Lettres sur l'histoire de France

Part 25

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[431] On a vu dans la charte de la commune de Laon une explication de ce mot. L’ancien droit qu’avaient les rois franks d’être logés et nourris dans toutes les villes où ils passaient s’était transformé en une redevance pécuniaire. Cette redevance fut d’abord payée par les évêques ou les seigneurs des villes, qui s’indemnisaient en levant une taxe sur les bourgeois; mais dans presque tous les lieux où il s’établit des communes, le droit de gîte tomba d’une manière immédiate à la charge des habitants.

La nouvelle de cette violence exercée contre un de leurs collègues irrita les évêques suffragants du diocèse de Reims, alors assemblés en concile provincial sous la présidence de leur chef, l’archevêque Henri de Braine. Ce prélat, dont les bourgeois de Reims et jusqu’aux membres de son chapitre craignaient le caractère ambitieux et l’activité politique, fit décréter par le concile que trois évêques seraient envoyés au roi pour lui enjoindre de restituer à celui de Beauvais l’exercice de la justice criminelle, de l’indemniser des dégâts faits dans son palais et de lui remettre les bourgeois bannis. Cette injonction n’ayant eu aucune suite, les suffragants du siége de Reims s’assemblèrent de nouveau et décidèrent qu’on enverrait des députés à Rome, et que, si le roi ne donnait point satisfaction, on lancerait, après un délai fixé, l’interdit sur toute la province. Plusieurs évêques, et notamment ceux de Noyon et de Châlons, reculèrent lorsqu’il fallut en venir à cet acte d’hostilité contre la puissance royale. Mais le fougueux archevêque de Reims n’en persista pas moins dans ses résolutions, et, au mois de novembre 1233, il décréta, pour tout son diocèse, l’interdiction des sacrements de l’Église[432].

[432] _Gallia christiana_, t. IX, col. 109.

Ce grand débat occupait toutes les conversations et remuait fortement les esprits. Il n’y avait guère que les membres du clergé qui fussent du parti des évêques. Quoiqu’il y eût de la part de la cour une violation flagrante du droit de commune, les villes, instruites par expérience à redouter principalement la puissance ecclésiastique, et ne regardant l’affaire de Beauvais que comme un cas particulier, sans application ailleurs, se rangèrent du côté du roi. Les corps de magistrature élective, dont la tendance constante était d’anéantir les droits seigneuriaux des évêques, des chapitres et des abbayes, espérèrent que la lutte des deux puissances leur faciliterait les moyens de parvenir à leur but, et ils reprirent presque partout l’offensive[433]. A Noyon, de fréquentes émeutes avaient lieu contre les chanoines, au cri de: _Commune! commune!_ A Soissons, pour la moindre dispute survenue entre les bourgeois et des membres du clergé, on criait: _Haro as clercs!_ et la commune prenait les armes[434]. Mais à Reims, qui était la plus grande ville du diocèse, l’effervescence fut au comble. Les alarmes qu’inspirait d’ailleurs le caractère de l’archevêque contribuèrent à rendre l’agitation encore plus grande. Les habitants du ban de Saint-Remi, qui n’avaient pour toute fortification, autour de leur quartier, que des chaînes tendues la nuit au bout des rues, demandèrent au roi, par l’entremise de leur abbé, la permission de s’enclore de murs, afin de mettre leur liberté à couvert contre les entreprises de Henri de Braine. Dans la cité, les échevins étaient sans cesse en alerte, et, s’autorisant du nom du roi, ils arrêtaient et jugeaient comme coupables de sédition tous ceux qui agissaient ou parlaient en faveur du parti épiscopal. Sans tenir aucun compte des priviléges ecclésiastiques, ils citèrent à leur tribunal et condamnèrent au bannissement un certain Thomas de Beaumetz, chanoine et prévôt de l’archevêque. Cette sentence, exécutée malgré les réclamations du chapitre, devint l’un des principaux griefs des évêques ligués, comme ils le disaient eux-mêmes, pour maintenir l’honneur de Dieu et les libertés de son Église[435].

[433] ... Magistratus populares nacti occasionem penitus excutiendi jugum ecclesiasticæ jurisdictionis, in tantam per aliquot urbes... prorupere audaciam... (Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, éd. de 1666, t. II, p. 518.)

[434] _Annales de l’église cathédrale de Noyon_, par Jacques Levasseur. Paris, 1633, t. II, p. 932.--_Hist. de Soissons_, par Claude Dormay. 1664, t. II, p. 299.

[435] Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, éd. de 1666, t. II, p. 518.

Au commencement de l’année 1235, pendant que la plus grande fermentation régnait de part et d’autre, les magistrats de la commune de Reims statuèrent qu’il serait fait un emprunt pour couvrir certaines dépenses municipales, et affectèrent au payement des intérêts une portion du revenu fourni par la levée des impôts. Les historiens ne disent pas si l’argent de cet emprunt était avancé par les changeurs de la ville; on peut néanmoins le penser, car dans la même année, trois bourgeois de Reims, Hélisand d’Écry, Étienne son fils, et Guichard, fils de Jean le Nain, souscrivirent un prêt considérable fait à la commune d’Auxerre moyennant des rentes viagères[436]. Quoi qu’il en soit, l’archevêque prétendit qu’on lui devait une part de l’emprunt, comme de toute taxe levée par les bourgeois de son ban, et il en réclama le dixième. Les échevins ne répondant point à sa demande, il la fit publier au prône, dans toutes les paroisses de la ville; et comme cette lecture ne fut suivie d’aucun effet, Henri de Braine, pour montrer qu’il allait recourir à d’autres voies, ajouta de nouveaux ouvrages de défense au formidable château de Porte-Mars. Mais le commencement des travaux fut le signal d’une insurrection générale. Tous les bourgeois réunis en armes, au son de la cloche, attaquèrent les ouvriers qui creusaient des fossés ou plantaient des palissades, et transportèrent ailleurs les matériaux destinés aux fortifications. La garnison du château, composée des vassaux nobles de l’archevêque et d’archers bien disciplinés, fit une sortie contre les insurgés, qui se pressaient sans ordre autour des murs; mais, malgré l’avantage des armes et de la tactique, elle fut repoussée presque aussitôt. Le maréchal ou lieutenant militaire de l’archevêque reçut, dans la retraite, un coup de flèche qui le blessa mortellement; la troupe se mit en sûreté en levant derrière elle le pont de la forteresse[437].

[436] _Mémoires concernant l’Hist. ecclés. et civile d’Auxerre_, par l’abbé Lebœuf. Paris, 1743, t. II, p. 162.

[437] Anquetil, _Hist. de la ville de Reims_. 1756, t. II, p. 41.

C’était alors l’usage de garder dans les églises les grosses machines de guerre qu’on appelait pierriers et mangonneaux. Les insurgés y coururent, et s’emparant des machines, ils les traînèrent jusqu’à la citadelle, dont ils commencèrent à battre les murailles. La maison des frères mineurs, située de manière à dominer quelques ouvrages du château, fut crénelée par eux afin d’y loger des arbalétriers qui tirèrent jour et nuit sur les soldats de la garnison. Mais, malgré l’impétuosité des attaques, la place résista, grâce à la force de ses murs et au courage des assiégés.

Les bourgeois, renonçant à l’emporter d’assaut, tournèrent le siége en blocus. Pour resserrer le plus possible la garnison et l’empêcher de tenter aucune sortie, ils élevèrent sur le rebord extérieur du fossé une ligne de redoutes, revêtues en pierres. Afin de se procurer des matériaux en quantité suffisante, ils dépavaient toutes les rues et enlevaient jusqu’aux tombes des cimetières. Ils s’emparèrent aussi des pierres de taille de toute grandeur destinées à la construction de la cathédrale, qui n’était pas encore achevée[438].

[438] ... Assumpserunt pro munitione... publicarum pavimenta viarum, tumbas cœmeteriorum, et lapides ad fabricam majoris ecclesiæ deputatos... (Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, éd. de 1666, t. II, p. 519.)

Pendant ce temps, l’archevêque Henri de Braine, toujours en voyage, redoublait d’activité auprès de ses suffragants pour les engager à ne point faiblir dans la défense des priviléges ecclésiastiques. Le chapitre de Reims, resté sans chef au milieu des troubles, n’osait se déclarer ouvertement pour le parti qu’il soutenait en secret, et, ménageant dans ses discours les membres de la commune, il tâchait d’énerver leur opposition en leur inspirant des doutes sur la validité de leurs droits. Les chanoines se répandaient dans les groupes formés à toute heure sur les places et dans les rues. Comme ils avaient en général de la facilité à s’exprimer, ils se faisaient écouter volontiers, et lorsque quelque orateur populaire avait terminé ses invectives: «Prenez garde, disaient-ils aux assistants, vos priviléges ne sont pas aussi clairs que vous le pensez; peut-être vous abusez-vous sur vos intérêts, et auriez-vous dû réfléchir mûrement avant d’entreprendre ce que vous faites[439].» Ces paroles ne restaient pas sans réplique. Mais bientôt l’aigreur s’en mêlait de part et d’autre, et les chanoines, perdant toute mesure, affirmaient que la ville n’avait pas le droit de commune, et alléguaient en preuve l’absence de ce mot dans la charte de l’archevêque Guillaume[440]. De semblables propos fermèrent toutes les voies de conciliation entre les bourgeois et le chapitre, et les hostilités commencèrent. Le doyen et les chanoines en corps s’adressèrent au pape Grégoire IX, l’un des plus zélés défenseurs de la suprématie ecclésiastique, lui demandant conseil et appui. Le pape n’hésita pas à déclarer que la soi-disant commune de Reims était nulle de plein droit, et il envoya aux chanoines une commission qui les autorisait à prononcer comme arbitres sur ce point, et à faire comparaître devant eux les magistrats municipaux[441].

[439] Anquetil, _Hist. de la ville de Reims_, t. II, p. 44.

[440] Voyez plus haut, p. 328.

[441] ... Capitulum, obtenta a sancta sede apostolica commissione, quæ scabinorum judicia rescinderet, diem illis denuntiat... (Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, éd. de 1666, t. II, p. 518.)

Ceux-ci n’eurent garde d’obéir à la sommation qui leur était faite, et aussitôt une sentence d’excommunication fut lancée contre eux par l’official au nom de l’archevêque. Usant de représailles, ils firent proclamer que tout membre de la commune de Reims était tenu de ne rien vendre, à quelque prix que ce fût, ni aux chanoines, ni à leurs sergents, ni à leurs domestiques; et cette invitation, observée à la rigueur, comme il arrive toujours dans les temps d’effervescence politique, obligea les chanoines à quitter la ville, de crainte d’y mourir de faim. La plupart s’évadèrent secrètement, et dès qu’ils furent partis, le peuple pilla leurs maisons et dévasta leurs propriétés. Ceux qui firent moins de diligence coururent risque d’être massacrés, tant la fureur des bourgeois était grande. Ils s’en allèrent de différents côtés; mais s’étant réunis ensuite dans la petite ville de Cormicy, à quatre lieues au nord de Reims, ils prirent les uns envers les autres l’engagement de ne point rentrer dans la ville avant qu’on eût fait au chapitre une satisfaction convenable. Lorsque les derniers liens d’amitié entre la commune et le clergé de Reims eurent été ainsi rompus, une sentence d’excommunication, fulminée par le souverain pontife contre les bourgeois en masse, fut publiée dans toutes les églises du diocèse. Voici quelques passages de la bulle destinée à notifier cette sentence:

«Une plainte grave, et de nature à nous surprendre, nous est parvenue. Notre frère l’archevêque de Reims étant seigneur temporel, et ses bourgeois devant être ses fidèles sujets en même temps que ses fils spirituels, ce que nous ne pouvons rapporter sans amertume de cœur, ils ont dégénéré, et, cessant d’être fils, ils n’ont point rougi de s’insurger en ennemis contre leurs parents, travaillant méchamment à la perte de leur père, à la ruine de leur mère, au détriment de leur propre salut, foulant aux pieds d’une manière damnable l’église de Reims leur mère, et après avoir chassé leur père, s’appropriant son héritage, en quoi ils ont outrepassé la férocité des vipères... De peur que l’exemple d’une telle perversité ne soit imité par d’autres, et pour que les auteurs de ces excès ne se réjouissent point dans leurs œuvres, mais que la vue du châtiment retienne ceux qui seraient tentés de faire comme eux, nous mandons et enjoignons à votre discrétion, par cette lettre apostolique, de publier solennellement, les jours de dimanche et de fête, cloches sonnantes et flambeaux allumés, la sentence d’excommunication déjà prononcée, et de la faire proclamer dans l’église de Reims, les diocèses voisins, et les autres lieux où vous le jugerez convenable. Que si, de la sorte, ils ne songent pas à revenir loyalement sous la sujétion de l’archevêque, faites retenir, tant qu’ils persisteront à demeurer sous l’excommunication, leurs revenus, créances et autres biens, dans les foires et partout où ils seront trouvés, nonobstant toute foi donnée et tout engagement pris sous serment par leurs débiteurs. S’il est besoin, vous requerrez, pour réprimer leur obstination, le secours du bras séculier[442].»

[442] ... Faciatis redditus ac debita, et alia bona ipsorum in nundinis, et ubicumque reperta fuerint, quandiu in excommunicatione perstiterint, detineri, juramento se de interpositione fidei, si qua forte debitores pro debitis solvendis tenentur aliquatenus non obstante... (Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, t. II, p. 520.)

Conformément à cette bulle du pape, l’anathème contre les bourgeois de Reims fut prononcé dans toutes les églises cathédrales de la province rémoise, avec les cérémonies graves et sombres qui s’observaient en pareil cas. Pendant que toutes les cloches sonnaient en branle, comme aux plus grandes solennités, l’évêque, revêtu de ses ornements pontificaux, debout et ayant autour de lui douze prêtres dont chacun tenait à la main une torche de cire allumée, récitait en latin les paroles suivantes: «D’après l’autorité des lois canoniques et l’exemple des saints Pères, au nom du Père et du Fils, et par la vertu du Saint-Esprit, nous les séparons du giron de la sainte mère Église, comme persécuteurs des églises de Dieu, ravisseurs et homicides, et nous les condamnons par l’anathème d’une malédiction perpétuelle. Qu’ils soient maudits à la ville, maudits à la campagne. Que leurs biens soient maudits, et que leurs corps soient maudits. Que les fruits de leurs entrailles et les fruits de leurs terres soient maudits. Que sur eux tombent toutes les malédictions que le Seigneur a lancées par la bouche de Moïse contre le peuple violateur de sa loi. Qu’ils soient anathèmes, _Maranatha_, c’est-à-dire qu’ils périssent à la seconde venue de Jésus-Christ. Que nul chrétien ne leur dise salut. Que nul prêtre ne célèbre pour eux la messe, et ne leur donne la sainte communion. Qu’ils soient ensevelis dans la sépulture de l’âne, et qu’ils soient comme un fumier sur la face de la terre. Et à moins qu’ils ne viennent à résipiscence, et ne donnent satisfaction, par amende ou pénitence, à l’Église de Dieu qu’ils ont lésée, que leur lumière s’éteigne comme vont s’éteindre les flambeaux que nous tenons dans nos mains...» Alors tous les prêtres jetaient leurs torches par terre et les éteignaient en marchant dessus[443]. Ensuite l’évêque donnait au peuple, en langue française, l’explication de la cérémonie: «Sachez tous, disait-il, que dorénavant vous devez les traiter, non en chrétiens, mais en païens. Quiconque aura communiqué avec l’un d’entre eux, aura bu, mangé, conversé ou prié avec lui, ou l’aura reçu dans sa maison, à moins que ce ne soit pour l’engager à se repentir et à faire réparation, sera excommunié comme lui.» Il ajoutait que, par l’autorité du souverain pontife, leurs débiteurs étaient déchargés de toute dette envers eux, et que les contrats passés à leur profit étaient nuls et de nulle valeur.

[443] _Script. rer. gallic. et francic._, t. IV, p. 612.

Les évêques suffragants du diocèse de Reims, réunis pour la troisième fois en concile provincial, siégeaient alors à Saint-Quentin. Cette assemblée, délibérant sous la présidence de Henri de Braine, prit un grand nombre de résolutions dont voici les plus importantes: «Si le seigneur archevêque de Reims requiert le roi de lui prêter secours pour avoir satisfaction des excès commis par les bourgeois, le roi sera tenu de venir à son aide, sans faire sur ce aucune enquête. Quant aux sentences prononcées contre les bourgeois par l’autorité apostolique, le roi devra pareillement s’en rapporter au seigneur de Reims, et ne faire aucune enquête sur les faits qui ont donné lieu à l’excommunication. En outre, le seigneur de Reims ne sera tenu de répondre à aucune accusation d’homicide ou autre intentée contre lui par les bourgeois, ses justiciables, ni de plaider avec eux devant la cour du roi, attendu qu’ils sont excommuniés[444].»

[444] Decretum concilii provincialis apud Sanctum-Quintinum pro multiplici læsione Remensis ecclesiæ. (Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, t. II, p. 520.)

L’archevêque de Reims, accompagné de six de ses suffragants et de plusieurs députés des chapitres diocésains, vint à Melun présenter au jeune roi la requête, ou pour mieux dire la sommation du concile. «Seigneur, dirent les évêques, nous vous supplions de prêter secours à l’église de Reims contre ses bourgeois qui l’oppriment.» Le roi répondit qu’il en délibérerait mûrement avec les gens de son conseil, et fixa le délai d’un mois pour faire connaître ses intentions. Mais les plaignants, peu satisfaits de cette réponse, se réunirent en concile à Compiègne, et décidèrent qu’on ferait au roi des injonctions plus pressantes. Ce fut à Saint-Denis qu’eut lieu la seconde entrevue de Louis IX avec les évêques de la province rémoise; mais comme il ne fit aucune réponse définitive, le concile, transféré à Senlis, prit la résolution suivante: «Attendu que le seigneur roi n’a pas obéi aux monitions qui lui ont été faites, nous mettons l’interdit sur toutes les terres de son domaine situées dans la province, permettant toutefois qu’on y administre le baptême et le viatique. Nous excommunions en outre tous les évêques qui n’observeront pas le présent interdit et manqueront à le faire publier et observer dans leurs diocèses[445].»

[445] Quum dominus rex non paruerit monitionibus sibi factis, nos interdicimus totum dominium ejus situm in provincia Remensi. (Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, t. II, p. 522.)

Le roi Louis IX entrait alors dans sa majorité; devenu maître de sa conduite, il se montra beaucoup plus disposé à céder aux demandes des évêques. Pour s’entendre avec eux et conclure la paix, il n’attendit point de nouveaux messages ou des visites de leur part, et lui-même, à plusieurs reprises, se rendit dans la province qui venait d’être mise en interdit. Le bon accord fut bientôt rétabli entre le pouvoir royal et le pouvoir ecclésiastique; mais les suites de cette réconciliation ne furent rien moins que favorables à la liberté des bourgeois de Reims. Tout ce qu’ils avaient gagné en fait, durant leur insurrection, leur fut enlevé. Tous les dommages causés par la guerre civile retombèrent sur eux, leurs griefs les plus évidents furent écartés, et les droits du pouvoir municipal restreints par la décision du roi, qui résolut au profit de l’archevêque presque toutes les questions en litige. Aux termes d’un rescrit donné sous forme de sentence, la forteresse de Porte-Mars devait être rétablie dans son ancien état, et les défenses élevées contre elle entièrement détruites. Il était enjoint désormais aux bourgeois cités par l’archevêque ou ses officiers, de se rendre à l’hôtel de Porte-Mars pour y plaider, être jugés et faire tout ce qui autrement se serait fait dans le palais de Reims. Enfin, il était interdit aux magistrats municipaux de vendre des rentes viagères et de lever des taxes pour les besoins de la ville sans l’aveu et le contrôle de l’archevêque[446].

[446] _Archives administratives de la ville de Reims_, t. I, p. 608 et suiv. (Voyez plus haut, p. 349 et 350.)

Saint Louis, si renommé dans son temps pour son équité, ne mettait point sur la même ligne les priviléges des communes et ceux des seigneurs, surtout des seigneurs ecclésiastiques. Il agit donc selon sa conscience en plaçant les bourgeois de Reims dans une condition pire que celle où ils se trouvaient au moment où la discorde avait éclaté entre la cour et les évêques. Mais comme il était doux pour les personnes, en même temps qu’inflexible dans ses idées d’ordre et de légitimité, il voulut que l’archevêque s’engageât par écrit à traiter humainement les bourgeois, et à ne point user à la rigueur des droits que lui assurait la sanction royale. Cet écrit fut envoyé aux échevins pour être conservé, comme pièce authentique, dans les archives de la commune; mais l’archevêque montra presque aussitôt le peu de compte qu’il faisait d’une promesse vague et sans garantie. Deux commissaires royaux s’étaient rendus à Reims pour terminer, par arbitrage, tous les différends nés de la querelle qu’on cherchait à éteindre. Avant toute autre discussion, l’archevêque se mit à contester aux bourgeois de Reims le droit d’avoir un sceau, ce qui revenait à leur refuser tout droit de juridiction et toute existence légale comme corps politique. Les commissaires craignirent de renouveler les troubles si de pareilles questions étaient débattues, et, pour éluder la difficulté, ils insérèrent ces mots dans leur sentence: «Quant au sceau, nous en connaîtrons, en faisant appeler les parties dès qu’il nous sera loisible de le faire[447].» Ils repartirent après quelques jours, et l’affaire resta indécise, c’est-à-dire abandonnée, comme autrefois, aux chances de l’énergie populaire et de l’ambition seigneuriale.

[447] De sigillo autem, quum vacare poterimus, vocatis partibus cognoscemus. (Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, t. II, p. 525.)

L’excommunication portée contre les habitants de Reims fut levée avec les cérémonies d’usage. On rouvrit les cimetières, et l’on y transporta les corps des personnes mortes sous l’anathème qui, avant d’expirer, avaient donné quelques signes de repentir et de soumission à l’Église. Une absolution générale fut prononcée pour ceux qui, étrangers à la ville, avaient aidé les bourgeois dans leur révolte, travaillé à leurs gages, commercé avec eux ou acquitté à leur profit des engagements et des créances[448]. La ville, si agitée durant trois ans, rentra dans le calme, mais dans ce calme triste qui suit les révolutions dont l’issue n’a pas été heureuse. Les marchands et les artisans travaillaient à réparer les pertes que leur avaient causées les agitations politiques, l’interruption du commerce, et en dernier lieu la sentence arbitrale qui les chargeait d’une indemnité de dix mille livres au profit de l’archevêque pour ses dommages de tout genre. Cette somme devait être payée en plusieurs termes. Les premiers furent acquittés sans débat; mais en l’année 1238, l’archevêque Henri, se sentant pressé d’argent, voulut avoir en un seul coup le complément de sa créance. Il mit sur la ville un impôt équivalent, et institua des commissaires chargés d’en faire, dans chaque quartier, la répartition et la levée.

[448] Ibid., p. 524.