Lettres sur l'histoire de France

Part 24

Chapter 243,636 wordsPublic domain

Les membres de cette ligue prirent les armes, et, s’emparant des maisons fortes et des tours des églises, ils contraignirent les partisans de l’archevêque à sortir de la ville. Dans le péril où il se trouvait, Henri de France eut recours à son frère; il le supplia de venir en grande hâte dissiper la conjuration formée contre lui et tirer vengeance des coupables. Le roi vint en effet à Reims avec des troupes. Une députation des citoyens se présenta devant lui pour lui exposer le véritable état des choses. Il paraît qu’au fond du cœur Louis VII donnait tort à son frère; mais comme celui-ci, emporté par la passion, ne voulut consentir à aucun arrangement, le roi prononça, quoiqu’à regret, la condamnation du parti populaire[414]. La plupart des bourgeois s’enfuirent à cette nouvelle, et ceux qui ne purent trouver d’asile au dehors se cachèrent dans les bois, sur la montagne entre Reims et Épernay. Le roi fit démolir une cinquantaine de maisons appartenant aux plus opiniâtres, et après cette exécution il se retira. Quand les bourgeois rentrèrent et qu’ils virent les maisons abattues, leur haine et leur emportement redoublèrent. Ils démolirent par représailles les hôtels des chevaliers qui tenaient pour l’archevêque, et le contraignirent lui-même à se renfermer dans une forteresse voisine de son palais.

[414] Rex autem dolens, sed tamen fratris satisfaciens voluntati... (_Epist. Johann. Saresb._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p. 392.)

Menacé pour la seconde fois d’être assiégé par les révoltés, Henri de France ne s’adressa pas à son frère, qu’il trouvait trop tiède, mais à un souverain étranger, le comte de Flandre. Il l’invita à venir à Reims avec une troupe de mille chevaliers, ce qui, en comptant les sergents d’armes dont chaque chevalier était accompagné, devait faire environ six mille hommes. Les membres de la commune, n’ayant point de forces suffisantes pour résister à cette armée, prirent une seconde fois le parti de sortir de la ville, qui fut occupée par les Flamands[415]. Alors l’archevêque se conduisit en adroit politique; il fit porter aux émigrés des paroles de conciliation, promettant d’oublier toutes les offenses et de réduire à quatre cent cinquante livres la somme due en réparation des dommages qu’il avait soufferts dans ses biens. Ruinés eux-mêmes par deux occupations militaires, et désespérant de leur cause, les émigrés acceptèrent un traité qui, au prix des droits qu’ils ne pouvaient plus défendre, leur garantissait du moins le retour en paix dans leurs foyers et de grandes décharges pécuniaires. Ce traité, dont le détail ne nous est point parvenu, enleva aux habitants de Reims leur juridiction immémoriale; l’échevinage fut supprimé, ou, cessant d’être à la nomination des citoyens, il n’appartint plus dès lors au gouvernement municipal; on ne peut dire ce qu’un pareil changement laissa subsister de la commune.

[415] Sed illi præsentientes adventum comitis iterato cesserunt... (_Epist. Johann. Saresb._, apud Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, t. II, p. 392.)

Henri de France, pour rendre moins sensible aux bourgeois de Reims le coup d’État qui les avait frappés dans leurs franchises héréditaires, donna tous ses soins à la prospérité matérielle de la ville. Il établit une foire annuelle et assura par des postes armés la sécurité des routes; mais il ne put habituer les esprits au régime de la seigneurie absolue, et, dès qu’il fut mort, les citoyens revendiquèrent comme un droit leur magistrature élective. Son successeur, Guillaume de Champagne, homme d’une conscience rigide et d’un caractère généreux, ne crut pas qu’il lui fût permis de conserver un surcroît de pouvoir qui était le fruit de la violence. Avant que les réclamations des Rémois eussent dégénéré en menaces, il leur rendit l’échevinage et il en fixa les droits par une charte dont le préambule est extrêmement remarquable:

«De même que les princes de la terre, en respectant les droits et la liberté de leurs sujets, peuvent acquérir l’amour de Dieu et du prochain, de même aussi, en violant ou altérant des priviléges obtenus depuis de longues années, ils peuvent encourir l’indignation du Très-Haut, perdre la faveur du peuple et charger leurs âmes d’un fardeau éternel. Nous donc, déterminé par ces motifs, et considérant la soumission et le dévouement que vous, nos chers fils et nos fidèles bourgeois, vous nous avez témoignés jusqu’à ce jour, nous avons jugé à propos de restituer et de confirmer pour toujours, par la garantie de notre autorité, à vous et à vos descendants, les coutumes octroyées il y a longtemps, mais mal gardées, à cause des changements de seigneurs.

«Nous voulons que les échevins soient restitués à la ville, qu’ils soient élus au nombre de douze, entre les habitants de notre _ban_, par votre consentement commun, qu’ils nous soient ensuite présentés et soient renouvelés chaque année, le jour du vendredi saint; enfin qu’ils prêtent serment de vous juger selon la justice, et de garder fidèlement nos droits en tant qu’il leur appartiendra[416]...»

[416] Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, éd. de 1666, t. II, p. 417.

En même temps que les citoyens de Reims réclamèrent le rétablissement de la partie ancienne de leur constitution municipale, ils sollicitèrent pour la nouvelle, c’est-à-dire pour la commune qui n’avait jamais été reconnue par les archevêques, un acte d’autorisation. Tout porte à croire que Guillaume de Champagne inclinait à cette condescendance qui eût complété son ouvrage et prévenu de nouveaux conflits entre la bourgeoisie et l’église, mais l’opposition du chapitre métropolitain qu’il devait consulter l’arrêta. Il ne fit dans sa charte aucune mention de la commune, qui, toujours désavouée par les dignitaires ecclésiastiques, se maintint d’elle-même et n’en fut que plus ombrageuse et plus hostile[417]. Un autre défaut de cet acte libéral, ce fut qu’en élevant peut-être d’un degré l’ancienne juridiction de l’échevinage, en lui reconnaissant toute justice, haute, moyenne et basse, il attribua, sans jugement, aux officiers de l’archevêque, la punition des crimes manifestes, réserve qui ouvrit la porte à de grands abus et à des violences colorées de prétextes judiciaires[418].

[417] La charte de Guillaume de Champagne fut donnée en 1182; seize ans plus tard, les chanoines de son église, soupçonnant toujours ses dispositions bienveillantes, tirèrent de lui la promesse écrite de n’autoriser entre les bourgeois de Reims ni commune, ni association jurée, ni aucun lien de fraternité, sans le consentement du chapitre. (Voyez les _Archives administratives de la ville de Reims_, publiées par M. Varin, t. I, p. 435.)

[418] Ad hæc si quis bannalium nostrorum furtum, vel murtrum, vel proditionem commiserit, et forisfactum manifestum fuerit, ipse et res ipsius in voluntate nostra erunt... (Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, t. II, p. 418.)

En rétablissant l’échevinage sans donner son adhésion au nouveau principe populaire du régime municipal, Guillaume de Champagne n’avait qu’en partie répondu aux désirs et à l’espérance des bourgeois de Reims: ce n’était pas assez pour eux et c’était beaucoup trop pour les partisans immodérés de la seigneurie ecclésiastique. Voulant tout accommoder, il ne contenta personne et il eut à souffrir de la désaffection du peuple et de la défiance du chapitre métropolitain. Le chapitre, qui avait une autorité indépendante et une juridiction distincte de celle des archevêques, leur faisait une opposition quelquefois aussi incommode pour eux que l’hostilité du corps municipal. Attristé de voir ses bonnes intentions et ses mesures conciliantes produire peu de bien, Guillaume de Champagne s’en plaignait, à ce qu’il semble, dans les lettres qu’il écrivait à ses amis. On peut croire que de telles confidences furent la cause de cette curieuse plaisanterie que lui adressa l’un d’entre eux, Étienne, évêque de Tournai: «Il y a en ce monde trois choses criardes et une quatrième qui ne s’apaise pas facilement: c’est une commune de vilains qui font les maîtres, une assemblée de femmes en dispute, un troupeau de porcs grognant de concert et un chapitre divisé d’opinions. Nous combattons la première, nous rions de la seconde, nous méprisons la troisième et nous supportons la quatrième. De celle-ci et de la première, délivrez-nous, Seigneur[419].»

[419] Tria sunt murmurantia super terram, et quartum quod facile non quiescit: communia rusticorum dominantium... capitulum diversa vota sectantium. Cum primo pugnamus, secundum irridemus, tertium contemnimus, quartum sustinemus: a primo et quarto libera nos, Domine. (Stephani Tornacensis episcopi _Epistolæ_, ed. Du Molinet, 1679, p. 297.)

C’était un singulier état pour les habitants de Reims que la coexistence de ces deux gouvernements, dont chacun tendait sans relâche à subjuguer et à ruiner l’autre. On ne savait, à proprement parler, à qui appartenait la ville; car tantôt la commune y paraissait maîtresse, nommait les commandants du guet et de la garde, et avait en son pouvoir les clefs des portes; tantôt l’archevêque reprenait la garde des clefs et l’exercice de l’autorité militaire. Il s’élevait à ce sujet de violents débats, où chacune des deux parties, avant de recourir à la force, tâchait de faire valoir ses raisons. Les archevêques s’appuyaient sur l’ancienneté de leur seigneurie, et les bourgeois disaient que la garde de la ville appartenait naturellement à ceux qui y avaient le plus d’intérêt[420]. En l’année 1211, dans une contestation de ce genre, les échevins s’obstinèrent à soutenir leurs droits contre l’archevêque Aubry de Humbert. L’archevêque, ne se sentant pas assez fort pour user de contrainte, adressa ses réclamations au roi Philippe-Auguste, qui se prononça contre les bourgeois, comme on le voit par la lettre suivante:

[420] ... Dictitantes urbium custodiam penes esse eos debere, quorum maxime interesset. (Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, éd. de 1666, t. II, p. 478.)

«Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à ses amés les échevins et citoyens de Reims, salut et amitié.

«Nous vous mandons et ordonnons strictement de rendre, sans contradiction ni retard, à notre amé et féal l’archevêque Aubry, les clefs des portes de la ville de Reims qu’il tient de nous, d’obéir à ses bans de la même manière qu’ils ont été observés au temps de ses prédécesseurs; enfin de ne point recevoir dans la ville, sans sa permission, les personnes qu’il aura bannies, mais de vous conduire, envers l’archevêque votre seigneur, de telle sorte qu’il n’ait plus lieu de nous adresser des plaintes sur votre compte: car nous ne pouvons lui manquer et ne pas lui garantir la possession de ce qu’il tient de nous[421].»

[421] Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, éd. de 1666, t. II, p. 478.

L’année suivante, de nouvelles doléances furent adressées au roi par l’archevêque de Reims. Il se plaignait de ce que les bourgeois refusaient d’obéir à ses ordonnances, à moins qu’il ne les eût rendues d’après l’avis et le consentement des magistrats municipaux. Aubry de Humbert s’irrita de ce refus et des prétentions de la commune, qui, selon lui, faisaient autant de tort au roi qu’à lui-même, puisqu’elles tendaient à diminuer les priviléges d’un des grands fiefs de la couronne. Philippe-Auguste jugea dans le même sens et adressa aux bourgeois de Reims des injonctions plus impératives. «Nous vous ordonnons, leur disait-il, d’observer avec humilité les bans de l’archevêque; que si vous les trouvez déraisonnables, remontrez-le-lui paisiblement, comme à votre seigneur, et requérez-le d’amender ce qui devra être amendé, ne vous mettant point en contradiction avec ses ordres; mais l’avertissant et le requérant comme un seigneur, afin qu’il pourvoie comme il le doit au péril qui pourrait advenir; que si, en ayant été requis, il refuse de le faire, et que vous nous adressiez, sur ce point, vos remontrances, nous ferons avec plaisir, à cet égard, tout ce qui est de notre devoir[422].»

[422] Marlot, _Hist. metropol. Remensis_, éd. de 1666, t. II, p. 478.

Cette promesse vague d’une protection qui jusqu’alors ne s’était guère étendue que sur leurs adversaires ne pouvait décider les bourgeois de Reims à s’abandonner à la merci du pouvoir épiscopal. Ce qui se passait journellement entre eux et les agents de ce pouvoir était bien autrement grave que ne le ferait croire le style doucereux des dépêches officielles. Les archevêques de Reims possédaient, à l’extrémité septentrionale de la ville, une forteresse bâtie, à ce que l’on croit, par Henri de France. Ils y entretenaient une garnison nombreuse de chevaliers et d’archers. Du côté de la campagne, les fortifications consistaient en quelques tours élevées sur le fossé même de la ville et communiquant avec le dehors par un pont-levis; mais le côté opposé présentait des défenses formidables. Les murailles étaient plus épaisses, les fossés plus larges et plus profonds, et les remparts, bien terrassés, étaient garnis de machines; tout indiquait que cette citadelle avait pour destination, non de protéger la ville contre des attaques extérieures, mais de contenir et d’effrayer les habitants. On l’appelait le château de Porte-Mars, parce qu’un ancien arc de triomphe consacré au dieu Mars, et qui autrefois servait de porte à la ville, se trouvait enclos dans ces nouvelles constructions. Au pied des murs, dans la campagne, les archevêques avaient un hôtel orné de jardins: ils l’occupaient ordinairement, mais, à la moindre alarme, ils le quittaient pour se renfermer dans le fort.

C’était au château de Porte-Mars que se tenaient les plaids de la cour épiscopale. On tremblait d’être cité devant elle, car une fois entré dans la forteresse, personne n’était sûr d’en sortir. Abusant des dispositions de la charte de Guillaume de Champagne pour le cas de délit manifeste, les officiers de l’archevêque enlevaient au jugement des échevins la plupart des causes criminelles[423], et ils multipliaient ces causes en qualifiant de félonie la moindre plainte contre leurs sentences ou leurs excès d’autorité. Quiconque obéissait à leur mandat de comparution n’avait que deux alternatives: ou une amende exorbitante, ou un emprisonnement illimité. Si quelqu’un refusait de se rendre aux sommations de leurs sergents, ils fondaient sur la ville à la tête d’une troupe armée, parcouraient les rues, fouillaient les maisons, et, s’ils ne trouvaient pas le défaillant, s’emparaient du premier venu et le retenaient prisonnier jusqu’à ce qu’on leur remît en échange l’homme qu’ils demandaient. Le sort tombait ordinairement sur un bourgeois riche, ayant des parents considérables, qui, afin de le sauver, se faisaient persécuteurs de l’accusé pour lequel on le gardait comme otage. Acharnés contre ce malheureux, ils le cherchaient, le poursuivaient de retraite en retraite, l’enlevaient des bras de sa femme et de ses enfants et le livraient aux officiers de l’archevêque[424].

[423] Voyez plus haut, p. 331.

[424] Anquetil, _Hist. de la ville de Reims_, t. II, p. 22 et suiv.

Ceux-ci, maîtres du fugitif, aussitôt condamné, lui infligeaient sous le nom d’amende le payement d’une rançon. Pour l’obtenir de lui ou de sa famille, ils le soumettaient aux épreuves du cachot, des fers, et quelquefois même de la faim. Si la famille, instruite de l’état du prisonnier, ne se tenait pas pour avertie, ils avaient recours aux tortures, et souvent la rançon venait trop tard. Telles furent les plaintes adressées à Louis IX par les habitants de Reims, sous un archevêque dont le nom va bientôt figurer dans cette histoire[425]. Comme remède à de si étranges violences, ils demandèrent, mais inutilement, que l’ancien palais des archevêques redevînt le chef-lieu de leur seigneurie temporelle, et que personne cité en justice ne fût obligé de comparaître au château de Porte-Mars[426].

[425] Henri de Braine. (Voyez ci-après, p. 341 et suiv.)--_Histoire de la ville de Reims_, par Anquetil, t. II, p. 27.

[426] Precepimus eciam (sic), quod cives Remenses vocati sive citati a dicto archiepiscopo, vel ejus mandato, veniant ad domum suam que dicitur Porta-Martis, et ibidem placitent, et jura audiant, et alia faciant quecumque facerent in palacio Remensi... (Sentence portée par Louis IX, en 1236, _Archives administratives de la ville de Reims_, publiées par M. Varin, t. I, part. II, p. 609.)

De pareils faits suffisent pour expliquer l’existence orageuse des communes et l’ardeur avec laquelle une population de marchands et d’artisans se jetait dans la guerre civile. Accoutumés par les habitudes paisibles de notre civilisation à voir dans le nom de bourgeois l’opposé de celui de soldat, nous avons peine à comprendre ces héros de l’industrie naissante, qui maniaient les armes presque aussi souvent que les outils de leurs métiers, et frappaient de crainte jusque dans leurs donjons les fils des nobles et des preux, quand le son du beffroi annonçait au loin que la commune allait se lever pour la défense de ses franchises.

LETTRE XXI

Fin de l’histoire de la commune de Reims.

En l’année 1232, durant la minorité de Louis IX, le corps des bourgeois de Beauvais s’assembla, selon la coutume de la ville, dans la halle ou salle de la commune, pour procéder à l’élection annuelle des magistrats municipaux. La nomination des treize pairs eut lieu sans aucun trouble; mais lorsqu’il s’agit de désigner le maire[427], les opinions furent partagées, et une grande dispute s’éleva, à ce sujet, entre la classe des riches marchands, qu’on appelait changeurs[428], et celle des gens de métier. Ces divisions intestines étaient toujours funestes aux communes, parce qu’elles fournissaient aux puissances du temps un prétexte pour s’immiscer dans leurs affaires et envahir leurs droits politiques. D’un côté, l’évêque de Beauvais prétendait que c’était à lui de nommer le maire, sur la présentation de deux candidats; de l’autre, le conseil de régence, qui gouvernait au nom du roi, élevait déjà, contre les libertés des villes, les prétentions absolues qui, plus tard, se sont réalisées.

[427] Voyez plus haut, note [293].--Tresdecim pares in communia eligentur, de quibus si pares et illi qui communiam juraverunt consilium dederint, unus major fiet, vel duo. (Charte de confirmation de la commune de Beauvais donnée par Philippe-Auguste en 1182. L’Oisel, _Mémoires de Beauvais_, éd. de 1617, titres justificatifs, p. 282 à 284.)

[428] Ce mot s’appliquait proprement aux marchands qui faisaient la banque, mais il était souvent pris dans une acception plus étendue, et servait à désigner ce que nous appelons le haut commerce. Dans presque toutes les anciennes villes, la principale rue se nommait _le Change_.

Le roi, ou ceux qui gouvernaient en son nom, créèrent de leur chef un maire et envoyèrent à Beauvais, pour remplir cet office, un nommé Robert de Moret, étranger à la ville, ce qui était contraire aux usages de toutes les communes. Néanmoins la haute bourgeoisie, entraînée par l’esprit de parti, accepta sans répugnance l’élu du roi; mais il n’en fut pas de même des bourgeois de la classe inférieure: ceux-ci protestèrent, en disant que cette intrusion d’un homme né hors de la ville était une violation du droit de commune; et, après avoir souffert quelque temps Robert de Moret, ils s’insurgèrent pour faire élire un autre maire. Les pairs et en général les principaux de la ville résistèrent aux demandes des séditieux; mais leur opposition ne servit qu’à augmenter l’effervescence populaire. La révolte éclata contre toutes les autorités communales: le maire et les autres magistrats, chassés de leur salle de conseil, furent contraints de se réfugier dans la maison d’un armurier, où le peuple les assiégea, et dont il les contraignit de sortir en mettant le feu à la maison voisine. Les insurgés se saisirent de Robert de Moret et lui déchirèrent sur le dos la longue robe fourrée d’hermine qui était l’insigne de son office. Ils le promenèrent en cet état à travers les rues, le maltraitant et lui criant: _Voilà que nous te faisons maire[429]._

[429] _Histoire de Beauvais_, par Levasseur, t. II, p. 366 et suiv.

Le parti contraire à l’insurrection envoya aussitôt avertir le conseil du roi de ce qui s’était passé, et en même temps le bailli de l’évêché dépêcha un exprès à l’évêque Milon de Nanteuil, qui était absent. A son arrivée, les révoltés, loin de rien faire contre sa personne, lui témoignèrent beaucoup de respect, et, pour le gagner à leur cause, ils dirent qu’ils avaient soutenu son droit en même temps que le droit de la commune. Quatre-vingts des plus compromis vinrent le requérir de les prendre sous sa sauvegarde; mais l’évêque, attentif par-dessus tout à faire valoir ses priviléges comme seigneur haut justicier, leur signifia qu’ils eussent à se remettre entre les mains de ses officiaux pour répondre sur leur conduite. Ils se retirèrent fort mécontents et faisant grand bruit. Mais, malgré leur victoire apparente, ils ne réussirent à rien, parce qu’ils ne pouvaient procéder à aucune élection régulière. Le parti de la haute bourgeoisie commença même à reprendre le dessus, et plusieurs des complices de l’émeute furent arrêtés et renfermés dans les prisons de l’évêque. Celui-ci, en attendant l’arrivée du jeune roi, qui s’avançait avec un corps de troupes, tâchait de profiter des circonstances pour jouer le rôle d’arbitre dans la dispute des bourgeois; et dès que le roi fut entré dans la ville, après l’avoir salué: «Très-redouté sire, lui dit-il, je vous demande conseil, comme à mon seigneur, sur ce qu’il me convient de faire en cette fâcheuse occurrence.» Le roi dit qu’il prenait sur lui le soin de faire prompte et bonne justice. «Mais, très-cher sire, reprit l’évêque, c’est moi qui ai dans la ville toute justice haute, moyenne et basse;» et, comme le roi ne répondait rien, il répéta jusqu’à trois fois la même remontrance[430].

[430] _Histoire de Beauvais_, par Levasseur, t. II, p. 306.

Le lendemain, le roi se rendit à la halle, où les pairs étaient réunis en conseil, et il dit au peuple assemblé qu’il voulait connaître de l’affaire. Les magistrats municipaux, moins hardis que l’évêque, n’objectèrent rien relativement à leur droit de juridiction, et aussitôt les parents de ceux qui avaient été tués ou blessés dans l’émeute se mirent à genoux devant le roi, en criant: «Sire, faites-nous justice.» Sur l’ordre du roi, ses officiers ouvrirent les prisons de l’évêque, où plusieurs des accusés étaient détenus; ils en arrêtèrent ensuite un grand nombre dans leurs maisons et les amenèrent avec les autres à la halle, où ils furent enfermés jusqu’à ce qu’on eût statué sur leur sort. Tous furent bannis, au nombre de quinze cents, et quinze maisons appartenant aux plus coupables furent démolies. Le maire frappait un premier coup de marteau, et ensuite les gens de son parti et des ouvriers payés faisaient le reste. L’évêque Milon ne manqua pas de protester contre cette sentence, au nom du privilége de juridiction appartenant à son église. Il demanda que les officiers du roi lui rendissent les bannis comme jugés illégalement; mais le roi n’eut aucun égard à sa requête, et n’y répondit qu’en faisant à l’évêque la demande de quatre-vingts livres pour son droit de gîte[431]; l’évêque dit qu’il en délibérerait. Sur cette réponse, le roi mit garnison dans le palais épiscopal et en fit saisir le mobilier, qui fut vendu à l’enchère.