Lettres de voyage (1892-1913)

Part 5

Chapter 53,819 wordsPublic domain

La situation ne manque pas de pittoresque et tient tout à la fois du roman et de «_l’extravaganza_». Imaginez donc une cour perdue dans les rêves, retranchée derrière une triple rangée de fossés où le lotus fleurit en été; une cour dont la frange extérieure est incontestablement européenne, mais dont le cœur est le Japon d’antan, où un Roi rêveur est assis au milieu de ses femmes ou autres décors, qu’on amuse de temps en temps par des séances de lanterne magique, et de puces savantes; un Roi saint dont on invoque la sainteté et qui deux fois l’an donne des garden-parties auxquelles on assiste en haut de forme et en redingote. Autour de cette Cour, hésitant entre les splendeurs d’autrefois et les attractions variées d’un Crystal Palace, placez dans un antagonisme féroce, mais soigneusement voilé, les fragments des castes récemment brisées, leurs excentricités orientales naturelles, dissimulées sous un masque emprunté à l’Occident. Imaginez maintenant une bureaucratie immense et avide, française par son exigence pétulante de la minutie, là où les détails n’importent nullement, orientale dans sa foi en l’étiquette et les formalités, recrutée dans une caste militaire accoutumée depuis des siècles à mépriser également le fermier et le commerçant. Cette caste, supposons-le, est plus ou moins bien dirigée par un syndicat de trois clans qui fournissent leurs propres candidats au ministère, hommes adroits, versatiles, sans scrupules, ne s’embarrassant pas de préjugés occidentaux lorsqu’il faut mener à bien une entreprise. Le saint monarque agit par leur intermédiaire et à leur demande, et ce qu’il fait est merveilleux. Pour critiquer ces actions il existe une presse féroce, qui court le risque d’être suspendue à tout moment, d’une susceptibilité aussi morbide que l’est sa collègue américaine à l’égard des critiques d’autrui, et d’une inexactitude enfantine presque égale; à la croissance rapide et pour ainsi dire spontanée et digne de pitié pour sa témérité insensée. Les partisans de cette presse dans ses moments de folie, hommes sans lois, ignorants, susceptibles et vains, représentent la classe des étudiants, pour la plupart instruits aux frais du gouvernement, véritable épine au flanc de l’État. Des juges sans expérience manient des lois sans précédents, tandis que l’on fait et abroge de nouveaux décrets avec une légèreté presque inconcevable. De l’agitation des classes et des intérêts qui ne sont pas ceux du vulgaire, émane ce qu’on appelle la politique japonaise qui a les proportions et la perspective d’une peinture japonaise.

La finalité et la stabilité sont absentes de ses conseils. Tel jour, pour des raisons qu’on ne saurait expliquer, elle se déclare en faveur des étrangers au point d’être servile; le lendemain, pour des motifs non moins obscurs, le pendule oscillera dans le sens contraire et les étudiants dans les rues lanceront de la boue sur eux. Vexatoire, irresponsable, incohérente, et surtout mystérieuse à peu de frais, voilà l’autorité qui s’exerce dans tout le pays où la loi est hébétée par les intrigues et les contre-intrigues, agrémentée de réformes futiles élaborées sur des bases européennes puis abandonnées d’un cœur léger; criblée, comme l’est un bocage plein d’oiseaux semé de coquillages et de cailloux luisants, de réformes copiées aux quatre coins du monde; administration d’opérette, au sein de laquelle l’ombre du roi entouré de ses femmes; des samuraïs; des docteurs qui ont étudié sous Pasteur; des officiers de cavalerie de St-Cyr, gantés de peau; des juges diplômés de l’Université; des prostituées jouant du violon; des correspondants de la presse; des maîtres des anciennes cérémonies du pays; des membres salariés de la Diète; des sociétés secrètes qui, à l’instar des Irlandais, font usage du couteau et de la dynamite; des fils de Daïmios dépossédés, revenus d’Europe et attendant les événements, et des ministres du syndicat qui ont ravi au Japon le repos dont il jouissait il y a vingt ans encore tournoient, s’agitent, se séparent et se retrouvent, dans des rondes effrénées autour du résident étranger. «L’extravaganza» est-elle complète?

Dans un coin, au fond de la scène, se trouvent les habitants du pays dont une très faible proportion jouit des privilèges du gouvernement représentatif. On se demande s’ils ont appris ou s’ils sont en train d’apprendre ce que cela signifie, et s’ils ont la moindre intention de s’en servir; on ne saurait dire. En attendant, le gouvernement mène la ronde aussi joyeusement que s’il jouait aux quatre coins, d’autant plus qu’une demi-douzaine d’hommes à peine savent qui le dirige et quelles peuvent bien être ses intentions. Tokio abrite le cercle, au nombre décroissant, d’Européens employés par l’Empereur comme ingénieurs, spécialistes dans la construction de chemins de fer, professeurs de collège, etc. Avant longtemps on les remerciera tous et le pays se lancera seul au milieu des autres nations, sous sa propre responsabilité.

Cinquante ans après, en comptant à partir du jour où l’Américain importun troubla pour la première fois sa paix, le Japon fera l’expérience de sa nouvelle vie et, réorganisé de la tête au pied, jouera du «_samisen_» (guitare japonaise) dans la marche du progrès moderne. C’est le grand avantage d’être venu au monde dans cette Ère Nouvelle, alors que l’individu et le public en général peuvent obtenir quelque chose en retour de rien: de l’argent sans travailler, de l’instruction sans peine, la religion sans effort de la pensée et un gouvernement libre sans lent et pénible labeur.

Le Club d’Outre-mer, comme on l’a dit, retarde sur l’esprit du siècle, car il lui faut travailler pour obtenir ce qu’il désire, et n’obtient pas toujours ce pour quoi il a peiné. De plus, ses membres ne peuvent pas reprendre le bateau et retourner chez eux quand il leur plaît. Imaginez un instant la satisfaction que fait naître dans l’esprit d’un homme, la contemplation perpétuelle d’une rade aussi remplie de paquebots qu’une station de fiacres à Piccadilly. Il fait chaud, supposons, il n’est pas content de son travail aujourd’hui, ou bien ses enfants n’ont pas très bonne mine. La vue de jolis chalets couverts de tuiles, dans un berceau de roses et de glycines, ne le console pas, et la voix du peuple le plus poli de la terre détonne désagréablement. Il connaît tout le monde au Club, il a complètement épuisé tout sujet intéressant de conversation et donnerait volontiers la moitié--oh! même cinq ans de son salaire--pour remplir ses poumons d’air vivifiant, humer l’odeur des foins, marcher seulement un demi-mille dans les rues boueuses de Londres, ou entendre tinter dans le brouillard de quatre heures la petite cloche annonçant les brioches chaudes. Puis voici le gros paquebot qui va à travers l’azur obsédant, éclatant de la baie, emmenant un tel ou un tel, tous les deux des amis à lui, et la semaine prochaine tel ou tel autre partira par le courrier français. Il lui semble alors qu’il est le seul à rester, et cependant cela paraît si facile de partir--oui, pour tous sauf pour lui. La fumée du paquebot meurt au bout de l’horizon et il reste, seul, avec le vent chaud et la poussière blanche du Bund. Or, le Japon est un pays agréable, dans lequel on a confiance et où l’on vit trente ans sans interruption. Il y a des ports chinois à une semaine de voile, à l’ouest, où la vie est réellement pénible, et où le spectacle des vaisseaux qui arrivent et repartent sans cesse fait bien, bien mal. Touristes, oh! vous qui parcourez le monde, soyez indulgents envers les hommes des Clubs d’Outre-mer. Souvenez-vous que, contrairement à vous, ils ne sont point venus ici pour leur santé et que le billet de retour que vous avez au fond de votre valise peut fort bien influencer vos opinions sur le pays qu’ils habitent. Peut-être ne serait-il pas très sage, se basant sur la grande bonté manifestée par les fonctionnaires japonais, d’engager à ce que ces gens, vos compatriotes, soient entièrement abandonnés à un peuple qui commence à se livrer à des expériences sur des codes fraîchement rédigés, à demi-transplantés, où il n’est pas question de Jury, à un système qui n’envisage pas la liberté de la presse, à un absolutisme soupçonneux et sans appel. L’idée pourrait être intéressante mais, bien que commencée en farce, elle finirait sûrement de façon tragique, laissant le peuple le plus poli de la terre incapable de rejouer au gouvernement civilisé avant longtemps. Dans sa concession, où il est une humble importation pas mal rudoyée, le résident étranger ne fait pas de mal. Il ne poursuit pas toujours le Japonais qui lui doit de l’argent. Mais si on lui donnait plus de liberté, s’il pouvait pénétrer jusqu’au cœur du pays, des ennuis ne tarderaient pas à surgir quelque part, et à la longue ce ne serait pas lui le plus malheureux. Avec un peu d’imagination on peut concevoir les possibilités les plus désagréables, depuis un envahissement général du Japon par les Chinois, qui sont de beaucoup l’élément étranger le plus important, jusqu’au bombardement de Tokio par une démocratie joyeuse et possédant une mentalité de parvenu, avide de venger son honneur national et de savoir comment fonctionne sa marine nouvellement construite.

Mais il y a mille et mille arguments qui réfuteraient et confondraient ces pronostics quelque peu lugubres. Les statistiques du Japon, par exemple, sont aussi bien soignées et fignolées que les boiseries de ses maisons et, grâce à elles, on pourrait démontrer n’importe quoi.

TREMBLEMENTS DE TERRE

Un membre du parti radical du Parlement de Tokio vient de se mettre en désaccord avec ses commettants qui lui ont adressé une lettre de reproches sans pareille. Entre autres choses on lui fait remarquer qu’un homme politique ne devrait pas être «un roseau qui se brandille de-ci de-là au gré des flots», ni, «tel un fantôme sans jambes, se laisser flotter au fil du vent.»--Votre conduite, disent-ils, tient à la fois du roseau et du fantoche; nous nous proposons donc de vous donner bientôt des preuves de notre véritable esprit japonais. Ce membre sera probablement assailli dans son pousse-pousse par la populace et bourré de coups d’épée, jusqu’à ce qu’il n’en puisse mais; car les électeurs sont des personnes fort éclairées. Mais, comment diantre serait-il possible de se conduire autrement qu’un roseau ou un fantoche, sous pareils cieux? L’atmosphère veut ces allures de girouette indécise.

Un touriste courageux serait allé à Hakodate, aurait vu Ainos à Sapporo, aurait traversé à cheval la partie septentrionale de l’île sous les chardons géants, pêché le saumon, rendu une petite visite à Vladivostock et fait mille choses pendant que certain flâneur indolent a perdu son temps à regarder l’orge passer du vert au jaune doré, les fleurs d’azalée s’épanouir et se consumer, et le printemps faire place aux chaudes pluies d’été. Maintenant l’iris à son tour a pris les insignes héraldiques de l’année, et le flot des touristes reflue vers l’ouest.

Les résidents permanents commencent à parler de départ à la montagne pendant les chaleurs et retiennent tous les logements disponibles. Bientôt aussi, ceux qui travaillent en Chine viendront passer ici leurs vacances, mais en ce moment on est au plus fort de la récolte du thé et il n’y a pas de temps à perdre en bagatelles. «L’emballage» du thé excuse tout, depuis l’oubli d’un dîner ou le refus d’une partie de tennis jusqu’à la mauvaise humeur des maris. Tout le long de la plage, on respire une odeur pénétrante du plus beau foin fraîchement coupé, tandis que les canaux sont remplis de bateaux se heurtant les uns contre les autres, descendant vers la rade, bondés de boîtes. Au Club, on se plaint, plus ou moins poliment, des retards du courrier. On n’a d’ailleurs pas encore rencontré de bureau de poste qui n’ait pris plaisir à gâcher le dimanche de quelqu’un. Dans les bureaux, une journée raisonnable commence parfois à huit heures et finit à six ou, si le courrier arrive, à minuit. On travaille, sans perdre son temps à parler bêtement des huit heures réglementaires ou du temps fait en supplément. Les navires sont dans la rade; voici le thé et là-bas au loin le marché américain; le reste vous regarde.

Les rues étroites sont bloquées par les chariots qui amènent de l’intérieur la feuille brute dans des caisses de toutes les formes et dimensions. Il faut que quelqu’un prenne livraison de ces chargements, trouve de la place dans les entrepôts encombrés et échantillonne la marchandise avant qu’elle ne soit mélangée avec d’autres et desséchée au feu.

La majorité de ces opérations compliquées sont du «travail perdu» en tant qu’il s’agit de la qualité du thé; mais les marchés veulent une feuille qui ait bonne apparence, qui soit lisse et roulée en spirale. Les ordres du marché, en cela comme toujours, font loi. Les coolies dont les pieds nus rendent glissant le parquet des manufactures, courent et crient tandis que le thé, poussé, entraîné en tourbillons, subit ses diverses transformations. Dans la clameur générale, un bruit singulier domine--c’est le doux, le mystérieux bruissement des feuilles de thé elles-mêmes qui s’affaissent: d’abord mises en tas, puis emportées dans des corbeilles, pour être déversées au moyen de plans inclinés dans de longs récipients où elles montent, descendent, tandis qu’on les polit avant qu’elles ne disparaissent au sein des torréfacteurs, sans cesse accompagnées de ce chuchotement persistant de feuilles, mortes, mais qui bougent. Des cribles à vapeur les séparent ensuite en différentes qualités avec des bruits discordants et des secousses qui font trembler le plancher, tandis que le roulement étourdissant des engrenages se poursuit et que le thé nullement intimidé continue à murmurer jusqu’à ce qu’on le crible à nouveau et qu’on le verse dans de grandes caisses garnies de feuilles d’étain où il repose en paix.

Cette industrie subit, il y a quelques jours, un arrêt soudain qui dura deux minutes à peine, mais qui lui coûta la perte de plusieurs milliers de francs de thé torréfié à la main. Voici à peu près comment se passa l’affaire: on entendit brusquement dans l’atmosphère chaude et lourde d’un matin paisible un bruit désagréable comme celui de batteries d’artillerie arrivant au pas de charge dans toutes les rues à la fois tandis que, réveillé en sursaut, je voyais mes souliers vides «en train de jouer, d’un air majestueux, des exercices de virtuosité sur le clavecin». C’était en réalité la table de toilette, mais l’effet était effarant. Puis la pendule s’écrasa sur le sol, le mur fit entendre un craquement sinistre, tandis que d’énormes mains empoignaient la maison par la flèche du toit et la secouaient avec furie. C’est beau de pouvoir conserver son équilibre mental quand les choses vont mal, mais celui qui n’a pas tâtonné désespérément le long de jalousies verrouillées qui ne veulent pas s’ouvrir, pendant que l’appartement tout entier est retourné sens-dessus-dessous, ne sait pas comme il est difficile de conserver, je ne dis pas quelque présence d’esprit?--non,--mais un esprit quel qu’il soit. Le dénouement de la tragédie ne fut pas en rapport avec le commencement. Je me précipitai dehors où l’air était lourd, immobile, et je trouvai les domestiques dans le jardin en train de rire niaisement (les Japonais sont capables de rire encore au jour du jugement dernier) et j’appris que le tremblement de terre était terminé. Puis, on reçut la nouvelle, venue rapidement des quartiers commerçants au pied de la colline, que les coolies de certaines manufactures s’étaient enfuis en hurlant, au premier choc, et que toutes les feuilles de thé dans les torréfacteurs avaient été calcinées. Voilà qui vous consolait d’une panique vraiment peu digne, tout en conservant l’espoir que quelques hautes cheminées s’étaient écroulées dans Tokio. Mais il paraît qu’elles avaient tenu bon, et les journaux locaux, habitués à ces diversions, indiquèrent simplement que le choc avait été «sérieux». Les tremblements de terre sont des catastrophes démoralisantes, qui font ressortir toutes les faiblesses de la nature humaine. En premier lieu, on est franchement épouvanté, c’est la sensation de: «Laissez-moi seulement sortir et je promets d’amender ma vie!», puis vient le besoin instinctif d’envoyer dans tous les coins du globe des dépêches annonçant «le choc le plus effroyable des temps modernes». (Vos cheveux ne se sont-ils pas dressés sur votre tête; n’en fut-il donc pas forcément de même pour tout le monde?). Puis à mesure que la créature déchue retrouve ses moyens, la mesquine petite âme humaine s’écrie: «Quoi! ce n’était que _cela_! je n’ai pas eu un instant peur.»

C’est à la fois salutaire et fortifiant de se rendre compte de l’impuissance de l’homme en présence de ces petits accidents. L’héritier de tous les siècles, celui qui nie le temps et l’espace, qui doute poliment de l’existence du Créateur, entend soudain les poutres du toit qui craquent et cèdent au-dessus de sa tête, et le voilà qui se précipite autour de la pièce, tel un lapin apeuré, cerné dans une garenne. Si le choc dure vingt minutes, il lui faut camper à la belle étoile et chercher ses morts dans les décombres. Au cas où une convulsion violente se produit (une simple couche de terrain qui se déplace, comme une pile de livres mal équilibrée s’écroule dans une bibliothèque) voilà tout de suite l’héritier de tous les siècles qui se transforme en fou, fou furieux, en véritable brute au milieu des collines échevelées. Prenez une centaine d’esprits les plus grands de la terre, des hommes aux principes inébranlables, aux idéals élevés, persévérants, ayant beaucoup d’expérience et doués de la modestie qu’engendrent ces attributs, et faites qu’ils aient à vivre une catastrophe semblable à celle qui rasa entièrement Nagoya, en octobre dernier; je parie qu’au bout de trois jours, ils seraient peu nombreux ceux qui auraient pu conserver la maîtrise d’eux-mêmes.

Et voilà pour l’événement d’hier! Il s’en est produit un autre aujourd’hui beaucoup plus conséquent. Il n’y eut rien de brisé, sinon peut-être un pauvre cœur, ou deux--et les personnes avisées de la colonie disent qu’elles l’avaient toujours prévu. Il mérite cependant d’être noté.

C’était par un après-midi pluvieux; les rues étaient couvertes d’une boue en grumeaux et les hommes d’affaires étaient à leurs bureaux lorsque le choc se fit sentir. Un groupe de Chinois s’était arrêté pour examiner soigneusement une porte close derrière laquelle on entendait un bruit fort désagréable de verrous et de clefs qu’on tourne dans des serrures, et sur cette porte était collée une pancarte plutôt intéressante. On y lisait que le Directeur de la Nouvelle Banque Orientale Anonyme (très certainement anonyme) se voyait, à son très grand regret, par suite des ordres reçus de son pays télégraphiquement, obligé de suspendre tout paiement. Chaque Chinois venu se heurter à la porte, s’adressant à un autre dans un mélange anglo-japonais, disait: «C’est fermé» et s’éloignait. Le bruit de verrous continuait, la pluie tombait toujours et la pancarte continuait à dévisager la longue enfilade de chaussée humide. Ce fut tout. Il est probable que pour deux ou trois passants cette annonce signifiait la perte totale de leurs épargnes, nouvelle très réconfortante pouvant servir de digestif après le déjeuner. A Londres, naturellement, la faillite n’aurait pas autant d’importance, car il y a beaucoup de banques dans la ville, et on dut être prévenu du crack. Ici les banques sont rares, les gens dépendent d’elles, et cette nouvelle arriva de la mer sans crier gare, annonçant une calamité sans issue.

Quand un obus vient d’éclater, ceux qui peuvent se relèvent, enlèvent d’un revers de main la boue de leur uniforme et s’efforcent de plaisanter. L’un entortille un mouchoir autour de sa main, touchée par un éclat, tel autre s’aperçoit que son front se couvre de sang, et soudain on remarque un blessé, ignoré jusqu’alors et dans un état désespéré, agonisant dans un coin. C’est alors que chacun comprend que ce n’est pas le moment de rire et qu’on s’occupe des morts et des blessés.

Il en fut de même au Club d’Outre-mer lorsque les hommes d’affaires, sortis de leurs bureaux, et informés de la nouvelle par les courtiers, entrèrent les uns après les autres, Anglais, Américains, Allemands et Français et s’écrièrent en chœur:--En voilà du joli! Beaucoup étaient mortellement atteints, mais en braves gens ils n’avouaient pas leur perte.

--Ah! dit un petit employé de la Compagnie Péninsulaire et Orientale, hochant la tête d’un air sagace (il avait perdu 1.000 dollars depuis midi), _maintenant_, ça va bien. Ils essaient d’arranger ça, mais dans trois ou quatre jours on en saura plus long. J’avais eu l’intention de retirer mon argent juste avant de descendre la côte, puis... Chose curieuse, tout le monde au Club racontait la même histoire, on avait voulu retirer ses fonds, puis... personne ne l’avait fait. Le Directeur d’une banque qui n’avait pas fait faillite expliquait comment, d’après lui, le crack s’était produit; acte très humain, lui aussi, qui cependant ne changeait en rien la situation. Ensuite vint un Américain efflanqué qui, après avoir enlevé son imperméable tout dégouttant de pluie, le visage calme et paisible, dit:--Garçon, un whisky soda.

--Combien âfez-fous pertu? lui demanda un Teuton à brûle-pourpoint.--Huit cent cinquante, répondit d’un ton doux ce descendant de George Washington.--Je ne vois pas en quoi cela m’empêcherait de boire? C’est moi qui régale, mossieur. Et il se remit à siffler l’air de: «Je dois dix dollars à O’Grady» (chose fort vraisemblable) tandis que son visage restait empreint de sérénité. S’il y a quelque chose qui fait aimer l’Américain c’est sa façon d’accepter les coups du sort. Un Anglais qui avait perdu une grosse somme dans l’affaire, se faisait railler par un Écossais, qui avait légèrement dépassé son crédit à la succursale japonaise de la banque. Évidemment il allait perdre en Angleterre, mais la pensée de ces quelques dollars sauvés ici du désastre le mettait en gaieté.

D’autres entrèrent, s’asseyant aux tables ou restant debout par groupes, ou encore se tenant à l’écart, méditant, les sourcils froncés, car il s’agit de ne pas perdre de temps quand l’échéance de ses dettes est proche. Les voix s’élevèrent peu à peu, sans être cette fois interrompues par le roulement sourd du jeu de quilles. Chacun se connaît au Club d’Outre-mer et sympathise. Un homme passa avec raideur et quelqu’un se retourna d’un groupe pour lui demander, sur un ton détaché:--Touché, mon vieux?--Salement, répondit-il en continuant de mordre un cigare non allumé. Un autre racontait d’une voix lente et quelque peu amère, qu’il avait compté faire venir ici un de ses enfants dont il avait payé le voyage par une traite sur la Banque Orientale. Mais maintenant... Eh bien! lecteurs, voilà où ça fait mal, cet arrêt de paiement: c’est la destruction de projets, de jolis projets nourris avec amour, attendus avec impatience, peut-être depuis des années; l’effondrement d’agréables arrangements de famille, sans compter toute la ruine matérielle qu’il entraîne. Fait surprenant, on ne critiquait pas la banque car on faisait soi-même des affaires en Orient et l’on comprenait la situation, tout en s’apitoyant sur le sort du Directeur de Yokohama et des employés, désormais sur le pavé (car une banque qui a fait faillite n’est pas une bonne recommandation dans la carrière d’un jeune homme).

--Nous allons bien cette année, dit un plaisant d’un air renfrogné. Un meurtre prémédité, un procès retentissant et une banqueroute. Ça nous pose bien devant les touristes, hein?

--Saperlipopète! pensez donc à ceux qui sont en mer, portant sur eux des lettres de crédit, eh? Ils vont arriver et retenir les meilleures chambres dans les hôtels et puis ils s’apercevront qu’ils n’ont pas un sou vaillant, dit un autre.