Part 18
Ou du moins c’est ce qu’il semblait pendant que je suivais des yeux un grand bal dans un des hôtels. Toutes les races et variétés Européennes en même temps que la moitié des États-Unis s’y trouvaient représentées, mais je crus pouvoir discerner trois groupes distincts: celui des touristes, avec, dans leurs chers petits dos qui se trémoussaient, les plis occasionnés par les malles des paquebots; celui des soldats et des fonctionnaires sûrs d’avance de leurs partenaires, et disant clairement ce qui devait se dire; celui d’un troisième contingent à la voix plus basse, au pas plus doux, aux yeux plus vifs que les deux premiers, très à l’aise comme le sont les bohémiens lorsqu’ils se trouvent sur leur propre terrain, lançant par dessus l’épaule à leurs amis des moitiés de mots en argot local, se comprenant d’un signe de tête et mus par des ressorts n’appartenant qu’à leur clan. Par exemple, une femme parlait un anglais impeccable à son partenaire, un officier anglais. Juste avant que ne commençât la danse suivante, une autre femme lui fit signe de la main à la manière orientale, les quatre doigts abaissés. La première femme traversa la salle et se dirigea vers un palmier qui était dans un vase; la deuxième s’y dirigea aussi jusqu’au moment où toutes les deux s’arrêtèrent sans se regarder, avec le palmier entre elles. Alors celle qui avait fait le signe de la main parla dans une langue étrangère _dans la direction_ du palmier. La première femme, les yeux toujours ailleurs, répondit de la même manière avec un flot de paroles qui passèrent comme une fusillade à travers les feuilles raides, son ton n’avait rien à faire avec celui dont elle se servit pour saluer son nouveau partenaire, qui survint au moment où recommença la musique. Celui-ci était traînant et délicieux, l’autre avait eu l’accent guttural et sec du bazar ou de la cuisine. Elle s’éloigna et au bout d’un instant l’autre femme disparut dans la foule. Très probablement, il ne s’était agi entre elles que de toilette ou d’une question de programme, mais ce qu’il y avait là-dedans de rapide, de furtif, de félin et de calme, cette navette, faite en un clin d’œil, d’une civilisation à l’autre, toutes deux pourtant à ce point distinctes, me resta dans la mémoire. De même la figure exsangue d’un très vieux Turc, frais émoulu de quelque horrible assassinat à Constantinople où il avait failli être tué à coup de pistolet. Mais, disait-on, il avait discuté avec calme en présence du cadavre d’un ancien collègue, en homme pour qui la mort importe peu, jusqu’à ce que les Jeunes Turcs hystériques eussent honte et le laissassent partir--pour entrer dans la lumière et la musique de cet hôtel élégant.
Ces «Mille et une Nuits» modernes sont trop fiévreuses pour des gens tranquilles; je me réfugiai dans un Caire plus raisonnable, les quartiers arabes où tout est tel qu’il était lorsque Marouf le Savetier s’enfuit de Fatima-El-Orra et se rencontra avec le Djin dans l’Adelia Musjid. Les artisans et les marchands étaient assis sur les planches de leurs boutiques, avec, derrière eux, un ample mystère d’obscurité, et les étroits défilés étaient polis jusqu’à hauteur d’épaule par le simple frottement de la marée humaine. Le blanc qui porte chaussure--à moins qu’il ne soit agriculteur,--frôle légèrement, de la main tout au plus, en passant. L’Oriental, lorsqu’il baguenaude, s’appuie, s’adosse aux murs et s’y frotte. Chez ceux dont les pieds sont nus c’est tout le corps qui pense. Et puis il n’est pas bien d’acheter ou de faire quoi que ce soit et d’en finir sur-le-champ. Bon pour ceux qui portent des vêtements serrés ne nécessitant aucun soin. Donc, nous autres, portant robe lâche, pantalon ample, et savate large, faisons de grands saluts complets à nos amis et les multiplions quand il s’agit de ceux à qui nous voulons du mal; si donc il s’agit d’un achat il nous faut toucher du doigt l’étoffe, la louer en citant un proverbe ou deux, et s’il s’agit d’un nigaud de touriste qui s’imagine qu’il ne va pas être volé, ô vrais croyants! approchez-vous, et soyez témoins de quelle manière nous le mettrons à sac.
Mais je n’achetai rien. La ville m’offrait plus de richesses que je ne pus en emporter. Elles sortaient des obscurs couloirs, sur le dos des chameaux basanés, chargés de pots; sur des ânes dont les sabots clapotaient, à moitié enfouis sous des filets gonflés de trèfle coupé; dans des mains exquisement façonnées de petits enfants qui rentraient en vitesse des restaurants avec le repas du soir, le menton collé contre le rebord de l’assiette, les yeux dépassant la pile d’aliments, tout arrondis par la responsabilité ressentie; dans les lumières brisées qui radiaient des chambres surplombant la rue dans lesquelles s’étalaient les femmes, le menton appuyé contre les deux paumes en regardant par des fenêtres surélevées d’un pied à peine au-dessus du niveau du parquet; dans chaque regard jeté dans chaque cour où, auprès du bassin d’eau, fument les hommes; dans les tas de débris et de briques pourries amoncelés au flanc des maisons nouvellement peintes et qui attendaient qu’on s’en servît de nouveau pour en faire des maisons; dans le trémoussement et le glissement des savates sans talons, rouges et jaunes, qu’on entend de tous côtés, et surtout dans les odeurs mélangées si délicieuses de beurre que l’on fait frire, de pain musulman, de kababs, de cuir, de fumée de cuisine, de poivres et de tumeric. Les diables ne peuvent supporter l’odeur de tumeric, mais l’homme sensé l’accepte. Cela évoque le soir qui ramène tout le monde à la maison, le repas du soir, les mains amies qui plongent dans le plat, la face unique, le voile tombé et, en fin de séance, la grosse pipe qui gargouille.
Loué soit Allah pour la diversité de ces créatures et pour les Cinq Avantages du Voyage et pour les gloires des Cités de la Terre! Aroun-al-Raschid dans le bruyant Bagdad de jadis ne connut jamais les délices infinies dont je jouis cet après-midi-là. Il est vrai que l’appel à la prière, la cadence de certains des cris de la rue, et la coupe de certains vêtements différaient assez sensiblement de ce à quoi j’étais accoutumé par l’éducation, mais quant au reste l’ombre sur le cadran avait rétrogradé pour moi de vingt degrés, et je me trouvais en train de dire, tout comme, peut-être, disent les morts lorsqu’ils ont retrouvé leurs esprits: «Voici de nouveau mon monde réel!»
Certains hommes sont musulmans par naissance, certains par éducation, mais je n’ai jamais encore fait la rencontre d’un Anglais qui déteste l’Islam et ses peuples, comme j’ai vu des Anglais détester certaines autres croyances. _Musalmani awadani_--comme on dit,--là où il y a des musulmans, là se trouve une civilisation qu’on peut comprendre.
Ensuite nous rencontrâmes sur notre route une mosquée abandonnée avec des colonnes en briques autour d’une vaste cour intérieure ouverte au ciel pâle. Elle était complètement vide, exception faite de l’esprit qui lui était propre et qui lui convenait; c’était cela qui vous prenait à la gorge lorsqu’on y entrait. Les églises chrétiennes peuvent faire un compromis avec des statues et des chapelles latérales où les indignes ou les éhontés font un trafic avec des saints abordables. L’Islam, lui, n’a qu’une chaire et une affirmation que l’on soit vivant ou mourant, une seule; et, dans l’endroit où les hommes ont répété cela avec une croyance enflammée, à travers des siècles, l’air en est encore tout vibrant. Actuellement certains prétendent que l’Islam est en train de mourir et que personne n’en a cure; d’autres disent que s’il s’étiole en Europe, il ressuscitera en Afrique et en Asie, et reviendra terrible au bout de quelques années à la tête de tous les neuf fils de Ham; d’autres s’imaginent que les Anglais comprennent l’Islam mieux que n’importe qui, et que dans les siècles à venir l’Islam le reconnaîtra et tout l’univers en sera modifié. Au cas où vous vous rendriez à la mosquée de Al Azhar--université vieille de mille ans du Caire--il vous sera possible d’en juger vous-même. Rien à y voir sauf de multiples cours, fraîches en été, entourées de murs de briques hauts comme des falaises. Des hommes vont et viennent par des entrées sombres donnant sur des cloîtres plus sombres encore, et cela aussi librement que si c’était un bazar. Là nul appareil d’enseignement qui soit agressif et moderne: les étudiants s’asseyent à terre et les maîtres leur enseignent, le plus souvent de vive voix, la grammaire, la syntaxe, la logique; _al-hisab_ qui est l’arithmétique; _al-jab’r, w’al muqabalah_ qui est l’algèbre; _al-tafsir_, ou commentaires sur le Koran, et le dernier et le plus ennuyeux, _al-ahadis_, traditions et nouveaux commentaires sur la loi d’Islam, qui de nouveau ramènent, comme toutes choses, au Koran, (car il est écrit: «En vérité Le Quran n’est rien autre qu’une révélation»). C’est un plan d’études très étendu. Nul ne peut s’en rendre maître entièrement, mais libre à chacun d’y séjourner aussi longtemps qu’il le désire. L’université procure des vivres, vingt-cinq mille pains par jour si je ne me trompe; de plus il y a toujours un endroit où se coucher si l’on ne veut pas de chambre fermée et un lit. Rien ne saurait être plus simple, ni, étant donné certaines conditions, plus efficace. Tout près de six cents professeurs qui, officiellement ou non, représentent toutes les variétés de la pensée, enseignent à dix ou douze mille étudiants qui viennent de toutes les communautés musulmanes de l’ouest à l’est entre Manille et le Maroc, et du nord au sud entre Kamechatka et la mosquée malaise à Cape-Town. Ceux-ci s’en vont, à l’aventure, pour devenir maîtres dans de petites écoles, prédicateurs dans des mosquées, étudiants dans la Loi connue par des millions d’êtres (mais rarement par des Européens), rêveurs dévots ou faiseurs de miracles dans l’univers entier. L’individu qui m’intéressait le plus ce fut un Mullah de la frontière indienne, à la barbe rouge, aux yeux caves, qui très certainement ne serait jamais le dernier à une distribution d’aliments, et se dressait, tel un chien-loup hâve au milieu de chiens de berger, dans une petite assemblée sur le seuil d’une porte.
Il y avait encore une autre mosquée somptueusement tapissée et illuminée (chose que le Prophète n’approuve pas) où des hommes parlaient au milieu du sourd marmottement qui, parfois, monte et croît sous les dômes comme un roulement de tambour ou un grondement de ruche avant que l’essaim ne s’élance dehors. A l’extérieur, et au coin même de cet édifice, nous sommes tombés presque dans les bras d’un représentant de Notre Simple Fantassin, personnage qui ne tire pas l’œil et qui personnifie la distraction. La tunique déboutonnée, la cigarette allumée, il était adossé à une grille tandis qu’il contemplait la ville à ses pieds. Les hommes dans les forts, les citadelles et les garnisons par le monde entier montent aussi automatiquement au crépuscule pour jeter un dernier coup d’œil général que le font les moutons au coucher du soleil. Ils parlent peu et reviennent aussi silencieusement en passant sur le gravier qui grince et, détesté des pieds nus, jusqu’à leurs chambres badigeonnées en blanc et leurs vies bien réglées. Un de ceux-ci me dit qu’il se plaisait au Caire. C’était un endroit intéressant.--Croyez-m’en, me dit-il, cela vaut la peine de voir des pays, parce que vous pouvez vous en souvenir plus tard.
Il avait bien raison: les brumes pourpres et citron, formées du crépuscule et du jour qui projetait encore ses reflets, se répandaient au-dessus des rues toutes palpitantes et scintillantes, masquaient les grands contours de la citadelle et des collines du désert et conspiraient à susciter, à éveiller des souvenirs, à les rendre confus, tellement que la Ville sorcière se dépouilla de sa forme vraie et devant moi dansa sous la ressemblance désolante de chaque cité qu’un peu plus bas sur la route j’avais connue et aimée.
C’était là une sorcellerie cruelle, car à l’heure même où mon âme nostalgique venait de se livrer au rêve de l’ombre qui sur le cadran avait rétrogradé, je me rendis compte combien désolés, combien nostalgiques devaient être les jours de tous ceux qui sont parqués en des lieux lointains, au milieu de bruits étranges et d’odeurs étranges.
EN REMONTANT LE FLEUVE
_Il y avait une fois_ un assassin qui s’en tira avec les travaux forcés à perpétuité. Ce qui l’impressionna le plus, dès qu’il eut le temps d’y penser, ce fut l’ennui, réel et assommant, éprouvé par tous ceux qui avaient pris part au rite.--C’était comme si l’on allait chez le Docteur ou chez le Dentiste, expliqua-t-il. C’est _vous_ qui arrivez chez eux, plein de vos affaires à vous, et vous découvrez que tout cela ne forme _pour eux_ qu’une partie de leur travail quotidien. Sans doute, ajouta-t-il, que j’aurais découvert que c’était encore la même chose si,--ahem...--j’étais allé jusqu’au bout!
Sans aucun doute. Entrez dans n’importe quel nouvel Enfer ou Paradis, et, sur le seuil bien usé, vous trouverez à vous attendre les experts pleins d’ennui qui assurent le service.
Pendant trois semaines nous restâmes assis sur des ponts copieusement meublés de chaises et de tapis, soigneusement isolés de tout ce qui en quelque façon se rapportait à l’Égypte, et sous le chaperonnage d’un drogman convenablement orientalisé. Deux ou trois fois par jour notre bateau s’arrêtait devant un rivage de boue couvert d’ânes. On sortait des selles de l’écoutille de l’avant, on harnachait les ânes qui étaient ensuite distribués comme autant de cartes, puis nous partions au galop à travers les moissons ou les déserts, selon le cas, on nous présentait en termes retentissants à un temple, puis finalement on nous rendait à notre pont et à nos Baedekers. En tant que confort, pour ne pas dire paresse ouatée, la vie n’avait pas d’égale, et comme la majeure partie des passagers étaient des citoyens des États-Unis (l’Égypte en hiver devrait faire partie des États-Unis comme territoire temporaire) l’intérêt ne faisait pas défaut. C’étaient, en nombre accablant, des femmes, avec, par-ci par-là, un mari ou un père placide, mené par le bout du nez, souffrant visiblement d’une congestion de renseignements sur sa ville natale. J’eus la joie de voir se rencontrer deux de ces hommes. Ils tournèrent le dos résolument à la rivière, coupèrent avec leurs dents et allumèrent leurs cigares, et, pendant une heure et quart, ne cessèrent d’émettre des statistiques touchant les industries, le commerce, la manufacture, les moyens de transport, et le journalisme de leurs villes, mettons Los Angeles et Rochester, N. Y. On aurait dit un duel entre deux enregistreurs de caisse.
On oubliait, bien entendu, que tous ces chiffres lugubres étaient animés pour eux, aussi, à mesure que Los Angeles parlait, Rochester voyait en imagination. Le lendemain je rencontrai un Anglais venu de l’autre bout du monde, c’est-à-dire du Soudan, très renseigné sur un chemin de fer peu connu installé dans un pays qui, de prime abord, n’avait paru être qu’un désert aride et qui s’était révélé en fin de compte comme plein de produits à transporter. Il était lancé en plein flot d’éloquence lorsque Los Angeles, fasciné par le seul roulement de chiffres, accosta et jeta l’ancre.
--Commânt _ç’a_, interposa-t-il avec vivacité pendant une pause.
On lui expliqua comment; mais il commença aussitôt à mettre mon ami à sec au sujet de cette voie ferrée, mû uniquement par l’intérêt fraternel qu’il éprouvait, ainsi qu’il nous l’expliquait, «pour n’importe quel satané truc qui se fasse où qu’on veut».
--Ainsi donc, poursuivait mon ami, nous allons pouvoir amener du bétail abyssin jusqu’au Caire.
--A pied? Puis un rapide regard lancé vers le Désert:
--Mais non, mais non! par voie ferrée et par la rivière. Et ensuite nous ferons pousser du coton entre le Nil Bleu et le Nil Blanc et «ficherons la pile» aux États-Unis.
--Commânt _ç’a_?
--Voici. L’interlocuteur étendit en forme d’éventail ses deux doigts sous l’énorme bec intéressé. Voici le Nil Bleu, et voici le Nil Blanc. Il existe une différence de niveau de tant, entre les deux, et ici, dans la fourche formée par mes deux doigts, nous allons...
--Oui, oui, je comprends, vous ferez de l’irrigation en profitant de la petite différence qui existe entre les deux niveaux. Combien d’acres?
De nouveau on renseigna Los Angeles. Il se dilata comme une grenouille sous une ondée.--Et dire que je me figurais que l’Égypte n’était que des momies et la Bible! _Moi_, je m’y connaissais autrefois en coton. Maintenant nous allons pouvoir causer.
Pendant la journée entière nos deux hommes arpentèrent le pont du navire avec l’insolence distraite des amoureux, et, tels des amoureux, chacun s’en allait dire à la dérobée quelle âme rare était son compagnon.
C’était là un des types à bord, mais il y en avait bien d’autres--des professionnels, qui ne fabriquaient ni ne vendaient rien--ceux-là, la main d’une démocratie exigeante semblait les avoir malheureusement tous coulés dans un même moule. Ils ne se taisaient pas, mais d’où qu’ils venaient leur conversation était aussi conforme à un modèle fixe que le sont les agencements d’un wagon Pullman.
J’en touchai un mot à une femme qui était bien au courant des sermons de l’une et l’autre langue.
--Je crois, dit-elle, que la banalité dont vous vous plaignez...»
--Je n’ai jamais dit banalité, protestai-je.
--Mais vous le pensiez. La banalité que vous avez remarquée provient de ce que nos hommes sont si souvent élevés par des vieilles femmes, des vieilles filles. Pratiquement, jusqu’au moment où il va à l’Université, et même pas toujours à ce moment, un garçon ne peut pas s’en affranchir.
--Alors qu’arrive-t-il?
--Le résultat naturel. L’instinct d’un homme c’est d’apprendre à un garçon à penser par lui-même. Si une femme ne peut pas arriver à faire penser un garçon _comme elle_, elle se laisse crouler et se met à pleurer. Un homme n’a pas de modèles fixes, il les crée. Il n’y a pas d’être au monde qui soit plus conforme à un modèle fixe qu’une femme. Et cela de toute nécessité. Et _maintenant_ comprenez-vous?
--Pas encore.
--Et bien, l’ennui en Amérique, c’est qu’on nous traite toujours comme des enfants à l’école. Vous pouvez le voir dans n’importe quel journal que vous ramassez. De quoi parlaient-ils tout à l’heure ces hommes?
--De la falsification des denrées, de la réforme de la police, de l’embellissement des terrains vagues dans les villes, répondis-je vivement. Elle leva les deux bras: «J’en étais sûre» s’écria-t-elle, «Notre Grande Politique Nationale de la coéducation ménagère. Frimes et hypocrisies que tout cela! Avez-vous jamais vu un homme conquérir le respect d’une femme en se paradant par le monde avec un torchon épinglé aux pans de ses habits?
--Mais si cette femme le lui ordonne--lui disait de le faire, proposai-je.
--Alors elle le mépriserait d’autant plus. N’en riez pas, _vous_. Bientôt vous en serez là en Angleterre.
Je retournai auprès de la petite assemblée. Il y avait là une femme qui leur parlait comme quelqu’un qui en a l’habitude depuis le jour de sa naissance. Ils écoutèrent, avec l’extrême attention d’hommes dressés de bonne heure à écouter les femmes, mais non à converser avec elles. Elle était, pour ne pas dire davantage, la mère de toutes les femmes assommantes qui furent jamais, mais lorsqu’elle s’éloigna enfin, personne ne s’aventura à l’avouer.
--Voilà ce que j’appelle se faire traiter comme des enfants à l’école, dit méchamment mon amie.
--Mais voyons, elle les a figés d’ennui; pourtant ils sont si bien élevés qu’ils ne s’en sont même pas rendu compte. Viendra un jour où l’Homme Américain se révoltera.
--Et que fera la Femme Américaine?
--Elle se mettra à pleurer, et ça lui fera beaucoup de bien.
Un peu plus tard, je rencontrai une femme d’un certain État de l’Ouest, et qui voyait pour la toute première fois le grand, l’heureux, l’inattentif monde du Créateur, et se trouvait assez affligée parce qu’il ne ressemblait pas à celui qu’elle connaissait, elle. Elle avait toujours compris que les Anglais étaient brutaux envers leurs femmes.--C’étaient les journaux de son État qui l’affirmaient--(si seulement vous pouviez connaître les journaux de son État!)--Mais jusqu’à présent elle n’avait pas remarqué de sévices exercés et les Anglaises, qu’elle renonçait, disait-elle, à jamais comprendre, avaient l’air de jouir d’une certaine liberté et d’une certaine égalité agréables à l’œil. D’autre part les Anglais se montraient manifestement bons envers des jeunes filles ayant des difficultés au sujet de leurs bagages et de leurs billets lorsqu’elles se trouvaient dans des chemins de fer étrangers. Gens tout à fait gentils, dit-elle en terminant, mais assez dépourvus d’humour.
Un jour elle me montra ce qui avait tout l’air d’être une gravure tirée de quelque journal de modes, représentant une étoffe pour robe--joli médaillon ovale d’étoiles sur un fond de rayures grenat--qui, je ne sais trop pourquoi, me semblait assez familier.
--Que c’est gentil! Qu’est-ce donc? dis-je.
--Notre Drapeau National, répondit-elle.
--Ah oui, mais il n’a pas tout à fait l’air...
--Non; c’est une nouvelle manière d’arranger les étoiles pour qu’elles soient plus faciles à compter et plus décoratives. Nous allons voter là-dessus dans notre État, où nous avons le droit de vote--je voterai quand je serai de retour là-bas.
--Vraiment! et comment voterez-vous?
--C’est là justement à quoi je réfléchis.
--Elle étala le dessin sur ses genoux, elle le contempla la tête penchée d’un côté, comme si, en réalité, il eût été de l’étoffe pour robe.
Et pendant, tout ce temps la terre d’Égypte se déroulait à notre droite et à notre gauche, en marche solennelle. Comme la rivière était basse nous la vîmes du bateau telle une longue plinthe de boue pourpre et brunâtre, qui aurait de onze à vingt pieds de haut, soutenue visiblement tous les cent mètres par des caryatides en cuivre reluisant, sous forme d’hommes nus écopant de l’eau pour les récoltes qui se trouvaient en dessus.
Derrière cette éclatante ligne émeraude courait le fond fauve ou tigré du désert et un ciel bleu pâle encadrait le tout.
C’était là l’Égypte, celle-là même que les Pharaons, leurs ingénieurs, leurs architectes, avaient vue; terre à cultiver, gens et bétail pour travailler, et en dehors de ce travail nulle distraction, aucune attirance, sauf lorsqu’on transportait les morts à leur sépulture au delà des limites des terres cultivables. Lorsque les rives devinrent plus basses la vue s’étendait sur au moins deux kilomètres de verdure bondée, tout comme une arche de Noé, de gens, de chameaux, de moutons, de bœufs, de buffles, et, de temps à autre, d’un cheval. Et les bêtes se tenaient aussi immobiles que des jouets parce qu’elles étaient attachées ou entravées chacune à son hémisphère de trèfle, s’avançant lorsque cet espace se trouvait tondu. Seuls les tout petits chevreaux étaient libres, et jouaient sur les bords plats des toits de boue comme des petits chats.
Rien d’étonnant que «chaque berger soit une abomination pour les Égyptiens». Les sentiers à travers les champs, poussiéreux, foulés des pieds nus, sont ramenés jusqu’à la plus mesquine étroitesse qu’il soit possible d’obtenir; les routes principales sont soulevées bien haut sur les flancs des canaux, à moins que la route permanente de quelque voie de chemin de fer très légère ne puisse être contrainte à les remplacer. Le froment, la canne à sucre, mûre, pâle et à touffe, le millet, l’orge, les oignons, les bouquets de ricin frangés, se bousculent pour trouver place où planter le pied puisque le désert leur refuse l’espace et que les hommes poursuivent le Nil dans sa chute, centimètre par centimètre, chaque matin, avec de nouveaux sillons où faire pousser les melons, tout le long des rives dégouttant encore d’humidité.