Lettres de voyage (1892-1913)

Part 3

Chapter 33,789 wordsPublic domain

Le lendemain matin nous nous trouvâmes sur la ligne du Canadien Pacifique, telle que les livres la décrivent. D’ailleurs la plume d’aucun écrivain ne pourrait rendre justice au paysage d’alentour. Les guides s’efforcent, mais sans y parvenir, d’en donner des descriptions, destinées à être lues en été, parlant de cascades impétueuses, de rochers couverts de lichen, de pins ondulant sous la brise et de montagnes à la crête neigeuse; mais en avril il n’existe rien de tout cela. Le lieu est figé, mort comme un cadavre glacé; le torrent de la montagne est transformé en une émeraude de glace du vert le plus pâle se détachant sur la blancheur éclatante de la neige; les tronçons de pins sont coiffés d’un capuchon blanc en forme de champignon énorme; les rochers disparaissent sous cinq pieds de neige; et avec les roches, les arbres abattus, les lichens, tandis que blanches et muettes les lèvres qui bordent la voie pratiquée dans le flanc de la montagne découvrent dans une grimace leurs crocs de glaçons géants. A l’arrêt du train on cherche vainement à percevoir parmi les collines le moindre signe de vie ou d’énergie. La neige a étouffé les rivières tandis que les immenses viaducs s’en vont escaladant ce qui à l’œil paraît être de la mousse de savon dans quelque baquet énorme. Les couches de neige anciennes, proches de la voie, sont noircies et tachées par la fumée des locomotives, mais les yeux aveuglés par ailleurs aiment à s’y reposer. Cependant ceux qui habitent le long de la voie ne prêtent aucune attention aux détails du paysage. A une halte, sise dans une gorge gigantesque, murée par les neiges, un homme sort en titubant d’un minuscule cabaret, et s’avance jusqu’au milieu de la voie où une demi-douzaine de chiens sont en train de chasser un porc égaré sur les rails. Il est ivre, d’une ivresse parfaite et éloquente; il chante, agite les mains et voici qu’il s’effondre derrière une locomotive, tandis que d’en haut le contemplent les quatre plus beaux pics du monde, chefs-d’œuvre du Créateur. L’éboulement de terre qui aurait dû mettre ce cabaret en miettes, manquant son but, est venu s’effondrer quelques milles plus bas sur la ligne. Le flanc d’un coteau, en rêvant au printemps, bougea et vint heurter un train de marchandises qui passait. Voilà pourquoi notre convoi descend avec précaution, dans un grincement de freins, car la locomotive du train sinistré nous précédait de peu, et l’on voit la défunte gisant maintenant, la tête en bas, dans la terre molle, à trente ou à quarante pieds au-dessous, et disparaissant presque sous deux longs wagons chargés de bardeaux négligemment plantés sur elle. Tout cela ressemble tellement à un train-jouet qu’un enfant aurait jeté de côté, qu’on n’en saisit le sens que lorsqu’une voix s’écrie: «Personne de tué?» et qu’une autre répond: «Non, tout le monde a sauté»--et l’on ressent comme une insulte personnelle cette incurie de la montagne qui aurait pu endommager votre propre vie sacrée. Dans ce cas... Mais le train traverse maintenant un pont sur chevalets, puis un tunnel, puis un autre pont. C’est à cet endroit, paraît-il, que tout le monde commença à désespérer de pouvoir construire la ligne, car on ne voyait pas d’issue possible. Mais un homme vint, comme cela arrive toujours, et on fit une pente par ici, une courbe par là, un viaduc plus loin, et... la ligne continua son chemin! C’est ici d’ailleurs qu’on nous raconta l’histoire du Canadien Pacifique, racontée comme on redit un conte répété maintes fois, avec des exagérations et des omissions, mais histoire malgré tout impressionnante. Au début, lorsqu’on désirait créer la Confédération du Canada, la Colombie Britannique soulevait des objections et refusait son adhésion, mais le Premier Ministre de ce temps-là lui promit un pot-de-vin, un cordon d’acier réunissant les deux côtes et qui ne devait jamais se rompre. Puis tout le monde se mit à rire, chose nécessaire, paraît-il, à la santé de la majorité des vastes entreprises, et tandis qu’on riait, on travaillait toujours. On accorda au Canadien Pacifique un morceau de ligne par ci, un autre par là, et presque autant de terrain qu’il fallait, et l’on riait encore lorsque le dernier rivet fut posé entre l’est et l’ouest, à l’endroit même où l’ivrogne s’était étalé derrière la locomotive. La ceinture de fer s’étendait désormais d’une marée à l’autre ainsi que l’avait annoncé le Premier Ministre tandis que les Anglais s’écriaient: «Que c’est intéressant!» puis se mirent à parler de «l’exagération commise dans l’estimation des contingents militaires». Incidemment, l’homme qui nous renseignait (il n’était pas en relations avec le Canadien Pacifique) nous expliqua les bénéfices réalisés par la ligne en encourageant l’immigration. Il nous raconta l’arrivée à Winnipeg, un certain dimanche, d’un train complet de paysans écossais. Ces gens voulaient à toute force s’arrêter à l’instant même pour fêter le dimanche, eux et le petit troupeau qu’ils avaient emmené avec eux. Ce fut l’agent de Winnipeg qui dut aller les trouver et leur expliquer, (il était Écossais lui aussi, de sorte qu’ils ne comprirent pas très bien ses raisons) l’inconvenance qu’il y avait à disloquer la circulation de toute la Compagnie. Leur propre ministre fit donc un service dans la gare; ensuite, l’agent leur fit servir un bon repas, les encouragea en dialecte écossais, sur quoi ils se mirent à verser des larmes, puis poursuivirent leur route pour s’installer à Moosomin où, comme dans les contes de fées, ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours. Ce fut avec respect, presque avec vénération, que notre compagnon parla du directeur, chef de la ligne de Montréal à Vancouver. Ce directeur habitait une demeure princière à Montréal, mais de temps à autre il partait dans son train spécial, parcourait ses 3.000 milles à une allure de 50 à l’heure. La vitesse réglementaire est de 22, mais c’est un «casse-cou» et peu de mécaniciens tenaient à l’honneur de conduire son train. C’était un homme mystérieux qui «portait gravé dans la tête le plan de la ligne entière» et, qui plus est, connaissait intimement les possibilités offertes par des régions éloignées qu’il n’avait jamais vues ni traversées. On trouve toujours sur chaque grande ligne un homme de cette trempe, et des mécaniciens du grand Ouest en Angleterre ou des chefs de gare européens--asiatiques sur le grand Nord-Ouest aux Indes--peuvent vous raconter des histoires semblables. Ensuite un de nos compagnons de voyage se mit à parler, comme l’avaient fait beaucoup d’autres, d’une union possible entre le Canada et les États-Unis; son langage n’avait rien de commun avec celui de Mr. Goldwin Smith; il était brutal, par endroits, et se résumait en un refus catégorique à traiter, en quoi que ce soit, avec un pays qui était pourri avant que d’être mûr, un pays qui comptait sept millions de nègres qui n’étaient pas encore amalgamés à la population, et où le type de la race était resté stationnaire, n’ayant encore que des notions primitives sur le meurtre, le mariage et l’honnêteté.--Nous avons adopté leurs façons de faire en matière politique, dit-il sur un ton triste, à force de vivre à côté d’eux, mais je ne crois pas que nous désirions nous associer à leurs autres gâchis. Ils disent qu’ils n’ont pas besoin de nous; ils le répètent même sur tous les tons, mais il y a certainement là-dessous quelque motif caché, sans quoi ils ne mentiraient pas à ce point.

--Mais s’en suit-il nécessairement qu’ils ne disent pas la vérité?

--Bien sûr, j’ai vécu au milieu d’eux. Il n’y a pas plus faux que ces gens-là. Il doit y avoir quelque satanée tricherie derrière tout cela.

Sa conviction était inébranlable; il avait vécu parmi «ces gens-là,» peut-être avait-il été roulé en affaires.--Qu’ils restent chez eux, avec leurs mœurs et leurs coutumes, ajouta-t-il.

Cela n’est point gai et vous glace. Cependant on parlait bien différemment à New-York, où l’on représentait le Canada comme une prune mûre prête à tomber dans la bouche de l’Oncle Sam au moment opportun. Le Canadien n’éprouve pas une tendresse spéciale pour l’Angleterre, car la mère des colonies a un talent merveilleux pour éloigner d’elle, par négligence, les membres de sa propre maison; peut-être aime-t-il son pays?

Nous sortîmes de la neige en traversant des kilomètres garnis d’abris contre la neige, étayés de poteaux de trente centimètres d’épaisseur, recouverts de planches épaisses de deux pouces. A un certain endroit, une avalanche était venue heurter l’angle d’un de ces abris et l’avait entamé comme un couteau entame un fromage. Au haut des collines, des hommes avaient élevé des barrières pour détourner les bancs de neige, mais la rafale blanche avait tout balayé et la neige s’étendait en couches épaisses de cinq pieds sur le toit des abris. Au réveil, nous nous trouvâmes aux bords du Fraser, rivière boueuse, où le printemps se hâtait de venir à notre rencontre. La neige avait disparu: les fleurs carminées du groseillier sauvage étaient écloses; les aunes bourgeonnants, habillés de vert brumeux, se détachaient sur le noir bleu des pins; les ronces sur les tronçons d’arbres brûlés, ouvraient leurs toutes jeunes feuilles, tandis que chaque mousse sur chaque pierre était nouvelle de l’année et toute fraîche éclose des mains du Créateur. Partout le sol se déployait en champs défrichés à terre molle et noire. Dans l’une des gares une poule ayant pondu un œuf, faisait part au monde entier de son chef-d’œuvre, et le monde entier répondait par une bouffée de véritable printemps, de printemps qui inonda le wagon à l’atmosphère lourde, nous attira sur le quai pour humer l’air, chanter, nous réjouir, cueillir des iris des marais mous et verts, les jeter aux poulains, et pousser des clameurs à l’adresse des canards sauvages qui s’élevaient d’un petit lac vert comme un joyau. Que Dieu soit béni, lui qui permet que dans les voyages on puisse suivre les saisons. Ce printemps, mon printemps, que j’avais perdu en novembre dernier en Nouvelle-Zélande, je vais maintenant le conserver précieusement au Japon et durant l’été pour le retrouver encore en Nouvelle-Zélande.

Et voici maintenant les eaux du Pacifique, et voici Vancouver, cette ville, complètement dépourvue de défenses convenables, qui s’est développée de façon extraordinaire durant ces trois dernières années. A l’embarcadère du chemin de fer, où pas un seul canon ne veille sur elle, repose «_l’Impératrice des Indes_», qui fait le service entre l’Amérique et le Japon, et quel nom de meilleur augure pourrait-on désirer rencontrer au dernier chaînon d’une des puissantes chaînes de l’Empire?

LA LISIÈRE DE L’ORIENT

Le brouillard se dégageait peu à peu de la rade de Yokohama; une centaine de jonques avaient hissé leurs voiles en vue de la brise matinale, et l’horizon voilé était pointillé de carrés d’argent estompé. Sur le fond de brume ouatée se détachait, blanc et bleu, un navire de guerre anglais, tant l’aube était jeune, et la surface des eaux s’étendait douce et lisse comme l’intérieur d’une coquille d’huître. Deux enfants vêtus de bleu et de blanc, aux membres tannés, rosis par l’air vif, maniaient, à la godille, une merveilleuse barque de bois couleur citron qui, à travers l’immobilité complète et les étendues plates teintées de nacre, fut notre embarcation féerique jusqu’à la côte.

Il y a maintes et maintes façons d’entrer au Japon, mais la meilleure est d’y descendre de l’Amérique par l’Océan Pacifique, du pays des Barbares par la mer profonde. Lorsqu’on vient de l’Orient, la lumière crue des Indes et la végétation tropicale, insolente, de Singapour émoussent la vue, et la rendent insensible aux demi-tons et aux petites nuances. C’est à Bombay que l’Odeur de toute l’Asie envahit le navire à des milles de la côte, et s’empare des narines du voyageur jusqu’à ce qu’il ait quitté l’Asie à nouveau. C’est une odeur violente et provocante, susceptible de faire naître des préventions dans l’esprit de l’étranger, mais qui est néanmoins de la même famille que la douce et insinuante senteur qui flottait dans les légers souffles de l’aurore lorsque la barque féerique toucha la côte--parfum de bois frais et très propre, de bambou fendu, de fumée de bois, de terre humide, et de choses que mangent ceux qui ne sont pas des blancs; odeur toute familiale et réconfortante. Puis ce fut à terre le son d’une langue orientale qui semble plus ou moins belle selon qu’on la comprend. Les races occidentales s’expriment dans des langues très diverses, mais des voix d’Européens entendues à travers des portes fermées ont le diapason et la cadence de l’Occident. Il en est de même en Orient. Une rangée de coolies traîneurs de pousses-pousses étaient accroupis au soleil, bavardant entre eux et ils semblaient souhaiter la bienvenue dans une langue qui pour ceux qui l’écoutaient devait être aussi familière que l’anglais. Ils causaient, causaient sans arrêt, mais le spectre des mots connus ne s’éclaircissait pas jusqu’à ce que soudain l’Odeur redescendît par les larges rues, disant qu’ici c’était l’Orient, l’Orient où rien n’importe et où des bagatelles vieilles comme la Tour de Babel importent moins que rien, et que de vieilles connaissances vous attendaient à chaque pas au delà de l’enceinte de la ville. Puissante est l’Odeur de l’Orient! Ni chemins de fer, ni télégraphe, ni docks, ni chaloupes canonnières ne sauraient la bannir, elle durera autant que les voies ferrées. Celui qui n’a pas senti l’Odeur n’a jamais vécu.

Il y a trois ans les boutiques de Yokohama étaient suffisamment européanisées pour satisfaire les goûts les plus mauvais et les plus pervers; aujourd’hui c’est encore pis si l’on ne sort pas de la ville proprement dite. Mais à dix pas au dehors, dans la campagne, toute la civilisation s’arrête, comme elle cesse dans un autre pays situé à quelques milliers de kilomètres plus à l’Ouest. Ceux qui parcourent le globe, les millionnaires avides de dépenser, versant leur argent à grands flots sur tout ce qui séduit leur fantaisie libertine, nous avaient expliqué, à bord du paquebot, que suivant le conseil des livrets-guides, ils s’étaient précipités au Japon craignant que le pays ne se fût soudain civilisé entre deux services de bateaux. Et touchant terre ils s’empressèrent de rendre visite aux marchands de bric-à-brac pour leur acheter des articles qu’on prépare exprès pour eux, des objets de couleur mauve, lie de vin ou bleu de vitriol. En ce moment ils doivent avoir un guide «Murray» sous un bras et sous l’autre un morceau de soie vert pomme où sont brodés un aigle bleu électrique, au bec couperosé et un «e pluribus unum» en lettres jaunes.

Nous, qui sommes des sages, restons assis dans un jardin qui n’est pas le nôtre mais qui appartient au Monsieur là-bas vêtu de soie couleur d’ardoise. Ce Monsieur, uniquement par égard pour le décor, condescend à faire le jardinier et, dans cet emploi, est occupé à balayer délicatement dessous une azalée mourant d’envie d’éclater, un tas de fleurs rouges tombées d’un cerisier en floraison. Des marches de pierre abruptes, patinées comme la Nature les patine à travers de longs hivers, conduisent à ce jardin en longeant des touffes d’herbe de bambou. Vous voyez que l’Odeur avait raison en disant que vous retrouveriez de vieux amis. Une demi-douzaine de pins inclinés et pour ainsi dire la main sur la hanche, d’un noir bleuâtre, se détachent sur un ciel véritable: pas de ces taches de brume, pas un de ces bancs de nuages, ni de ces torchons gris enveloppant le soleil, mais un ciel pur et azuré. Un cerisier, sur une pente au-dessous d’eux, lance en l’air une vague de fleurs qui vient se briser à leur pied dans une écume d’un blanc crémeux, tandis qu’un bouquet de saules laisse tomber en rideau ses pousses d’émeraude très pâle. Le soleil envoie en ambassadeur à travers les buissons d’azalée un papillon majestueux à la queue d’hirondelle, accompagné de son écuyer qui rappelle les petits insectes bleus et voltigeants des dunes anglaises. La chaleur de l’Orient qui pénètre et n’effleure pas seulement le corps paresseux, s’ajoute à la lumière de l’Orient, cette clarté splendide et généreuse qui rend la vue plus nette sans jamais la troubler. Puis les premières feuilles printanières clignotent comme de grosses émeraudes et les branches de cerisier chargées de fleurs rouges deviennent transparentes et s’embrasent comme une main placée devant une flamme. De petits soupirs tièdes montent de la terre humide et chaude et les pétales tombés bougent sur le sol, se retournent, puis se rendorment à nouveau. Au delà du feuillage, là où le soleil repose sur les toits couleur d’ardoise, les rizières en terrasses qu’on aperçoit au-dessus des toitures et les collines qui dominent au loin, c’est tout le Japon, seulement tout le Japon; tandis que cet endroit qu’on appelle l’ancienne Légation de France, c’est le paradis terrestre qui tout naturellement est venu tomber ici après la Chute.

Comme premier aperçu des beautés qui se révéleront plus tard, il y a ce toit là-bas, ce toit en étage du temple tout couvert de tuiles sombres et cannelées, et comme par hasard jeté au delà de l’extrémité de la falaise où s’étend le jardin. Toute autre courbe des larmiers ne se serait pas harmonisée avec la courbe des pins; il fallait donc la créer telle qu’elle nous frappe maintenant par sa perfection. Nos gens qui parcourent le globe sont en ce moment à l’hôtel en train de se battre pour avoir des guides, afin qu’on leur montre les beautés du Japon qui ne forment qu’un seul spectacle. Il faut qu’ils aillent à Tokio, puis à Nikko; qu’ils voient, sans manquer, tout ce qu’il y a à voir, pour écrire ensuite à leurs familles barbares qu’ils finissent par s’accoutumer à rencontrer des jambes nues et brunes. Mais, Dieu soit loué, avant ce soir, ils se plaindront tous d’un violent mal de tête et de brûlures aux yeux. Il est donc préférable de se reposer tranquillement et d’entendre l’herbe pousser; de s’abreuver de chaleur, des senteurs, des bruits et des vues qui viennent spontanément s’offrir à vous.

Notre jardin surplombe la rade et en écartant une seule branche on aperçoit un bateau de pêche à la poupe épaisse et la petite cabine dont les nattes couleur d’or paille ont été écartées et découvrent l’intérieur propre et bien tenu de la maisonnée. Le père qui est pêcheur est accroupi à l’orientale, en train de tisonner un minuscule foyer rempli de charbon de bois, tandis que la cendre blanche et légère vole dans le visage d’une grosse poupée japonaise qu’on aurait pour trois francs cinquante à Londres. Mais la poupée se réveille soudain, se transforme en un bébé japonais, en quelque chose qu’on ne saurait acheter à prix d’or, un poupon au crâne nu, aux jambes vagues et qui s’approche en rampant de la boîte brune et vernissée, se fait ramasser juste au moment où il allait avaler des charbons ardents, et déposer derrière un banc de nage, où il joue du tambour sur un seau, s’adressant de loin à la boîte à flammes. Une demi-douzaine de fleurs de cerisier glissent d’une branche, tournoient tremblottantes et tombent à l’eau près de la poupée japonaise qui, un instant de plus, aurait été par-dessus bord à la poursuite de ces miracles. Mais cette fois le père la happe par sa jambe rose, la fourre dans quelque coin où elle disparaît au milieu des filets bruns ombrés et des cordages couleur sépia, d’où son toupet seul émerge. Étant orientale, elle ne récrimine pas, et le bateau s’enfuit rapide pour aller rejoindre la petite flotte au large.

Puis deux marins d’un cuirassé passent le long de la mer, se penchent au-dessus du canal au pied du jardin, crachent et repartent en se dandinant. Le marin, au port, est le seul homme qui soit vraiment supérieur. Pour lui, tout ce qui est rare et curieux se traduit par: «ces trucs», ou «ces machins-là». Il ne se presse pas, ne cherche pas d’épithètes différentes de celles que l’usage met sur ses lèvres et qu’il sert à toutes les occasions; mais la beauté de la vie pénètre insensiblement son être jusqu’au moment où, la boisson ayant eu raison de lui, il s’attrape avec le sergent de ville de l’endroit, l’expédie d’un coup de poing dans le canal le plus proche, et règle la question de la revision du traité par un hoquet. N’empêche que Jack, à l’entendre, a un grief contre le sergent de ville qui touche un dollar par chaque marin vagabond qu’il amène devant les Tribunaux Consulaires, coupable d’avoir allongé sa permission, ou que sais-je encore. Jack prétend aussi que les petits sergents japonais font exprès de l’empêcher de retourner à son navire pour le produire ensuite en justice, tout cela grâce à des tours de lutteur exécutés avec toute la diablerie de l’art: «il y en a environ une centaine de ces satanés tours et n’importe lequel suffit pour vous ficher par terre». Sachez que lorsque Jack se trouve adouci par la boisson il ne dit pas de mensonges; c’est là son grief, dit-il, et l’on devrait les mettre au courant, ces N... de D... de consuls: «Ils (il s’agit des sergents de ville) s’entendent tous pour vous emmener à l’Hatoba.» Le visiteur, qui n’est ni marin ni ivre, ne saurait se porter garant de cette déclaration et même de rien autre, car il se meut non seulement au milieu de scènes enchanteresses et d’un peuple charmant mais encore, ainsi qu’il s’en aperçoit certainement le premier jour de son arrivée, au milieu de discussions orageuses. Il y a trois ans, il fallait régler toutes les questions sur-le-champ dans une véritable orgie de lampions. La Constitution était nouvelle alors; la couverture en est gris pâle avec un chrysanthème au dos, et un Japonais me dit: Maintenant nous avons une Constitution comme d’autres pays; ainsi tout va bien. Maintenant nous sommes tout à fait civilisés à cause de notre Constitution.

(Une histoire qui n’a aucun rapport avec ce qui précède me revient à la mémoire en ce moment. Savez-vous qu’autrefois les habitants de l’île de Madère se mirent en révolution juste assez longtemps pour permettre au poète national de composer un hymne patriotique, puis que la révolte fut réprimée. Tout ce qu’il en reste maintenant c’est le chant que vous entendez jouer sur les «nachettes» (tout petits banjos) au son nasillard, par les soirs de clair de lune sous les feuillages touffus des bananiers derrière Funchal. Et le refrain qu’on chante du nez, sur un diapason aigu, est le mot: «Consti-tuci-oun»!)

Depuis cet heureux événement, il semble que les discussions surgissent à tout propos, dont la plus importante est celle de la Revision du Traité. «Observez, dit le Gouvernement japonais, nos lois, nos lois nouvelles que nous avons soigneusement composées avec toute la sagesse de l’Occident, et vous pourrez parcourir le pays à votre guise et faire du commerce où vous voudrez, au lieu de vivre claquemurés dans des concessions et d’être soumis à la justice des consuls. Traitez-nous comme vous traiteriez la France ou l’Allemagne, et nous vous traiterons comme nos propres sujets.»

Ici, vous le savez, la question reste entre les 2.000 étrangers et les 40 millions de Japonais; aubaine merveilleuse pour les éditeurs de Tokio et de Yokohama mais désespoir des voyageurs fraîchement débarqués, dont le nez, souvenez-vous-en! est hanté par l’Odeur de l’Orient, Une, Indivisible, Immémoriale, Éternelle, et par-dessus tout Instructive.