Lettres sur l'histoire de France
Part 26
Ces officiers se conduisirent avec une rigueur excessive, refusant d’accorder aucun délai et faisant des menaces d’emprisonnement. Leur dureté occasionna une émeute parmi les bourgeois de la classe inférieure, qui maltraitèrent les collecteurs et le bailli de l’archevêque. Celui-ci somma les échevins, par un message impérieux, de lui faire promptement justice. Mais les magistrats de la commune ayant répondu à cette sommation par des remontrances, l’archevêque assembla au château de Porte-Mars tous les chevaliers qui tenaient des fiefs relevant du comté de Reims et descendit à leur tête dans la ville. Après avoir posé des gardes à toutes les portes, il fit arrêter dans leurs maisons les échevins et un certain nombre des bourgeois les plus considérés. On les traduisit devant la cour épiscopale, qui, sans information et sans enquête, emprisonna les uns, bannit les autres, et fit démolir de fond en comble les maisons des plus opiniâtres[449]. Un arrêt d’excommunication fut de nouveau lancé contre la ville, et toutes les églises furent mises en interdit. Les bourgeois de Reims demeurèrent sous le poids de cette sentence et des désordres qu’elle entraînait jusqu’à la mort de Henri de Braine, arrivée en 1240. Alors il y eut une vacance de quatre années, durant laquelle la commune reprit le dessus, comme il arrivait toujours, et obtint du chapitre métropolitain non-seulement la révocation des sentences ecclésiastiques, mais la remise des indemnités qui restaient à payer[450].
[449] ... Multorum nobilium ac militum stipatus cohorte urbem ingreditur... in scabinos, urbisque primores manus injicere, quorum nonnulli in exilium missi, alii in vincula conjecti, quorumdam domus eversæ... (Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, t. II, p. 526.)
[450] Anquetil, _Hist. de Reims_, t. II, p. 67 et 68.
Dans cette lutte perpétuelle de deux puissances rivales, au sein de la même ville, la moindre concession faite de gré ou de force par l’une d’elles amenait toujours une réaction en faveur de l’autre. Ainsi, à chaque instant, les grandes questions, résolues dans un sens, pouvaient se débattre de nouveau et se résoudre en sens contraire. Reprenant par degré son ancienne énergie, la commune de Reims ne tarda pas à inquiéter le successeur de Henri de Braine. La principale source de ces inquiétudes était l’organisation des compagnies de milice bourgeoise que les magistrats municipaux s’occupaient à régulariser. Ces compagnies, commandées par des officiers appelés connétables, faisaient la garde de jour et de nuit aux portes de la ville et dans les différents quartiers, s’exerçaient fréquemment au maniement des armes, et quelquefois en venaient aux mains, par une sorte de bravade militaire, avec les soldats de l’archevêque, lorsque la bannière seigneuriale passait devant celle de la commune. Sous le prétexte d’établir d’une manière plus complète la sûreté et la tranquillité dans la ville, les bourgeois plaçaient à l’extrémité de chaque rue des chaînes de fer et des barricades, dont l’objet réel était d’empêcher la garnison du château épiscopal de se répandre dans la cité sans la permission des échevins. Ces nouvelles tentatives de la commune pour se fortifier et préparer une complète restauration de ses priviléges donnèrent lieu, en 1257, à une seconde intervention du roi Louis IX[451].
[451] Anquetil, _Hist. de Reims_, t. II, p. 90 et suiv.
Le siége épiscopal était occupé alors par ce même Thomas de Beaumetz dont il a été fait mention plus haut, homme moins audacieux que Henri de Braine, mais aussi peu favorable aux libertés de la bourgeoisie. Encouragé par la conduite du roi dans la grande querelle de 1235, il le supplia de venir à son secours et de se rendre à Reims pour écouter ses griefs contre la commune. Le roi, cédant aux prières de l’archevêque, alla à Reims, et, après avoir écouté les plaintes des deux parties, il prononça, comme arbitre, un jugement analogue à celui qu’il avait rendu vingt-deux ans auparavant. Les échevins eurent beau représenter que la ville de Reims était ville de loi et de commune; que les bourgeois y étaient associés en corps et en collége; qu’à ce titre ils avaient le droit de lever des compagnies, de leur donner des capitaines, d’avoir en garde les clefs et les fortifications de la ville, le roi donna sur tous ces points gain de cause à l’archevêque. Les compagnies de milice furent placées sous son autorité, les clefs des portes lui furent remises, et l’enlèvement des chaînes et des barricades fut ordonné[452].
[452] Anquetil, _Hist. de Reims_, t. II, p. 92 et 93.
L’histoire de la commune de Reims, durant la dernière moitié du treizième siècle et la plus grande partie du quatorzième, offre la répétition de mêmes querelles, mais avec des scènes moins variées, parce que l’autorité royale y intervient d’une manière uniforme par les appels au parlement. Cette lutte du privilége seigneurial contre les libertés bourgeoises, si énergique dans son origine et si pleine de mouvement, paraît ainsi transformée en un procès entre parties, où les rôles de demandeur et de défendeur sont remplis tour à tour par l’archevêque et par les magistrats de la commune. Plaideurs inconciliables et toujours en instance, ils portaient dans cette guerre d’un nouveau genre un acharnement qui rappelait, sous d’autres formes, le temps des hostilités à main armée. L’archevêque ou ses fondés de pouvoirs qualifiaient leurs adversaires de _chétives gens_, de _gens de néant_; et lorsque ceux-ci présentaient leur requête scellée du sceau de la commune: «C’est une pièce fausse, disaient les premiers, et de nulle valeur en justice; car les échevins de Reims n’ont pas le droit d’avoir un sceau[453].»
[453] Missi ab archiepiscopo scabinorum procurationem, ac sigillum impugnant, dicuntque neo jus communiæ habere nec sigillum... (Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, t. II, p. 572.)--Anquetil, _Hist. de Reims_, t. II, p. 255.
En l’année 1362, les avocats de l’église métropolitaine prirent les conclusions suivantes: «Que l’échevinage soit déclaré aboli et que toute juridiction civile et criminelle soit remise en la main de l’archevêque; que le roi détruise la commune, comme une association illicite, dangereuse et non autorisée par ses prédécesseurs; que l’archevêque puisse régler à sa volonté le gouvernement de la ville, armer ou désarmer les habitants, lever des compagnies, nommer des connétables et des commandants, sans rendre compte à qui que ce soit.» L’arrêt du parlement ne fit droit ni à ces demandes ni aux plaintes de la commune sur les tyrannies et les usurpations du clergé; mais il consacra les prétentions d’une troisième puissance qui s’élevait alors au détriment des deux autres. «La garde et le gouvernement de la ville, disait la sentence, appartiennent au roi seul et à ceux qu’il lui plaira d’y commettre[454].»
[454] Anquetil, _Hist. de Reims_, t. II, p. 257.
Au quinzième siècle, la commune de Reims cesse entièrement de jouer un rôle politique. Elle ne fut point abolie, mais elle s’amortit en quelque sorte sous la pression de l’autorité royale. Dans les temps de subordination paisible qui succédèrent aux tumultes du moyen âge, l’oubli éleva comme une barrière entre la bourgeoisie moderne et l’antique bourgeoisie, si fière et si indépendante. Le seul grand événement local, pour un habitant de Reims, fut la cérémonie du sacre; et les enfants de la ville jouèrent au pied du vieux château des archevêques, sans se douter que ces murs en ruine eussent été maudits par leurs aïeux. Toutes les villes de France sont tombées, depuis quatre siècles, dans la même nullité politique; mais on se figure trop aisément qu’il en a toujours été ainsi. Pour chercher des exemples de courage civique, nous remontons jusqu’à l’antiquité, tandis que nous n’aurions besoin que d’étudier à fond notre histoire; parmi nos villes les plus obscures, il n’en est peut-être pas une qui n’ait eu ses jours d’énergie. Vézelay, dans le département de l’Yonne, n’est pas même un chef-lieu de sous-préfecture, et cette simple bourgade eut, il y a près de sept cents ans, l’audace de faire une révolution pour son compte.
LETTRE XXII
Histoire de la commune de Vézelay.
A huit lieues au sud d’Auxerre et à vingt-trois au nord-est de Nevers, se trouve la ville de Vézelay, qui, au moyen âge, n’avait que le titre de bourg, mais était beaucoup plus grande et plus peuplée qu’aujourd’hui. La cause de sa prospérité était une église renfermant des reliques de sainte Marie-Madeleine, et attirant un immense concours de visiteurs et de pèlerins. Cette église dépendait d’une abbaye de l’ordre de Saint-Benoît, fondée au neuvième siècle par le comte Gherhard, célèbre dans les romans de chevalerie sous le nom de Gérard de Roussillon. En transportant à l’abbaye de Vézelay tous ses droits de propriété et de seigneurie sur le bourg et sur ses habitants, le comte Gherhard avait voulu qu’elle en jouît en toute liberté, c’est-à-dire qu’elle fût à jamais exempte de toute juridiction temporelle ou ecclésiastique, hormis celle de l’église de Rome. Il obtint à cet égard un diplôme de l’empereur Karl le Chauve, affranchissant l’église de Vézelay et ses hommes, tant libres que serfs, de l’autorité de tout juge, gouverneur et officier public[455]. En outre, le pape régnant prononça l’anathème contre tout laïque ou prêtre qui oserait enfreindre les priviléges d’une église fille de celle de Rome, et faisant partie des domaines du siége apostolique[456].
[455] _Script. rer. gallic. et francic._, t. VII, p. 608.
[456] Toutes les autres pièces relatives à cette fondation se trouvent dans le premier livre de l’_Histoire du monastère de Vézelay_, publiée par Luc d’Achery, _Spicileg._ Paris, 1723, t. II, p. 498.
Malgré le diplôme impérial et malgré l’excommunication renouvelée par une suite nombreuse de souverains pontifes, les héritiers des droits du comte Gherhard, dans l’Auxerrois et le Nivernais, essayèrent à plusieurs reprises de faire rentrer le bourg de Vézelay sous leur autorité seigneuriale. Les richesses des habitants et la célébrité du lieu excitaient leur ambition et la rendaient plus active. Ils ne pouvaient voir sans envie les grands profits que l’abbé de Vézelay tirait de l’affluence des étrangers de tout rang et de tout état, ainsi que des foires qui se tenaient dans le bourg, notamment à Pâques et à la fête de sainte Marie-Madeleine. Ces foires, où se rendaient en foule des marchands de toutes les provinces de France et même des pays lointains, donnaient à un bourg de quelques milliers d’âmes une importance presque égale à celle des grandes villes du temps[457]. Quoique serfs de l’abbaye de Sainte-Madeleine, les habitants de Vézelay, à mesure qu’ils s’enrichissaient par l’industrie et le commerce, avaient vu s’améliorer graduellement leur condition civile[458]; ils étaient devenus à la fin propriétaires d’immeubles qu’ils pouvaient léguer, et, pour eux, le servage se trouvait réduit à des redevances plus ou moins arbitraires, à des taxes gênantes pour l’industrie, et à l’obligation de porter leur pain, leur blé et leur vendange aux fours, moulins et pressoirs publics, tenus ou affermés par l’abbaye. Une longue querelle, souvent apaisée par l’intervention des papes, mais renaissant toujours, s’éleva ainsi entre les comtes de Nevers et les abbés de Vézelay. Cette querelle devint extrêmement vive dans le cours du douzième siècle. Le comte Guillaume II, plusieurs fois sommé par l’autorité pontificale de renoncer à ses prétentions, les fit valoir avec plus d’acharnement que jamais, et son fils, du même nom que lui, hérita, en lui succédant, de son hostilité contre l’abbaye.
[457] ... Multis ex partibus ad eam plures convolaverunt et tam sui copia, quam rerum affluentia illud oppidum illustre conspicuumque reddiderunt. (_Hist. Vizeliac. monast._, auctore Hugone Pictavino, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 423, col. 2.)
[458]
Suscitat invidiam turba turbatior omni, Servorum in dominum seditiosa manus.
(Ibid., t. II, p. 523, col. 2.)
La dignité d’abbé et de seigneur de Vézelay appartenait alors à Pons de Montboissier, originaire de l’Auvergne, homme d’un caractère décidé, mais aussi calme que celui du jeune comte de Nevers était fougueux et violent. La guerre entre ces deux antagonistes, d’une humeur si différente, ne fut suspendue que par le départ du comte pour la croisade. Son séjour à la Terre sainte ne changea rien à ses dispositions; mais au retour, durant la traversée, surpris par une tempête et se voyant en péril de mort, il promit à Dieu et à sainte Marie-Madeleine de ne jamais inquiéter l’abbaye de Vézelay s’il revenait chez lui sain et sauf[459]. Ce vœu, prononcé dans un moment de crainte, ne fut pas longtemps gardé, et sa rupture fut accompagnée de circonstances toutes nouvelles.
[459] _Hist. Vizeliac. monast._, auctore Hugone Pictavino, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 523, col. 2.
Il y avait à Vézelay un étranger appelé Hugues de Saint-Pierre, habile mécanicien, qui était venu pauvre s’établir dans la ville et y avait amassé de grands biens par la pratique de son art. Cet homme, d’un esprit vif et adroit, se trouvait en relation d’affaires avec les barons de la contrée et même avec le comte de Nevers, qui se plaisait à son entretien et recevait de lui en présent des produits curieux de son industrie[460]. Devenu riche dans un lieu de servitude, Hugues de Saint-Pierre supportait impatiemment le contraste de sa fortune acquise avec l’état social qu’il lui fallait partager, et il désirait une condition plus libre pour lui-même et pour ses concitoyens. Cette pensée généreuse n’était pas exempte d’ambition personnelle, et il semble que, dans ses rêves politiques, l’artisan de Vézelay se voyait d’avance élevé au premier poste d’un gouvernement municipal. Témoin des longs démêlés du comte Guillaume II avec l’abbé de Sainte-Madeleine, Hugues de Saint-Pierre fondait sur le retour de cette lutte l’accomplissement de ses espérances, et il faisait de son mieux auprès du jeune Guillaume III pour l’exciter à raviver la querelle et à prendre l’offensive. Il lui conseillait de s’emparer du droit de justice sur les bourgeois de Vézelay, soit en jugeant les procès pendants devant la cour abbatiale, soit en faisant saisir quelque délinquant justiciable de l’abbaye, et il lui assurait que les bourgeois, s’ils avaient à choisir, n’hésiteraient pas un seul moment entre les deux juridictions[461].
[460] Erat autem Vizeliaco quidam qui dicebatur Hugo de S. Petro, advena, genere et moribus ignobilis, quem natura inopem protulerat, sed manus arte docta mechanica locupletem effecerat. Is ut erat acer ingenio... (Ibid., p. 526, col. 1.)--Il est évident que les mots _arte mechanica_ ont ici le sens spécial que leur donnaient les Romains, et désignent, non une profession manuelle en général, mais le métier de constructeur de machines. Les qualités d’esprit attribuées à Hugues de Saint-Pierre et sa richesse ne peuvent se comprendre que s’il s’agit d’un _ouvrier artiste_ fort prisé pour son intelligence et dont le travail était chèrement rétribué. (Voyez Forcellini, _Latinitatis Lexicon_, au mot _Mechanicus_.)
[461] ... Comitem modo muneribus illiciebat, modo fraudulentis spebus animabat, quatenus extorqueret ab ecclesia jus justitiæ, seu judicii dirimendi vel examinandi causas hominum Vizeliacensium. Sperabat enim nefandissimus homo toti se principari vico, si per gratiam tyranni juris judicii sibi daretur optio. (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 526, col. 1.)
En même temps il tâchait d’inspirer à ses concitoyens la passion de la liberté et la haine du pouvoir temporel de l’abbaye. Il réunissait les plus ardents et les plus courageux dans des assemblées secrètes[462]; là, sans doute, on rappelait avec orgueil les exemples déjà donnés par Vézelay de résistance à l’oppression, deux émeutes, dans l’une desquelles, vers l’année 1105, un abbé avait péri[463], et dont l’autre amena, en 1137, une transaction entre l’abbaye et les bourgeois. On s’élevait contre l’insuffisance de cet acte, qui, en faisant au bourg de larges concessions sur la mainmorte, avait refusé le droit d’élire annuellement quatre répartiteurs des tailles, demande née d’un premier désir de garantie contre l’arbitraire et l’organisation municipale[464]. Ces assemblées, tenues mystérieusement, causèrent une grande fermentation dans les esprits; la soumission traditionnelle au pouvoir de l’abbé et des religieux de Sainte-Madeleine fut ébranlée de nouveau, et des actes de rébellion eurent lieu contre leur autorité seigneuriale.
[462] ... Quare nonnullos pravitate sui similes clandestinis conciliabulis huic malignitatis proposito sibi associabat, ut sub specie libertatis proditionem meditarentur... (Ibid.)
[463] Il s’agit de l’abbé Artaud, dont le meurtrier fut un nommé Simon, fils d’Eudes, prévôt du bourg et serf de l’église de Vézelay. (Voyez ci-après, p. 258, ou _Hist. Vizeliac. monast._, lib. IV, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 543, col. 1.) Ce fut l’abbé Aubri, second successeur d’Artaud, qui fit la transaction de 1137.
[464] Cette pièce, très-curieuse, a été publiée dans l’_Annuaire du département de l’Yonne_ pour 1845, p. 56 et suiv.--Outre la demande de contrôle sur la perception des tailles au moyen de quatre élus, les bourgeois firent celle d’intervenir comme arbitres dans les plaintes élevées contre l’abbaye par les paysans de ses domaines, celle d’un taux réglé pour la location des comptoirs de changeurs et de merciers, et celle de pouvoir dresser sur les places des étalages sans rien payer. Ces demandes, qui furent toutes repoussées en 1137, sont, par leur nature même, un signe de tendance au régime de la municipalité libre. (Voyez la charte de transaction, _Annuaire de l’Yonne_, 1845, p. 66, 67, 69, 70 et 72.)
Un des religieux, inspectant à cheval les propriétés de l’abbaye, rencontra un homme qui coupait du bois dans une réserve; il voulut lui enlever sa cognée pour gage de l’amende, mais cet homme le frappa violemment et le renversa de cheval. Des serviteurs de l’abbaye s’emparèrent du coupable, qui eut les yeux crevés par vengeance et sans aucun jugement[465]. A cette nouvelle, qui fit grand bruit, le comte de Nevers éprouva, ou feignit d’éprouver beaucoup d’indignation; il s’emporta contre les moines, les accusant à la fois de cruauté, d’iniquité et d’attentat contre ses propres droits comme seigneur haut justicier[466]. Ne se bornant pas aux invectives, il somma judiciairement l’abbé Pons de comparaître devant sa cour, pour y répondre sur diverses interpellations qui lui seraient faites; mais celui-ci n’obéit point, et il adressa au comte des remontrances sur la nouveauté de ses prétentions. Alors toute trêve fut rompue; le comte entra en hostilité ouverte avec l’abbaye et en fit dévaster les domaines. Il mit en état de blocus le bourg de Vézelay, et, après avoir fait publier par un héraut la défense d’y entrer ou d’en sortir, il envoya des gens armés pour garder les routes. Par suite de ces mesures, les marchands et les artisans de Vézelay, retenus de force dans leurs maisons et ne pouvant plus rien vendre ni rien acheter au dehors, furent réduits à une grande gêne. Ils éclatèrent en plaintes contre l’abbé, qu’ils accusaient d’avoir causé tout le mal par son obstination; ils allaient même jusqu’à dire qu’ils ne le voulaient plus pour seigneur, et tenaient publiquement ce propos et d’autres du même genre[467].
[465] _Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 426, col. 2.
[466] Quod factum quum resciret comes, dissimulato gaudio quasi nactæ opportunitatis calumniandi, perditionem minatur hujusce rei factoribus... (Ibid.)
[467] ... Dicentes auctorem simul et causam malorum omnium esse abbatem... Felices demum se ac beatos fore prædicabant, si rejecto ecclesiæ jugo sese manciparent comitis arbitrio. (Ibid., p. 527, col. 1.)
Lorsque le comte, informé par Hugues de Saint-Pierre, apprit dans quel état de fermentation les esprits étaient à Vézelay, il en conçut de grandes espérances pour la réussite de ses projets[468]. Il y avait entre lui et les mécontents communauté d’intérêts contre l’abbaye, quoique le but final fût différent: d’un côté un accroissement de franchises, de l’autre une acquisition de pouvoir. Une alliance pouvait donc se conclure, alliance inégale toutefois, et dont le péril, en cas de revers, devait retomber, non sur le grand feudataire, mais sur la petite ville, entraînée dans sa cause par une espérance de liberté[469]. Le comte se rendit à Vézelay afin de parler lui-même aux bourgeois et de traiter avec eux; mais, à son arrivée, les moines, adroits politiques, l’accueillirent si respectueusement et lui promirent tant de déférence à l’avenir, qu’ils le gagnèrent malgré lui et l’obligèrent à leur accorder une trêve. Pour le mieux lier encore, l’abbé, qui devait se rendre à Rome, lui remit tous ses droits seigneuriaux et le soin de ses intérêts durant son absence. Il s’engagea même envers lui à demander au pape que les sujets de l’église de Vézelay fussent dorénavant soumis à la juridiction des comtes de Nevers[470]; mais il savait bien que le pape n’accorderait jamais une pareille demande.
[468] Nec latuit comitem talia eos invicem mussitare, Hugonem profano impia consilia sibi perferente. (Ibid.)
[469] ... Non dubium quin potior et copiosior pars eorum sibi favens protinus manum deditionis ei daret: recompensato fœdere, quo protectionem et auxilium suum eis ubique præstaret, venit Vizeliaco... (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 527, col. 1.)
[470] _Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 527, col. 2.
En effet, l’abbé Pons de Montboissier rapporta de Rome un monitoire apostolique qui lui faisait un devoir sacré de la défense de ses droits seigneuriaux. Cette nouvelle excita plus violemment que jamais la colère du comte de Nevers, qui voyait qu’on s’était joué de lui. N’osant cependant attaquer en personne les moines sans provocation de leur part, il engagea les petits seigneurs des environs, qui étaient ses vassaux, à faire des incursions armées sur les terres de l’abbaye. Plusieurs barons du Nivernais et de l’Auxerrois profitèrent de cette occasion pour s’emparer impunément des biens de l’église. Ils rançonnèrent les moines, dévastèrent les métairies, et enlevèrent partout les provisions, les serfs et le bétail[471]. N’ayant point de troupes à opposer aux hommes d’armes de ses ennemis, l’abbé de Vézelay supporta quelque temps le mal qu’ils lui faisaient avec cette patience qui était la force des gens d’église. Puis, voyant qu’il ne gagnait rien, il résolut de tenter d’autres voies et sollicita la protection du roi de France. Ce fut dans la quinzième année de son règne, c’est-à-dire en 1152, que le roi Louis le Jeune reçut à Paris une requête où l’abbé Pons lui exposait, dans le style biblique du temps, les afflictions de son église. Il y fit droit en citant à comparaître, devant la cour des barons de France, le plaignant et son adversaire le comte de Nevers. Tous deux exposèrent leurs raisons; mais ce débat n’eut aucune suite, parce que l’abbé déclina le jugement de la cour, craignant que la décision du procès ne lui fût pas favorable[472].
[471] Ibid., p. 528, col. 1.
[472] Perpendens itaque abbas infensam sibi curiam partibus favere adversis, timuit sese committere dubio judicio... (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 528, col. 2.)