Lettres sur l'histoire de France

Part 4

Chapter 43,506 wordsPublic domain

Un esprit capable de sentir la dignité de l’histoire de France ne l’eût pas défigurée de cette manière. Il eût peint nos aïeux tels qu’ils furent et non tels que nous sommes; il eût présenté, sur ce vaste sol que nous foulons, toutes les races d’hommes qui s’y sont mêlées pour produire un jour la nôtre; il eût signalé la diversité primitive de leurs mœurs et de leurs idées; il l’eût suivie dans ses dégradations, et il en eût montré des vestiges au sein de l’uniformité moderne. Il eût empreint ses récits de la couleur particulière de chaque population et de chaque époque; il eût été Frank en parlant des Franks, Romain en parlant des Romains[35]; il eût campé en idée avec les conquérants au milieu des villes ruinées et des campagnes livrées au pillage; il eût assisté au tirage des lots d’argent, de meubles, de vêtements, de terres, qui avait lieu partout où se portait le flot de l’invasion; il eût vu les premières amitiés entre les vainqueurs et les vaincus se former au milieu de la licence de la vie barbare et de la ruine de tout frein social, par une émulation de rapine et de désordre; il eût décrit la décadence graduelle de l’ancienne civilisation, l’oubli croissant des traditions légales, la perte des lumières, l’oppression des pauvres et des faibles, sans distinction de races, par les riches et les puissants. Ensuite, quand l’histoire aurait pris d’autres formes, il en aurait changé comme elle, dédaignant le parti commode d’arranger le passé comme le présent s’arrange, et de présenter les mêmes figures et les mêmes mœurs quatorze fois dans quatorze siècles.

[35] C’est le nom par lequel les conquérants de l’empire romain désignaient les habitants de leur province respective. Les Franks s’en servaient en Gaule, les Goths en Espagne, les Vandales en Afrique. On lui donnait pour corrélatif le nom de _Barbares_, qui, employé à désigner les vainqueurs et les maîtres du pays, perdait toute acception défavorable. Les lois de Theodorik, roi des Ostrogoths, portent qu’elles sont faites également pour les _Barbares_ et les _Romains_. Dans l’histoire de Grégoire de Tours, lib. IV, des moines s’adressent ainsi à une troupe de Franks qui voulaient piller un couvent: «N’entrez pas, n’entrez pas ici, Barbares, car c’est le monastère du bienheureux Martin.»

LETTRE IV

Sur les Histoires de France de Mézeray, Daniel et Anquetil.

J’ai passé un peu brusquement de la critique des bases mêmes de notre histoire à des remarques particulières sur l’un de nos historiens modernes. Jetées comme en passant et sous une forme peut-être trop polémique, ces observations ont besoin d’être confirmées par un jugement plus calme. Je me propose en outre de les éclaircir par la comparaison de l’ouvrage qui en a fourni le sujet avec ceux du même genre que le public a également bien accueillis, et dont la réputation dure encore. Vous voyez que je veux parler des Histoires de Mézeray, de Daniel et d’Anquetil.

Quand Mézeray publia son Histoire, c’est-à-dire entre les années 1643 et 1650, il y avait dans le public français peu de science, mais une certaine force morale, résultat des guerres civiles qui remplirent la dernière moitié du seizième siècle et les premières années du dix-septième. Ce public, élevé dans des situations graves, ne pouvait plus se contenter de la lecture des _Grandes Chroniques de France_ abrégées par maître Nicole Gilles, ou de pareilles compilations, demi-historiques, demi-romanesques[36]: il lui fallait, non plus de saints miracles ou des aventures chevaleresques, mais des événements nationaux, et la peinture de cette antique et fatale discorde de la puissance et du bon droit. Mézeray voulut répondre à ce nouveau besoin: il fit de l’histoire une tribune pour plaider la cause du parti politique, toujours le meilleur et le plus malheureux. Il entreprit, comme il le dit lui-même, de _faire souvenir aux hommes des droits anciens et naturels contre lesquels il n’y a point de prescription_... Il se piqua d’aimer les vérités qui déplaisent aux grands, et d’avoir la force de les dire: il ne visa point à la profondeur ni même à l’exactitude historique; son siècle n’exigeait pas de lui ces qualités dont il était mauvais juge. Aussi notre historien confesse-t-il naïvement que l’étude des sources lui aurait donné trop de fatigue pour peu de gloire[37]. Le goût du public fut sa seule règle, et il ne chercha point à dépasser la portée commune des esprits pour lesquels il travaillait. Plutôt moraliste qu’historien, il parsema de réflexions énergiques des récits légers et souvent faux. La masse du public, malgré la cour qui le détestait, malgré le ministre Colbert qui lui ôta sa pension, fit à Mézeray une renommée qui n’a point encore péri.

[36] Voyez la lettre suivante.

[37] «Il n’a fait souvent que copier nos auteurs modernes; et si l’on examine les sources où il a puisé, on y reconnoîtra jusqu’aux fautes des auteurs qu’il a suivis; c’est ce qui l’a mis hors d’état de citer en marge les garans de ce qu’il avance, et de suivre en cela l’exemple de Vignier et Dupleix. S’il se rencontre avec les anciens, ce n’est pas qu’il les ait consultés; car il s’est vanté, devant M. du Cange, qu’il ne les avoit jamais lus.» (Vie de Mézeray, par le P. Le Long, _Biblioth. hist. de la France_, t. III, à la fin, _Mémoires historiques_ sur plusieurs historiens de France, p. LXXXV.)

Après les travaux des Valois, des du Cange, des Mabillon et des autres savants qui s’élevèrent en foule dans la dernière moitié du dix-septième siècle, le crédit d’un historien qui regardait comme un soin superflu la précaution de citer les textes[38], dut sensiblement décroître. La science avait fait des progrès, et avec elle le goût du vrai et du solide. La franchise des maximes de Mézeray ne fut plus une excuse pour la frivolité de ses narrations; on commençait à exiger d’un historien autre chose que de la probité et du courage. Mézeray conserva sa réputation d’honnête homme aux yeux de ceux qui avaient résisté aux séductions du grand règne; mais, auprès de quiconque s’était éclairé par les recherches nouvelles, il perdit sa réputation d’historien.

[38] Voyez la préface de la grande _Histoire de France_, de Mézeray.

En l’année 1713, le P. Gabriel Daniel, jésuite, fit paraître une nouvelle Histoire de France, précédée de deux dissertations sur les premiers temps de cette histoire[39], et d’une préface sur la manière de la traiter. Daniel prononça d’un seul mot la condamnation de son prédécesseur: «Mézeray, dit-il, ignoroit ou négligeoit les sources.» Pour lui, sa prétention fut d’écrire d’après elles, de suivre les témoignages et de revêtir la couleur des historiens originaux. Le but principal de Daniel était l’exactitude historique, non pas cette exactitude vulgaire qui se borne à ne point déplacer les faits de leur vrai temps ou de leur vrai lieu, mais cette exactitude d’un ordre plus élevé, par laquelle l’aspect et le langage de chaque époque sont scrupuleusement reproduits. Il est le premier en France qui ait fait de ce talent de peindre la principale qualité de l’historien, et qui ait soupçonné les erreurs sans nombre où entraîne l’usage irréfléchi de la phraséologie des temps modernes[40].

[39] Dissertations sur les rois de France avant Clovis, et sur le mode de succession des trois races.

[40] Il se moque des auteurs qui, comme Varillas, donnent à Louis IX le titre de _Majesté_, lequel ne fut de mode que sous Louis XII; qui parlent de colonels avant François Ier et de régiments avant Charles IX; qui attribuent des armoiries aux rois de la première et de la seconde race.

Les convenances historiques étaient aux yeux de Daniel les seules qu’il dût rigoureusement observer. Aucune convenance sociale ne lui semblait digne de l’emporter sur elles. On peut voir la réponse dédaigneuse qu’il fit à une accusation de lèse-majesté, intentée contre lui dans un journal du temps, pour avoir, disait-on, retranché quatre rois à la première race, et soixante-neuf ans d’antiquité à la monarchie française[41]. Sans s’inquiéter s’il déplairait, et aussi sans affecter de déplaire, Daniel prouva que la royauté s’était transmise par élection durant un long espace de temps; il attaqua les fausses généalogies qu’on avait forgées en faveur du chef de la troisième race[42]. Mais cet écrivain, qui avait assez de science pour éclaircir quelques points de notre histoire, n’en avait pas assez pour l’embrasser tout entière. Sa fermeté d’esprit ne se soutint pas; elle s’affaiblit de plus en plus à mesure qu’il s’éloignait des époques anciennes, les seules sur lesquelles il eût véritablement travaillé. En présence de ce qu’il savait nettement, il était inaccessible aux influences de son siècle et de son état; mais quand il vint à traiter les temps modernes, qu’il n’avait point étudiés avec le même intérêt scientifique, il se laissa surprendre par l’esprit de son ordre et les mœurs de son époque. Il prit parti dans ses narrations, et s’y montra intolérant et servile. Son premier succès avait révélé dans ses lecteurs la naissance de ce qu’on pourrait appeler le vrai sentiment de l’histoire; sa chute, au bout d’un quart de siècle, prouva que la moralité du public l’emportait sur son goût pour la science.

[41] Voyez deux dissertations de l’abbé de Camps, dans le _Mercure_, juin et novembre 1720. (_Biblioth. histor._ du P. Le Long, art. 15913, 26895 et 26897.)

[42] Suivant ces fausses généalogies, la seconde race descendrait de la première par saint Arnulf, évêque de Metz, prétendu arrière-petit-fils de Clotaire Ier, et la troisième serait issue de la seconde par Childebrand, frère de Charles Martel.

Le P. Daniel a le premier enseigné la vraie méthode de l’histoire de France, bien qu’il ait manqué de force et de talent pour la mettre en pratique; c’est une gloire qui lui appartient, et que néanmoins peu de personnes lui accordent. Entre ceux qui ont écrit après lui, bien peu se sont efforcés, je ne dis pas seulement d’acquérir une science égale à la sienne, mais même de profiter de l’exemple et des leçons que présente son livre. L’abbé Velly, qui a transcrit au sérieux quelques traits ironiquement cavaliers de la préface, les mots de _nouveau Pâris_, _nouvelle Hélène_, appliqués à Childéric et à Basine, commet des fautes que cette même préface avait signalées expressément. Par exemple, il conduit Clovis en _Allemagne_ et en _Bourgogne_, et fait de Paris, au temps de Clodion, _la capitale de l’empire français_. La première qualité de l’historien, ce n’est pas la fidélité à tel ou tel principe moral, à telle ou telle opinion politique, c’est la fidélité à l’histoire elle-même. Or, si l’on peut refuser au P. Daniel l’âme et la dignité d’un citoyen, il faut reconnaître en lui le goût et le sentiment du vrai en matière de récit. Il faut surtout exiger qu’à son exemple on bannisse les anachronismes de mœurs, et cette couleur de convention dont chaque auteur revêt ses récits au gré des habitudes contemporaines.

L’on a peine à s’expliquer, au milieu de la France du dix-huitième siècle, le succès de l’ouvrage de Velly. Il fallait qu’à cette époque la partie la plus frivole du public eût le pouvoir de donner à ses jugements le caractère et l’autorité d’une opinion nationale; car tout se tut et fut obligé de se taire devant la renommée du nouvel historien. Les savants mêmes n’osaient le reprendre qu’avec respect de ses méprises géographiques, de ses erreurs de faits et de la manière dont il travestit les noms propres. Velly n’a ni la science qui manquait à Mézeray ni cette haute moralité qui manquait au jésuite Daniel. Il se mit à composer son Histoire (Garnier, son continuateur, en fait l’aveu) sans préparation et sans études, sans autre talent qu’une déplorable facilité à faire des phrases vagues et sonores. Lui-même eut des scrupules de conscience sur le succès de ses premiers volumes; il lut, pour s’aider à rédiger les suivants, les Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et il copia au hasard, pour rendre son ouvrage plus substantiel, de longs passages de dissertations peu exactes sur les usages et les mœurs du vieux temps. Son plus grand souci fut de mettre en lumière, à chaque siècle, ce qu’il appelle les _fêtes galantes des cours_. Ce ne sont que banquets, festins, dorures et pierres précieuses. Les magnificences de toutes les époques sont confondues et pour ainsi dire brouillées ensemble, afin d’éblouir le lecteur. Par exemple, on rencontre sous la seconde race, dès le règne de Pépin, des _hérauts d’armes_ criant _largesse_. Le passage mérite d’être cité: «Chaque service étoit relevé au son des flûtes et des hautbois. Lorsqu’on servoit l’entremets, vingt hérauts d’armes, tenant chacun à la main une riche coupe, crioient trois fois: _Largesse du plus puissant des rois_, et semoient l’or et l’argent que le peuple ramassoit avec de grandes acclamations. Mille fanfares annonçoient et célébroient cette distribution[43]...» Les deux continuateurs de Velly, surtout Garnier, eurent plus de gravité et d’instruction; mais leur travail, manquant de base, perdit son prix; car, sans une vue ferme des premiers temps de notre histoire, il est impossible de bien comprendre le sens des événements postérieurs.

[43] Velly, _Histoire de France_. Paris, 1770, in-4º, t. I, p. 206.

J’arrive à l’Histoire de France d’Anquetil, publiée pour la génération contemporaine des premières années du dix-neuvième siècle, et accueillie par cette génération, sinon avec enthousiasme, du moins avec estime et reconnaissance. Cet ouvrage, froid et sans couleur, n’a ni l’âcreté politique de Mézeray, ni l’exactitude de Daniel, ni la légèreté de bon ton qu’affecte Velly. Tout ce qu’on y remarque pour la forme, c’est de la simplicité et de la clarté, et quant au fond il est pris au hasard, de l’Histoire de Mézeray et de celle de Velly, que le nouvel historien extrait et cite, pour ainsi dire, à tour de rôle: pourtant c’était un homme d’un grand sens et capable de s’élever plus haut. On dit qu’il avait eu le projet de composer une histoire générale de la monarchie française, non d’après les histoires déjà faites, mais d’après les monuments et les historiens originaux. Peut-être doit-on regretter qu’Anquetil n’ait point exécuté ce dessein; car, en présence des sources, son esprit juste avait la faculté de comprendre et d’exprimer avec franchise les mœurs et les passions d’autrefois. Il en avait donné la preuve dans son Histoire de la ville de Reims, histoire peu lue, comme toutes celles du même genre, mais où la destinée orageuse d’une commune du moyen âge est peinte avec intelligence et souvent même avec énergie.

Un autre ouvrage d’Anquetil, l’_Esprit de la Ligue_, offre des qualités analogues; on y retrouve l’empreinte du temps, sa couleur et son langage. Contre l’habitude de ses contemporains du dix-huitième siècle, l’auteur a aimé son sujet; il n’a point méprisé une époque de fanatisme et de désordre, et de là vient l’intérêt de son livre. C’est le premier ouvrage, écrit dans notre langue, où l’on ait reproduit le seizième siècle sans le dénaturer par une couleur étrangère. Mais, je le répète, l’Histoire de France n’offre rien de cette exactitude et de ce mérite pittoresque. On y retrouve l’abbé Velly, moins son emphase de collége et le ton relâché qui plaisait à la société de son temps; car il faut avouer que l’écrivain de 1804 n’entend pas raillerie sur les _tendres faiblesses_ et les _galanteries_ des princes. Voici en quels termes il commence le récit du règne de Hilderik Ier: «La première année de Childéric sur le trône fut celle d’un libertin audacieux qui, se jouant avec une égale impudence et de l’honneur du sexe et du mécontentement des grands, souleva contre lui l’indignation générale et se fit chasser du trône[44]...» En rapprochant cette manière de raconter de celle qui était en vogue vers l’année 1755, l’on voit clairement qu’entre ces deux époques il s’est fait une révolution dans les mœurs publiques; mais l’histoire a-t-elle fait un pas?

[44] Anquetil, _Histoire de France_, continuée par M. de Norvins. Paris, 1839, t. I, p. 159.

LETTRE V

Sur les différentes manières d’écrire l’histoire, en usage depuis le quinzième siècle.

Ce fut en l’année 1476 que parut, avec le titre de _Grandes Chroniques_, la première histoire de France publiée par la voie de l’impression. C’était un vieux corps d’annales compilées en français par les religieux de l’abbaye de Saint-Denis, et depuis longtemps célèbre sous le nom de _Chroniques de Saint-Denis_. Le roi Charles V l’avait fait transcrire pour sa riche bibliothèque, un peu rajeuni de langage, et fait continuer jusqu’à son règne; il parut avec une nouvelle continuation poussée jusqu’au règne de Louis XI. Sa publication fonda par tout le royaume, qui venait d’atteindre à peu près ses dernières limites, une opinion commune sur les premiers temps de l’histoire de France, opinion malheureusement absurde et qui ne put être déracinée qu’après beaucoup de temps et d’efforts. Selon les _Grandes Chroniques de France_, les Gaulois et les Franks étaient issus des fugitifs de Troie, les uns par Brutus, prétendu fils d’Ascanius, fils d’Énée, les autres par Francus ou Francion, fils d’Hector. Voici de quelle manière la narration commençait:

«Quatre cent et quatre ans avant que Rome fût fondée, régnait Priam en Troie la grande. Il envoya Pâris, l’aîné de ses fils, en Grèce pour ravir la reine Hélène, la femme au roi Ménélas, pour se venger d’une honte que les Grecs lui avaient faite. Les Gréjois, qui moult furent courroucés de cette chose, s’émurent pour aller et vinrent assiéger Troie. A ce siége, qui dix ans dura, furent occis tous les fils du roi Priam, lui et la reine Hécube, sa femme; la cité fut arse et détruite, le peuple et les barons occis. Mais aucuns échappèrent de ce désastre et plusieurs des princes de la cité, qui s’espandirent ès diverses parties du monde pour querir nouvelles habitations, comme Hélénus, Élyas et Anthénor, et maints autres... Énéas, qui était un des plus grands princes de Troie, se mit en mer avec trois mille et quatre cents Troyens... Turcus et Francion, qui étaient cousins germains (car Francion était fils d’Hector, et ce Turcus fils de Troylus, qui était frère et fils au roi Priam), se départirent de leur contrée, et allèrent habiter tout auprès une terre qui est appelée Thrace... Quand ensemble eurent habité un grand temps, Turcus se départit de Francion, son cousin, lui et une partie du peuple qu’il emmena avec lui; en une contrée s’en alla, qui est nommée la petite Scythie... Francion demeura, après que son cousin se fut de lui départi, et fonda une cité qu’il appela Sicambrie, et longtemps ses gens furent appelés Sicambriens pour le nom de cette cité. Ils étaient tributaires aux Romains, comme les autres nations; mille cinq cent sept ans demeurèrent en cette cité, depuis qu’ils l’eurent fondée[45].»

[45] Chroniques de Saint-Denis, _Recueil des historiens des Gaules et de la France_, t. III, p. 155.--Je n’ai pas besoin de dire que j’ai donné au langage une couleur un peu plus moderne.

Après ce début singulier viennent les chapitres suivants: _De diverses opinions pourquoi les Troyens de Sicambrie furent appelés Français.--Comment ils conquirent Allemagne et Germanie, et comment ils déconfirent les Romains.--Comment et quand la cité de Paris fut fondée, et du premier roi de France.--Du second roi qui eut nom Clodio.--Du tiers roi qui eut nom Merovez.--Du quart roi qui eut nom Childéris...--Comment le fort roi Klodovées fut couronné après la mort de son père_[46]. Jusqu’au règne de Charlemagne la narration suit en général un seul auteur, Aimoin, religieux de Fleury ou de Saint-Benoît-sur-Loire, au dixième siècle, puis vient une traduction fort inexacte de la vie de Charlemagne, par son secrétaire Eghinhard[47]; puis un fragment de la fausse chronique de l’archevêque Tilpin ou Turpin, morceau qui n’est pas le plus historique du livre, mais qui est sans contredit le plus capable de saisir l’imagination par cette verve de récit dont brillent à un si haut degré les romans du moyen âge. C’est là que le roi Marsile et le géant Ferragus, qui ne font plus que nous divertir dans la poésie de l’Arioste, jouent un rôle sérieux et authentique. Là, enfin, ce Roland ou Rotland, comte des Marches de Bretagne, que l’histoire nomme une seule fois, et qui périt dans une embuscade dressée par les Basques[48], au passage des Pyrénées, figure comme le brave des braves et la terreur des Sarrasins. Le petit mais désastreux combat des gorges de Roncevaux est transformé en une bataille immense où les Franks ont contre eux toutes les forces de l’Espagne; et Roland, demeuré seul entre tous ses compagnons, épuisé par ses blessures, meurt après avoir fait entendre à plus de sept milles de distance le bruit de son cor d’ivoire:

[46] Ibid., p. 155, 156, 159 et 166.

[47] Einhardi _Vita Karoli Magni_, apud _Monumenta Germaniæ historica_, ed. H. Pertz, t. II, p. 426 et seq.--Les annales du même Eghinhard, ainsi que d’autres écrits qu’il serait trop long d’énumérer, fournissent aussi quelques fragments aux Chroniques de Saint-Denis.

[48] Nam cum agmine longo, ut loci et angustiarum situs permittebat, porrectus iret exercitus, Wascones, in summi montis vertice positis insidiis... extremam impedimentorum partem, et eos, qui novissimi agminis incedentes, subsidio præcedentes tuebantur, desuper incursantes, in subjectam vallem dejiciunt, concertoque cum eis prælio, usque ad unum omnes interficiunt, ac direptis impedimentis, noctis beneficio, quæ jam instabat, protecti, summa cum celeritate in diversa disperguntur... In quo prælio Eggihardus regiæ mensæ præpositus, Anselmus comes palatii, et Heruodlandus Britannici limitis præfectus, cum aliis compluribus interficiuntur. (Einhardi _Vita Karoli Magni_, ibid., t. II, p. 448.)