Part 4
En vérité, il faut s’éloigner d’un demi-kilomètre au moins, pour échapper aux indices provocants de la civilisation et arriver aux rizières plantées derrière la ville. Là, des hommes, coiffés d’un turban bleu et blanc, travaillent dans la boue noire et épaisse, jusqu’aux genoux. Le champ le plus vaste atteint, parfois, presque la largeur de deux nappes de table, tandis que le plus petit est, mettons, un atome de terrain sous une minuscule falaise trop peu large pour qu’on y appuie aisément un pousse-pousse, coin de terre arraché à la rive et où croît une touffe d’orge à portée de l’embrun des vagues. Les sentiers des rizières sont les bords piétinés des sillons d’irrigation et les grandes routes sont aussi larges que deux voitures d’enfant placées l’une à côté de l’autre. Depuis les plateaux--les beaux plateaux plantés de pins et d’érables, juste aux bons endroits--le sol descend de terrasses en terrasses de terre riche jusqu’aux plaines où l’on dirait que chaque ferme au toit de chaume épais a été spécialement choisie pour s’harmoniser avec le paysage environnant. En suivant attentivement les gens qui vont à leur travail, on s’aperçoit qu’un domaine s’étend sur des lots de terrain, séparés parfois les uns des autres par environ 400 mètres. Le cadastre d’un village montre que cet éparpillement est apparemment voulu; on n’en donne pas les raisons. Ce ne doit pas toujours être aisé d’établir le cadastre de ces lots de terre, genre de travail qui serait susceptible de donner une occupation à un grand nombre de petits fonctionnaires variés du Gouvernement, dont chacun, en supposant qu’il ait une tournure d’esprit orientale, pourrait rendre la vie du cultivateur intéressante. Je me rappelle maintenant (un lieu qu’on revoit pour la deuxième fois évoque des faits qu’on croyait oubliés à jamais) avoir vu, il y a trois ans, la pile de documents officiels requis pour une seule ferme. Ils étaient nombreux, systématiques, mais ce qui les rendait intéressants c’était la somme de travail qu’ils avaient dû fournir à ceux qui n’étaient ni cultivateurs, ni officiers du Trésor.
Si on connaissait la langue japonaise, on pourrait bavarder avec ce Monsieur au chapeau de paille et à la ceinture bleue nouée autour des reins, en train de sarcler à quelques millimètres de ses orteils nus avec l’arrière-grand-père de tous les sarcloirs qui furent jamais. Son exposé des impôts locaux manquerait peut-être d’exactitude mais certainement pas de pittoresque. A défaut de son témoignage, qu’on veuille bien accepter deux ou trois faits qui peuvent, ou ne peuvent pas, c’est selon, être d’application générale, et qui diffèrent dans une certaine mesure des déclarations qu’on trouve dans les livres. L’impôt foncier actuel est nominalement de 2,5 pour cent, payable en espèces en un règlement annuel effectué en trois ou, selon d’autres, en cinq fois. Mais, au dire de certains fonctionnaires, il n’y a pas eu de règlement depuis 1875. Les terres laissées en friche pendant une saison paient le même impôt que les terres cultivées, à moins que leur improductivité ne vienne de l’inondation ou autre fléau (lisez ici: tremblements de terre). L’impôt gouvernemental est calculé d’après la valeur nominale de la terre, prenant comme unité une mesure d’environ 11.000 pieds carrés, soit un quart d’arpent.
Or, un des moyens de connaître la valeur nominale de la terre est de savoir ce que les chemins de fer l’ont payée. Le terrain le plus favorable à la culture du riz, en comptant le dollar japonais à 3 shillings, est d’environ 65 livres et 10 shillings par arpent. Les terres non irriguées, pour la culture des légumes, dépassent parfois 9 livres 12 shillings et les forêts 2 livres 11 shillings. Étant donné que ces prix sont les taux payés par les chemins de fer, ils peuvent s’appliquer à de vastes superficies bien que, dans les ventes privées, ces prix peuvent raisonnablement atteindre un chiffre plus élevé.
On doit se rappeler que certains des meilleurs terrains donnent deux récoltes de riz par année, que la plupart des terres portent deux récoltes, la première étant du millet, du colza, des légumes, etc., semée dans du sol sec et récoltée à la fin de mai. Puis on prépare immédiatement la terre pour la récolte exigeant de l’humidité et qui sera moissonnée en octobre environ. L’impôt foncier est payable en deux versements: pour les rizières, entre le 1er novembre et le 15 décembre, et entre le 1er janvier et le dernier jour de février; pour les autres terres, entre juillet et août, et entre septembre et décembre. Voyons donc quelle est la moyenne du rapport. Le monsieur au chapeau de soleil et portant ceinture autour des reins pousserait des cris d’effroi en voyant ces chiffres qui sont cependant approximativement exacts. Le riz subit de grandes fluctuations, mais on peut l’évaluer en gros à 5 dollars japonais le _koku_ de 330 livres. Le froment et le maïs de la récolte printanière valent environ 11 shillings le _koku_. La première récolte rend presque 1 _koku_ 3/4 par «tan» (quart d’arpent, l’unité de mesure précitée) ou 18 shillings par quart d’arpent, soit 3 livres 12 shillings par arpent. La récolte de riz donne 2 _koku_ soit 1 livre 10 shillings par quart d’arpent, ou 6 livres par arpent. Total 9 livres 12 shillings. Ce résultat n’est pas à dédaigner si l’on réfléchit que la terre en question n’est pas la meilleure de toutes, mais de qualité nº 1, ordinaire, à 25 livres 16 shillings l’arpent, valeur nominale.
Le fils a le droit d’hériter des biens fonciers de son père avec la même imposition, tant que dure le terme ou, si le terme est expiré, il a un droit de priorité sur tout acquéreur. Une partie de ces recettes reste, dit-on, au bureau de la préfecture de l’endroit comme fonds de réserves contre les inondations. Cependant, et c’est là ce qui paraît assez confus, il existe cinq ou sept autres impôts locaux, provinciaux et municipaux, qui en tout bien et en tout honneur pourraient être employés aux mêmes usages. Aucun ne dépasse la moitié de l’impôt foncier, sauf celui de la préfecture, qui est de 2,5 %.
Autrefois, les habitants étaient imposés, ou disons plutôt pressurés, de façon à payer la moitié environ du rendement de leurs terres. Il peut se trouver des gens pour dire que le système actuel n’est pas aussi avantageux qu’il en a l’air. En effet jadis les fermiers payaient de lourds impôts, mais seulement sur leurs biens nominaux. Ils pouvaient donc, et cela arrivait souvent, posséder plus de terres que ne l’indiquait leur imposition; tandis qu’aujourd’hui une bureaucratie sévère surveille chaque pouce de leurs fermes, et les oblige à payer. On entend encore formuler des plaintes analogues par la modeste classe campagnarde des Indes, car s’il est une chose que l’Oriental déteste par-dessus tout, c’est ce vice maudit des Occidentaux: l’exactitude, manie qui pousse à agir suivant des règles. Cependant, en regardant ces champs en terrasses, où l’eau est amenée si adroitement de niveau en niveau, on songe que le cultivateur japonais doit éprouver au moins une émotion. Si les villages au-dessus de la vallée s’amusent à gaspiller l’eau, ceux qui sont en bas ne manquent certainement pas de protester énergiquement, d’où discussions, protestations, bagarres, etc. Le romantisme n’a donc pas disparu à tout jamais de la terre...
Ce qui suit se passa sur la côte à vingt milles de Yokohama, au delà des champs, à Kamakura, c’est-à-dire là où se trouve la statue en bronze du grand Bouddha, assis face à la mer, pour entendre passer les siècles. On l’a décrit maintes et maintes fois: son air majestueux et détaché, de chacune de ses dimensions, le petit sanctuaire qu’il renferme, tout rempli de vapeurs d’encens, non moins que la colline huppée qui sert d’arrière-plan à son trône. Pour cette raison il reste, comme il est resté depuis toujours, sans qu’on puisse jamais espérer arriver à le dépeindre: dieu visible en quelque sorte, assis dans le jardin d’un monde nouvellement créé. On vend des photographies, qui le représentent avec des touristes juchés sur l’ongle de son pouce, et apparemment n’importe quelle brute de n’importe quel sexe a le droit de griffonner son ignoble nom à l’intérieur des plaques de bronze massif qui le composent. Mais songez un instant à l’outrage et à l’insulte! Représentez-vous les anciens jardins bien ordonnés avec leurs arbres élagués, leurs gazons tondus, leurs étangs silencieux fumant dans la brume que le soleil torride absorbe après la pluie, et l’image en bronze vert du Prédicateur de la Loi vacillant, croirait-on, au milieu des nuées d’encens. La terre tout entière ne forme qu’un seul encensoir, tandis que des myriades de grenouilles font résonner l’air vaporeux. On a trop chaud pour faire autre chose que de rester assis sur une pierre et contempler ces yeux qui, ayant tout vu ne voient plus, ces yeux baissés, cette tête penchée en avant et la simplicité colossale des plis géants de la robe recouvrant les bras et les genoux. C’est ainsi, et pas autrement, que Bouddha se tenait dans l’ancien temps lorsque Ananda lui posa des questions et que le rêveur se mettait à rêver aux vies qui se trouvaient derrière lui, avant que ne bougèrent ses lèvres, et que, selon la Chronique: «Il dit une histoire.» Voici quelle serait sa façon de commencer, car là-bas en Orient les rêveurs racontent aujourd’hui encore des contes presque pareils: «Il y a bien longtemps, alors que Devadatta était roi de Bénarès, vivaient un éléphant vertueux, un bœuf dépravé et un roi dépourvu d’intelligence.» Et, après que la morale en eut été tirée au profit d’Ananda, le conte se terminait: «Or, le bœuf dépravé était un tel, le roi, tel autre, quant à l’éléphant vertueux, c’était moi, en personne, Ananda.» C’était ainsi qu’il contait dans le bosquet de bambous, et le bosquet de bambous existe encore aujourd’hui. De petites silhouettes vêtues de robes bleues, grises et couleur d’ardoise, passent sous son ombre, achètent deux ou trois bâtons d’encens, pénètrent dans le sanctuaire, c’est-à-dire le corps du dieu, ressortent en souriant et disparaissent à travers les arbrisseaux. Une grosse carpe dans un étang happe une feuille tombée, avec le bruit d’un petit baiser pervers et frivole. Puis la terre fume, fume en silence, tandis qu’un papillon, mesurant au moins six pouces, aux teintes éclatantes, les ailes étendues, fend le courant dans un zigzag de couleurs et monte voletant jusqu’au front du dieu.
Et pourtant Bouddha veut que l’homme considère toute chose comme une illusion,--même la lumière, même les couleurs--ce bronze usé par les airs qui se détache sur le bleu vert des pins, sur la pâle émeraude des bambous; cette ceinture citron de la jeune fille vêtue d’une robe nuance cannelle, aux cheveux ornés d’épingles de corail, qui s’appuie contre un bloc de pierre blanchie par les siècles, et, enfin, ce rameau de l’azalée rouge-sang, qui se dresse sur les nattes d’or pâle de la maison à thé au chaume couleur de miel. Dompter le désir et la convoitise des richesses, souvent recherchées pour des motifs vils, voilà qui est concevable, mais pourquoi l’homme doit-il renoncer aux délices des yeux, à la couleur qui réjouit, à la lumière qui égaie, à la ligne qui satisfait tout ce que le cœur renferme de plus profond? Ah! si le Bouddha moralisateur avait seulement pu voir sa propre image!
NOS HOMMES D’OUTRE-MER
A tout prendre il n’y a que deux catégories d’humains sur la terre: ceux qui restent chez eux et ceux qui voyagent. Les seconds sont les plus intéressants. Un jour, quelqu’un aura l’idée d’écrire un livre sur cette race, dans un volume intitulé: «Le livre du Club d’Outre-mer», car c’est dans les cercles, d’Aden à Yokohama, qu’on se rend le mieux compte de la vie et de la conversation de ce type migrateur. Il existe un grand air de famille entre les bâtiments et les membres du Club, où règne une hospitalité généreuse et insouciante. C’est toujours la même maison, à la porte ouverte, au plafond haut, au plancher garni de nattes; la même allée et venue de domestiques noirs; et la même assemblée d’hommes parlant de chevaux ou d’affaires, dans des costumes qui scandaliseraient fatalement un comité londonien, au milieu de liasses de journaux, vieux de deux à cinq semaines. La vie de ces gens de l’Extérieur comprend beaucoup de soleil et autant d’air qu’il s’en trouve. Au Cap, où les maîtresses de maison hollandaises distillent et vendent le vanderhum, liqueur très forte, et où les ridicules fiacres à deux roues, de fabrication anglaise, montent et descendent en se dandinant au milieu de la poussière jaune de la rue d’Adderley, les membres du Club appartiennent aux grosses maisons d’importation et d’exportation, aux agences maritimes et d’assurances. On y rencontre aussi des inspecteurs de mines, des explorateurs de nouveaux territoires, et de temps en temps un officier des Indes, égaré ici, venu acheter des mules pour le compte du gouvernement, un aide de camp attaché à la Résidence du gouvernement, un petit nombre d’officiers de la garnison, des capitaines de vaisseaux, au teint bronzé, des Messageries Maritimes «_Union and Castle_» et des marins de l’escadre de Simon’s town. Là, on parle des péchés de Cecil Rhodes, de l’insolence du Natal, on approuve ou blâme le vote unanime des Boërs, et commente les départs de paquebots. L’_argot_ est hollandais et cafre et chacun sait fredonner l’hymne national qui commence par: «Plie bagages et file, Jeannot aux jambes arquées.» Dans le majestueux bâtiment du cercle de Hong-Kong, qui est à l’Extrême-Orient ce que le Club de Bengale est aux Indes, on rencontre à peu près les mêmes personnes, moins les spéculateurs de mines, remplacés par des hommes qui parlent de thé, de soie, de stocks épuisés, et des poneys de Shanghaï. C’est alors que la conversation devient un mélange indescriptible d’anglo-chinois commercial et d’idiomes locaux, agrémenté de portugais corrompu.
A Melbourne, sous une grande véranda donnant sur une pelouse où de gros martins-pêcheurs rient d’un rire affreux, se tiennent les rois du mouton, les principaux commerçants, et les éleveurs de chevaux à leur manière. Les plus âgés rappellent les jours de «_l’Eureka Stockade_» tandis que les plus jeunes parlent des «guerres de la tonte» dans le Queensland du Nord, et que le voyageur se meut timidement au milieu d’eux, se demandant ce que diable tout ce jargon peut bien vouloir dire.
A Wellington, donnant sur la rade, (tous les clubs intelligents devraient avoir vue sur la mer), une autre catégorie d’hommes, qui cependant rappelle les autres, s’entretient de moutons, de lapins, de tribunaux locaux, et des anciennes hérésies de Sir Julius Vogel, dans une langue qui, dans ses phrases les plus expressives, évoque le langage des Maoris. Partout ailleurs, encore et toujours, parmi ces hommes de l’Extérieur on retrouve le même mélange de tous les métiers, vocations et professions sous le soleil; le même conflit d’intérêts opposés qui concernent les quatre coins du globe; la même connaissance intime et parfois effrayante des affaires du voisin et de ses points faibles; la même hospitalité généreuse et le même intérêt manifesté par les plus jeunes au sujet des jambes des chevaux. Décidément, c’est au Club d’Outre-mer, dans le monde entier, qu’on arrive à connaître un peu la vie de la colonie étrangère. Londres est égoïste; pour lui, le monde s’arrête au bout des quatre milles qu’on parcourt en fiacre. Il n’existe pas de provincialisme comme celui de Londres. Ce grand bassin, enduit des alluvions et des résidus de la pensée d’un millier d’hommes, croit qu’il est la pleine mer parce que les vagues de tous les océans viennent se briser sur ses bords. Pour ceux qui vivent dans son sein, il est terriblement imposant, mais ils oublient qu’il y a plus d’une façon d’en imposer car, à une distance de 10.000 milles, à l’arrivée du courrier au Club d’Outre-mer, il apparaît étonnamment petit. Les neuf dizièmes de ses nouvelles, si importantes, si capitales là-bas, perdent ici leur signification, et le reste ne compte pas plus qu’un bruissement de fantômes dans un arrière-grenier.
Ici au Club de Yokohama, on reçoit deux courriers et quatre collections de journaux, anglais, français, allemands et américains, pour satisfaire à la variété des membres; et la véranda, près de la mer, où se trouve le gros télescope, assiste à une perpétuelle fête de Pentecôte. La population du Club change chaque fois qu’un paquebot entre en rade, car les capitaines de vaisseaux y viennent, en se dandinant, accueillis par un «Tiens, bonjour, d’où venez-vous», se mêlent aux groupes, passent leur permission au bar et aux tables de billards, puis repartent en mer. Les navires de guerre peints en blanc fournissent aussi leur contingent de membres et enfin il y a des hommes merveilleux, véritables mines d’aventures fort captivantes, qui s’intéressent aux brigantines faisant la pêche du phoque aux îles Kurile, et qui, Dieu sait pourquoi, s’attirent des ennuis avec les autorités russes. Les consuls et les juges des Tribunaux Consulaires y rencontrent des collègues en congé, venus des ports de la Chine ou peut-être de Manille; ils discutent avec les résidents permanents, de thé, de soie, de spéculations financières, et de change. D’après eux, les affaires ne vont jamais bien, et tout le monde frise la ruine; c’est pourquoi, après avoir décidé que la vie ne vaut plus la peine d’être vécue, ils descendent au jeu de quilles--pour se suicider. Du dehors, quand un vent frais souffle parmi les journaux et qu’on entend un bruit de glace cassée dans une salle à l’intérieur, quand un tiers de l’assemblée parle des prochaines courses, cette vie semble avoir des charmes. «Que faut-il donc de plus à un homme pour être heureux?» se dit le passant. Un climat parfait, un pays charmant, la société de gens agréables, et le peuple le plus poli qui soit. C’est alors que le résident sourit et invite le passant à prolonger son séjour jusqu’à la fin de juillet et d’août. De plus, il le prie d’entretenir des relations commerciales avec le peuple le plus poli de la terre pendant un certain nombre d’années. Là-dessus, le voyageur est convaincu que le résident est prévenu contre le pays, par le fait même qu’il l’habite et en conclut que le Japon est une contrée parfaite, que gâte seulement la présence de la colonie étrangère. Cependant, si l’on réfléchit un instant, on s’aperçoit que c’est grâce à cette colonie que le voyageur peut aller et venir d’un hôtel à un autre, obtenir son passeport pour voyager à l’intérieur du pays, télégraphier à ses amis inquiets qu’il est arrivé sain et sauf, et généralement se distraire beaucoup plus qu’il n’aurait pu le faire chez lui. On peut pénétrer dans un pays soit par des accords entre gouvernements, soit avec l’aide de chaloupes canonnières, mais ce sont les hommes du Club d’Outre-mer qui en maintiennent l’accès ouvert, et ils en sont récompensés par l’air affable et protecteur ou le mépris à peine dissimulé de ceux qui profitent de leurs efforts. Il est inutile d’expliquer au voyageur attiré par des flatteries et des simagrées dans une demi-douzaine de boutiques, et reconduit, de même, après avoir été poliment volé, que le Japonais est un Oriental et par conséquent est avare de vérité à un degré fort gênant. «C’est sa façon d’être poli, dit le voyageur. Il ne veut pas vous offenser. Aimez-le et traitez-le comme un frère, et il changera.» Mais ce n’est pas facile de traiter sur une base fraternelle une des races les plus renfermées de la terre; bien plus, une politesse naturelle qui consiste à s’engager par un contrat dûment signé et scellé, pour se dérober, s’esquiver dès qu’il ne rapporte plus assez, est plus qu’embarrassante, je dirais même vexante. Le manque de stabilité ou d’honneur commercial peut venir de quelque infirmité naturelle de leur tempérament d’artiste, ou de l’influence du climat, ou encore de la façon dont le souverain a gouverné cette race depuis des siècles infinis.
Ceux qui connaissent réellement l’Orient, où le vol autorisé,--entendez par là commission prélevée--est à la base de toutes les transactions de la vie, depuis l’achat d’une place de groom jusqu’à celui des postes plus élevés, où la femme marche derrière l’homme dans les rues, où le paysan vous renseigne sur la distance à la ville voisine selon la réponse que vous espérez, savent que tout cela doit être ainsi; ceux qui l’ignorent en seront convaincus dès qu’ils y auront vécu. Les membres du Club d’Outre-mer hochent collectivement la tête d’un air de doute et de mépris en entendant parler du Japon Nouveau et Régénéré qui a surgi depuis 1870. Ils ricanent, ô honte, quand on leur parle de la Diète Impériale modelée sur le plan allemand, et d’un Code Napoléon à la Japonaise. Ils sont si loin derrière l’Ère Nouvelle qu’ils en viennent à douter qu’un pays oriental mené par l’étiquette la plus rigide et des distinctions sociales presque aussi intransigeantes que celles de caste, puisse être façonné à l’occidentale, au cours de l’existence d’un tout jeune homme. Il faut bien d’ailleurs qu’ils soient prévenus, car ils sont tous les jours et à toute heure en contact avec les Japonais, sauf quand ils peuvent traiter avec les Chinois qu’ils préfèrent. Vit-on jamais un Club plus ignoble?
En ce moment même, une crise, aussi complètement épanouie qu’un chrysanthème, a pris naissance au sein de la Diète Impériale. Les deux Chambres accusèrent le gouvernement d’intervention inopportune (en japonais: beaucoup de coups de bâton, quelques billets de banque) aux dernières élections. Puis elles votèrent une sorte de blâme au Ministère et refusèrent d’agréer les mesures du gouvernement. Jusqu’ici, le partisan le plus acharné du gouvernement représentatif n’aurait rien pu désirer de mieux; mais les choses prirent une tournure décidément orientale. Le Ministère refusa de démissionner et le Mikado prorogea la Diète d’une semaine afin de délibérer. Les journaux japonais discutent maintenant l’événement; certains disent qu’un gouvernement représentatif implique un gouvernement de factions, tandis que d’autres jurent amplement et que le Club d’Outre-mer s’écrie presque à l’unisson: Bagatelles!