Lettres sur l'histoire de France
Part 3
[17] Au rapport d’un historien du neuvième siècle, les Normands, qui étaient alors païens, donnaient le même surnom à Charlemagne. «Nam comperto Nordmanni quod ibidem esset, ut ipsi eum nuncupare solebant, Martellus Carolus...» (Monachi Sangallensis, _De Reb. bellic. Caroli Magni_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. V, p. 130.) Ce nom, dans les anciennes langues du nord scandinave et teutonique, répondait à celui de _foudre de guerre_.
[18] Fredegarii _Chron. continuat._, pars II, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p. 454 et 455.
[19] ... Urbes famosissimas Nemausum, Agatem ac Biterris, funditus muros et mœnia Carolus destruens, igne supposito concremavit, suburbana et castra illius regionis vastavit. (Ibid., p. 457.)
Le grand précepte qu’il faut donner aux historiens, c’est de distinguer au lieu de confondre; car, à moins d’être varié, l’on n’est point vrai. Malheureusement les esprits médiocres ont le goût de l’uniformité; l’uniformité est si commode! Si elle fausse tout, du moins elle tranche tout, et avec elle aucun chemin n’est rude. De là vient que nos annalistes visent à l’unité historique; il leur en faut une à tout prix; ils s’attachent à un seul nom de peuple; ils le suivent à travers les temps, et voilà pour eux le fil d’Ariane. _Francia_, ce mot, dans les cartes géographiques de l’Europe, au quatrième siècle, est inscrit au nord des embouchures du Rhin[20], et l’on s’autorise de cela pour placer en premier lieu tous les Français au delà du Rhin. Cette France d’outre-Rhin se remue, elle avance; on marche avec elle. En 460, elle parvient au bord de la Somme; en 493, elle touche à la Seine; en 507, le chef de cette France germanique pénètre dans la Gaule méridionale jusqu’au pied des Pyrénées, non pour y fixer sa nation, mais pour enlever beaucoup de butin et installer quelques évêques. Après cette expédition, l’on a soin d’appliquer le nom de France à toute l’étendue de la Gaule, et ainsi se trouvent construites d’un seul coup la France actuelle et la monarchie française. Établie sur cette base, notre histoire se continue avec une simplicité parfaite par un catalogue biographique de rois ingénieusement numérotés, lorsqu’ils portent des noms semblables.
[20] Voyez l’ancien itinéraire désigné vulgairement sous le nom de Table de Peutinger.
Croiriez-vous qu’une si belle unité n’ait point paru assez complète? Les Franks étaient un peuple mixte; c’était une confédération d’hommes parlant tous à peu près la même langue, mais ayant des mœurs, des lois, des chefs à part. Nos historiens s’épouvantent à la vue de cette faible variété; ils la nomment barbare et indéchiffrable. Tant qu’elle est devant eux, ils n’osent entrer en matière; ils tournent autour des faits et ne se hasardent à les aborder franchement qu’à l’instant où un seul chef parvient à détruire ou à supplanter les autres. Mais ce n’est pas tout: l’unité d’empire semble encore vague et douteuse; il faut l’unité absolue, la monarchie administrative; et quand on ne la rencontre pas (ce qui est fort commun), on la suppose; car en elle se trouve le dernier degré de la commodité historique. Ainsi, par une fausse assimilation des conquêtes des rois franks au gouvernement des rois de France, dès qu’on rencontre la même limite géographique, on croit voir la même existence nationale et la même forme de régime. Et cependant, entre l’époque de la fameuse cession de la Provence, confirmée par Justinien, et celle où les galères de Marseille arborèrent pour la première fois le pavillon aux trois fleurs de lis et prirent le nom de galères du roi, que de révolutions territoriales entre la Meuse et les deux mers! Combien de fois la conquête n’a-t-elle pas rétrogradé du sud au nord et de l’ouest à l’est! Combien de dominations locales se sont élevées et ont grandi, pour retomber ensuite dans le néant!
Ce serait une grave erreur de croire que tout le secret de ce grand mouvement fût dans les simples variations du système social et de la politique intérieure, et que, pour le bien décrire, il suffit d’avoir des notions justes sur les éléments constitutifs de la société civile et de l’administration des États. Dans la même enceinte territoriale, où une seule société vit aujourd’hui, s’agitaient, durant les siècles du moyen âge, plusieurs sociétés rivales ou ennemies l’une de l’autre. De tout autres lois que celles de nos révolutions modernes ont régi les révolutions qui changèrent l’état de la Gaule, du sixième au quinzième siècle. Durant cette longue période où la division par provinces fut une séparation politique plus ou moins complète, il s’est agi pour le territoire, qu’aujourd’hui nous appelons français, de ce dont il s’agit pour l’Europe entière, d’équilibre et de conquêtes, de guerre et de diplomatie. L’administration intérieure du royaume de France proprement dit n’est qu’un coin de ce vaste tableau.
Ces accessions territoriales, ces réunions à la couronne, comme on les appelle ordinairement, qui, depuis le douzième siècle jusqu’au seizième, sont les grands événements de notre histoire, il faut leur rendre leur véritable caractère, celui de conquête plus ou moins violente, plus ou moins habile, plus ou moins masquée par des raisons diplomatiques. Il ne faut pas que l’idée d’un droit universel préexistant, puisée dans des époques postérieures, leur donne un faux air de légalité; on ne doit pas laisser croire que les habitants des provinces de l’ouest et du sud, comme Français de vieille date, soupiraient au douzième siècle après le gouvernement du roi de France, ou simplement reconnaissaient dans leurs gouvernements seigneuriaux la tache de l’usurpation. Ces gouvernements étaient nationaux pour eux; et tout étranger qui s’avançait pour les renverser leur faisait violence à eux-mêmes; quel que fût son titre et le prétexte de son entreprise, il se constituait leur ennemi.
Le temps a d’abord adouci, puis effacé les traces de cette hostilité primitive; mais il faut la saisir au moment où elle existe, sous peine d’anéantir tout ce qu’il y a de vivant et de pittoresque dans l’histoire. Il faut que les bourgeois de Rouen, après la conquête, ou, si l’on veut, la confiscation de la Normandie par Philippe-Auguste, témoignent pour le roi de France cette haine implacable dont se plaignent les auteurs du temps[21], et que les Provençaux du treizième siècle soient joyeux de la captivité de saint Louis et de son frère, le duc d’Anjou; car c’est un fait qu’à cette nouvelle, si accablante pour les vieux sujets du royaume, les Marseillais chantaient des _Te Deum_ et remerciaient Dieu de les avoir délivrés du gouvernement des _Sires_. Ils employaient comme un terme de dérision contre les princes français ce mot étranger à leur langue[22].
[21]
Rotomagensis item communia, corde superbo, Immortale gerens odium cum principe nostro...
(Guillelmi Britonis-Armorici, _Philippidos_, lib. VIII, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. XVII, p. 213.)
[22] ... Provinciales Francos habent odio inexorabili. (Matth. Paris, _Historia Angliæ_. Londini, 1640, t. II, p. 654.)--Raynouard, _Choix des Poésies des troubadours_, t. V, p. 277.--Gaufridi, _Histoire de Provence_, t. I, p. 140.
Si l’on veut que les habitants de la France entière, et non pas seulement ceux de l’Ile-de-France, retrouvent dans le passé leur histoire domestique, il faut que nos annales perdent leur unité factice et qu’elles embrassent dans leur variété les souvenirs de toutes les provinces de ce vaste pays, réuni seulement depuis deux siècles en un tout compacte et homogène. Bien avant la conquête germanique, plusieurs populations de races différentes habitaient le territoire des Gaules. Les Romains, quand ils l’envahirent, y trouvèrent trois peuples et trois langues[23]. Quels étaient ces peuples, et dans quelle relation d’origine et de parenté se trouvaient-ils à l’égard des habitants des autres contrées de l’Europe? Y avait-il une race indigène, et dans quel ordre les autres races, émigrées d’ailleurs, étaient-elles venues se presser contre la première? Quel a été, dans la succession des temps, le mouvement de dégradation des différences primitives de mœurs, de caractère et de langage? En retrouve-t-on quelques vestiges dans les habitudes locales qui distinguent nos provinces, malgré la teinte d’uniformité répandue par la civilisation? Les dialectes et les patois provinciaux, par les divers accidents de leur vocabulaire et de leur prononciation, ne semblent-ils pas révéler une antique diversité d’idiomes? Enfin, cette inaptitude à prendre l’accent français, si opiniâtre chez nos compatriotes du midi, ne pourrait-elle pas servir à marquer la limite commune de deux races d’hommes anciennement distinctes? Voilà des questions dont la portée est immense, et qui, introduites dans notre histoire à ses diverses périodes, en changeraient complétement l’aspect[24].
[23] Voyez, dans les _Commentaires de César_, la distinction qu’il établit entre les Belges, les Celtes et les Aquitains.
[24] Je ne sais si l’amitié m’abuse, mais je crois que la plupart de ces questions ont été résolues par mon frère Amédée Thierry, dans son _Histoire des Gaulois_.
LETTRE III
Sur l’Histoire de France de Velly.
Vous avez prononcé le nom de l’abbé Velly, célèbre dans le siècle dernier, comme le restaurateur de l’histoire de France, et dont l’ouvrage est loin d’avoir perdu son ancienne popularité. Je vous avoue qu’à l’idée de cette popularité, j’ai peine à me défendre d’une sorte de colère, et pourtant je devrais me calmer là-dessus; car, faute de bons livres, le public est bien obligé de se contenter des mauvais. Dans son temps, c’est-à-dire en l’année 1755, l’abbé Velly crut de bonne foi travailler à une histoire nationale, raconter non-seulement la vie des rois, mais celle de toutes les classes du peuple, et présenter sous leur véritable jour l’état politique et social, les mœurs et les idées de chaque siècle. Il est curieux de vérifier la manière dont ce louable projet se trouva réalisé, à la grande satisfaction de tous les gens de goût, tant en France qu’à l’étranger; car l’ouvrage de Velly fut traduit ou du moins abrégé en plusieurs langues, et il n’était bruit dans les journaux que de sa nouvelle manière d’écrire l’histoire.
J’ouvre le premier volume et je tombe sur un fait peu important en lui-même, mais empreint, dans les écrits originaux, d’une forte couleur locale, la déposition de Childéric ou Hilderik Ier. «Hilderik, dit Grégoire de Tours, régnant sur la nation des Franks, et se livrant à une extrême dissolution, se prit à abuser de leurs filles; et eux, indignés de cela, le destituèrent de la royauté. Informé, en outre, qu’ils voulaient le mettre à mort, il partit et s’en alla en Thuringe[25]...» Ce récit est d’un écrivain qui vivait un siècle après l’événement. Voici maintenant les paroles de l’abbé Velly, qui se vante, dans sa préface, de _puiser aux sources anciennes_ et de _peindre exactement les mœurs_, les usages et les coutumes: «Childéric fut un prince à grandes aventures... C’étoit l’homme le mieux fait de son royaume: il avoit de l’esprit, du courage; mais né avec un cœur tendre, il s’abandonnoit trop à l’amour: ce fut la cause de sa perte. Les seigneurs françois, aussi sensibles à l’outrage que leurs femmes l’avoient été aux charmes de ce prince, se liguèrent pour le détrôner. Contraint de céder à leur fureur, il se retira en Allemagne[26]...»
[25] Childericus vero quum esset nimia in luxuria dissolutus, et regnaret super Francorum gentem, cœpit filias eorum stuprose detrahere. (Gregorii Turonensis _Hist. Franc._, lib. II, cap. XII, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p. 168.)
[26] Velly, _Histoire de France_, Paris, 1770, in-4º, t. I, p. 10.
Je passe sur le séjour de huit ans que, selon l’heureuse expression de notre auteur, Childéric fit en Allemagne; et, suivant encore Grégoire de Tours, j’arrive à son rappel par les Franks et à son mariage avec Basine, femme du roi des Thuringiens: «Revenu de Thuringe, il fut remis en possession de la royauté; et pendant qu’il régnait, cette Basine dont nous avons parlé ci-dessus, ayant quitté son mari, vint trouver Hilderik. Celui-ci lui demandant avec curiosité pourquoi elle était venue vers lui d’un pays si éloigné, on rapporte qu’elle répondit: «J’ai reconnu tes mérites et ton grand courage, et c’est pour cela que je suis venue, afin d’habiter avec toi, car il faut que tu saches que si, dans les pays d’outre-mer, j’avais connu quelqu’un plus capable et plus brave que toi, j’aurais été de même le chercher et cohabiter avec lui[27].» Le roi, tout joyeux, s’unit à elle en mariage.»
[27] «... Nam noveris, si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem te, expetissem utique cohabitationem ejus.» (Greg. Turon. _Hist. Franc._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, cap. XII, p. 168.)
Voyons maintenant comment l’historien moderne a conservé, ainsi qu’il le devait, cet accent de naïveté grossière, indice de l’état de barbarie. «... Le prince légitime se remit en possession du trône, d’où ses galanteries l’avoient précipité. Cet événement merveilleux est suivi d’un autre aussi remarquable par sa singularité. La reine de Thuringe, comme une autre Hélène, quitte le roi son mari pour suivre ce nouveau Pâris. _Si je connoissois_, lui dit-elle, _un plus grand héros, ou un plus galant homme que vous, j’irois le chercher jusqu’aux extrémités de la terre_. Basine étoit belle; elle avoit de l’esprit: Childéric, trop sensible à ce double avantage de la nature, l’épousa au grand scandale des gens de bien, qui réclamèrent en vain les droits sacrés de l’hyménée, et les loix inviolables de l’amitié[28].»
[28] Velly, _Histoire de France_, t. I, p. 11.
Cette simple comparaison peut donner la mesure de l’intelligence historique du célèbre abbé Velly. Son continuateur Villaret, parlant de lui dans une préface, dit qu’il a su rendre _fort agréable le chaos de nos premières dynasties_. Villaret a raison: l’abbé Velly est surtout agréable. On peut l’appeler historien plaisant, galant, de bon ton; mais lui donner de nos jours le titre d’historien national, cela est tout à fait impossible. Son plus grand soin est d’effacer partout la couleur populaire pour y substituer l’air de cour, et d’étendre avec art le vernis des grâces modernes sur la rudesse du vieux temps. S’agit-il d’exprimer la distinction que la conquête des Barbares établissait entre eux et les vaincus, distinction grave et triste par laquelle la vie d’un indigène n’était estimée, d’après le taux des amendes, qu’à la moitié du prix mis à celle de l’étranger[29], ce sont de pures _préférences de cour_; _les faveurs de nos rois_ s’adressent surtout aux vainqueurs. S’agit-il de présenter le tableau de ces grandes assemblées où tous les hommes de race germanique se rendaient en armes, où chacun était consulté depuis le premier jusqu’au dernier, l’abbé Velly nous parle d’une espèce de _parlement ambulatoire_ et _des cours plénières_, qui étaient (après la chasse) _une partie des amusements de nos rois_. «Nos rois, ajoute l’aimable abbé, ne se trouvèrent bientôt plus en état de donner ces superbes fêtes... On peut dire que le règne des Carlovingiens fut celui des cours plénières... Il y eut cependant toujours des fêtes à la cour; mais avec plus de galanteries, plus de politesse, plus de goût, on n’y retrouva ni cette grandeur, ni cette richesse, ni cette majesté[30]...»
[29] Si quis ingenuus Franco aut barbarum, aut hominem qui Salica lege vivit, occiderit, VIIIM den., qui faciunt sol. CC, culpabilis judicetur... Si quis Romanus homo possessor, id est, qui res in pago ubi remanet proprias possidet, occisus fuerit, is qui eum occidisse convincitur, IIIIM den., qui faciunt sol. C, culp. jud. (_Lex Salica_, tit. XLIV, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. IV, p. 147 et 148.)--D’après la nouvelle évaluation donnée par M. Guérard, dans son Mémoire sur le système monétaire des Franks sous les deux premières races (_Revue de la numismatique française_, numéros de novembre et de décembre 1837), le sol d’or, dont la valeur réelle était de 9 fr. 28 cent., équivalait à 99 fr. 33 cent. de notre monnaie actuelle. A tous les degrés de condition sociale, l’homme de race barbare était toujours estimé au double du Gaulois. Le meurtre d’un Frank au service du roi coûtait 600 sols d’or (valeur intrinsèque: 3,768 fr., valeur relative: 59,718 fr. d’amende); celui d’un Gaulois dans la même position, 300 (valeur intrinsèque: 1,884 fr., valeur relative: 29,859 fr.); celui d’un Gaulois, tributaire ou fermier, se payait 45 sols (valeur intrinsèque: 417 fr. 60 cent., valeur relative: 4,478 fr. 85 cent.), amende égale à celle que la loi des Franks exigeait pour le vol d’un taureau.
[30] Velly, _Histoire de France_, t. I, p. 206 et 207, passim.
De bonne foi, est-il possible d’entasser plus d’extravagances? Ne croirait-on pas lire une page du roman de Cyrus, ou quelqu’un de ces contes de rois et de reines dont on amuse les petits enfants? Et quelle histoire est ainsi déguisée sous des formes faussement frivoles? C’est celle des plus fougueux ennemis qu’ait eus la domination romaine, de ceux qui, dans leurs invasions multipliées, mêlaient à l’ardeur du pillage une sorte de haine fanatique; qui, jusque dans les préambules de leurs lois, plaçaient des chants de triomphe pour eux et des injures pour les vaincus; qui, lorsque leur roi hésitait à se mettre en marche pour une expédition qu’ils avaient résolue, le menaçaient de le déposer, l’injuriaient et le maltraitaient[31]. Voilà le peuple que Velly nous travestit en seigneurs français, en cour aussi galante que loyale.
[31] ... Super eum inruunt, et scindentes tentorium ejus, ipsum quoque conviciis exasperantes, ac vi detrahentes, interficere voluerunt, si cum illis abire differret. (Greg. Turon. _Hist. Franc._, lib. IV, cap. XIV, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p. 210.)
A ces gracieusetés qui sont le propre de l’abbé Velly viennent se joindre toutes les bévues d’ignorance qui se sont propagées dans notre histoire depuis du Haillan jusqu’à Mézeray, et depuis Mézeray jusqu’à ce jour; des discussions sérieuses sur les _apanages des enfants de France, l’état des princesses filles et la garde-noble des reines_ au sixième siècle, sur les _fiefs_ des Saliens et sur la manière dont Clovis remplissait les siéges épiscopaux qui venaient à vaquer _en régale_; morceau précieux en ce qu’il prouve que l’historien connaissait à fond le style des arrêts et le vocabulaire de la grand’chambre. Si j’avais pu connaître et rencontrer l’abbé Velly, je lui aurais conseillé, aussi respectueusement que possible, d’échanger toutes ces belles connaissances contre l’intelligence d’une douzaine de mots germaniques. «Mais, m’aurait vivement répliqué quelque dame spirituelle du temps, est-ce que, pour écrire notre histoire, il ne suffit pas de savoir notre langue?»
Sans doute, notre langue suffit pleinement pour écrire notre histoire d’aujourd’hui, mais non pour écrire avec intelligence notre histoire d’autrefois. Si l’on remonte jusqu’au règne de saint Louis, il faut connaître la langue de saint Louis, qui n’était pas tout à fait la nôtre; si l’on remonte jusqu’au temps de Charlemagne, il faut connaître la langue de Charlemagne et de ses fils. Or, quelle était cette langue? Voici ce que répondent les auteurs contemporains: «Il donna des noms aux mois dans son propre idiome; car jusqu’à son temps les Franks les avaient désignés par des mots en partie latins, en partie barbares. Pareillement il inventa pour chacun des douze vents une dénomination particulière, tandis qu’auparavant on n’en distinguait pas plus de quatre. Les mois eurent les noms suivants: Janvier _wintarmanoth_, février _hornung_, mars _lentzinmanoth_, avril _ostarmanoth_, mai _winnemanoth_, juin _brachmanoth_, juillet _henimanoth_, août _aranmanoth_, septembre _wintumanoth_, octobre _windumemanoth_, novembre _herbistmanoth_, décembre _heilagmanoth_. Quant aux vents, il nomma celui d’est _ostroniwint_, celui du sud _sundroni_, celui du sud-est _sundostroni_[32], etc.»--«L’empereur (Louis le Débonnaire) sentant sa fin approcher, demanda qu’on le bénît, et qu’on fît sur lui toutes les cérémonies ordonnées pour le moment où l’âme sort du corps. Tandis que les évêques s’acquittaient de ce devoir, ainsi que plusieurs me l’ont rapporté, l’empereur ayant tourné la tête du côté gauche comme par un mouvement de colère, dit par deux fois avec autant de force qu’il le put: _Huz! huz!_ ce qui signifie _dehors! dehors!_ d’où il est clair qu’il avait aperçu l’esprit malin[33]...»
[32] _Einhardi Vita Karoli Mag. Imp._, cap. XXIX, apud _Monumenta Germaniæ Historica_, ed. H. Pertz, 1828, t. II, p. 458. Les noms des mois, que, selon la remarque de M. Guizot, on trouve en usage chez différents peuples germains avant le temps de Charlemagne, signifient: _mois d’hiver_, _mois des cornes à boire_ (des festins), _mois du printemps_, _mois de Pâques_, _mois d’amour_, _mois brillant_, _mois des foins_, _mois des moissons_, _mois des vents_, _mois des vendanges_, _mois d’automne_, _mois saint_ (à cause de la naissance du Sauveur).
[33] _Vita Ludovici Pii Imp._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. VI, p. 125. Au lieu de _huz_ ou _usz_, comme orthographiaient les Franks, les Allemands écrivent aujourd’hui _aus_.
Louis le Débonnaire n’est pas le dernier de _nos rois_ qui ait parlé un langage entièrement étranger au _nôtre_. Dans la seconde moitié du neuvième siècle, la langue de la cour de France, sinon celle du pays, était purement tudesque. Enfin, une des singularités de ce temps, c’est qu’alors _parler français_ signifiait parler la langue qu’aujourd’hui l’on parle en Allemagne, et que, pour désigner l’idiome dont notre langue actuelle est née, il fallait dire _parler roman_[34]. Mais vainement chercherait-on quelques traces de ces révolutions dans le récit de l’abbé Velly. Pour lui, depuis le cinquième siècle jusqu’au dix-huitième, ce sont toujours des Français, aimant la gloire et le plaisir, toujours des rois d’une piété éclairée et d’une bravoure chevaleresque. Il décrit les institutions politiques de la première et de la seconde race avec la langue du droit romain ou celle du droit féodal, et jamais il ne s’avise du moindre doute là-dessus. Il n’est pas vaincu par la difficulté; il ne la soupçonne point, et marche d’un pas toujours ferme, à l’aide d’auteurs de seconde main et du tableau de la monarchie française présenté par l’_Almanach royal_.
[34] Voyez la traduction des Évangiles par le moine Otfrid, faite, selon lui, _in Frenkisga zungun_ (Schilteri _Thesaurus antiquitatum teutonicarum_, 1727, t. I, p. 26 et 28), et les serments de Louis le Germanique et de Charles le Chauve, rapportés ci-après, Lettre XI.