Lettres sur l'histoire de France

Part 2

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Nous avons été précédés de loin, dans la recherche des libertés publiques, par ces bourgeois du moyen âge qui relevèrent, il y a six cents ans, les murs et la civilisation des antiques cités municipales. Croyons qu’ils ont valu quelque chose, et que la partie la plus nombreuse et la plus oubliée de la nation mérite de revivre dans l’histoire. Il ne faut pas s’imaginer que la classe moyenne ou les classes populaires soient nées d’hier pour le patriotisme et l’énergie. Si l’on n’ose avouer ce qu’il y eut de grand et de généreux dans les insurrections qui, du onzième au treizième siècle, couvrirent la France de communes, dans les entreprises libérales du tiers état au quatorzième siècle et jusque dans les émeutes du quinzième, qu’on choisisse une époque, non plus de guerre intestine, mais d’invasion étrangère, et l’on verra qu’en fait de dévouement et d’enthousiasme le dernier ordre de la nation n’est jamais resté en arrière. D’où vint le secours qui chassa les Anglais et releva le trône de Charles VII, lorsque tout paraissait perdu et que la bravoure et le talent militaire des Dunois et des Lahire ne servaient plus qu’à faire des retraites en bon ordre et sans trop de dommage? n’est-ce pas d’un élan de fanatisme patriotique dans les rangs des pauvres soudoyés et de la milice des villes et des villages? L’aspect religieux que revêtit cette glorieuse révolution n’en est que la forme: c’était le signe le plus énergique de l’inspiration populaire. Il faut lire, non dans les histoires classiques, mais dans les mémoires du temps, les traits naïfs, quoique bizarres, sous lesquels se présentait alors cette inspiration de la masse, toujours soudaine, rarement sage en apparence, mais à laquelle rien ne résiste[6].

[6] Voyez l’_Histoire des ducs de Bourgogne_ par M. de Barante.

Le même concours de toutes les volontés nationales eut lieu, sans qu’on l’ait assez remarqué, sous le règne de Philippe-Auguste, lorsque la France se vit attaquée par la ligue formidable de l’empereur d’Allemagne, du roi d’Angleterre et du puissant comte de Flandre. Les chroniqueurs du treizième siècle n’oublient pas de dire que la fameuse bataille de Bouvines fut engagée par cent cinquante sergents à cheval de la vallée de Soissons, tous roturiers[7], et de montrer les légions des communes, la bannière de Saint-Denis en tête, allant se placer au premier rang: «Cependant retourna l’oriflamme Saint-Denis, et les légions des communes vinrent après, et spécialement les communes de Corbie, d’Amiens, d’Arras, de Beauvais, de Compiègne, et accoururent à la bataille du roi, là où elles voyaient l’enseigne royale au champ d’azur et aux fleurs de lis d’or... Les communes outre-passèrent toutes les batailles des chevaliers, et se mirent devant le roi encontre Othon et sa bataille; quand Othon vit tels gens, si n’en fut pas moult joyeux[8]...»

[7] Guillelmus Armoricus, _De Gestis Philippi Augusti_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. XVII, p. 96.

... Quum sit pudor ultimus alto Sanguine productum superari a plebis alumno.

(Ejusd. _Philippidos_, lib. XI, v. 84; ibid., p. 258.)

[8] Chronique de Saint-Denis; _Recueil des historiens des Gaules et de la France_, t. XVII, p. 409.

Ces simples phrases, qui n’ont été transcrites ni par Mézeray, ni par Velly, ni par Anquetil, en disent plus à la louange de la bourgeoisie du moyen âge, que de longues pages où seraient pompeusement et stérilement répétés les mots de peuple et de nation. Des écrivains philosophes ont retrouvé la nation française et même la nation souveraine jusque sous les règnes de Clovis et de Charlemagne; mais il manque à ces œuvres si pleines d’intentions patriotiques la vérité des mœurs qui, en histoire, est la vie[9]. La noblesse, la royauté même, en dépit de la place d’honneur qu’elles occupent généralement dans nos annales, n’ont pas été à cet égard plus heureuses que le tiers état. A la peinture individuelle des personnages, à la représentation variée des caractères et des époques, on a substitué, pour les princes et les grands du temps passé, je ne sais quel type abstrait de dignité et d’héroïsme. Depuis Clovis jusqu’à Louis XVI, aucune figure de roi, dessinée dans nos histoires modernes, n’a ce qu’on peut appeler l’air de vie. Ce sont des ombres sans couleur, qu’on a peine à distinguer l’une de l’autre. Les _grands princes_, et surtout les _bons princes_, à quelque dynastie qu’ils appartiennent, sont loués dans des termes semblables. Quatre ou cinq à peine, qu’on sacrifie, et que le blâme dont on les charge sert du moins à caractériser, rompent seuls cette ennuyeuse monotonie. On dirait que c’est toujours le même homme, et que, par une sorte de métempsycose, la même âme, à chaque changement de règne, a passé d’un corps dans l’autre. Non-seulement on ne retrouve point cette diversité de naturels qui, sous mille formes et mille nuances, distinguent si nettement l’homme de l’homme; mais les caractères politiques ne sont pas même classés d’après la différence des temps et les mœurs de chaque époque. Le roi purement germanique et le roi gallo-franc de la première race, le césar franco-tudesque de la seconde, le roi de l’Ile-de-France au temps de la grande féodalité, et, avec ces différents types, tous ceux qu’a revêtus l’autorité royale depuis la féodalité jusqu’à nos jours, sont confondus ensemble et altérés également.

[9] Ceci a trait au célèbre ouvrage de l’abbé de Mably, _Observations sur l’histoire de France_.

Il n’est qu’une seule voie pour sortir de ce chaos, le retour aux sources originales, dont les historiens en faveur depuis le commencement du dix-huitième siècle se sont de plus en plus écartés[10]: un changement total est indispensable dans la manière de présenter les moindres faits historiques. Il faut que la réforme descende des ouvrages scientifiques dans les compositions littéraires, des histoires dans les abrégés, des abrégés dans ces espèces de catéchismes qui servent à la première instruction. En fait d’ouvrages de ce dernier genre, ce qui a maintenant cours dans le public réunit d’ordinaire à la plus grande vérité chronologique la plus grande fausseté historique qu’il soit possible d’imaginer. Là se trouvent énoncées d’une manière brève et péremptoire, comme des axiomes mathématiques, toutes les erreurs contenues dans les gros livres; et pour que le faux puisse, en quelque sorte, pénétrer par tous les sens, souvent de nombreuses gravures travestissent pour les yeux, sous le costume le plus bizarre, les principales scènes de l’histoire. Feuilletez le plus en vogue de ces petits ouvrages, si chers aux mères de famille, vous y verrez les Francs et les Gaulois se donnant la main en signe d’alliance pour l’expulsion des Romains, le sacre de Clovis à Reims, Charlemagne couvert de fleurs de lis, et Philippe-Auguste en armure d’acier, à la mode du seizième siècle, posant sa couronne sur un autel, le jour de la bataille de Bouvines.

[10] Je ne parle ici que des auteurs de compositions narratives; les travaux d’histoire critique, et en particulier ceux des bénédictins, sont parfaitement hors de cause.

Je ne puis m’empêcher d’insister sur ce dernier trait, dont la popularité chez nous est une sorte de scandale historique. C’est sans doute une action très-édifiante que celle d’un roi qui offre publiquement sa couronne et son sceptre au plus digne; mais il est extravagant de croire que de pareilles scènes aient jamais été jouées ailleurs que sur le théâtre. Et comme le moment est bien choisi pour cette exhibition en plein air de tous les ornements royaux! c’est l’instant où l’armée française est attaquée à l’improviste; et que cela est bien d’accord avec le caractère du roi Philippe, si habile, si positif et si prompt en affaires! La première mention de cette bizarre anecdote se trouve dans une chronique contemporaine, il est vrai, mais écrite par un moine qui vivait hors du royaume de France, au fond des Vosges, sans communication directe ou indirecte avec les grands personnages de son temps. C’était un homme d’une imagination fantasque, ami du merveilleux, écoutant volontiers les récits extraordinaires et les transcrivant sans examen. Entre autres circonstances de la bataille de Bouvines, il raconte sérieusement que le porteur de l’oriflamme transperça le comte Férand d’outre en outre, de manière que l’étendard ressortit tout sanglant par derrière. Le reste du récit est à l’avenant: il est impossible d’y trouver un seul fait vrai ou probable; et, pour en revenir à la fameuse scène de la couronne, voici les paroles du chroniqueur:

«Le roi de France, Philippe, ayant assemblé les barons et les chevaliers de son armée, debout sur une éminence, leur parla ainsi: «O vous, braves chevaliers, fleur de la France, vous me voyez portant la couronne du royaume; mais je suis un homme comme vous; et si vous ne souteniez cette couronne, je ne saurais la porter. Je suis roi.» Et alors, ôtant la couronne de sa tête, il la leur présenta en disant: «Or, je veux que vous soyez tous rois, et vraiment vous l’êtes; car roi vient de régir, et, sans votre concours, seul je ne pourrais régir le royaume... Soyez donc gens de cœur, et combattez bien contre ces méchants. J’ordonne à tous vassaux et sergents, et cela sous peine de la corde (il avait fait d’avance élever plusieurs gibets), qu’aucun de vous ne se laisse tenter de prendre quoi que ce soit aux ennemis avant la fin de la bataille, si ce n’est des armes et des chevaux...» Et tous crièrent d’une seule voix et assurèrent qu’ils obéiraient de bon cœur à l’exhortation et à l’ordonnance du roi[11].»

[11] «... Ego sum rex.» Et ita ablatam coronam de capite suo porrexit eis dicens: «Ecce volo vos omnes reges esse, et vere estis, quum rex dicatur a regendo; nisi per vos, regnum solum regere non valerem.» (Richerii Senoniensis abbatiæ in Vosago _Chronic._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. XVIII, p. 690.)

On a peine à s’expliquer comment de ce fond burlesque ont pu sortir, sous la plume de nos historiens, les paroles héroïques que nous avons tous apprises par cœur, et, qui pis est, retenues sans concevoir la moindre défiance de leur authenticité. «Valeureux soldat (c’est le récit d’Anquetil), qui êtes près d’exposer votre vie pour la défense de cette couronne, si vous jugez qu’il y ait quelqu’un parmi vous qui en soit plus digne que moi, je la lui cède volontiers, pourvu que vous vous disposiez à la conserver entière et à ne la pas laisser démembrer.--Vive Philippe! vive le roi Auguste! s’écrie toute l’armée; qu’il règne et que la couronne lui reste à jamais[12]!...» La version de l’abbé Velly est d’un style encore plus tragique: «On dit que quelques heures avant l’action, il mit une couronne d’or sur l’autel où l’on célébroit la messe pour l’armée, et que, la montrant à ses troupes, il leur dit: Généreux François, s’il est quelqu’un parmi vous que vous jugiez plus capable que moi de porter ce premier diadème du monde, je suis prêt à lui obéir; mais si vous ne m’en croyez pas indigne, songez que vous avez à défendre aujourd’hui votre roi, vos familles, votre honneur!»--«On ne lui répondit que par des acclamations et des cris de _Vive Philippe; qu’il demeure notre roi: nous mourrons pour sa défense et pour celle de l’État[13]!_»

[12] Anquetil, _Hist. de France_, continuée par M. de Norvins, 1839, t. I, p. 374.

[13] Velly, _Hist. de France_, Paris, 1770, in-4º, t. II, p. 227 et 228.

Interrogez maintenant le récit d’un témoin oculaire, chapelain du roi Philippe, homme du treizième siècle, qui n’avait pas, comme nos historiens modernes, traversé trois siècles de science et un siècle de philosophie, vous n’y trouverez rien de ce désintéressement de parade, ni de ces exclamations de loyauté niaise: tout est en action, comme dans une grande journée où personne n’a de temps à perdre. Le roi et l’armée sont à leur devoir; ils prient et se battent: ce sont des hommes du moyen âge, mais ce sont des figures vivantes et non des masques de théâtre.

«On avança jusqu’à un pont, nommé le pont de Bovines, qui se trouve entre le lieu appelé Sanghin et la ville de Cisoing. Déjà la plus grande partie des troupes avait passé le pont, et le roi s’était désarmé; mais il n’avait pas encore passé, comme le croyait l’ennemi, dont l’intention était d’attaquer aussitôt et de détruire tout ce qui resterait de l’autre côté du pont. Le roi, fatigué de la marche et du poids de ses armes, se reposait un peu, à l’ombre d’un frêne, près d’une église bâtie en l’honneur de saint Pierre, lorsque des gens, venus des derrières de l’armée, arrivèrent à grande course, et, criant de toutes leurs forces, annoncèrent que l’ennemi venait, que les arbalétriers et les sergents à pied et à cheval, qui étaient aux derniers rangs, ne pourraient soutenir l’attaque et se trouvaient en grand péril. Aussitôt le roi se leva, entra dans l’église, et, après une courte prière, il sortit, se fit armer et monta à cheval d’un air tout joyeux, comme s’il eût été convié à une noce ou à quelque fête. On criait de toutes parts dans la plaine: _Aux armes, barons, aux armes!_ Les trompettes sonnaient, et les corps de bataille qui avaient déjà passé le pont retournaient en arrière; on rappela l’oriflamme de Saint-Denis, qui devait marcher en avant de toutes les autres bannières; mais comme elle ne revenait pas assez vite, on ne l’attendit point. Le roi retourna des premiers à grande course de cheval, et se plaça au front de bataille, de sorte qu’il n’y avait personne entre lui et les ennemis.

«Ceux-ci, voyant le roi revenu, ce à quoi ils ne s’attendaient pas, parurent surpris et effrayés; ils firent un mouvement, et se portant à droite du chemin où ils marchaient dans la direction de l’occident, ils s’étendirent sur la partie la plus élevée de la plaine, au nord de l’armée du roi, ayant ainsi devant les yeux le soleil, qui, ce jour-là, était chaud et ardent. Le roi forma ses lignes de bataille directement au midi de celle de l’ennemi, front à front, de manière que les Français avaient le soleil à dos. Les deux armées s’étendaient à droite et à gauche en égale dimension, et à peu de distance l’une de l’autre. Au centre et au premier front se tenait le roi Philippe, près duquel étaient rangés côte à côte Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers; Barthélemy de Roie, homme d’âge et d’expérience; Gauthier le Jeune, sage, brave et de bon conseil; Pierre Mauvoisin, Gérard Latruie, Étienne de Long-Champ, Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvrai, Guillaume de Garlande, Henri, comte de Bar, jeune d’âge et vieux de courage, renommé pour sa prouesse et sa beauté; enfin plusieurs autres qu’il serait trop long d’énumérer, tous gens de cœur et exercés au métier des armes; pour cette raison ils avaient été spécialement commis à la garde du roi durant le combat. L’empereur Othon était de même placé au centre de son armée, où il avait élevé pour enseigne une haute perche dressée sur quatre roues et surmontée d’un aigle doré au-dessus d’une bande d’étoffe taillée en pointe. Au moment d’en venir aux mains, le roi adressa à ses barons et à toute l’armée ce bref et simple discours:

«En Dieu est placé tout notre espoir et notre confiance. Le roi Othon et tous ses gens sont excommuniés de la bouche de notre seigneur le pape; ils sont les ennemis de la sainte Église et les destructeurs de ses biens; les deniers dont se paye leur solde sont le fruit des larmes des pauvres, du pillage des clercs et des églises. Mais nous, nous sommes chrétiens, nous sommes en paix avec la sainte Église et en jouissance de sa communion: tout pécheurs que nous sommes, nous sommes unis à l’Église de Dieu, et défendons, selon notre pouvoir, les libertés du clergé. Ayons donc courage et confiance en la miséricorde de Dieu, qui, malgré nos péchés, nous donnera la victoire sur nos ennemis et les siens.»

«Quand le roi eut fini de parler, les chevaliers lui demandèrent sa bénédiction; et, élevant la main, il pria Dieu de les bénir tous. Aussitôt les trompettes sonnèrent, et les Français commencèrent l’attaque vivement et hardiment. Alors se trouvaient derrière le roi, et assez près de lui, le chapelain qui a écrit ces choses, et un autre clerc. Au premier bruit des trompettes, ils entonnèrent ensemble le psaume: _Béni soit le Seigneur mon Dieu, qui instruit mes mains au combat_, et continuèrent jusqu’à la fin; puis ils chantèrent: _Que Dieu se lève_, jusqu’à la fin; puis: _Seigneur, en ta vertu le roi se réjouira_, jusqu’à la fin, aussi bien qu’ils purent, car les larmes leur coulaient des yeux, et leur chant était coupé de sanglots[14]...»

[14] Guillelmus Armoricus, _De Gestis Philippi Augusti_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. XVII, p. 94 et 95.

LETTRE II

Sur la fausse couleur donnée aux premiers temps de l’histoire de France et la fausseté de la méthode suivie par les historiens modernes.

Une grande cause d’erreur, pour les écrivains et pour les lecteurs de notre histoire, est son titre même, le nom d’histoire de France dont il conviendrait avant tout de bien se rendre compte. L’histoire de France, du cinquième siècle au dix-huitième, est-elle l’histoire d’un même peuple, ayant une origine commune, les mêmes mœurs, le même langage, les mêmes intérêts civils et politiques? Il n’en est rien; et la simple dénomination de Français, reportée, je ne dis pas au delà du Rhin, mais seulement au temps de la première race, produit un véritable anachronisme.

On peut pardonner au célèbre bénédictin dom Bouquet d’écrire par négligence, dans ses _Tables chronologiques_, des phrases telles que celles-ci: _Les Français pillent les Gaules; ils sont repoussés par l’empereur Julien_. Son livre ne s’adresse qu’à des savants, et le texte latin, placé en regard, corrige à l’instant l’erreur. Mais cette erreur est d’une bien autre conséquence dans un ouvrage écrit pour le public et destiné à ceux qui veulent apprendre les premiers éléments de l’histoire nationale. Quel moyen un pauvre étudiant a-t-il de ne pas se créer les idées les plus fausses, quand il lit: _Clodion le Chevelu, roi de France_; _conversion de Clovis et des Français_, etc.? Le Germain Chlodio[15] n’a pas régné sur un seul département de la France actuelle, et, au temps de Chlodowig, que nous appelons Clovis, tous les habitants de notre territoire, moins quelques milliers de nouveaux venus, étaient chrétiens, et bons chrétiens.

[15] Ce nom, qu’on pourrait aussi écrire Chlodi, n’est autre chose que le diminutif familier d’un nom composé de deux syllabes, et commençant par le mot germanique _hlod_, qui signifiait _illustre_. L’_n_ finale n’appartient point au nom originaire, mais à la déclinaison latine, dont elle marque les cas obliques.

Si notre histoire se termine par l’unité la plus complète de nation et de gouvernement, elle est loin de commencer de même. Il ne s’agit pas de réduire nos ancêtres à une seule race, ni même à deux, les Franks[16] et les Gaulois: il y a bien d’autres choses à distinguer. Le nom de Gaulois est vague; il comprenait plusieurs populations différentes d’origine et de langage; et quant aux Franks, ils ne sont pas la seule tribu germanique qui soit venue joindre à ces éléments divers un élément étranger. Avant qu’ils eussent conquis le nord de la Gaule, les Visigoths et les Burgondes en occupaient le sud et l’est. L’envahissement progressif des conquérants septentrionaux renversa le gouvernement romain et les autres gouvernements qui se partageaient le pays au cinquième siècle; mais il ne détruisit pas les races d’hommes, et ne les fondit pas en une seule. Cette fusion fut lente; elle fut l’œuvre des siècles; elle commença, non à l’établissement, mais à la chute de la domination franke.

[16] _Frank_ est le mot tudesque, le nom national des conquérants de la Gaule, articulé suivant leur idiome; _Franc_ est le mot français, le terme qui, dans notre vieille langue, exprimait la qualité d’homme libre, puissant, considérable; d’un côté il y a une signification ethnographique, de l’autre une signification sociale correspondant à deux époques bien distinctes de notre histoire; c’est cette diversité de sens que j’ai voulu marquer d’un signe matériel par la différence d’orthographe.--On disait au singulier _Franko_ et au pluriel _Frankon_. Otfrid, poëte du neuvième siècle, écrit: _Ther selbo Franko_ (ille ipse Francus), _Frankon einon_ (Franci soli), _Frankono thiote_ (Francorum populo).

Ainsi, il est absurde de donner pour base à une histoire de France la seule histoire du peuple frank. C’est mettre en oubli la mémoire du plus grand nombre de nos ancêtres, de ceux qui mériteraient peut-être à un plus juste titre notre vénération filiale. Le premier mérite d’une histoire nationale écrite pour un grand peuple serait de n’oublier personne, de ne sacrifier personne, de présenter sur chaque portion du territoire les hommes et les faits qui lui appartiennent. L’histoire de la contrée, de la province, de la ville natale, est la seule où notre âme s’attache par un intérêt patriotique; les autres peuvent nous sembler curieuses, instructives, dignes d’admiration; mais elles ne nous touchent point de cette manière. Or, comment veut-on qu’un Languedocien ou qu’un Provençal aime l’histoire des Franks et l’accepte comme histoire de son pays? Les Franks n’eurent d’établissements fixes qu’au nord de la Loire; et lorsqu’ils passaient leurs limites et descendaient vers le sud, ce n’était guère que pour piller et rançonner les habitants, auxquels ils donnaient le nom de _Romains_. Est-ce de l’histoire nationale pour un Breton que la biographie des descendants de Clovis ou de Charlemagne, lui dont les ancêtres, à l’époque de la première et de la seconde race, traitaient avec les Franks de peuple à peuple? Du sixième au dixième siècle, et même dans les temps postérieurs, les héros du nord de la France furent des fléaux pour le midi.

Le Charles Martel de nos histoires, Karl le Marteau, comme l’appelaient les siens, d’un surnom emprunté au culte aboli du dieu Thor[17], fut le dévastateur, non le sauveur de l’Aquitaine et de la Provence. La manière dont les chroniques originales détaillent et circonstancient les exploits de ce chef de la seconde race, contraste singulièrement avec l’enthousiasme patriotique de nos historiens et de nos poëtes modernes. Voici quelques fragments de leur récit: (731) «Eudes, duc des Aquitains, s’étant écarté de la teneur des traités, le prince des Franks, Karl, en fut informé. Il fit marcher son armée, passa la Loire, mit en fuite le duc Eudes, et, enlevant un grand butin de ce pays, deux fois ravagé par ses troupes dans la même année, il retourna dans son propre pays...»--(735) «Le duc Eudes mourut: le prince Karl, en ayant reçu la nouvelle, prit conseil de ses chefs, et, passant encore une fois la Loire, il arriva jusqu’à la Garonne et se rendit maître de la ville de Bordeaux et du fort de Blaye; il prit et subjugua tout ce pays, tant les villes que les campagnes et les lieux fortifiés...»--(736) «L’habile duc Karl, ayant fait marcher son armée, la dirigea vers le pays de Bourgogne. Il réduisit sous l’empire des Franks Lyon, cité de la Gaule, les principaux habitants et les magistrats de cette province. Il y établit des juges à lui, et de même jusqu’à Marseille et Arles. Emportant de grands trésors et beaucoup de butin, il retourna dans le royaume des Franks, siége de son autorité[18]...»--(737) «Karl renversa de fond en comble, murs et murailles, les fameuses villes de Nîmes, d’Agde et de Béziers; il y fit mettre le feu et les incendia, ravagea les campagnes et les châteaux de ce pays[19]...» Je m’arrête à ce dernier trait, qu’aucune histoire de France n’a relevé, et dont l’admirable cirque de Nîmes atteste la vérité. Sous les arcades de ses immenses corridors, on peut suivre de l’œil, le long des voûtes, les sillons noirs qu’a tracés la flamme en glissant sur les pierres de taille qu’elle n’a pu ni ébranler ni dissoudre.