Part 12
Le lendemain, après la manœuvre et avant la soupe, ainsi qu’il est d’usage, la compagnie forma le cercle pour écouter la lecture du rapport, qui est suivie par la distribution du courrier, porté par le vaguemestre. Barnavaux n’attendait pas de lettres, et, depuis bien longtemps, il n’écoutait plus le rapport, sachant d’avance ce qu’il pouvait contenir: aujourd’hui samedi, revue d’équipement: c’était pleuré! Tout à coup, il entendit son nom. Son nom était «au cahier». Il tendit l’oreille:
«_Journée du 18 mars 1912.--Punitions_:
«Barnavaux, soldat de première classe, quatre jours de prison, ordre du commandant de Bienne, commandant le détachement du 3e d’infanterie coloniale aux postes de Palaiseau.»
Les yeux se tournèrent vers lui. Il rectifia la position,
«A trompé la bonne foi du capitaine commandant la 3e compagnie de marche, ayant demandé et obtenu une permission pour assister aux obsèques de son fils, alors qu’il s’agissait d’un enfant naturel.»
Personne n’osa le regarder, quand il remonta dans la chambre pour prendre sa vieille capote, et suivre le caporal de corvée de fort qui le conduisit à la casemate. Personne ne lui parla, de ceux qui lui portèrent la soupe, dans sa cellule. Il ne prenait pas cette punition comme les autres, toutes les autres qu’au cours de sa carrière déjà si longue il avait insoucieusement subies, en homme qui paye le prix, et recommencera, s’il lui plaît de payer encore. Et il fit «le peloton de fer», lui Barnavaux, avec des «bleus» qu’il méprisait, et de fortes têtes dont il ne voulait plus pour compagnons. Et il brouetta des cailloux dans la cour, lui le vieux soldat, exempt de corvées! Tout s’écroulait pour lui, tout!
Son vieux camarade Müller était venu me porter la nouvelle. Dès que je sus qu’il pouvait sortir, ayant fini sa peine, j’accourus. Il vint à moi un peu pâle, les dents serrées, l’air mauvais; et nous marchâmes longtemps en silence sur la route pavée qui monte à Verrières.
--Ça y est, dit-il enfin, je ne serai pas sergent. Il y a un sort, voyez-vous. Je ne serai jamais rien, rien! Je quitterai ce chien de métier sans un sou et sans vrai métier; c’est vendu, on peut livrer! Vous allez dire à Louise... Vous allez lui dire qu’il n’y a pas bon, marcher avec moi. Qu’est-ce que je peux faire, quand ils ne voudront plus de moi, au corps? Donc, y a ma route, et y a la sienne. Fini blaguer!
Je lui administrai des consolations qui n’étaient pas des mensonges. Quatre jours de prison, et pour un pareil motif, on les lui avait donnés pour le principe. Ça n’empêcherait rien, ça le retarderait de trois mois, pas même, peut-être. Et il devait le savoir, il le savait mieux que moi.
De son soulier ferré, il poussa un caillou au loin sur la route.
--Ça n’est pas ça! cria-t-il, vous ne comprenez donc pas! J’en ai assez de la France! J’en ai assez, voilà! Ah! qu’on reparte, nom de Dieu! qu’on reparte! A la première escale, aussi vrai que voilà Verrières, je déserte! Il n’en manque pas, d’autres pays, où on peut servir, où on me donnera le bricheton, le tabac et un fusil. Et des pays qui sont meilleurs, qui sont sérieux; où oui, c’est oui, et non, c’est non! En France, qu’est-ce que ça veut dire, les mots, maintenant? Y a-t-il quelqu’un qui sait, pouvez vous m’expliquer? Moi, je suis un soldat. J’ai mauvaise tête, mais un ordre, une fois que je l’ai compris, jamais je ne l’ai mangé. Eh bien, je ne comprends plus. Est-ce que Louise ne touchait pas vingt sous par jour comme fille-mère, pour avoir fait un enfant, n’importe comment, n’importe avec qui? Répondez, hein, répondez! Alors, ça n’est pas mal, de faire des enfants naturels, c’est permis, c’est autorisé, c’est... c’est privilégié! Et quand il est mort, l’enfant naturel, mon enfant, et celui du gouvernement, autant dire, on me fait: «Ah! c’était un enfant naturel, et vous avez demandé une permission pour le pleurer, cet enfant de rien, cet enfant de personne, ce bâtard. C’est bon: quatre jours de prison, Barnavaux!» Qu’est-ce qu’elle veut, la France, quand est-ce qu’elle a raison, quand est-ce que ça n’est pas des fous qui parlent, qui commandent, qui distribuent des sous et des punitions? Est-ce que vous le savez? Dites-le moi, si vous le savez!
* * * * *
J’évitai de répondre. Qu’est-ce que j’aurais pu lui dire? Que c’était comme ça dans tous les pays, plus ou moins; qu’il aurait beau fuir la France, déserter--et je savais qu’il se vantait, qu’il ne le ferait pas: Barnavaux est comme tous les Français, il ne peut pas vivre à l’étranger. Il lui faut sa patrie, ou des races qui reconnaissent sa supériorité--qu’il aurait beau regarder partout, partout il retrouverait la même chose, ou à peu près, sauf chez les nègres et les musulmans: le même conflit cruel entre un idéal antique, et cohérent comme tout ce qui est ancien, et un idéal nouveau, doublement anarchique justement parce qu’il est neuf, d’abord, et que nul n’a fait encore le départ entre ce qui est bon et ce qui est mauvais; et ensuite parce qu’il est individualiste. C’étaient là des subtilités que toute sa vie il avait dédaignées: à plus forte raison dans sa colère. Je me contentai de demander:
--Mais vous Barnavaux, qu’est-ce que vous voulez?
--Ce que je veux, cria-t-il, je veux la justice! Et la justice, ça n’est pas nécessaire que ce soit toujours ce qu’il y a de mieux, mais c’est ce qui est toujours la même chose. Vous pouvez chercher: y a pas d’autre définition! La justice, c’est la consigne. Où est la consigne, maintenant, montrez-la moi! Quand nous sommes aux colonies, nous autres, et que nous voyons ce qui se passe en France, nous n’y comprenons rien, nous nous disons: «Mais qu’est-ce qu’ils font, qu’est-ce qu’ils font? Ils se battent pour des queues de poires. Ils ne voient pas qu’ailleurs, ici, il y a tout à faire et tout à prendre!» Aujourd’hui, ça me devient plus clair: ils se disputent sur les consignes, parce qu’il y en a trente-six, comme à la guerre quand on a de mauvais chefs. Oh! je vois bien, allez, je ne suis pas si bête que vous croyez. Le fond, c’est la dispute entre le vieux et le neuf. Ils avaient leurs qualités, les vieux, ils faisaient plus d’enfants, ils étaient moins pochards. Mais ils avaient leurs défauts, aussi: ils étaient moins intelligents, plus lents, plus mous, et, au fond, moins braves et plus vantards: y a jamais eu plus de bravoure qu’aujourd’hui, en France... Mais moi, ça m’est égal. Tout ce que je demande, c’est qu’on se décide. Comment voulez-vous qu’on connaisse sa place, comment voulez-vous qu’on serve, comment voulez-vous qu’on obéisse? Je deviens comme tout le monde ici...
Il étendit la main, et jura:
--Je n’obéirai plus!
30 mars 1912.
FIN
TABLE
PREMIÈRE PARTIE
I.--PLÉVECH, DÉSERTEUR 1 II.--LA NUIT DE BILLY HOOK 32 III.--LE CHINOIS 47 IV.--POUR MILLE PIASTRES 62 V.--LE DÉPART 73
DEUXIÈME PARTIE
I.--LA QUININE 87 II.--LA ROUTE 104 III.--L’ODYSSÉE 124 IV.--LOUISE 136 V.--BARNAVAUX DE GARDE 145 VI.--UN SOUVENIR 162 VII.--LA TORNADE 175 VIII.--LE LIÈVRE 198 IX.--LES DEUX RIVES 214 X.--PIERRE-CÉSAR 227 XI.--LA BARRE 239 XII.--LA REVANCHE DE WATERLOO 257 XIII.--PAPA-LE-PETIT-GARÇON 271 XIV.--QUATRE JOURS... 290
E. GREVIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY.--1800-4-12
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