’il roule vers Paris, le capitaine Merle va trouver le commandant de Bienne.

--J’ai pris sur moi de laisser partir Barnavaux avec une permission de quatre jours à régulariser, dit-il. C’est pour aller enterrer son enfant.

--Bien, fait le commandant. Vous avez eu raison...

Puis, sa pensée ayant un retour:

--Mais au fait, Barnavaux... Je n’ai jamais entendu dire qu’il fût marié, cet homme-là! Vous pouvez chercher aux états de la compagnie. Vous ne trouvez rien; qu’est-ce que c’est que cet enfant?...

--Il n’est peut-être pas marié, répond Merle. Mais ça n’empêche pas...

--Ça n’empêche pas d’avoir un enfant? Naturellement! Seulement ça suffit pour que nous ne connaissions pas cet enfant. Voyons, capitaine, réfléchissez! Tous les hommes de la compagnie peuvent venir vous raconter la même histoire pour tirer au flanc. C’est déjà trop qu’il y ait une loi qui nous oblige maintenant à des mesures d’exception, à des permissions, à des tas de choses en faveur des hommes mariés. Ça désorganise le service. Il faut tirer la marge quelque part.

--Je lui ai promis sa permission, remarqua le capitaine Merle. J’ai cru... C’est ma faute.

--Sa permission, je la signe. Seulement, il a donné un faux motif pour l’obtenir. Et alors... vous m’en parlerez, quand il reviendra.

Mais Barnavaux ne sait rien de ce qui se passe à Palaiseau. Il est à Paris, il a retrouvé Louise, et elle a pleuré beaucoup plus fort, quand elle l’a revu. Elle l’attendait pour ça, elle a dit des choses terribles et presque viles que lui suggèrent sa grande douleur: que ce n’était pas la peine, que rien n’était la peine, alors: ni son courage à préparer la vie qui venait, ni son labeur héroïque, ni les lourdeurs de la grossesse, ni les sueurs de l’enfantement. Elle a tout dit, enfin, elle injurie le sort. Et Barnavaux trouve que ça n’est pas juste, en effet. Il a vu beaucoup mourir, il ne s’étonne pas qu’on meure, et le petit, ce n’était encore qu’un petit, presque une chose, bien que de son sang. Seulement les enfants ne devraient pas mourir. Il pense à peu près comme Louise, mais au-delà, pour tout le monde; et il a pitié d’elle, surtout, une pitié instinctive et amoureuse qui lui tire les larmes des yeux. Cependant il ne trouve d’abord à dire que des choses vulgaires: «Il faut se faire une raison, Louise: on a fait ce qu’on a pu, n’est-ce pas, on n’y est pour rien...» Puis, tout à coup: «Pauvre petite maman!... Pauvre petite maman!»

Et Louise, qui n’a jamais été appelée comme ça par la pauvre bouche sans dents qui vient de se taire à jamais, Louise qui ne sera peut-être plus jamais appelée comme ça, pleure davantage. Mais elle se sent en même temps toute baignée dans quelque chose de très doux...

* * * * *

On ne fait pas de grandes cérémonies pour porter en terre les tout petits enfants. Les pompes funèbres envoyèrent un seul croquemort avec une petite boîte. Pourtant Louise avait voulu qu’on bénît le corps avant de l’emporter: elle n’aurait pas été tranquille, sans ça, elle aurait eu peur pour lui, peut-être pour elle... Il vint un prêtre indifférent, qui murmura quelques mots et s’en alla très vite; mais c’était une assurance contre le mystère, et cela lui fit du bien. Puis le croque-mort mit un drap blanc sur la boîte, qu’il emporta d’une seule main. De l’autre il tenait une couronne de perles blanches donnée par «la maison», et quelques-unes des fleurs. Nous avions pris le reste, Barnavaux, Louise et moi. Il y eut encore deux voisines pour nous accompagner, deux vieilles femmes pour qui le temps ne comptait pas, et la mère de Louise. Barnavaux la remercia bien.

Et une heure après, il n’y avait plus rien, qu’un peu de terre remuée, dans un coin de la fosse commune...

* * * * *

Barnavaux demeura deux jours à Paris, après l’enterrement. Et, dès le matin de ces deux jours, je n’étais pas levé qu’il tombait chez moi. Le désœuvrement, l’affreux désœuvrement des vieux soldats qui ont besoin d’être commandés! Il essayait de trouver des tâches, il nettoya mon fusil de chasse, il fourbit de vieilles armes rapportées de lointains voyages; et comme de chacune il reconnaissait la provenance, il s’efforçait d’en parler, de se retrouver, en parlant, tel qu’il avait été: un homme qui ne pense que par images, et qui joue avec elles pour penser un peu plus loin, comme les enfants. Mais il s’arrêtait presque tout de suite, dégoûté. Il expliqua, après un long silence:

--C’est pareil les hommes qui n’ont pas d’appétit: ça m’ennuie, de me rappeler!

Alors il se remit à tourner, comme un vieux chien qui ne retrouve plus, pour se coucher, les tapis qu’il connaissait, dans un appartement qu’on déménage. Il ne finissait rien, il commençait tout, il commençait par la fin. Puis, bon juge, dans ces choses-là, il avait du dédain pour lui, il allait boire.

Je n’aime pas toujours, quand Barnavaux va boire. Je ne lui offrais rien, exprès, sans y rien gagner. Il prenait son képi, le tournait entre ses doigts; puis, ouvrait la porte, tout doucement, sans dire adieu: preuve qu’il allait revenir, car il est poli. De cette politesse singulièrement inégale des Français d’aujourd’hui, exempte de rites, ou n’en tenant plus qu’un compte infiniment diminué, qui admet les gros mots, les obscénités, la crapule, les mauvaises blagues, et n’est plus faite que d’intelligence et de sensibilité: de quel côté ça va-t-il glisser ou monter, dans l’avenir, tout ça, je n’en sais rien. Il revenait bientôt, un peu plus clair à ses propres yeux et beaucoup plus insupportable à lui-même et aux autres, parce que les causes de son terrible ennui commençaient à lui apparaître. Est-ce que j’avais besoin, moi d’assister à ces sursauts? Il me faut chaque jour une somme nécessaire de solitude; et le superflu de mon temps, il y a tant de monde à qui je le dois donner! J’en deviens presque cruel.

--Barnavaux, pourquoi ne restez-vous pas avec Louise? Votre permission va finir!

Il me regarde, et répond sans détours:

--Ça me fatigue! Je ne peux pas! Je l’aime comme jamais je ne l’ai aimée, ça, je le jure. Quand je suis tout seul, et que je pense à son chagrin, au malheur qui est arrivé, à tout, ça me fait si mal et c’est si à moi que j’ai besoin de lui dire. Et, quand je lui dis, elle ne répond pas de la même façon, elle ne pense pas les mêmes choses, quand nous pensons à la même chose; c’est comme si on avait des muselières! Au moment où on est le plus heureux ou le plus malheureux, même si c’est avec la femme qu’on aime tout à fait et qui vous aime tout à fait, même si c’est avec la mère du gosse qu’on vient de perdre et qu’on regrette tous les deux, c’est à ce moment-là qu’on est le plus seul, parce qu’on suit son idée qui ne peut être l’idée de l’autre. Je ne savais pas ça. Mais c’est sûr, et il est impossible que ça ne soit pas comme ça: y a rien à faire.

Et pendant qu’il parlait, je voyais Louise, la pauvre Louise abandonnée.

--Alors, lui dis-je, est-ce que... est-ce que c’est tout à fait fini?

--Quoi? fit-il étonné, qu’est-ce qui est fini.

--Louise...

--Fini! non, mais pourquoi? Puisque je ne pense qu’à elle! Seulement, on ne pourra se revoir que quand on aura perdu chacun le dessus de ses idées, le plus fort. Il en restera toujours assez, après, qui ne seront encore qu’à nous deux, pour qu’on soye plus pareil ensemble qu’avec tous les autres.

* * * * *

Il repartit, le jeudi soir, pour ses casernements du fort. Louise l’accompagna jusqu’à la gare, et je pris le train jusqu’à Palaiseau. Par instants la terre, dans la nuit luneuse, était toute blanche de pommiers en fleurs, ou rose de cerisiers; et l’odeur de ces fleurs qui naissent avant les frondaisons, était légère, impalpable et délicieuse.

--Quel pays, me dit Barnavaux, quel beau pays! Tout est en place, refait par l’homme, commode, riche, et on comprend partout. Quand c’est sauvage, on n’y comprend rien. On peut s’arranger, pour vivre ici.

Et je fus ému, voyant qu’il pensait à rester. Donc il n’avait pas l’âme basse, il ne songeait pas, l’enfant disparu, à s’évader de la vie de Louise: et tant d’autres l’auraient fait, à sa place, c’eût été si facile, il avait une si bonne excuse: «C’est mon tour pour les colonies, je pars. Adieu!» Aussi ces deux ans ne lui eussent laissé qu’un nouveau souvenir, pêle-mêle avec les autres, un peu plus long, un peu plus triste, malgré tout un peu meilleur. C’était bien, il était un brave homme, mon vieux Barnavaux, d’aller du côté du courage et de l’honnêteté. Il y eut donc de la perversité dans la question qui me vint aux lèvres; il y en aurait eu davantage, si je n’avais su qu’il se décidait toujours seul, et d’instinct, sans que personne y pût rien changer:

--Barnavaux, vous rappelez-vous ce que vous me disiez à Tourane: «La France, un pays où il n’y a que des blancs; on n’y peut pas vivre: on n’est pas servi!»

Je croyais qu’il allait me répondre que c’était changé dans son âme parce qu’il s’était passé des choses, et qu’il avait des devoirs, et qu’il gardait une affection. J’oubliais sa pudeur. Les mobiles sentimentaux, les seuls au fond qui les conduisent, les Français aiment bien qu’on leur en parle, mais non pas dans le particulier: au théâtre ou au café-concert seulement; là où il est permis de supposer que ce n’est pas de vous qu’il est question, mais du voisin. Bien rarement, au contraire, on admet une allusion personnelle: on la supporterait mal, on ne serait plus maître de soi, et ce n’est pas convenable.

Il me répondit:

--On n’est pas servi! On n’est pas servi!... Il y a Louise, maintenant!

Il avait découvert la ménagère, la servante, la femme, l’épouse, la tradition des ancêtres, et c’est cela qui lui paraissait tout changer: juste, salutaire, excellent, attendrissant aussi, mais il ne fallait pas le dire. Il développa ses plans, du côté pratique: depuis son rengagement, pas une seule punition. Ça, c’était rare! On lui rendrait ses galons, il deviendrait sergent, et cette fois il resterait sergent, jusqu’à la fin. Il aurait, pour sa retraite, une bonne petite situation, dans un ministère. Et même maintenant, si je voulais m’en occuper? J’avais des amis. Si je le faisais accepter comme planton, au ministère des Colonies? De planton, une fois rentré dans le civil, on peut passer garçon de bureau. Après ça, huissier: ça couronne! A la rigueur, quand tout serait bien tassé, on pourrait habiter la campagne: Clamart!

--Avec Louise?

--Mais oui, naturellement, fit-il, d’un air étonné. Avec qui donc? Regardez-moi: j’ai vingt ans de plus qu’elle. Je ne trouverais plus ça. Elle aura sa petite retraite à son tour, quand...

Et ceci me prouva qu’il considérait Louise comme bien à lui: elle l’intéressait même pour l’instant qu’il ne serait plus! Donc elle le conduirait à la mairie. Très probablement à l’église, parce que c’est plus beau!

A Palaiseau, je le quittai sur la route du Fort.

--Vous n’oublierez pas? dit-il gravement.

--Quoi?

--Pour que je sois mis planton au ministère, pour tout ce qu’il faut, pour le reste: pas de punitions depuis le rengagement, sergent, bon sujet, bonne conduite!

--Bon Dieu, fis-je, Barnavaux, tout ça vous change! Mais soyez sûr...

Il fut heureux de retrouver son chalet, tant il en avait l’habitude. Le matin, sur les glacis, comme il initiait les recrues au maniement d’armes, au cours d’une pause le capitaine Merle l’appela:

--Vous avez été à l’enterrement de votre enfant?

--Oui, mon capitaine.

--Vous êtes marié?

--Non, mon capitaine.

--Cet enfant, vous l’aviez reconnu?

--Non, mon capitaine.

--Vous vous êtes mis en faute, Barnavaux... Vous dites?... Rien, n’est-ce pas, rien... Ça vaut mieux... Rompez.

Barnavaux rompit. Dans son tort! Il s’était mis dans son tort! Qu’est-ce qu’il voulait dire, celui-là? Très sincèrement il chercha, sans trouver.

Et toute la journée s’écoula, paisible et sans événement.