Lettres sur l'histoire de France
Part 27
Au retour du voyage qu’il avait fait pour se rendre à la cour du roi, le comte, enhardi par l’hésitation de son adversaire, renoua ses intelligences avec les principaux habitants de Vézelay. Il leur donna rendez-vous dans une campagne voisine du bourg, et, quand ils y furent tous réunis, il leur parla en ces termes:
«Hommes très-illustres, renommés pour votre prudence, forts de votre courage et riches du bien que vous avez acquis par votre mérite, je suis affligé au dernier point de la misérable condition où vous vous trouvez; car, possesseurs en apparence de beaucoup de choses, réellement vous n’êtes maîtres de rien; vous ne jouissez pas même de votre liberté naturelle[473]. En voyant ces bonnes terres, ces beaux vignobles, ces prés, ces forêts, ces rivières qui, par leur situation même, sont dans votre ressort, et dont vous n’avez pas la jouissance, je ressens pour vous une vive compassion. Je me demande avec étonnement ce qu’est devenue cette vigueur signalée qui vous poussa autrefois au meurtre de l’abbé Artaud. C’était un homme prudent et généreux, dont le seul tort consistait à vouloir que vos maisons fussent sujettes au droit de gîte deux fois par an[474]. Et maintenant vous souffrez sans mot dire l’excessive dureté de cet étranger, de cet Auvergnat si arrogant dans ses propos et si bas dans sa conduite, qui se permet non-seulement des exactions sur vos biens, mais encore des violences contre vos personnes. Séparez-vous de cet homme, je vous le conseille, mes chers amis; si vous formez entre vous une confédération jurée et que vous promettiez de me garder fidélité, je vous prêterai secours en toute chose, et tâcherai de vous rendre libres de toute exaction et de toute coutume onéreuse[475].»
[473] ... O viri illustrissimi multaque prudentia famosissimi ac fortitudine strenuissimi, sed et propria virtute acquisitis opibus locupletissimi, doleo satis admodum miserrimam conditionem status vestri; quoniam multarum rerum possessores quidem specie, revera autem nullarum domini effecti estis, quin nec ipsa vestra ingenita libertate utcumque fruimini. (Ibid., p. 529, col. 1.)
[474] Hærens autem valde stupeo ubi sit, vel ad quantam ignaviam devenerit olim opinatissima virtus vestra, qua prudentissimum et satis liberalissimum abbatem Artaldum, ob duas tantum domorum stationes interfecistis... (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 529, col. 1.)--L’abbaye assignait dans la ville des logements par réquisition aux hôtes qu’elle recevait à la fête de Pâques et à celle de la Madeleine, ce qui privait les propriétaires des maisons ainsi retenues du profit qu’ils auraient eu à les louer à des pèlerins ou à des marchands. La transaction de 1137 statua qu’aucun bourgeois ne subirait cette charge deux fois de suite pour la même fête: «Addiderunt ut quorum hospitia, in uno Pascha hospitata fuerint, in proximo subsequente Pascha eis esse parcendum; similiter et de festo beatæ Mariæ Magdalenæ deberi fieri dixerunt.» (_Annuaire de l’Yonne_, 1845, p. 62.)
[475] At vero si mutuam confœderationem ad invicem jurantes, ad me quoque fidelitatem servare volueritis, ubique meo fruemini præsidio, atque ab omni prava exactione malarum consuetudinum liberos vos facere studebo... (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 529, col. 1.)
Il y a, dans les grandes réunions d’hommes, un instinct de prudence qui les fait hésiter au moment de prendre quelque résolution hasardeuse. Les mécontents de Vézelay, d’abord disposés à l’audace, parurent tout à coup reculer. Montrant à ce discours étrangement révolutionnaire plus de calme que le comte ne s’y attendait, ils lui dirent que trahir sa foi envers son seigneur était une chose très-grave, qu’ils tiendraient conseil sur leur réponse, et qu’ils la lui donneraient à un jour et dans un lieu convenus. Quand l’assemblée se fut séparée, les hommes les plus considérables et les plus modérés se rendirent auprès de l’abbé Pons, pour essayer, s’il était possible, de prévenir une rupture ouverte: «Nous vous rapportons, lui dirent-ils, les paroles du comte de Nevers, et nous vous demandons, avec toute déférence, quels conseils vous nous donnerez dans de pareilles conjectures.»
L’abbé ne témoigna aucune émotion à cette confidence peu rassurante, et soit qu’il eût naturellement, soit qu’il affectât une grande impassibilité: «Mes fidèles et amis, répondit-il, votre prudence ne peut manquer de voir que si le comte s’est fait mon ennemi, c’est afin de vous circonvenir et de vous faire tomber, sous son pouvoir, dans la plus complète servitude, en vous privant d’une seigneurie qui, pour vous, est pleine de libertés[476]. J’ai combattu jusqu’ici avec persévérance pour vos franchises; mais si, en retour, vous me payez d’ingratitude, si vous devenez traîtres envers moi et envers l’église, quelque affligé que j’en puisse être, je saurai m’y résigner, tandis que la peine de votre trahison retombera sur vous et sur vos enfants. Que si, écoutant de bons conseils, vous tenez prudemment pour vos intérêts, si vous demeurez inébranlables dans la foi jurée à votre seigneur et à l’église qui vous a nourris de son lait, je me sacrifierai volontiers pour vous, ne doutant pas que de meilleurs jours ne succèdent bientôt à ces tristes circonstances[477].--Nous le croyons et nous l’espérons, reprirent les gens de Vézelay; mais il nous semble qu’il serait sage de renoncer au procès avec le comte, de céder à votre adversaire et de conclure la paix avec lui[478].--Moi, dit l’abbé, je n’ai de procès avec personne, mais je suis prêt à défendre mes droits contre quiconque les attaque. Céder à des prétentions injustes serait un acte d’insigne lâcheté. J’ai souvent demandé la paix, tant par prières qu’à prix d’argent, et jamais je n’ai pu l’obtenir de cet enfant de discorde[479].» Ce furent les derniers mots de l’abbé, et les députés des bourgeois retournèrent sans qu’il leur eût fait aucune espèce de concession.
[476] ... Minime, inquit, fideles mei, vestram latet prudentiam, quod ea sola de causa mihi inimicatur, ut dolo vos circumveniens plenius servituti suæ addictos subjiciat, erepto quod plenum est libertate dominio. (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 529, col. 2.)
[477] Ibid.
[478] ... Ita esse ut astruis omnino credimus et speramus. Sed enim renuntiare liti, cedere adversario, inire pacem cum eo, consultius nobis esse videtur. (Ibid.)
[479] Pacem denique tam prece quam pretio vel obsequio sæpe quæsivi, sæpius obtuli, sæpissime exegi, sed a filio discordiæ non potui pacem impetrare. (Ibid.)
Dès ce jour, les partisans des mesures conciliatrices perdirent toute influence sur l’esprit de leurs concitoyens. L’obstination de l’abbé devint le motif d’un soulèvement populaire, où l’on vit, comme dans des révolutions récentes, figurer la plupart des jeunes gens. Alors, dans une assemblée plus tumultueuse que la précédente, fut brisé tout lien de sujétion à l’égard de l’abbaye, et fut conclu, entre les bourgeois de Vézelay et le comte de Nevers, le pacte qui devait, en même temps, garantir au comte la seigneurie de la ville et donner à celle-ci, pour la première fois, l’existence municipale[480]. De ce pacte résulta l’établissement d’une commune, créée par le serment réciproque des bourgeois et de leur nouveau seigneur[481]. On ignore quelle loi fut promulguée pour le nouveau corps politique et comment furent organisés les différents pouvoirs municipaux. Tout ce que nous apprend le seul historien de cette curieuse révolution, c’est que les bourgeois donnèrent le nom de consuls à leurs chefs et à leurs juges, magistrats sans aucun doute élus par eux, bien qu’en définitive confirmés ou, selon l’expression du chroniqueur, constitués par le comte[482]. L’anomalie que forme ici la présence de ce titre de magistrature particulier aux municipalités libres du midi, et inconnu dans celles du nord et du centre de la France, s’explique, pour Vézelay, par les relations multipliées de cette petite ville à grand commerce avec des négociants de la Provence et du Languedoc.
[480] ... Et ecce affluxerunt viri nequam, effundentes diu reconditum virus in latebris sævæ conscientiæ; aggregataque sibi maxima sceleratorum juvenium multitudine, pacti sunt sibi mutuo fœdus sceleratæ conspirationis adversus æquissimi moderaminis et ingenitæ pietatis dominum suum... (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 529, col. 2.)--... Vizeliacenses burgenses, communiam inter se facientes, adversus dominum suum abbatem et monachos superbia inflati insurrexerunt... (_Hist. Ludovici VII_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. XII, p. 132.)
[481] ... Et convenientes ad præfixum diem et locum, confœderati sunt tyranno, legitimo domino suo abjurato, paciscentes ad invicem per manum tyranni execratam communiam... (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 529, col. 2.)
[482] Constituitque illis principes vel judices, quos et consules appellari censuerunt. (Ibid.)--Le titre de _consuls_, dans les villes grandes ou petites du moyen âge, a un sens qui implique nécessairement l’élection populaire; les chartes accordées aux moindres bourgs des provinces méridionales ne laissent aucun doute à cet égard: «Et volo quod singulis annis in calma quatuor consules eligantur ad festum omnium Sanctorum quorum consilio tota terra mea videatur subjacere.» (Du Cange, _Glossarium_, verbo _Consul_, 3.)
Le comte de Nevers jura aux membres de la commune de leur donner aide et conseil contre qui que ce fût, de ne point faire sans eux de paix avec l’abbé Pons, et de ne jamais leur manquer dans aucune affaire[483]. Ainsi élevés de la triste condition de serfs domaniaux d’une abbaye au rang de citoyens et d’alliés d’un des plus puissants seigneurs du temps, les bourgeois de Vézelay voulurent s’environner de signes propres à manifester ce changement d’état, et ils prirent encore exemple des grandes municipalités nouvellement reconstituées du Midi. Ils élevèrent autour de leurs maisons des murailles crénelées comme marque de liberté personnelle et d’indépendance communale[484]. L’un des plus riches, nommé Simon, et exerçant la profession de changeur, se mit à bâtir, entre autres défenses, une tour à l’instar de celles dont quelques restes subsistent aujourd’hui à Toulouse, et qui étaient alors avec le consulat, pour les cités méridionales, une imitation de ce qui se faisait dans les républiques italiennes[485]. Ces constructions à l’aspect seigneurial, auxquelles demeurent attachés d’anciens noms de familles bourgeoises, furent loin d’être rares, au moyen âge, dans les villes situées non loin des rivages de la Méditerranée: Avignon, en 1226, ne comptait pas moins de trois cents maisons garnies de tours[486]. Sans doute les bourgeois de Vézelay, dans l’orgueil de leur liberté conquise, n’en élevèrent pas un pareil nombre, et cependant, si l’un des témoins du mouvement politique qui anima cette petite ville, au milieu du douzième siècle, pouvait la revoir aujourd’hui, ne serait-il pas bien étonné? Ne se demanderait-il pas où est la vie, où sont les hommes du vieux temps?
[483] Quique juravit illis consilio et auxilio nunquam vel nusquam adversus quemquamse defuturum. (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 529, col. 2.)
[484] Ibid., p. 533 et 535.
[485] ... De far arrasar las muralhas d’aquela, et abatre jusquas a terra, et aussi totas las maisons fortaressa que son dedins ladita villa... (_Prise de Toulouse par Simon de Montfort_, récit de la guerre des Albigeois publié dans l’_Histoire générale de Languedoc_, par dom Vaissette, Preuves, t. III, col. 56.)--Avant la Révolution, il existait à Toulouse une tour nommée la _tour de Roaix_, qui était un débris de la maison de cette ancienne famille. Aujourd’hui l’on en voit une, située à l’angle formé par deux rues près du collége de Saint-Raymond, et dont les formes architectoniques accusent la fin du douzième siècle; selon la tradition, elle faisait partie de la maison de Hugues Jean, riche bourgeois de cette époque. A Mirepoix, dans la rue Salvan, se trouve une maison du douzième ou du treizième siècle, très-forte et munie d’une tour. Montpellier possède les restes d’un édifice de ce genre, et deux maisons pareillement fortifiées subsistent encore à Castres.
[486] Ad mandatum igitur legati, et rege imperante, fossata implentur; trecentæ domus turrales quæ in villa erant, et omnes muri circumquaque solo diruti coæquantur... (_Gesta Ludovici VIII_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. XVII, p. 309.)
LETTRE XXIII
Suite de l’histoire de la commune de Vézelay.
Ce n’était pas tout pour la commune de Vézelay d’être constituée par le serment mutuel de ses membres et par la nomination de ses magistrats; elle avait avec l’abbaye, propriétaire du sol, des rapports qu’on ne pouvait rompre et qu’il fallait régler pacifiquement; ce fut le premier souci des consuls. Ils songèrent à négocier pour obtenir de l’abbé Pons une remise sur ses droits domaniaux, remise par laquelle aurait lieu le partage des droits qui devaient subsister comme anciens et inhérents au domaine, et de ceux qui, abandonnés à la ville, seraient pour elle une première source de revenus communs. Il y avait alors à Vézelay deux légats du saint-siége, venus pour pacifier la querelle entre le comte de Nevers et l’abbaye[487]; c’est à eux que les chefs de la commune, s’appuyant de l’autorité dont ils venaient d’être investis, s’adressèrent d’abord en sollicitant leur entremise[488]. Mais admis auprès des cardinaux, les consuls de Vézelay ne reçurent d’eux qu’une réponse adroitement évasive. Alors, n’espérant plus d’intermédiaire, ils se présentèrent devant l’abbé et lui firent directement leurs demandes au nom de la justice et de la paix. Ils le trouvèrent calme d’esprit, modéré de langage, mais inébranlable dans son refus de rien accorder tant que subsisterait la commune. «Vous abusez, leur dit-il, de la force que vous donne votre coupable confédération; je ne vous ferai aucune remise, maintenant que vous avez le pouvoir de m’y contraindre. Mais si vous renoncez au mauvais pacte que vous avez fait, ce n’est pas une réduction seulement, c’est l’abandon entier de mes droits que vous aurez lieu d’attendre de ma mansuétude pour vous[489].» A cette proposition, qui dut leur sembler dérisoire, les magistrats municipaux, élevant la voix, s’écrièrent: «Nous n’en ferons rien, nous entrerons plutôt en révolte armée contre l’église[490].»
[487] Jean, cardinal légat en Angleterre, et Jordan, cardinal légat en Gaule.
[488] Ingressi denique majores natu, quique capita populi esse videbantur ad cardinales, freti auctoritate perfidiæ suæ postulabant remitti sibi quasdam consuetudines, quas novitatis et tyrannidis esse dicebant... (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 529, col. 2.)--Le sens des mots _majores natu_ et _auctoritate perfidiæ suæ_ est éclairci par cet autre passage du même historien: _Misit itaque tyrannus majoribus conspiratæ proditionis, et futuræ concordiæ jussit eos interesse._ (Ibid., p. 531, col. 2.) L’auteur, ennemi de la commune, affecte de ne pas la nommer et la désigne vaguement par les mots _conspiration_, _trahison_, _perfidie_.
[489] Verum si funditus relinquatis quod male pasti estis, non tantum remissionem, sed et condemnationem, uti nostram mansuetudinem decet, merebimini. (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 530, col. 1.)
[490] Ibid.
Ne pouvant obtenir de gré à gré ce qui lui était nécessaire pour fonder sa propriété collective, la commune de Vézelay fut réduite à se faire elle-même sa part de droits sur le domaine seigneurial. Des assemblées, soit du consulat, soit de la bourgeoisie entière, qui se tenaient de jour et même de nuit, selon l’urgence des mesures à prendre, décidèrent cette prise de possession. Plusieurs fermes du monastère, déclarées biens communaux, furent envahies, et une partie de ses revenus fut transportée à la ville[491]. Ce que de pareils actes avaient en soi de violent se trouva encore aggravé par l’inexpérience administrative des chefs de la commune et par l’effervescence populaire. Il y eut des destructions de meubles et d’immeubles, des dévastations, des pillages, tous les genres d’excès qui accompagnent les révolutions grandes ou petites[492]. Enfin l’esprit de vengeance contre le pouvoir qu’on venait de briser devenant chez quelques-uns de la fureur, un complot se forma dans la ville pour tuer l’abbé s’il sortait du couvent.
[491] ... Invaserunt colonias, etiam monasterii jura sive debitos redditus usurpaverunt... Et erant per dies et noctes consilia in conciliabulis malignantes... (Ibid., col. 2.)--L’historien mêle ces faits d’usurpation de biens avec d’autres violences qui n’eurent lieu que postérieurement, telles que la profanation de l’église et le blocus du monastère; mais une lettre du pape Adrien IV au roi Louis VII établit clairement l’ordre des circonstances: il y eut d’abord saisie de terres et de revenus, les actes de sacrilége ne vinrent qu’après la sentence d’excommunication. (Voyez ci-après, p. 386.)
[492] ... Domos plurimas ecclesiæ diruerunt, prædia, molendinos, omnemque supellectilem diripuerunt, mobilibus et immobilibus furia invecti non pepercerunt... (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 530, col. 1.)--Une note des ravages faits dans les domaines de l’abbaye, et des bourgeois qui y participèrent, se trouve jointe au manuscrit de l’histoire de Hugues de Poitiers, conservée sous le nº 106 dans la bibliothèque publique d’Auxerre. Cette curieuse liste de noms a été publiée pour la première fois dans le _Bulletin de la Société des sciences de l’Yonne_, 1848, p. 544.
Pendant que ces choses se passaient, un commencement de négociation avait lieu entre les cardinaux et le comte de Nevers, et des conférences pour l’examen de la querelle étaient fixées à Chablis. Quand le jour de s’y rendre fut arrivé, les deux légats quittèrent Vézelay avec de grandes appréhensions, emmenant l’abbé, qu’ils firent placer entre eux pour lui servir de sauvegarde[493]. Les conférences de Chablis n’eurent aucun succès; le comte ne voulut rien céder de ses prétentions et repoussa toute espèce d’arrangement malgré les menaces d’excommunication que lui faisaient les cardinaux. L’abbé Pons, après cette tentative inutile, ne reprit point le chemin de Vézelay; il se dirigea vers le monastère de Cluny, où il reçut l’hospitalité. Dans cette retraite, il se mit à travailler activement contre la commune qui avait répudié son pouvoir et qui usurpait ses domaines; il écrivit au roi, aux archevêques et aux principaux évêques de France pour solliciter leur appui. Il invita le pape à écrire lui-même au roi Louis le Jeune, et détermina, par ses instances, le légat pontifical des Gaules à prononcer l’excommunication contre les bourgeois de Vézelay[494].
[493] ... Cardinales egressi sunt cum magno tremore, medium abbatem deducentes ob infidelium conspirationem, qui mortem illius devoverant. (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 530, col. 1.)--Hugues de Poitiers place le départ de l’abbé avant la saisie et le pillage des domaines de l’abbaye par les bourgeois: _Et cognito quod clam ab eis declinaverit abbas..._ (Ibid., col. 2.) Mais la lettre déjà citée du pape Adrien IV témoigne contre lui à cet égard: ... _Diripere bona ecclesiæ, et ipsum quoque abbatem exinde expellere præsumserunt..._ (Ibid., lib. I, p. 516, col. 2.)
[494] ... Visum est cardinalibus ita ut abbas implorabat expedire. Data ergo sententia, malefactores illos atque sacrorum violatores, suique proditores, a corpore Christi, quod est Ecclesia catholica, anathematis gladio præciderunt... (Ibid., lib. III, p. 530, col. 2.)
L’ordre de promulguer cette sentence étant parvenu aux prêtres des églises paroissiales du bourg, ils se réunirent dans celle de Saint-Pierre, et firent leur publication devant une grande foule de peuple. Selon la teneur de l’arrêt, il y avait anathème lancé nominativement contre les chefs de la révolte et les principaux de la commune; le reste des habitants était soumis en masse à l’interdiction des offices et des sacrements de l’Église, qui devaient cesser dans la ville, sauf le baptême des enfants nouveau-nés et la confession des mourants. Cette lecture, écoutée avec stupeur par la plus grande partie des assistants, excita chez les autres une colère furieuse. Ils se précipitèrent sur le prêtre qui venait de proférer la sentence, et ils l’auraient mis à mort, si des personnes plus calmes ne l’avaient aidé à se réfugier près de l’autel[495]. Le lendemain, ce même prêtre eut le courage d’enlever les deux battants des portes de l’église et d’obstruer le passage avec des ronces, ce qui était le signe de l’interdit; mais Hugues de Saint-Pierre et un autre bourgeois, tous deux probablement magistrats municipaux, firent ôter les ronces et rétablir les portes[496].
[495] _Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, p. 530, col. 1.
[496] Sequenti denique die, quum sublatis valvis aditum ecclesiæ ipsius spinis obstruxisset; incentores omnis malitiæ Hugo et Petrus, uterque de Sancto-Petro cognominatus, abstulerunt spinas, et valvas restituerunt. (Ibid.)
Ce jour-là il y eut dans toute la ville de grandes clameurs contre les moines de Sainte-Madeleine, restés, en l’absence de leur abbé, sous le gouvernement d’un prieur. Plusieurs bourgeois pénétrèrent de force dans le monastère, et, entrant avec bruit dans l’appartement du prieur, ils l’accablèrent d’invectives, s’en prenant à lui de leur excommunication et le sommant de leur accorder une trêve. Le prieur répondit qu’il n’avait pas qualité pour les absoudre d’une sentence portée par le légat du siége apostolique, et que d’ailleurs il lui était impossible de faire aucune convention avec eux sans l’ordre exprès de l’abbé, son supérieur. Les bourgeois redoublèrent d’emportement et s’écrièrent: «Puisque vous nous excommuniez contre toute justice, nous agirons en excommuniés, et désormais nous ne vous payerons plus ni dîmes, ni cens, ni aucune rente quelconque[497].»
[497] ... Unanimiter responderunt: «Quia, inquiunt, nos excommunicatis immeritos, faciemus ut excommunicati videamur. Decimas itaque et censum, seu alios reditus consuetos, jam amplius vobis non persolvemus.» (Ibid., p. 531, col. 1.)