Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs
Chapter 17
Mais Étienne, qui déjà avait reçu de nombreuses marques de confiance de son maître, obtint encore de lui une distinction flatteuse, à l'occasion d'une composition qui avait valu à cet élève la première place au concours. Le sujet était Cimon l'Athénien faisant embarquer les femmes et les enfants pour les soustraire aux horreurs d'un siége. Non-seulement David, après le jugement, donna des éloges à son disciple, mais il lui demanda en souriant _la permission_ de garder l'esquisse dans ses cartons.
David peintre, on ne saurait trop le répéter, était d'une bonhomie, d'une sincérité presque enfantine. Toutes les fois qu'il croyait trouver une occasion d'épurer son art, de perfectionner quelque partie de son talent, il faisait le sacrifice de son amour-propre avec une abnégation complète. Entre autres choses qui ne lui étaient pas familières, il ignorait les lois de la perspective, et il lui était impossible de faire la moindre indication, le plus simple croquis d'une figure, sans modèle. Constamment il en faisait l'aveu à ses élèves, en leur recommandant de ne pas tomber dans la même faute que lui. Aussi les forçait-il en quelque sorte d'apprendre la perspective, et leur enjoignait-il de porter toujours sur eux un petit carnet pour y tracer, au moyen de quelques lignes, les scènes, les mouvements et les physionomies qui pourraient attirer leur attention dans les lieux publics.
David louait quelquefois ces talents accessoires chez ses élèves, il les admirait même, tant il regrettait de ne pas les posséder. Étienne eut une occasion de reconnaître l'admirable modestie et l'envie constante de bien faire qui distinguaient ce grand artiste de tous les peintres de son temps. «Mon ami, lui dit-il un jour, lorsqu'il commença à établir sa scène des Thermopyles, il faut que vous me rendiez un service: ce serait, en vous servant du plan topographique du _Passage des Thermopyles_ que voilà, d'en tracer une vue perspective. Vous êtes peintre, vous composez assez bien pour connaître les convenances de notre art; ainsi, rendez-moi ce service, car je n'ose m'en fier à un ingénieur ou à un démonstrateur de perspective, qui me ferait de la science, ce qui n'est pas mon affaire.» Il faut savoir ce qu'un élève éprouve de respect et d'admiration devant un maître justement célèbre, pour se figurer l'ardeur qu'Étienne mit à résoudre le problème qui lui fut proposé. Des vingt essais qu'il fit, il en acheva trois qu'il porta à son maître, en lui faisant observer sur le plan les trois points de vue différents d'où les aspects avaient été pris. David examina attentivement les trois dessins, puis dit à Étienne: «Merci; voilà mon terrain; à présent il faut que je me dispose à livrer ma bataille.» Quelques jours après, pendant l'inspection des études des élèves, il dit en plein atelier: «Je travaille à mes Thermopyles, mes amis; je commence à disposer l'ensemble de ma composition, mais il faut que vous m'aidiez.» Comme chacun lui lançait des regards interrogatifs pour savoir au juste ce qu'il voulait dire: «Oui, ajouta-t-il, il faut que vous m'aidiez. Il y a longtemps que vous n'avez concouru entre vous pour la composition; je veux que vous repreniez cet exercice, et je vais vous proposer à l'instant même un sujet: _Léonidas au passage des Thermopyles_... Vous riez?... Mais je vous parle très-sérieusement. Faites vos efforts pour trouver quelques bons groupes, quelques figures heureuses d'intention, et je promets d'avance à celui à qui cela arrivera de le récompenser en employant tous mes soins et tout ce qui m'a été départi de talent, pour réaliser son idée sur ma toile. Allons Étienne, dit-il en s'adressant à cet élève, _Léonidas et les Spartiates près de livrer combat aux Thermopyles_, voilà un beau sujet!...» Il se tut pendant quelques instants, puis: «Je vois, ajouta-t-il, que vous êtes des poltrons, vous laissez là votre maître.»
Le sujet avait séduit Étienne, qui d'ailleurs sentit son amour-propre aiguillonné par la promesse qu'avait faite le maître, d'exécuter dans son tableau une idée heureuse que pourraient lui fournir ses élèves. Dans l'espace d'une semaine, Étienne composa, mit au trait et acheva une esquisse sur le sujet donné[47]. D'abord il n'osa la présenter à son maître, mais encouragé par les éloges de quelques-uns de ses camarades, entre autres par ceux de Lullin, dans lequel il avait toute confiance, il se décida à montrer son dessin à David. Rien ne saurait mieux faire apprécier les intentions sincères avec lesquelles cet artiste se rendait compte de son art à lui-même, et dictait ses conseils à ses élèves, que la manière dont il reçut l'esquisse qu'Étienne lui présenta.
«C'est vraiment bien, lui dit-il, c'est un sujet si difficile! vous le savez maintenant. Voilà plusieurs groupes très-bons, bien pensés, bien inventés, et de plus, bien dans le caractère du sujet... Oh! oh! il y a là quelques figures, un groupe même, dont je m'arrangerai bien. Voulez-vous me les confier? dit David en souriant, je vous promets de les soigner.»
La joie d'Étienne était extrême. «Vous avez choisi, ajouta le maître après quelques minutes d'attention et de silence, un autre instant que celui que je me propose de rendre. Votre Léonidas donne le signal pour prendre les armes et marcher au combat, et tous vos Spartiates répondent à son appel. Moi, je veux donner à cette scène quelque chose de plus grave, de plus réfléchi, de plus religieux. Je veux peindre un général et ses soldais se préparant au combat comme de véritables Lacédémoniens, sachant bien qu'ils n'en échapperont pas; les uns absolument calmes, les autres tressant des fleurs pour assister _au banquet qu'ils vont faire chez Pluton_. Je ne veux ni mouvement ni expression passionnés, excepté sur les figures qui accompagneront le personnage inscrivant sur le rocher: _Passant, va dire à Sparte que ses enfants sont morts pour elle_. Figurez-vous, mon cher Étienne, que dans ce tableau, je veux caractériser ce sentiment profond, grand et religieux qu'inspire l'amour de la patrie. Par conséquent, je dois en bannir toutes les passions qui non-seulement y sont étrangères, mais qui en altéreraient encore la sainteté. Votre Léonidas n'est pas le mien, ajouta-t-il en désignant les figures sur l'esquisse, vous l'avez fait animé et décidé à en venir aux mains; le mien sera calme, il pensera avec une joie douce à la mort glorieuse qui l'attend ainsi que ses compagnons d'armes. Vous devez comprendre à présent, mon ami, le sens dans lequel sera dirigée l'exécution de mon tableau. Je veux essayer de mettre de côté ces mouvements, ces expressions de théâtre, auxquels les modernes ont donné le titre de _peinture d'expression_. À l'imitation des artistes de l'antiquité, qui ne manquaient jamais de choisir l'instant avant ou après la grande crise d'un sujet, je ferai Léonidas et ses soldats calmes et se promettant l'immortalité avant le combat. Rappelez-vous cette pierre gravée antique représentant Ajax en démence; on ne le voit pas à l'instant où, hors de lui-même, il égorge les troupeaux en croyant immoler les Grecs: l'artiste l'a montré dans un moment où, reprenant passagèrement l'usage de la raison, accablé de fatigue et honteux de lui-même, il réfléchit tristement, près d'un autel, au milieu des bestiaux qu'il a abattus. Et cet autre camée que vous connaissez bien aussi, où l'on voit Achille pleurant sur le corps de Penthésilée, que ce héros vient de tuer dans un combat? Quelle belle idée!!! Achille combattant une amazone, une femme, n'était qu'une scène et une pensée vulgaires; mais Achille, après l'emportement du combat, s'apitoyant sur le sort et la beauté de la guerrière qu'il vient de renverser, c'est une idée grande, morale, et qui, de plus, s'adapte d'une manière merveilleuse aux convenances délicates de l'art... Mais j'aurai bien de la peine, ajouta David, à faire adopter de semblables idées dans notre temps. On aime les coups de théâtre, et quand on ne peint pas les passions violentes, quand on ne pousse pas _l'expression_ en peinture jusqu'à la _grimace_, on risque de n'être ni compris ni goûté.»
Étienne écoutait toujours en silence; David examina de nouveau la composition de son élève: «Il y a vraiment de très-bonnes _idées_, reprit-il en désignant quelques figures; mais, mon cher Étienne, il faut que je vous dise le secret de notre métier. Pour un peintre, une _idée_ n'est qu'une intention, un projet vague, tant qu'au moyen d'une exécution sûre et savante, l'artiste n'a pu lui donner un corps et la rendre à la fois compréhensible et sensible. Il y a des gens qui ont des _idées_ on ne peut plus heureuses, mais il leur est impossible de les rendre; c'est évidemment comme s'ils n'en avaient pas. Aussi, malgré l'opinion des gens d'esprit, est-il certain qu'un peintre comme Mazaccio, par exemple, qui n'a guère fait autre chose que d'excellentes études peintes ou des portraits, était réellement un plus grand peintre, un plus grand artiste, qu'une foule de compositeurs à la toise, comme Vasari et d'autres. Je prendrai donc _quelques idées_ dans votre composition, mon cher ami. Si je les rends mal, elles vous resteront; si je les rends bien, elles m'appartiendront. Au surplus, _les idées_ que je vous prends ne sont peut-être pas les meilleures que renferme votre esquisse; ce sont celles qui me conviennent le mieux relativement au but que je me propose, et si, comme je l'espère et je le désire, vous parvenez un jour à bien posséder tous les moyens pratiques de votre art, je vous laisse encore dans votre esquisse _vingt idées_ dont deux ou trois seulement, bien rendues, feraient de vous un grand peintre.
«Les Grecs, continuait David, qui certes n'étaient pas à cela près _des idées_, comme on l'entend de nos jours, les Grecs et leurs artistes en particulier étaient bien pénétrés de cette vérité, qu'une _idée_ ne vaut réellement que par la perfection avec laquelle on la rend et on l'emploie. Repassez dans votre esprit, mon cher Étienne, les types des principales statues de l'antiquité, et vous verrez que le nombre en est assez restreint. Cependant, tous les artistes grecs se conformant à ces mêmes types, à ces mêmes _idées_, ne se sont pas distingués en en inventant de nouveaux, mais en y apportant toujours des modifications, des perfections, qui rajeunissaient et complétaient le type primitif, _l'idée_ première. Avoir de l'imagination ne consiste pas seulement à trouver une _idée_, car cette faculté n'agit pas avec moins de force lorsque l'on cherche des ressources pour la rendre, pour la faire valoir et lui donner cours dans l'esprit de nos semblables. Ainsi, mon cher Étienne, ne négligez pas la pratique de votre art, c'est le seul moyen de rendre vos idées profitables.»
Tel était le cercle de pensées dans lequel l'esprit de David s'agitait en composant son tableau de _Léonidas_. Lorsqu'il eut posé les fondements de ce nouveau travail, il vint encore réclamer l'assistance de ses élèves pour l'aider à en tracer l'esquisse. L'exercice de la natation était fort à la mode alors à Paris, et parmi les élèves de David, il y en avait plusieurs qui s'y distinguaient. Ce goût assez général se liait avec celui que les fêtes publiques et l'amour de l'antiquité avaient inspiré pour tous les exercices gymnastiques et athlétiques. La plupart des jeunes gens qui fréquentaient les bains publics, ou faisaient des parties de natation sur la Seine, entre les ponts de Paris, étaient tout aussi connus par l'élégance de leur stature et l'agilité de leurs mouvements que par les traits de leur visage. Les élèves des écoles de peinture se distinguaient entre tous, et dans l'atelier de David on comptait plusieurs jeunes gens remarquablement beaux et agiles.
David profita tout à la fois de cet avantage et de leur complaisance pour tracer, d'après une douzaine d'entre eux, le groupe du tableau des _Thermopyles_, qui se compose des divers personnages peignant leurs cheveux, agrafant leur chaussure, ou présentant des couronnes de fleurs près de celui qui écrit sur le rocher. Ce croquis remarquable, tracé à l'atelier même des élèves, devint le point de départ de l'ensemble de la composition. Car longtemps David resta indécis au sujet de l'attitude de Léonidas, qu'il n'arrêta définitivement qu'en s'inspirant d'une figure à peu près posée de la même manière, gravée sur une pierre antique.
Lorsqu'il commença l'exécution de cet ouvrage, il prit pour l'aider dans ce travail Langlois, l'un de ses élèves, qui alors était devenu dessinateur et praticien fort habile. En cette occasion, David redoubla d'efforts pour purifier encore son dessin et son style, et il était parvenu à ébaucher presque entièrement son tableau, lorsque des événements politiques de la plus haute importance en suspendirent l'exécution.
Bonaparte avait quitté l'Égypte, et après le 18 brumaire (1798) an VIII, s'était emparé des rênes du gouvernement. Il était premier consul de la république française.
David ne tarda pas à faire acte de soumission entre les mains du nouveau chef de l'État. Cependant, pour ne laisser ignorer aucune des oscillations qui agitaient continuellement l'esprit de cet artiste, il faut dire que dans la solitude de son atelier, et l'imagination échauffée par le dévouement des trois cents Spartiates dont il retraçait l'histoire, ses vieilles idées républicaines reprenaient souvent le dessus. «Je veux au moins, disait-il quand il était content de son ouvrage, montrer mon _patriotisme sur la toile_.» C'était à peu près la disposition d'esprit où il se trouvait, lorsque la révolution du 18 brumaire s'accomplit.
Ce fut précisément Étienne qui vint lui raconter comment les choses s'étaient passées à Saint-Cloud, la fuite des deux conseils et la réussite du nouveau César. «Allons, dit David, j'avais toujours bien pensé que nous n'étions pas assez vertueux pour être républicains... _Causa... diis placuit..._ Comment donc est la fin, Étienne?--_Victrix causa diis placuit sed victa Catoni_.--C'est ça même, mon bon ami. _Sed victa Catoni_, répéta-t-il plusieurs fois, en lâchant à chaque reprise une bouffée de fumée de sa pipe, qu'il tenait en ce moment.»
Soit par admiration sincère pour le mérite de David, soit par un instinct prophétique qui lui faisait deviner l'emploi qu'il pourrait faire des talents de cet artiste, Bonaparte lui témoigna toujours de la bienveillance. On n'a pas oublié l'asile qu'il lui offrit à son armée, lors des troubles qui précédèrent la journée du 18 fructidor; le peintre des _Horaces_ fut également un des personnages célèbres qu'il attira près de lui dès les premiers jours du consulat. C'était ordinairement à l'heure de son déjeuner que le premier consul entretenait David. Lorsqu'on organisa les autorités nationales d'après la nouvelle constitution, Bonaparte dit un jour à l'artiste: «qu'il avait mieux aimé le laisser à ses pinceaux que de lui donner une place.--Je n'en ai point de regret, répondit David, le temps et les événements m'ont appris que ma place est dans mon atelier. J'ai toujours un grand amour pour mon art, je m'en occupe avec passion, je veux m'y livrer exclusivement. D'ailleurs, les places passent, et j'espère que mes ouvrages resteront.»
Le pouvoir du premier consul était trop loin d'être tel que Bonaparte le convoitait, pour que cet homme donnât encore beaucoup de temps à des projets dont il ne devait s'occuper qu'un peu plus tard. Sa popularité et sa puissance ayant été bientôt affermies par la victoire de Marengo, à son retour à Paris, il pensa, sérieusement cette fois, à faire faire son portrait par David. Il fit venir le peintre et l'entretint en présence du ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte, son frère.
«Que faites-vous en ce moment? lui demanda le premier consul.
--Je travaille au tableau du _Passage des Thermopyles_.
--Tant pis; vous avez tort, David, de vous fatiguer à peindre des vaincus.
--Mais, citoyen consul, ces vaincus sont autant de héros qui meurent pour la patrie, et, malgré leur défaite, ils ont repoussé pendant plus de cent ans les Perses de la Grèce.
--N'importe, le seul nom de Léonidas est venu jusqu'à nous. Tout le reste est perdu pour l'histoire.
--Tout, interrompit David... excepté cette noble résistance à une armée innombrable. Tout!... excepté leur dévouement, auquel leur nom ne saurait ajouter. Tout!... excepté les usages, les moeurs austères des Lacédémoniens, dont il est utile de rappeler le souvenir à des soldats.»
Ce fut à la suite de cet entretien que le premier consul manifesta à David le désir qu'il peignît son portrait. Le peintre attendait depuis longtemps l'occasion de s'occuper de cet ouvrage; il accepta avec empressement, témoigna l'intention de commencer aussitôt, et pria le premier consul de lui indiquer le jour où il viendrait poser. «Poser?» dit Bonaparte qui avait déjà laissé voir auparavant combien ce genre de contrainte lui était désagréable, «à quoi bon? Croyez-vous que les grands hommes de l'antiquité dont nous avons les images aient posé?
--Mais je vous peins pour votre siècle, pour des hommes qui vous ont vu, qui vous connaissent; ils voudront vous trouver ressemblant.
--Ressemblant? ce n'est pas l'exactitude des traits, un petit pois sur le nez, qui font la ressemblance. C'est le caractère de la physionomie, ce qui l'anime, qu'il faut peindre.
--L'un n'empêche pas l'autre.
--Certainement Alexandre n'a jamais posé devant Apelles. Personne ne s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants. Il suffit que leur génie y vive.
--Vous m'apprenez l'art de peindre, dit David, après cette observation.
--Vous plaisantez; comment?
--Oui, je n'avais pas encore envisagé la peinture sous ce rapport. Vous avez raison, citoyen premier consul; eh bien! vous ne poserez pas. Laissez-moi faire, je vous peindrai sans cela.»
David sortit du cabinet de Bonaparte avec Lucien son frère, qui revint sur le tableau du _Passage des Thermopyles_ et dit enfin à l'artiste: «Voyez-vous, mon cher, il n'aime que les sujets nationaux, parce qu'il s'y trouve pour quelque chose. C'est son faible; il n'est pas fâché que l'on parle de lui.»
Plusieurs fois Bonaparte avait trouvé l'occasion, en s'entretenant avec David, de lui dire que s'il le peignait, il voudrait être représenté _calme sur un cheval fougueux_. Le peintre combina cette idée avec le passage des Alpes par Bonaparte, et arrêta la composition du portrait équestre de ce célèbre personnage. Quoiqu'il y eût une gravité habituelle dans les idées de David, son imagination mobile lui faisait changer assez brusquement de résolution. On sait à quel point il était préoccupé de la composition et de l'exécution de son _Léonidas_, tableau qui lui tenait au coeur, non-seulement comme ouvrage d'art, mais aussi comme expression des sentiments patriotiques et républicains qu'il ne voulait plus exprimer qu'avec son pinceau; et cependant quelques réflexions hasardées par le premier consul, l'envie de peindre le moderne Annibal traversant les Alpes, lui firent abandonner, au moins pour longtemps, Léonidas et ses compagnons.
En jetant un coup d'oeil sur les variations de David, si rigide républicain en théorie, et toujours allant au-devant du pouvoir, quelque absolu qu'il fût, il semble que cet homme ait rassemblé en lui toutes les oppositions d'idées qui caractérisent les Français, _républicains d'opinion et monarchiques par les moeurs_, comme les a si spirituellement définis Chateaubriand.
Étienne se trouva dans l'atelier où David avait commencé le _Léonidas_, lorsque l'artiste, cédant aux observations du vainqueur de Marengo sur les illustres vaincus des Thermopyles, interrompit brusquement son travail commencé pour entreprendre le portrait du héros du jour. Plusieurs élèves furent employés à faire le dérangement et l'arrangement des toiles; celle des _Thermopyles_ fut reléguée dans un enfoncement, bientôt le bruit des marteaux se fit entendre, puis tout fut mis en mouvement pour monter le châssis et la toile sur laquelle David portait déjà les yeux avec impatience, pour y tracer la nouvelle composition qui le préoccupait.
Bonaparte avait totalement subjugué David. Vers cette même époque, lorsque le premier consul organisait le nouveau gouvernement, il fit venir le peintre pour le consulter sur le costume que porteraient les grands fonctionnaires de l'État. David, toujours enclin à l'imitation des anciens, imagina d'abord et fit même les dessins d'un habillement dont la forme et la coupe se rapprochaient de celles de l'uniforme des élèves de l'École de Mars. Mais ce projet n'eut pas plus de succès auprès de Bonaparte que la composition des Thermopyles; et quelques jours après avoir reçu les dessins de costumes qu'il avait demandés, il fit prendre tout à coup l'habit français, la culotte courte, les souliers à boucle, l'épée et le chapeau à trois cornes, aux ministres et à tous les grands fonctionnaires. Bien plus, David lui-même fut un des premiers à reprendre ce costume de l'ancien régime pour aller à la nouvelle cour du premier consul; on fit même la remarque qu'il était de ceux qui, ayant le mieux conservé la tradition, le portaient avec le plus d'aisance et de dignité.
La conversion de David à la monarchie fut, à ce moment du moins, si complète et l'on peut même dire si sincère, qu'il ne s'aperçut pas de son changement d'idées et de costume. Il avait repris dans son langage et ses manières les habitudes de politesses qui d'ailleurs lui étaient naturelles, et sous son habit de soie, avec ses boucles et son épée à noeud, il était impossible de retrouver le républicain de 93, tant David avait dépouillé en effet l'homme de cette époque.
Il y a même quelques raisons de croire que vers ce temps, lorsque le premier consul travaillait avec ardeur à l'organisation du gouvernement, David, malgré sa résolution de rester étranger à la politique, n'aurait pas été éloigné cependant d'accepter les fonctions de surintendant général des arts en France. Le bruit courut alors que, circonvenu par quelques personnes de sa famille, il avait laissé percer à cet égard quelques espérances qui ne furent pas bien accueillies par le chef de l'État.
Une lettre confidentielle de ce brave et honnête Moriez, outre les détails curieux qu'elle renferme sur cet élève de David, si passionné pour son art, si mal servi par ses dispositions et si modéré dans ses désirs, quand tous les coeurs étaient agités par l'ambition, prouve encore que l'idée d'avoir la haute main sur les arts et les artistes préoccupa David au moins quelque temps à cette époque. Voici ce que Moriez, bien plus occupé du choix de bonnes couleurs que du grade militaire qu'on lui offrait, écrivait alors à son condisciple Ducis:
«Paris, ce 18 ventôse an VIII.
«Je me suis aperçu, mon cher ami, que j'avais commis une erreur dans l'envoi de vos couleurs. Je ne vous ai point envoyé de _brun-rouge_ et en place je vous ai adressé une bouteille de _terre-d'Italie_.
«J'ai dîné hier chez Marmont (aide de camp du premier consul alors). Il part aujourd'hui chargé d'une mission importante pour la Hollande. Ce voyage emploiera une quinzaine. Après cela il se disposera à partir pour l'armée du Rhin, que Bonaparte ira commander en personne. On veut porter des coups terribles pour forcer à la paix, et je ne doute pas que Bonaparte ne mette le comble à sa gloire, si cette fortune qui l'a si bien servi jusqu'à présent le favorise encore.
«J'aurais eu une belle carrière à remplir, soit que je fusse entré dans le militaire ou dans l'administration civile ou des armées. Marmont et bien d'autres de nos camarades à l'École militaire m'ont vivement sollicité d'accepter quelque emploi. Mais j'ai tenu ferme. Il faut que la froide raison fasse taire les illusions de l'amour-propre et de l'intérêt. Car enfin, après quatre ans passés à étudier dans l'atelier de David, il faut en recueillir le fruit. Or pour cela il est indispensable que je fasse au moins un ouvrage...