Louise et Barnavaux

Part 10

Chapter 103,945 wordsPublic domain

»Mais les Kroumen ne voulurent rien savoir pour passer la barre. Monsieur le consul rentra chez lui en se frottant les mains et toute sa journée il demeura sur la varangue à regarder la mer. L’eau était chargée de sable à perte de vue, et le _Fafner_ mettait le nez dans l’eau à chaque minute, comme un canard qui veut pêcher un ver de vase.

»--Pourvu qu’il reste fidèle à son devoir, nom de Dieu! dit monsieur le consul. Pourvu qu’il ne fiche pas le camp. C’est ici, sale bateau, c’est ici que la patrie t’a envoyé, ce n’est pas dans la haute mer!

»Le soir, après son dîner, il ne voulut pas dormir. Il sortit, et ramena le vieux Wilson, qui fuma des pipes. Lui, il prit un livre, et se mit à déclamer:

Oh! combien de marins, combien de capitaines...

»Wilson, qui ne savait que quelques mots de français, écoutait sans rien dire. Il fumait toujours des pipes, mais il buvait aussi du whisky. Moi, j’étais allé me coucher. Vers deux heures du matin, j’entendis un coup de canon, puis un autre, et un autre encore.

Je m’habillai au galop. Monsieur le consul disait:

»--Ça y est. Je le savais bien! Le _Fafner_ ne pouvait pas tenir, aussitôt que le raz de marée viendrait sur la barre! Le _Fafner_ est en perdition. Il va s’en aller par le fond!

»--_Sh’is leeky_, dit Wilson.

»--Oui, mon vieux Wilson, _leeky_. Ah! la barre du Rio-Negro, la bonne barre! J’étais sûr, voyons, j’étais sûr!

»Il s’interrompit et cria:

»--Ça n’est pas tout ça: il faut y aller!

»Wilson était du même avis. On voyait les feux du navire, et de temps en temps le canon tonnait pour appeler. Les Kroumen ne manifestaient aucun désir de mettre leur barque à l’eau.

»--Vingt gourdes par homme, dit monsieur le consul: cent francs! tas de chameaux!

Ils se laissèrent convaincre. Wilson les poussait par les épaules, à coups de poing. Et ils partirent, tous les huit, avec monsieur le consul et le pilote. De quoi laisser sa peau, par une nuit pareille. Comment n’ont-ils pas été noyés? C’est un miracle! Une heure et demie plus tard ils revenaient, pourtant! Ils avaient frappé un filin sur l’aviso, établi un va-et-vient, et tous les hommes du _Fafner_ furent sauvés, y compris le Herr von je-ne-sais-quoi. Monsieur le consul était trempé comme une soupe. Mais il dit avec beaucoup de politesse au commandant du _Fafner_:

»--Ma maison vous est ouverte, monsieur.

»Et l’autre, à ce moment-là, a été très chic. Il répondit en excellent français:

»--Je ne dois rien vous refuser, monsieur!

»Ils prirent encore un bon whisky, avec de l’eau chaude et du sucre, et je fis le lit du commandant allemand.

»Mais, après avoir vu lui-même si rien ne manquait, monsieur le consul redescendit dans son cabinet, et envoya une dernière dépêche:

»... Ainsi que je l’avais fait pressentir à Votre Excellence, il était impossible qu’un aviso de l’âge et du tonnage du _Fafner_ résistât aux raz de marée qui rendent dangereuse la barre du rio. Je suis heureux de porter à votre connaissance que toutefois l’équipage est sauf...»

--Eh bien, demandai-je, c’est tout?

--Naturellement, c’est tout, répondit le cuisinier. Les événements venaient de démontrer que, comme port, Rio-Negro ne valut pas Marseille, et le bateau était au fond de l’eau. Personne ne parla plus de rien.

* * * * *

--Dites donc, fis-je, est-ce qu’il y a une barre, à Agadir!

--Une sale barre. J’ai passé par là, sur un cargo qui faisait les ports de la côte...

XII

LA REVANCHE DE WATERLOO

Il est certain que cet Anglais, qui était habillé comme un gentleman, causait du scandale sur le boulevard: il était ivre manifestement. Ivre avec majesté et avec fantaisie tout à la fois. D’abord il avait pris un fiacre, non qu’il éprouvât du malaise à se tenir sur ses jambes: il marchait très droit, au contraire, il dressait jusqu’à six pieds du sol l’orgueil d’une magnifique raideur. Mais c’était son idée, je suppose, qu’une voiture le transporterait plus vite dans un autre lieu où il retrouverait d’autre champagne. Il avait compté sans les suggestions magnifiques de son cerveau. C’est une justice qui a été rendue à la race britannique par de nombreux sociologues: elle aime l’action. Or l’ivresse développe les qualités naturelles des hommes, elle les porte au paroxysme. Cet Anglais devait être d’une nature généreuse et compatissante, et, de plus, il avait chaud. Il lui prit, pour commencer, l’envie de monter sur le siège pour se rafraîchir. Puis il songea que le cocher, au contraire, devait en avoir assez de faire toujours la même chose, et il l’invita poliment à prendre sa place sur les coussins de la voiture, cependant qu’il tiendrait les rênes. C’était afin de lui procurer un changement, et le cocher, grassement payé, se fit un devoir d’accéder à ses désirs. Rien n’est plus merveilleux que la sensibilité de certains coursiers, de longue date accoutumés au mors. On pourrait croire vraiment à une sorte de télépathie! Dès que cet Anglais se fut emparé des guides, ce fut le cheval qui se mit à tituber. Il dessina, sur le pavé de bois, les plus singulières sinuosités, il eut d’étranges caprices de direction. L’Anglais n’en comprit point la cause, mais tout son cœur était baigné de tendresse; il déduisit seulement des phénomènes qu’il avait sous les yeux que ce pauvre cheval était fatigué. Plus fatigué encore évidemment, que le cocher lui-même, et il avait pensé à l’homme avant de penser à la bête! Il voulut réparer cette injustice.

C’est à ce moment-là que nous l’aperçûmes, Barnavaux et moi. L’Anglais, ayant dételé le cheval avec une célérité qui prouvait de réelles connaissances d’hippologie, était en train de s’efforcer _de le faire entrer dans la voiture_.

Le cheval ne voulait pas. Il trouvait sans doute que ce n’était pas assez grand. Mais je suis persuadé qu’il avait aussi le sentiment des convenances et qu’il entendait rester décemment à sa place. Véritablement, il avait l’air choqué. Le cocher aussi. Il en avait assez de son client. Je suppose qu’il exprima cette opinion d’une manière un peu vive, car l’Anglais lui démontra, d’une manière incontestable, sa supériorité dans l’art de la boxe.

Il en résulta, dans le public, un réveil des susceptibilités nationales. L’Anglais, écrasé par le nombre, lutta quelques instants avec une indomptable énergie; il ne fut sauvé, dans cette lutte inégale, que par l’arrivée de la police. Mais ce qui m’étonna, dans toute cette affaire, ce fut l’indifférence de Barnavaux. Une indifférence qui n’était pas dans ses habitudes. Barnavaux a l’instinct de la justice, du moins en matière de combat; ses sentiments d’indulgence à l’égard des personnes qui manquent à la vertu de sobriété sont légitimés par des souvenirs personnels et par le principe qu’il ne faut pas reprocher aux autres les péchés dont on n’est pas exempt; enfin il aime les manifestations naturelles du génie. Et pourtant, il voyait d’un œil dédaigneux l’infortune de cet Anglais que son héroïsme et son délire allaient conduire au poste. Je lui en fis d’amers reproches. Il me parut indigne de lui-même.

--C’est parce que c’est un Anglais! me répondit Barnavaux sèchement. Je ne les aime pas.

--Barnavaux, lui dis-je, ce sont des amis, presque des alliés! Ne faites pas de politique personnelle.

--Je ne fais pas de politique personnelle, répliqua Barnavaux. Seulement, les Anglais me dégoûtent parce que les choses qu’ils font eux-mêmes ils ne veulent pas qu’on les fasse. Ils ne se comprennent qu’entre eux, ils ne se trouvent d’excuses qu’entre eux. Mais les autres peuples, il faut toujours qu’ils se conduisent bien; ce n’est pas juste! Il y avait une fois le pauvre père Barbier, le garde du génie...

Je cherchai dans ma mémoire.

--Barbier... Celui qui était à Libreville?

--Il a été à Libreville, dit Barnavaux, mais après on l’a mis à Obock. Et c’est là que le malheur lui est arrivé. Mais tout de même vous vous le rappelez! Hein, quel brave homme! Je le vois encore avec sa grande barbe, le morceau de craie qu’il avait toujours dans sa poche pour repasser son casque et ses souliers de toile, dès qu’il y voyait une tache, une égratignure, rien du tout, et une petite peau pour frotter ses boutons de cuivre. Car c’était un soldat, un vrai soldat, bien que seulement sapeur; et en même temps un fonctionnaire! L’écriture du père Barbier! C’était moulé, et, quand il était pour commencer une majuscule, il faisait des feintes avec sa plume, des feintes comme un prévôt d’escrime qui va vous mettre un coup de sixte... Alors c’est lui qui fut choisi pour garder Obock.

--Mais il n’y a plus personne, à Obock! remarquai-je. Voilà bien vingt ans qu’on a daigné s’apercevoir, au ministère, qu’Obock était une erreur, une vaste erreur administrative et géographique, et qu’on devait lui préférer Djibouti.

--C’est justement pour ça qu’on y a mis le père Barbier, continua Barnavaux. Vous savez qu’on avait installé Obock sur un grand pied. Il y avait un palais du gouverneur, un hôpital, une manière de caserne pour les services administratifs, une prison, tout ce qu’il faut pour qu’une colonie soit heureuse, et quatre palmiers, qu’on était obligé d’arroser tout le temps, parce que la végétation, dans ce pays, ça n’est pas naturel. Quand on déménagea pour Djibouti, on emporta tout ce qu’on put: les lits de l’hôpital, les fenêtres et les portes du palais du gouverneur et des maisons, et même un canon porte-amarre. Seulement, les principes sont sacrés. C’est un principe que, si le drapeau français a flotté une fois sur un point du globe, il doit continuer d’y flotter. Le père Barbier fut chargé de garder le drapeau. Il n’avait absolument que ça à faire, de garder le drapeau; ça et arroser les palmiers, qui avaient toujours soif. Et il était tout seul, vous entendez, absolument tout seul! Pas un autre blanc avec lui, rien que des miliciens somalis, des ascaris, qui ont des figures de vieux dès leur naissance. Ça doit être le soleil qui les dessèche, ils ont le droit: c’est le pays du monde où il fait le plus chaud. Mais ils finirent par manœuvrer comme de vrais troupiers; le père Barbier les faisait obéir au doigt et à l’œil et, de temps en temps, il les emmenait à travers les sables en expédition contre un ennemi supposé, en leur faisant des discours magnifiques sur la stratégie de Napoléon Ier et le devoir de sacrifier sa vie pour détruire les ennemis de la France.

»Ça vous étonne; c’est qu’il était devenu fou. A cause du soleil, probablement, mais surtout à force de vivre seul, sans personne à qui pouvoir parler une langue raisonnable. Son idée, c’est qu’il était gouverneur général du Désert, et qu’il ne devait de comptes à personne, excepté, comme tous les gouverneurs généraux, au ministre et aux inspecteurs des colonies. Voilà même pourquoi les inspecteurs des colonies, quand ils venaient, ne pouvaient pas s’apercevoir qu’il avait le cafard. Il était très poli avec eux, il leur donnait à dîner, et tirait même du magasin une bouteille de vin supplémentaire. Mais, quand ils étaient partis, s’ils n’avaient pas bu toute la bouteille, il la remettait au magasin avec cette inscription, de sa belle écriture: «Bouteille laissée en cet état par M. l’inspecteur». Car dans son opinion, c’est par des écritures qu’on fait de bonnes finances. Il entretenait aussi l’inspection de la grandeur de la France et de ses projets pour l’administration des Déserts, mais ça le rendait sympathique et, en comparaison d’un tas d’autres, c’était innocent.

»Et ça dura comme ça... Ça dura jusqu’au jour où, au lieu d’un inspecteur, ce fut un Anglais, un Anglais très riche, qui arriva sur son yacht. Il allait dans l’Inde, je crois, et traversait la mer Rouge. Le caprice lui vint de s’arrêter à Obock.

»Le père Barbier était déférent à l’égard des inspecteurs. Je vous l’ai dit. Mais vis-à-vis d’un Anglais qui n’était pas même fonctionnaire il fut uniquement le gouverneur du Désert; affable et... et... comment dites-vous quand on a l’air supérieur?

--Condescendant, suggérai-je.

--Condescendant. Il accueillit l’Anglais, qui l’avait fait prévenir de sa visite, debout sur le petit appontement, dont le bois était un peu pourri, mais ça ne se voyait pas, parce que les arbalétriers en étaient tout couverts d’huîtres. Et Barbier avait mis son uniforme de drap, par cinquante degrés à l’ombre, pendant que ses ascaris présentaient les armes. L’Anglais tendit la main, mais Barbier garda les siennes dans la position réglementaire, puis fit un salut guerrier et cria:

»--Reposez... armes!

Les ascaris reposèrent les armes, et l’Anglais eut l’air flatté. C’est vrai que la réception qu’on lui faisait avait quelque chose de majestueux. Toutefois, quand il demanda à visiter les environs, le père Barbier lui répondit que ça ne se pouvait pas, pour des raisons politiques. L’Anglais eut l’air étonné, mais il ne se fâcha pas parce que le père Barbier, en faisant le salut militaire, lui dit:

»--Milord, la France se fait un devoir de vous inviter à dîner!

»Le dîner fut un beau dîner. C’est le père Barbier qui avait écrit le menu, et chaque plat était apporté par son boy, accompagné par quatre ascaris, l’arme au bras, baïonnette au canon. Quand le boy déposait le plat, les ascaris présentaient les armes; et il y avait aussi un clairon ascari qui sonnait aux champs quand le père Barbier trinquait avec l’Anglais en disant:

»--Milord, à vot’ dame!

»L’Anglais avait fait venir une caisse de son propre champagne, mais le père Barbier la refusa, en expliquant qu’il ne devait rien accepter, par crainte d’être accusé de corruption, et qu’on boirait du champagne de France à volonté, à condition que l’Anglais voulût bien justifier de la consommation des bouteilles qui lui étaient fournies en signant sur le registre spécial «des hôtes de passage, étrangers non assimilés, naufragés». L’Anglais signa et but son content, croyant qu’on lui avait seulement demandé son autographe. Quand il se leva pour partir, il était minuit. Et c’est juste à ce moment-là que le père Barbier cria:

»--Vous croyez que ça va se passer comme ça? milord, ça ne se passera pas comme ça!

»L’Anglais crut qu’il y avait quelque chose à payer et demanda combien c’était.

»--Rien! dit le père Barbier. Seulement il s’agit de venger Waterloo!

»L’Anglais ne comprenait plus du tout. Mais le père Barbier, se tournant vers le boy, les quatre miliciens et le clairon, leur dit:

»--Gardes! qu’on mène cet homme au violon!

* * * * *

»Et l’Anglais fut conduit au violon, conclut Barnavaux. Si c’était lui qui avait fait le coup, il l’aurait trouvé très drôle. Eh bien, il a déclaré qu’on avait outragé en sa personne la puissance britannique. Il a adressé une plainte à son consul, il a fait parler de lui dans les journaux, et le père Barbier a été cassé; car une fois revenu en France, il pensait, causait, répondait comme tout le monde, il était guéri, et quand il a juré qu’il ne se souvenait plus de rien, personne n’a compris qu’il avait été fou, personne ne l’a cru! C’est pour ça que je n’ai pas de pitié pour les Anglais quand ils sont saouls. Ils ne nous la rendent pas. C’est un peuple qui n’a pas de charité.»

XIII

PAPA-LE-PETIT-GARÇON

Barnavaux, depuis longtemps, professe devant moi une opinion: il ne croit pas que l’homme descende du singe. Mais, jusqu’ici, quand je lui demandais sur quoi il se fonde pour repousser une hypothèse si chère aux matérialistes, il me répondait seulement:

--Sur quoi? Sur ce que ce n’est pas vrai, voilà tout!

Il avait l’air d’en être sûr. Et rien n’est plus insupportable que les gens qui ont l’air d’être sûrs! Alors je lui représentais:

--Barnavaux, ceci n’est de votre part qu’une affirmation. Et qu’est-ce que ça vaut, votre affirmation?

Mais il persistait:

--L’homme ne descend pas du singe, je répète!

--Pourquoi, Barnavaux, pourquoi?

--Parce que personne n’en sait rien, d’abord. Et puis... et puis parce que c’est peut-être d’une autre bête!

Il n’y avait pas moyen de lui en faire dire davantage. A force de l’interroger, je crus découvrir que ses réticences venaient de ce que, là-dessus, il ne savait rien lui-même. Il avait retenu les conclusions d’un autre, en gardant un doute sur ces conclusions; sachant seulement «qu’il y avait quelque chose», quelque chose d’énigmatique, de mystérieux, de difficile à croire, même, mais de si neuf, de si caractéristique et frappant qu’il ne pouvait en tout cas plus rien croire de différent. Mais qu’était-ce donc, qu’était-ce donc? Quand j’insistais, il détournait la conversation. Et puis, subitement, un jour, ce fut lui qui vint me trouver.

--Vous savez, me dit-il, l’homme qui sait, sur l’affaire qui vous intéresse, il est à Paris. Voulez-vous le voir?

Cela ne faisait pas question. Je demandai seulement:

--Où faut-il le recevoir. Chez moi? Au café--et alors dans quel café? Ou bien chez le marchand de vins?

Car, pour le tact et le sentiment des convenances, il n’y a pas de chef de protocole qui, dans sa petite sphère, puisse égaler Barnavaux. Il sait où les personnes qu’il me présente ne seront pas gênées avec moi, et où je ne serai pas gêné avec elles. A ma grande surprise, il me répondit cette fois:

--Frenchy a de l’argent pour le moment, et il est bien mis. Il m’a même dit qu’il viendrait vous chercher en automobile: une automobile qu’il a prise au mois. Et il voulait vous faire dîner dans un endroit chic, à Montmartre, par exemple. Il ne sort pas de Montmartre. Mais je lui ai expliqué que ce n’était pas possible, à cause de mon uniforme. Alors il nous conduira à la campagne, quelque part, manger une friture.

--Barnavaux, fis-je, vous avez maintenant des amis bien riches!

--Moi? protesta-t-il, non! Je ne vous ai pas dit que Frenchy était riche. Je vous ai dit qu’il avait de l’argent pour le moment. Ce n’est pas la même chose.

Je connais Barnavaux depuis si longtemps que je crus pouvoir m’offrir la satisfaction un peu vaniteuse de deviner la profession du personnage qu’il m’allait faire connaître; un homme qui n’était pas riche, «mais qui avait de l’argent»; c’était un camarade de la légion, sans aucun doute, Allemand, Anglais, Russe ou Hongrois, de souche noble et de famille puissante, venu s’engager chez nous, au premier ou deuxième étranger, pour des motifs qu’on ne saurait jamais.

--C’est bien ça, hein? demandai-je, fier de ma pénétration.

--Non! dit Barnavaux, en haussant les épaules.

--Mais alors, qu’est-ce qu’il fait, votre ami? Il faut pourtant le savoir!

--Frenchy? répondit Barnavaux: c’est un chercheur d’or.

* * * * *

C’est ainsi que je fis la connaissance de Frenchy; et durant les quelques semaines qu’il conserva quelques louis des soixante-quinze mille francs rapportés par lui des placers de Madagascar, il fut assez intimement mêlé à ma vie. Tout le luxe apparent de sa personne était constitué par son automobile--une 30-40 HP, souple et puissante, du genre de celles qu’on loue aux millionnaires américains; et de cette voiture magnifique, on voyait descendre un petit homme sec, jaune de cuir, aux prunelles agrandies par la fièvre et l’absinthe, vêtu comme les ouvriers quand ils ont leurs beaux habits: tout de noir, avec un gilet très ouvert sur sa chemise blanche et une cravate également noire qui dessinait sur son col bas un papillon aux ailes trop maigres. Il se ressentait d’avoir trop longtemps vécu seul, agitant au bord des rivières la sébile de fer-blanc où tombent et tremblent les paillettes d’or. Je veux dire qu’il n’avait plus honte, contrairement à la plupart des hommes civilisés, de garder le silence. Durant des heures et des heures il demeurait muet, pleinement satisfait de boire et de manger, ou même simplement de n’être pas debout, de ne pas marcher, de ne pas travailler. Les femmes ne lui disaient pas grand’chose. Non par vertu. «J’ai un peu perdu l’habitude», expliquait-il, avec timidité. Mais Barnavaux le respectait, admirant qu’un homme qui n’avait pas plus d’instruction que lui eût pu se débrouiller sans chef, sans discipline extérieure, ne pouvant compter que sur lui-même dans des pays barbares.

Ce n’était pas un homme qu’on pût aisément interroger. Il fallut attendre qu’il répondît à une question intérieure. Un jour vint pourtant qu’il parla tout seul, sans y être invité.

--Oui, dit-il, c’est quand je prospectais à Madagascar, dans la grande forêt de l’est, à l’endroit où elle tombe vers le pays betsimisarake. Vous vous étonnez que je ne sois pas causeur? Comment voulez-vous!... Des mois et des mois, j’allais tout seul, à travers ces grands bois qui n’en finissent pas. Quand je suivais le cours d’une rivière, la verdure devenait basse, touffue, écrasante. Pour faire un pas, il fallait donner dix coups de machette, couper les tiges d’où la sève sort comme l’eau d’un robinet. On avance comme dans un tunnel vert, et il fait chaud, humide et chaud comme dans un tunnel. Ça sent la boue, la pourriture, les plantes broyées et, à mesure qu’on se taille sa route dans ce fouillis, on entend tout autour des bruits extraordinaires, qui font peur sans qu’on sache pourquoi: comme des pièces de satin vivement déplié. A la fin, je compris. C’étaient des serpents qui fuyaient. Ils n’étaient pas méchants: de grosses couleuvres noires et vertes. Celles qui n’étaient pas atteintes ne se dérangeaient pas. Elles restaient enroulées autour des branches, leurs anneaux tellement serrés que, si on n’avait pas été prévenu, quand on ne voyait pas leur tête longue et leurs yeux brillants, vous les auriez prises pour de grands colimaçons. D’autant plus qu’il y a de vrais colimaçons, plus gros que ceux qu’on voit en Europe. Ils grimpent aux arbres en y laissant une trace brillante, ou bien dorment sur les branchages, pareils à des coquilles fixées sur un rocher. Un soir que par hasard j’en avais jeté quelques-uns sur mon feu, l’idée me vint d’y goûter. Ce n’était pas mauvais. Alors je fis caprice de m’en nourrir quelquefois.

»J’allais le plus souvent, parce que c’est plus commode, les chercher sous les grands arbres qui poussent sur les hauteurs. La marche est là plus facile; les cimes serrées empêchent de croître les herbes et les fougères. Et tandis que je faisais ma récolte, j’entendais comme pleurer autour de moi. Oui, pleurer! mais en musique, sur trois notes très hautes, abominablement tristes, et qui s’entendaient de partout... Vous autres, vous auriez eu de l’épouvante. Moi, je savais que ce n’était rien que les babakoutes qui prenaient la fuite. Ce ne sont pas tout à fait des singes, ces babakoutes. On dirait plutôt de grands écureuils, avec des mains, de vraies mains, et un visage plus plat, bien plus humain que celui des écureuils. Babakoute, ça veut dire en malgache «papa-le-petit-garçon», et les Betsimisarakes prétendent que c’est leur ancêtre, qu’ils sont nés, il y a longtemps, très longtemps, d’un couple de ces grandes bêtes qu’on a tant de peine à voir--ils sont toujours au sommet des arbres--et qu’on entend de si loin!

»Quand j’avais fait une belle récolte de colimaçons, je la mettais en réserve dans une boîte de conserves vide, assez écartée du feu, pour les faire dégorger. Puis je m’endormais tranquillement: il n’y a pas une bête féroce dans tout Madagascar, et les hommes mêmes sont si craintifs! Mais voilà qu’un matin je m’aperçus qu’il ne restait rien dans la boîte: on m’avait volé pendant la nuit! Et deux fois, trois fois, la même chose recommença. Je résolus de veiller pour en avoir le cœur net, et la quatrième nuit, quand j’aperçus une forme humaine qui se penchait vers mes colimaçons, je lui envoyai un coup de fusil chargé à petits plombs.

»Mais j’avais tiré d’assez près, et mon gibier sans doute était délicat. Je le vis tomber, je l’entendis gémir, gémir! Alors j’allai voir, et je trouvai... c’est difficile à vous expliquer: une bête qui n’était pas un singe et qui n’était pas un homme: une très grande babakoute, si vous voulez. Mais j’en avais tiré jadis, des babakoutes, bien que, je vous le répète, ces animaux soient très difficiles à distinguer sous les arbres, et celui-là était si différent!