Part 9
»--Je me rembarque! Je me rembarque! J’aime mieux retourner en Chine tout de suite!
»Il retourna en Chine, et il n’était pas content. Un Chinois, ça conserve sa rage encore bien plus longtemps que nous. Et celui-là, il avait été traité par les Français de Saïgon autrement que par ceux de Paris. Il avait vu la différence, et c’est ça qui lui rendait la salive si amère dans la bouche. Il alla trouver, à Pékin, un ministre de son pays, un grand ministre, je ne sais plus lequel. Mais il fut d’abord obligé de lui faire les laïs, de se mettre sept fois de suite à quatre pattes devant lui, le nez par terre; et ça aussi lui prouva qu’il n’était plus en Europe. Quant au ministre, il trouvait que ce n’était pas encore le moment de se brouiller avec les gens de l’Ouest. Plus tard, on ne sait pas... Il réfléchit une petite minute et demanda:
»--Les lettres que tu as reçues étaient les lettres d’un grand mandarin français?
»--Elles étaient d’un grand mandarin de France, c’est la vérité des vérités, dit le Chinois.
»--Et où les avais-tu serrées? demanda encore le ministre.
»--Dans ma malle, répondit le Chinois.
»Alors le ministre lui dit d’une voix magnifique, comme sur le champ de manœuvres:
»--Sais-tu ce que tu es?
»--Vous êtes mon père et ma mère! dit le Chinois.
»--Tu es un œuf de tortue! On te donne des lettres, un grand mandarin français te donne des lettres, et, au lieu de les garder sur ta poitrine, tu les mets dans ta malle, avec les vêtements qui doivent couvrir ton corps méprisable? Tu l’avoues?
»--Oui, dit le Chinois.
»--Eh bien, tu recevras mille coups de bâton.
»Le Chinois reçut les coups de bâton, conclut Barnavaux, et ça lui apprit qu’en Indochine, et même en Chine, un Chinois _ne doit pas_ être traité comme un blanc. C’est la sagesse et la politique qui le veulent. Vous autres, vous n’en savez rien. Vous ne savez rien.»
X
PIERRE-CÉSAR
Louise accoucha d’un garçon, le 12 février dernier, au pavillon Baudelocque. Barnavaux fut prévenu dès le lendemain et il m’avertit. Seulement il fallut attendre le jour où les visites sont autorisées, pour aller la voir avec lui. Je ne compris pas d’abord pourquoi: puisqu’il était le père, n’est-ce pas?...
A dix heures du matin, je l’attendis à la station de Port-Royal, sur l’avenue de l’Observatoire. Le pavillon Baudelocque, c’est presque en face, il n’y avait pas loin à aller, ça se trouvait bien! Et je le vis arriver rasé de frais, la moustache relevée au fer, «roulée en dessous», astiqué comme pour une revue, et l’air assez grave, bien que joyeux. Ça lui faisait de l’impression, d’avoir un fils, et il ne le cachait pas.
A la porte du pavillon, Barnavaux demanda au concierge:
--Madame Collot, s’il vous plaît?
Je le regardai, un peu étonné, mais le concierge comprit tout de suite. Il répondit sans hésiter:
--A droite, salle C, service du docteur Motte.
Nous trouvâmes sans difficulté. Ces édifices clairs, bas sur le ciel, étaient frais et presque jolis. Et Louise était là, couchée dans un lit candide, la figure pâle, mais bien reposée, ses cheveux bruns cachés sous un bonnet blanc, et tout ce qu’il lui fallait au-dessus de sa tête, sur une console de verre. Il n’y avait que le numéro qui fût un peu vexant. Ça doit être embêtant, pour un malade, de n’être qu’un numéro: on est des Français, on a un nom, à la mairie et dans sa rue. Mais Barnavaux était raisonnable. En voyant les dix-huit couchettes qui remplissaient la pièce, et en pensant aux autres, dans les autres bâtiments, il se dit qu’il fallait quelque chose comme une comptabilité, pour s’y reconnaître. Et puis la caserne et les hôpitaux, ça l’avait habitué.
Dans un petit berceau léger, près du traversin, à droite, le nouveau-né dormait à poings fermés. Il avait de drôles de petits ongles, très fins, et si propres! Barnavaux considéra les siens, qui étaient noirs et tout cassés, naturellement. Cette petite chose vivante, qui n’eût pas été là sans lui, l’embarrassait. C’est bien différent d’avoir pensé à une chose et de la voir; et d’ailleurs on ne s’imagine jamais comment c’est en réalité. Mais il l’embrassa tout de même, et il embrassa Louise, sur le front.
--Ça s’est bien passé? demanda-t-il.
--Moi, dit Louise avec orgueil, je suis comme maman. Maman, le temps d’aller chercher un seau d’eau à la fontaine, et ça y était!
Dans son cœur, il y avait le contentement naïf, non seulement de continuer la race, mais de perpétuer ses qualités. Elle ajouta d’un air sage:
--C’est une veine, ça c’est une veine... Il y en a une, ici, qui a crié cinquante heures. Une boucherie, c’était, une vraie boucherie!
Pourtant, elle donna des détails sur elle aussi, parce que toutes les femmes aiment à parler de ça, comme les soldats de leurs campagnes; et alors c’était une espèce de satisfaction que Barnavaux comprenait bien. Il avait apporté deux oranges, qu’il tripotait dans leur papier de soie, et je ne sais quoi de mystérieux, caché dans une petite boîte en carton moiré, avec le nom d’un horloger de Palaiseau sur le couvercle.
--Le voilà, fit-il timidement... Tu m’avais toujours dit que tu en voulais un pour lui. Alors...
Elle ouvrit la boîte, avec cette précipitation ravie que mettent toutes les femmes à regarder les bijoux: c’était, au bout d’un collier de corail, un petit cœur d’or, gravé d’une croix.
--C’est bien de l’or, demanda-t-elle, c’est de l’or vrai?...
--Oui, dit Barnavaux fièrement, veux-tu que je lui passe?
Elle accepta, les yeux brillants, Barnavaux souleva la petite tête ridée. Louise recommandait:
--Ne lui fais pas de mal!
Non, il ne lui faisait pas de mal. Il avait du respect, des précautions parce que cette nuque toute rouge, et ce cou de poulet, ça n’était pas solide, bien sûr--et c’était à lui! Il laissa ce beau cœur en or luire par-dessus la couverture du berceau, pour la magnificence. C’était Louise qui avait toujours souhaité cet ornement pour son petit, et Barnavaux ne s’en était pas étonné: il avait vu tant de fétiches! Moi, je pensais à la bulle d’or des Romains enfants.
Tout à coup, dans l’un des dix-huit berceaux, un des nouveau-nés commença de vagir: un vilain miaulement aigu, comme celui d’un chat. Puis ce fut un autre, et encore un autre, enfin tous ceux de la salle, et le petit de Louise lui-même. Ça faisait mal aux oreilles, de les entendre, quand on n’en avait pas l’habitude.
--C’est toujours comme ça, expliqua Louise, d’un air savant. Quand il y en a un qui se réveille, de ces moucherons, tous les autres font la même chose.
Et elle présenta le sein à l’enfant, qu’une garde venait de lui mettre dans les bras, et qui se tut: dans le fourreau de ses langes, il avait l’air d’une bouteille qui se remplit.
--Il n’est pas cher à nourrir pour le moment, dit Louise... C’est plus tard qu’il coûtera, quand on lui donnera le biberon... Et moi ça me fait plaisir. C’est curieux, comme ça fait plaisir. Figure-toi qu’il y en a des tas ici, surtout quand elles ne connaissent pas le père, elles ne veulent rien savoir, pour garder le petit. Elles crient: «Qu’on m’en débarrasse! qu’on le donne à l’Assistance!» On ne leur dit rien, mais quand les seins commencent à leur faire mal, on leur passe le gosse, et si elles lui laissent prendre une seule sucette, elles ne veulent plus s’en séparer: c’est fini. Je comprends ça!...
* * * * *
... Huit jours après ses couches elle regagna son petit logement de la rue du Faubourg-Saint-Jacques pour s’y reposer une semaine encore, bien qu’elle n’en eût besoin d’aucune façon, affirmait-elle. Et quand je dis «se reposer», c’est le mot qu’elle employa. Mais, pour quitter Baudelocque, elle refusa même le fiacre que je lui offrais, donnant pour motif, d’abord que c’était trop près, sa maison, ensuite, «qu’il n’y avait pas de bagages». Cet argument me laissa déconcerté. Mais c’est que, dans son monde, on a pour principe que les voitures ne peuvent servir qu’à transporter, rapidement, les objets trop lourds ou trop encombrants que les conducteurs d’omnibus refusent d’accepter. Et dès qu’elle fut dans son «chez soi» elle y découvrit tant de choses à faire, et l’enfant lui donna tant de soucis, que je ne la vis presque jamais assise. Puis elle se remit «aux porte-monnaie» parce que c’est un travail qui peut s’accomplir à domicile. Et je compris à cet instant pourquoi elle avait donné le coup de collier pendant sa grossesse. Elle était encore libre d’aller et de venir, alors, c’était le moment où elle pouvait «mettre de côté». Après, elle savait bien qu’il lui faudrait devenir l’esclave du petit: ça mange du temps, et ça enlève des moyens. Ce sont là des choses prévues, on a l’habitude, on prend ses précautions tout naturellement, sans s’étonner, ni étonner personne: tout le monde sait que ça doit se faire comme ça... Et malgré le travail, malgré les nuits où elle se relevait dix fois, Louise avait pris une beauté que je ne lui connaissais pas: si pleine, ingénue, touchante! Je me rappelai le mot de Barnavaux: «Une femme qui a fait un nouvel enfant, elle est neuve!» Il a été bien facile aux peintres de donner un air virginal à leurs madones, ils n’ont jamais dû manquer de modèles.
Souvent, dans la journée, quand il le fallait, et même quand cela n’était point nécessaire, elle mettait l’enfant tout nu. Il agitait ses jambes courtes, heureuses de leur liberté, et l’on voyait sur ses gencives cette espèce de libération des muscles qui est le sourire des nouveau-nés. Alors Louise regardait tout, tout, tout! Et je l’entendis une fois murmurer:
--Et dire que c’est moi qui ai fait tout ça!
Car elle était étonnée, et tout orgueilleuse, comme beaucoup de jeunes mères, d’avoir mis au monde un être qui ne lui était pas exactement semblable, un homme, un mâle: cela lui paraissait admirable et mystérieux.
Pour Barnavaux, il montra d’abord quelque chose de mystifié dans sa physionomie. C’était à lui, ça, ou plutôt c’était de lui. Il n’avait pas les bonnes raisons de Louise pour en avoir pris l’habitude. La conviction de Louise était physique: cet enfant était sien comme ses propres bras, et tout son corps, et sa pensée. Celle de Barnavaux était intellectuelle: il constatait, mais avec une stupeur inconsciente. Puis il s’accoutuma, et fut très heureux. Je lui rendis cette justice qu’il était bon père.
Enfin, ils me parlèrent du baptême. Je le pensais bien, qu’il y aurait un baptême! De tous les rites du christianisme, c’est le seul dont les Parisiens du peuple, et surtout les femmes, ont le sentiment qu’il est impossible de se priver. On peut s’unir sans prêtre, on consent, bien que plus difficilement, à mourir sans prières et sans cérémonies; mais si l’eau sainte n’avait coulé sur ce petit front, Louise n’eût pas été rassurée, elle eût redouté pour son enfant le sort le plus funeste; et déjà, ce petit cœur d’or que Barnavaux avait passé autour de ce cou frêle, et qui s’apercevait à peine sous la tendre chair des épaules, elle avait été, un matin, le faire bénir à Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Donc on baptiserait Pierre-César, et je serais son parrain.
--C’est bien, dis-je, Pierre-César... mais Pierre-César quoi? Barnavaux?
Louise rougit, et Barnavaux me tourna le dos afin d’éviter mes regards.
--Pierre-César quoi? répétai-je.
--Comme il a été déclaré à la mairie, dit Barnavaux, avec embarras: Collot, Pierre-César Collot:
Et ce fut encore Louise qui fut cette fois la plus franche et la plus courageuse.
--Vous comprenez, dit-elle, je touche vingt sous par jour comme fille-mère. Alors, ça ne serait pas à faire, qu’il le reconnaisse.
--Non, prononça Barnavaux, ça ne serait pas à faire!
XI
LA BARRE
A l’un des angles de la rue de Sèvres, près de l’Institut des Jeunes Aveugles, il y a le Café des Vosges, qui est tout blanc, vieillot, aimable et hospitalier. C’est là que je rencontrai Barnavaux, assis devant une des tables de la terrasse, en compagnie d’un gros homme blond, vêtu de blanc: le costume colonial dans toute sa pureté. Il ne lui manquait qu’un casque. Ceci ne m’étonna point: les coloniaux de grade supérieur fréquentent une brasserie du boulevard. Les autres, depuis que l’administration des colonies a été transportée rue Oudinot, accordent assez communément leur clientèle au Café des Vosges, où ils retrouvent des employés du ministère: hommes qu’ils jalousent et respectent, les croyant doués d’une grande puissance. Je crus donc avoir en ma présence un petit fonctionnaire colonial, employé des douanes ou magasinier, qui, par cette chaleur, usait ses vieux dolmans: de quoi je l’approuvais. Mais Barnavaux me tira d’erreur.
--Lui? dit-il. Il est cuisinier dans un restaurant du quartier!
Et le fait est que rien ne ressemble davantage à un colonial, pour le costume, qu’un cuisinier-pâtissier dans l’uniforme de sa profession. Je m’excusai. Mais l’homme blond et blanc me répondit:
--Il n’y a pas d’offense. C’est tout de même mes vieux effets de la Côte que j’use pour le présent. Est-ce que j’aurais reconnu Barnavaux, si j’avais pas été là-bas? Mais, tout de même, je n’ai jamais été que cuisinier: au régiment d’abord, et puis à bord des Chargeurs-Réunis, et puis chez monsieur Laresche, le consul de Rio-Negro.
Du côté de Saint-François-Xavier, où se couchait le soleil, le ciel d’été, implacablement pur, se teintait de vert et de saumon. Un ciel saharien, en vérité, dur, poussiéreux, sublime! Mais une brise un peu plus fraîche monta du nord-est, les crieurs de journaux du soir commencèrent d’annoncer leurs gazettes. Je leur en pris une, par habitude. Elle annonçait encore des difficultés avec l’Allemagne à propos du Maroc.
--On va caner! dit Barnavaux. On cane toujours, avec les Prussiens.
Barnavaux a le défaut de vouloir parler de tout. Quand il aborde les questions diplomatiques, je fais tout ce que je puis pour ne pas l’entendre: ses opinions sont excessives et sa documentation insuffisante. Mais le gros homme blond fut important.
--C’est des bêtises, dit-il, tout ce qu’on fait, des bêtises! Des gens qui se pressent. Faut jamais s’ presser. Voilà. C’est ça qui est la diplomatie: d’ pas s’ presser.
Barnavaux entama l’exposition d’un vaste plan de guerre européenne. Il était insupportable. Le gros homme blond l’interrompit encore.
--Faut avoir servi dans la diplomatie, pour parler, dit-il. Moi, j’ai servi: chez monsieur le consul. Alors, je sais. Ça s’est déjà passé comme ça, à Rio-Negro. C’est la même chose.
L’affaire qu’il nommait était ancienne. Elle n’avait laissé qu’un souvenir vague dans mon esprit. J’interrogeai.
--Le Rio-Negro, dit le cuisinier, c’est un petit port, dans une enclave portugaise, sur la Côte des Graines, et tout autour, il y a nos possessions. Mais on avait mis là un consul. Je vous dirai pourquoi tout à l’heure. Il répétait à journée faite:
»--Voilà ce que c’est que d’avoir été marin et explorateur. Tout le temps, ils me donnent de mauvaises places, au quai d’Orsay: un type qui a fait quelque chose, il n’est jamais de la carrière! Qu’est-ce qu’on veut que je fasse ici! Des rapports sur le commerce? Je ne peux pourtant pas me tuer à répéter tous les mois que les Portugais ne vendent que des timbres-poste.
»Il paraît que les Portugais avaient eux-mêmes dans l’opinion que ça n’était pas suffisant et qu’ils avaient engagé des négociations avec nous pour échanger leur colonie contre autre chose, ou la vendre. Seulement, c’est à Paris que ça se traitait. On ne l’avait mis là, monsieur Laresche, que pour montrer le grand intérêt que la France porte au Rio-Negro. Mais on ne lui disait rien du tout, on ne le tenait au courant de rien, et il n’avait rien à faire, absolument rien. De temps en temps, au coucher du soleil, il allait sur les bords du rio tuer une gueule-tapée. La gueule-tapée, c’est un grand lézard, qui est très bon à manger. Je lui accommodais ça à la tartare, mais Saraï, sa _mousso_, une petite Malinké, refusait sa portion, sous prétexte qu’elle descend de cette bête-là, et que ses principes lui défendaient de dévorer son grand-père sans nécessité. A la fin, ça le dégoûta de rapporter du gibier, monsieur le consul, de voir que la mousso n’en voulait pas, et il me donna son fusil, en me disant de mettre un chiffon gras autour des batteries, des bouchons aux canons, de le démonter et de le rentrer dans sa boîte. Après, il commença un roman pour dire que la mousso était une petite sauvage, qu’il ne la comprenait pas, que personne ne la comprendrait jamais, et qu’elle le trompait avec des nègres. Mais il y renonça au bout de quinze jours, sous prétexte qu’il faisait trop chaud, que cette chose-là avait déjà été faite par d’autres officiers de marine, et que lui, par conséquent, n’avait pas le droit, puisqu’il n’était plus officier de marine.
»C’est probablement comme ça, tout de même, qu’il se mit à repenser à son ancien métier. Au moment où je croyais qu’il allait devenir fou d’embêtement, le voilà qui prend une nouvelle lubie et s’amuse à se promener en mer dans une mauvaise barque indigène, avec huit Kroumen pour pagayeurs. Il appelait ça «faire l’hydrographie de la barre», et le fait est qu’il faisait des sondages toute la journée, prenait des notes, et tirait des tas de plans dans son cabinet, quand il était rentré. Des fois, ça lui faisait prendre un bain, naturellement. Vous savez ce que c’est qu’une barre sur la Côte occidentale?
Barnavaux et moi, nous fîmes un signe d’assentiment. Le cuisinier continua:
--Je ne sais pas pourquoi ça existe. On dit que ça vient de la rencontre des eaux du fleuve dans la mer avec les vagues du large. Mais il y a des barres même sur des points où il n’y a pas de rivières. Il n’y a que les Kroumen pour savoir franchir la barre. Ils touchent leurs gris-gris, visent le moment où ces grosses lames ne déferlent pas, se font prendre sur leurs dos... Oh! là! Oh! en voilà une. Oh! là! Oh! une seconde, et comme ça tant que ça dure. Si on rate son coup, la barque peut être cassée sur le fond comme une noisette. Les têtes des hommes aussi, bien qu’ils soient malins, ces Kroumen. Mais l’embêtant, c’est pour l’embarcation: des nègres, il y en a toujours! Et pourtant, il y a des jours, des semaines, des saisons, où même les Kroumen ne veulent rien savoir.
»Monsieur le consul déclara qu’il voulait trouver la loi des barres, interrogea les Kroumen, causa avec le père Wilson, le chef de la factorerie Verbeck, qui avait été pilote, et se mit à faire des calculs sur un carnet. Mais voilà qu’un jour on lui apporte une dépêche chiffrée. Il la déchiffre lui-même parce qu’il n’avait pas de chancelier, et reste tout étonné. C’était à cause de cet échange avec les Portugais, qui était en train depuis des années, et qui pouvait rester en train toute l’éternité. Il paraît que les Allemands, tout à coup, avaient décidé qu’ils n’en voulaient pas. Ou bien alors, il leur fallait aussi quelque chose: la Champagne, la Bourgogne, l’obélisque de la place de la Concorde, et des permis de circulation en tramway. Et pour marquer leur résolution, ils envoyaient l’aviso _Fafner_.
»Si vous l’aviez vu, monsieur le consul! Bien sûr qu’il n’avait pas eu de la joie comme ça depuis sa première communion. Un navire de guerre, il allait arriver un navire de guerre! En sa qualité de marin, ça lui fut tout d’abord égal qu’il fût allemand. Tout de suite, il alla chercher son... comment c’est que vous appelez ça, ce truc où les marins trouvent le nom de tous les bateaux de guerre du monde entier, avec leur description, leur portrait, et tout?
»--Le _Naval Annual_, de Brassey, suggérai-je.
»--C’est ça. Et quand il eut fini de lire, d’abord il fut dégoûté.
»--Mais c’est un rafiot, dit-il. Une casserole, une sale petite casserole!
»Et puis sa figure changea. J’ai jamais vu Napoléon. C’est pas de mon âge. Mais on ne m’ôtera jamais de la tête que Napoléon devait faire cette figure-là quand il voyait la victoire. Il tira la mousso Saraï par la petite queue de canard qu’elle avait derrière le crâne--c’est comme ça que les femmes malinkés s’arrangent les cheveux--et lui dit:
»--Y en a l’avancement de classe. Y en a consul, y en a consul de première et consul général. Y en a plénipotentiaire!
»Saraï n’y comprit rien du tout, bien sûr, mais elle répondit:
»--Y a bon!
»Moi, je ne comprenais pas non plus, mais le patron était content, et ça me faisait plaisir, parce qu’il était à la coule, et pas fier. Il rédigea tout de suite une longue dépêche chiffrée, et se mit à attendre le _Fafner_ avec impatience. Ce ne fut pas long. Trois jours après, il était devant Rio-Negro, l’aviso allemand. Des coups de canon pour saluer, la réponse des Portugais avec une espèce de bombarde, la visite du gouverneur portugais avec ses timbres-poste, parce qu’il ne faut jamais perdre une occasion, la visite du commandant Herr von je-ne-sais-quoi au gouverneur: enfin du volume, quoi! Mais c’était une casserole, ce _Fafner_, monsieur le consul l’avait bien dit: une casserole dont j’aurais pas voulu pour des petits pois.
»Pourtant, je ne sais pas ce que le gouvernement français lui répondit, au consul. Il eut l’air désespéré. Il criait:
»--Ils sont idiots, à Paris, complètement idiots! On n’a pas idée de ça! Après ce que je leur ai dit... M’en aller, ils «envisagent» que je devrais m’en aller! En janvier, je m’en irai, si je me trompe. Et qu’ils me f...tent en réforme, alors, qu’ils me révoquent! Bougres de veaux!
»Les Allemands avaient reçu l’ordre de ne pas descendre à terre. Ils descendaient tout de même, mais incognito, par petits paquets, pour prendre contact avec la population féminine de Rio-Negro, comme ça se doit. Ils se mettaient aussi splendidement saouls, également comme ça se doit. Le père Wilson, l’ancien pilote anglais qui venait assez souvent le soir au rapport, à cause de l’entente cordiale, disait seulement pour résumer:
»--_Uneventual, sir!_
»Après ces visites du père Wilson, monsieur le consul recommençait à faire des calculs avec des petites lettres au lieu de chiffres, et je l’entendais répéter à haute voix:
»--Quels idiots, quels sombres idiots! Qu’ils attendent, qu’ils fassent traîner jusqu’à la fin de l’année. Je suis sûr...
»Il lui arriva de laisser traîner des brouillons de dépêches. C’est comme ça que je pus lire, un matin:
«... Les raz de marée, monsieur le ministre, je me fais un devoir de vous le rappeler, sont de grandes ondes qui viennent, plusieurs jours de suite, briser sur le rivage d’une manière permanente et continue. C’est un phénomène très fréquent le long de la Côte occidentale d’Afrique ainsi que sur toute la partie atlantique du Maroc. Cependant, ils se produisent surtout de novembre à mai, et il arrive qu’ils durent sans discontinuer jusqu’en janvier.
»Pendant les raz de marée, la barre de brisants est reportée plus ou moins loin vers le large, sans qu’on puisse savoir où exactement: et alors, si on est mouillé près de terre, le raz affouille les fonds de sable, déroche l’ancre, et les navires qui chassent ont de grandes chances de se mettre au plein. Si les ancres résistent, ils fatiguent beaucoup et il faut que leurs coques soient excellentes. Le seul recours est de fuir au large... Un autre phénomène est que le raz de marée ne s’annonce que par une très grande réfraction de l’air, qui passe inaperçue si l’on n’en connaît la cause, et un grand calme prémonitoire...»
»Voilà ce que c’était que la correspondance diplomatique de monsieur le consul. Je n’y connais rien, mais elle m’étonnait. Le mois d’octobre fut beau, ce qui parut l’embêter. Sans doute, il trouvait que la chaleur durait trop longtemps. Mais, en novembre, le temps changea, et le vent qui venait de la mer fraîchit beaucoup. Alors, la mine de monsieur le consul devint rose comme celle d’une jeune fille. Un matin, il alla trouver les Kroumen:
»--Y en a passer la barre, aujourd’hui, dit-il.