Lettres de voyage (1892-1913)

Part 19

Chapter 193,845 wordsPublic domain

Administrativement un tel pays devrait être une pure joie. Les habitants n’émigrent pas; toutes leurs ressources sont là devant les yeux, ils sont aussi accoutumés que leur bétail à être menés de-ci de-là. Tout ce qu’ils désirent, et on le leur a accordé, c’est d’être mis à l’abri de l’assassinat, de la mutilation, du viol et du vol. Tout le reste, ils pourront s’en occuper dans leurs villages silencieux, ombragés de palmiers où roucoulent leurs pigeons et où, dans la poussière, jouent leurs petits enfants.

Mais la civilisation occidentale est un jeu dévastateur et égoïste. Comme la jeune femme de «Notre État» elle dit en substance: «Je suis riche. Je n’ai rien à faire. Il _faut_ que je fasse quelque chose. Je vais m’occuper de réforme sociale.»

Actuellement, il existe en Égypte une petite réforme sociale qui est assez plaisante. Le cultivateur égyptien emprunte de l’argent--ce à quoi sont astreints tous les fermiers.--Cette terre, sans haie, sans fleur sauvage est sa passion par héritage et souffrance, tous deux immémoriaux, il vit grâce à Elle, chez Elle et pour Elle. Il emprunte pour la développer, pour pouvoir en acheter davantage, soit de trente à deux cents livres anglaises par acre, faisant là-dessus un profit, tous frais payés, de cinq à dix livres par acre. Jadis il empruntait à des prêteurs locaux, Grecs pour la plupart, à 30 % par an, ou davantage. Ce taux n’est pas excessif, à condition que l’opinion publique tolère que de temps en temps celui qui emprunte assassine celui qui prête: mais l’administration moderne qualifie cela désordre et meurtre.

Donc il y a quelques années on établit une banque avec garantie sur l’État qui prêtait aux cultivateurs à huit pour cent, et le cultivateur s’empressa de profiter de ce privilège. Il n’était pas plus en retard pour régler que de raison, mais étant fermier il ne payait naturellement pas avant d’avoir été menacé de saisie. De sorte qu’il fit de bonnes affaires et acheta encore de la terre, c’était là ce que désirait son cœur. Cette année-ci, c’est-à-dire 1913, l’administration promulgua soudain des ordres selon lesquels aucun fermier possédant moins de cinq acres ne pourrait emprunter sur ses terres. L’affaire m’intéressait directement, parce que j’avais cinq cents livres sterling d’actions dans cette même banque garantie par l’État et plus de la moitié de nos clients étaient des individus ne possédant pas plus de cinq acres. Donc je pris des renseignements dans des milieux qui semblaient être au courant. On me dit que la nouvelle loi était complètement d’accord avec le Décret des États-Unis, celui de la France et les intentions de la Divine Providence,--ou ce qui revenait au même.

--Mais, demandai-je, est-ce que cette limitation de crédit n’empêchera pas les hommes qui ont moins de cinq acres d’emprunter davantage pour acheter davantage de terrain et de faire leur chemin dans le monde?

--Si fait, me répondit-on, évidemment. Et c’est justement là ce que nous voulons éviter. La moitié de ces gens-là se ruinent en essayant de s’agrandir. Il faut que nous les protégions contre eux-mêmes.

C’est là, hélas! l’unique ennemi contre lequel aucune loi ne saurait protéger aucun fils d’Adam, puisque les véritables raisons qui font ou perdent un homme sont absurdes ou trop obscènes pour qu’on les atteigne du dehors. Donc je cherchai ailleurs pour découvrir comment le cultivateur allait faire.

Lui? me dit une des nombreuses personnes qui m’avaient renseigné, lui! il va bien, rien à craindre. Il y a environ six façons que je connais, _moi_, d’éluder le Décret. Et très probablement que le Fellah en connaît six autres. Il a été dressé à se débrouiller tout seul depuis les temps de Ramsès. Ne serait-ce que pour la cession du terrain, il sait falsifier les documents, emprunter assez de terre pour que son bien dépasse cinq acres le temps nécessaire pour faire faire l’enregistrement de l’emprunt; obtenir de l’argent de ses femmes (oui, voilà un résultat du progrès moderne dans ce pays!) ou bien aller retrouver le vieil ami le Grec à 30 %.

--Mais le Grec le ferait saisir et ce serait contraire à la loi, n’est-ce pas? dis-je.

--Ne vous tracassez pas au sujet du Grec. Il sait tourner n’importe quelle loi qui existe pourvu qu’il y ait cinq piastres à gagner là-dedans.

--Sans doute, mais est-ce que réellement la Banque Agricole faisait saisir trop de cultivateurs?

--Pas le moins du monde. Le nombre de petits biens est plutôt en augmentation. La plupart des cultivateurs ne consentent à payer un emprunt que si on les menace d’une assignation. Ils s’imaginent que cela les pose et cependant leur inconséquence fait augmenter le nombre des assignations bien que ces dernières n’impliquent pas toujours la vente du terrain. Et puis il y a autre chose encore: tout le monde (dans la vie réelle) ne réussit pas de même. Ou bien ils ne font pas le métier de fermier comme il faut, ou bien ils s’adonnent au hashish, ou s’entichent bêtement de quelque fille, et empruntent pour elle ou font quelque chose d’analogue; et alors ils sont saisis. Vous avez pu le remarquer.

--Assurément. Et en attendant que fait le fellah?

--En attendant, le fellah a mal lu le Décret--comme toujours. Il s’imagine que son effet sera rétrospectif, et qu’il n’a pas à payer ses dettes anciennes. Il se peut qu’ils causent des embarras, mais je crois que votre Banque restera tranquille.

--Restera tranquille! Avec les trois quarts de ses affaires compromises--et mes cinq cents livres engagées!

--C’est là votre ennui? Je ne crois pas que vos actions montent bien vite, mais si vous voulez vous amuser allez en causer avec les Français.

C’était là évidemment un moyen aussi bon qu’un autre de se distraire. Le Français auquel je m’adressais parlait avec une certaine connaissance de la finance et de la politique et avec la malice naturelle que porte une race logique à une horde illogique:

--Oui, me dit-il. C’est une idée absurde que de limiter le crédit dans de telles circonstances. Mais là n’est pas tout. Les gens ne sont pas effrayés, les affaires ne sont pas compromises par suite d’une seule idée absurde, mais bien par l’éventualité d’autres pareilles.

--Il y a donc bien d’autres idées encore que l’on voudrait essayer dans ce pays?

--Deux ou trois, me répondit-il avec placidité. Elles sont toutes généreuses, mais toutes sont ridicules. L’Égypte n’est pas un endroit où l’on devrait promulguer des idées ridicules.

--Mais, mes actions, mes actions, m’écriai-je, elles ont déjà baissé de plusieurs points.

--C’est fort possible. Elles baisseront davantage. Puis elles remonteront.

--Merci, mais pourquoi?

--Parce que l’idée est fondamentalement absurde. Votre pays ne l’admettra jamais, mais il y aura des arrangements, des accommodements, des ajustements, jusqu’à ce que tout soit comme auparavant. Cela sera l’affaire du fonctionnaire permanent--pauvre diable!--d’y mettre bon ordre. C’est toujours son affaire. En attendant la hausse va se porter sur toutes les denrées.

--Pourquoi cela?

--Parce que le terrain est la principale caution en Égypte. Si un homme ne peut pas emprunter sur cette caution, les intérêts augmenteront sur tous les autres cautionnements qu’il offre. Cela aura une répercussion sur le travail en général, les gages et les contrats gouvernementaux.

Il s’exprimait avec tant de conviction et avec tant de preuves historiques à l’appui, que je voyais perspective sur perspective d’anciens Pharaons, énergiques maîtres de la vie et de la mort, sur tout le parcours de la rivière, arrêtés en plein essor par des comptables impitoyables, qui annonçaient prophétiquement que les dieux eux-mêmes ne sauraient faire que deux et deux fassent plus de quatre. Et la vision, parcourant les siècles, aboutit à une seule petite tête grave, à bord d’un bateau Cook, penchée de côté, en train d’examiner ce problème vital: l’arrangement de notre «Drapeau National» pour que ce soit «plus facile de compter les étoiles.»

--Pour la millième fois loué soit Allah pour la diversité de ses créatures!

POTENTATS MORTS

Les Suisses sont les seules gens qui aient pris la peine de se rendre maîtres de l’art de gérer des hôtels. En conséquence, pour toutes choses qui importent réellement--lits, bains et victuailles--ils contrôlent l’Égypte; et puisque chaque pays fait un retour à sa vie primitive (c’est là la raison pour laquelle les États-Unis trouvent un plaisir extrême à raconter de vieilles histoires) tout Égyptien ancien comprendrait aussitôt la vie qui rugit tout le long de la rivière où tout le monde s’ébat au soleil dans les casernes à touristes revêtues de nickel, la comprendrait et y prendrait part.

De prime abord le spectacle vous permet de moraliser à peu de frais jusqu’au moment où l’on se souvient que les gens occupés ne sont visibles que lorsqu’ils sont oisifs, et les gens riches que lorsqu’ils ont fait fortune. Un citoyen des États-Unis--c’était son premier voyage à l’étranger--m’indiqua du doigt un Anglo-Saxon entre deux âges qui se détendait à la manière de plusieurs écoliers.

--En voilà un exemple! s’écria avec dédain le Fils de l’Activité Fiévreuse. Vous voudriez me faire croire qu’il a jamais rien fait de sa vie? Malheureusement il était tombé sur quelqu’un qui, lorsqu’il est sous le harnais, trouve que treize heures et demie de travail par jour n’est qu’une journée passable.

Parmi l’assemblée se trouvaient des hommes et des femmes brûlés jusqu’à n’avoir plus qu’une seule teinte bleu-noir--des gens civilisés aux cheveux blanchis, aux yeux étincelants. Ils s’appelaient des «fouilleurs», rien que des «fouilleurs», et me découvrirent un monde nouveau. Si l’on accorde que l’Égypte tout entière n’est qu’une vaste entreprise de pompes funèbres, quoi de plus fascinant que d’obtenir la permission du Gouvernement de farfouiller dans un coin quelconque, de former une compagnie et de passer le temps froid à payer des dividendes sous forme de colliers d’améthystes, de scarabées lapis-lazulis, de pots d’or pur, et de fragments de statues inestimables? Ou bien, si l’on est riche, quoi de plus amusant que de fournir le nécessaire pour une expédition jusque sur l’emplacement supposé d’une cité morte, et voir ce qu’il en advient? Il y avait parmi les voyageurs un grand chasseur qui connaissait la plus grande partie du Continent, et qui était tout à fait emballé par ce sport.

--J’ai l’intention de prendre des obligations dans l’exploration d’une ville l’année prochaine, et je surveillerai les fouilles moi-même, dit-il, c’est cent fois plus agréable que la chasse aux éléphants. Dans _cette partie-ci_ on déterre des choses mortes pour les rendre vivantes. N’allez-vous pas vous payer une partie?

Il me fit voir un attrayant petit prospectus. Pour ce qui est de moi-même, je préférerais ne pas profaner les effets ou l’équipement d’un mort, surtout lorsqu’il s’est couché dans la tombe avec la conviction que ces babioles-là sont garantes de son salut. Bien entendu il existe l’autre argument, que font valoir les gens sceptiques, à savoir que l’Égyptien était un fanfaron et un vantard, et que rien ne lui ferait plus de plaisir que la pensée qu’on le regardât, qu’on l’admirât après tant d’années. Pourtant il se pourrait aussi qu’il nous arrive de voler quelque âme offusquée qui ne verrait pas les choses de la même façon.

A la fin du printemps les fouilleurs rentrent en foule du désert et échangent des plaisanteries et des nouvelles sur les vérandas somptueuses. Par exemple la bande A a fait la découverte de choses inestimables, vieilles Dieu sait combien, et ne s’en montre--pas trop modeste. La bande B, moins heureuse, insinue que si seulement la bande A savait à quel point ses ouvriers indigènes ont volé et disposé de leurs vols sous son archéologique nez même, elle ne serait pas si heureuse.

--Bêtise, dit la bande B, nos ouvriers ne sauraient être soupçonnés, et puis nous les avons surveillés.

--Ah! vraiment, leur répond-on. Eh bien, la prochaine fois que vous serez à Berlin, allez au Musée et vous verrez ce que possèdent les Allemands. Ça a dû sortir de votre terrain. La Dynastie en est la preuve. De sorte que la coupe de délice de A est empoisonnée jusqu’à l’année prochaine.

Aucun collectionneur ou directeur de Musée ne devrait avoir de scrupules, et je n’en ai jamais rencontré qui en eût, mais des personnes de quatre nationalités différentes m’ont affirmé avec indignation que les Allemands sont les pillards les plus éhontés de tous.

Explorer c’est une chose à peu près aussi romanesque que le travail de terrasse sur les chemins de fer indiens. Il y a les mêmes tramways à voie étroite, les mêmes ânes, les mêmes équipes reluisantes dans les mines, les mêmes foules, bleu foncé, de femmes et d’enfants chargés de petits paniers pour porter la terre. Mais les houes ne sont pas enfoncées, et les mottes lancées de côté, n’importe comment, et lorsque le travail côtoie la base de quelque énorme muraille les gens se servent de leurs mains soigneusement. Un homme blanc, ou du moins qui l’était le matin à déjeuner, va et vient dans une brume de poussière constamment renouvelée. Des semaines peuvent passer sans qu’on trouve une seule perle en verre, mais n’importe quoi peut surgir à n’importe quel moment, et c’est alors à lui qu’il appartient de répondre au cri annonçant une découverte.

Nous avons eu la bonne fortune de rester quelque temps à la Direction du Musée Métropolitain (New-York) dans une vallée criblée de tombes, comme une garenne. Les écuries, entrepôts et quartiers de domestiques sont de vieilles tombes; on n’y parle que de tombe; leur rêve (l’éternel rêve des fouilleurs) est de découvrir une tombe vierge où gisent les morts intacts avec leurs bijoux sur eux. A quatre kilomètres se trouvent les hôtels éclatants aux larges ailes. Ici il n’y a rien d’autre que le détritus de la mort qui est morte il y a des milliers d’années, sur la tombe de laquelle aucune verdure n’a jamais poussé. Des villages rendus experts par le pillage des tombes pendant deux cents générations s’accroupissent au milieu des amoncellements de débris et huent le touriste quotidien. Des sentiers faits par des pieds nus vont d’une demi-tombe, d’un demi-tas de boue à l’autre, pas beaucoup plus distincts que des traînées de colimaçon, mais on s’en est servi depuis...

Jouer avec le temps est chose dangereuse. Ce matin-là le concierge s’était donné beaucoup de mal pour savoir si nous pouvions gagner trois jours entre deux départs de bateaux. Ce même soir nous nous trouvions parmi des gens pour qui le temps n’avait pas bougé depuis les Ptolémées. Je me demandais de prime abord ce qu’ils auraient dit, eux ou d’autres, si tel ou tel Pharaon avait utilisé pour sa propre gloire les plinthes et les colonnes de tel autre Pharaon avant ou après l’époque de Melchisedech. Tout leur arrière-plan était trop éloigné pour que l’esprit pût se représenter quoi que ce soit avec quelque chance de succès. Le lendemain matin on nous conduisit à la tombe peinte d’un noble--un Ministre de l’Agriculture--mort il y a quatre ou cinq mille ans. Il me dit, en autant de paroles: «Remarquez! Je ressemblais beaucoup à votre ami, feu M. Samuel Pepys, de l’Amirauté. J’ai pris un prodigieux intérêt à la vie, dont j’ai joui complètement, avec le corps et l’esprit à la fois. Je doute que vous trouviez beaucoup de ministères mieux gérés que le mien, ni une maison mieux dirigée, ni des jeunes gens plus agréables... Voici mes filles! L’aînée, vous le voyez bien, ressemble à sa mère; la cadette, ma favorite, passe pour me faire honneur. Maintenant je vais vous montrer toutes les choses que j’ai accomplies et auxquelles je prenais plaisir, jusqu’au moment où vint l’heure de présenter mes comptes ailleurs.»

Et il me montra, détail par détail, en peinture et en dessin, son bétail, ses chevaux, ses récoltes, ses tournées dans la région, ses comptables présentant les chiffres de revenus, et lui-même le plus affairé des affairés dans la bonne journée.

Mais lorsque nous quittâmes cette antichambre gaie et vînmes au couloir plus étroit où jadis son corps était couché et où toute sa destinée se trouve représentée, je ne pus le suivre aussi bien. Je ne comprenais pas comment lui, avec sa grande expérience de la vie, pouvait être intimidé par des frises d’apparitions à tête de brute, ou satisfait par des files de personnages répétés. Il me l’expliqua à peu près ainsi:

«Nous demeurons sur la rivière, ligne sans largeur ni épaisseur. Derrière nous est le Désert que rien ne peut toucher, où ne va aucun homme tant qu’il n’est pas mort. (On ne se sert pas du terrain cultivable pour faire des cimetières). Alors, pratiquement, nous ne nous mouvons que dans deux dimensions, en aval ou en amont du fleuve. Enlevez le désert auquel nous ne pensons pas plus qu’un homme sain ne pense à la mort et vous verrez que nous n’avons aucun arrière-plan. Notre monde n’est qu’une grande barre de terre brune ou verte et pendant quelques mois rien que de l’eau qui reflète le ciel et qui efface tout. Vous n’avez qu’à regarder les Colosses pour vous rendre compte des proportions extravagantes et immenses que doivent prendre les hommes et leurs travaux dans un tel pays. Rappelez-vous aussi que nos récoltes sont sûres et notre vie très, très aisée. Surtout nous n’avons pas de voisins. C’est-à-dire qu’il nous faut exporter et non importer. Or, je vous le demande, que peut faire un prêtre doué d’imagination, sinon développer le rituel et multiplier les Dieux sur des frises? Le loisir illimité, l’espace limité de deux dimensions, partagé par la ligne hypnotisante de la Rivière, et borné par la mort visible inaltérable, doivent forcément...»

--Mais même alors, interrompis-je, je ne comprends pas vos dieux, votre adoration directe de Bêtes par exemple.

--Vous préférez l’indirecte? L’adoration de l’Humanité avec une lettre majuscule? Mes Dieux, ou plutôt ce que je voyais en eux, me suffisaient.

--Qu’avez-vous vu dans vos Dieux touchant la croyance et la conduite?

--Vous connaissez la réponse à l’énigme du Sphynx?

--Non, murmurai-je, quelle est-elle?

--Tous les hommes sensés ont la même religion, mais aucun homme sensé ne l’avoue. Je dus me contenter de cela car le couloir se terminait en roc solide.

Il y avait d’autres tombes dans la vallée, mais leurs propriétaires étaient muets, excepté un certain Pharaon qui, mû par les mobiles les plus élevés, avait renoncé aux croyances et aux instincts de son pays, et avait failli par là en causer la ruine. Une des découvertes qu’il fit ce fut celle d’un artiste qui voyait les hommes, non sur un seul plan mais modelés, de face ou de trois quarts, avec des membres qui correspondaient à leurs fardeaux et à leurs attitudes. Son œuvre admirablement vivante sautait aux yeux parmi des kilomètres de bas-reliefs faits d’après les vieilles conventions et j’applaudis ainsi que doit le faire un homme bien élevé.

--Mon erreur fut fatale, soupira à mon oreille Pharaon Ahkenaton, je pris les conventions de la vie pour des réalités.

--Ah! ces conventions qui paralysent l’âme, m’écriai-je.

--Vous me méprenez, _moi_, répondit-il avec plus de hauteur, j’étais si sûr de leur réalité que je pensais qu’elles étaient des mensonges réellement, tandis qu’elles n’ont été inventées que pour couvrir les faits trop crus de l’existence.

--Ah! ces faits crus de l’existence, m’écriai-je encore plus fort, car ce n’est pas souvent qu’on a la chance d’impressionner un Pharaon, il faut que nous les envisagions les yeux ouverts et l’esprit ouvert. L’avez-vous fait, _vous_?

--Je n’ai eu aucune occasion de les éviter, répondit-il, j’ai violé toutes les conventions de mon pays.

--Ah! quelle noblesse! Et qu’arriva-t-il?

--Ce qui arrive lorsque vous arrachez ce qui recouvre un nid de frelons! La vérité crue de l’existence est que l’humanité est un peu plus bas que les Anges, et les conventions sont basées sur cette vérité pour que les hommes deviennent des Anges. Mais si vous partez, ainsi que je l’ai fait, de la convention que les hommes sont des Anges, ils deviendront assurément plus que jamais des bêtes.

--Cela, répondis-je avec fermeté, n’est plus du tout d’actualité. Vous auriez dû apporter une plus large mentalité, une révélation plus vivifiante, et tout..., et tout..., vous savez bien ce que je veux dire--pour influencer, enfin vous savez bien...

--C’est ce que j’ai fait, répondit Ahkenaton avec tristesse; cela m’a brisé. Et lui aussi se tut parmi les ruines.

Il y a une vallée de rochers et de pierres, de toutes les nuances rouges et brunes, appelée la Vallée des Rois, où un petit moteur à pétrole tousse derrière sa main tout le long du jour, moulant de l’électricité pour éclairer les faces des Pharaons morts à cent pieds sous terre. Par toute la vallée, pendant la saison des touristes, se tiennent des chars-à-bancs et des ânes et des charrettes à sable avec, par-ci par-là, des couples épuisés qui ont quitté la procession, et, reluisants, s’éventent dans quelque fragment d’ombre. Longeant les tombes de la vallée se trouvent les tombes des Rois numérotées soigneusement comme autant d’entrées de mines, avec des marches en ciment qui y montent et des grilles de fer qu’on ferme la nuit et des concierges de la «Section des Antiquités» qui demandent les billets indispensables. On entre, et, de profondeurs sur profondeurs, on entend les voix résonnantes de dragomans énumérant à tour de rôle les noms et les titres de morts illustres et trois fois puissants. Des marches taillées dans le roc descendent jusque dans une obscurité chaude et immobile, des couloirs serpentent et conduisent au-dessus de trous en cul de sac que, dit-on, les constructeurs avisés espéraient dans leur puérilité voir prendre pour les vraies tombes par les voleurs de l’avenir. Le long de ces couloirs, montent et descendent avec bruit toutes les races de l’Europe et une bonne réserve des États-Unis. Leurs pas sont subitement émoussés sur le parquet d’une salle pavée de poussière immémoriale qui ne dansera jamais sous aucun vent. Ils lèvent les yeux vers les ciels blasonnés, se baissent pour examiner les murs minutieusement décorés, tendent le cou pour suivre les sombres splendeurs d’une corniche, retiennent leur souffle, et regrimpent vers l’impitoyable soleil pour replonger dans l’entrée suivante indiquée sur leur programme. Ce qu’ils jugent bon de dire ils le disent à haute voix, et parfois il est intéressant de les entendre. Ce qu’ils éprouvent, vous pouvez le deviner d’après une certaine hâte dans leurs mouvements, quelque chose d’intermédiaire entre la modestie hésitante d’un homme exposé au feu et l’attitude de ceux qui visitent une mine, qui dit clairement «ne ferions-nous pas bien d’avancer?» Après tout, ce n’est pas naturel pour l’homme d’aller sous terre, sauf pour affaires ou pour le dernier voyage. Il a conscience du poids de la terre-mère au-dessus de lui, et lorsqu’à tout son poids à elle,--auquel il s’attend bien,--il faut qu’il ajoute toute la hiérarchie couronnée, à bec, à cornes, à ailes, appartenant à une foi morte qui flamboie chaque fois qu’il tourne les yeux, il a naturellement envie de s’en aller. Même la vue d’un très, très grand roi, en sarcophage, exposé à la lumière électrique, dans une salle remplie de tableaux très fortifiants, ne le retient pas trop longtemps.

Certains affirment que la crypte de St-Pierre à Rome, avec seulement dix-neuf siècles pesant sur les arêtes, mais entourée de tous côtés par les tombes des premiers papes et d’anciens rois, est plus impressionnante que la Vallée des Rois parce qu’elle explique comment une croyance existante est née et de quoi elle est sortie. Mais la Vallée des Rois n’explique rien sinon ce vers si terrible de _Macbeth_:

_Jusqu’à la dernière syllabe du Temps_

celle-là,--la Terre ouvre ses lèvres sèches et la dit.