Lettres de voyage (1892-1913)

Part 20

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Dans une des tombes il y a une petite chambre dont le plafond, probablement à cause d’un défaut dans le rocher, n’avait pas pu être polissé comme les autres. Donc, le décorateur, très habilement, l’a recouvert d’un fin dessin de toile fignolé, tout pareil à ces morceaux d’étoffe en perse dont on se servirait dans la vie réelle pour cacher un plafond grossièrement fait. Il le fit admirablement, là, dans l’obscurité, et s’en fut. Des milliers d’années après naquit un homme de ma connaissance qui, pour de bonnes et suffisantes raisons, avait une horreur presque folle pour tout ce qui ressemblait à une toile de plafond. Il trouvait des excuses pour ne pas aller dans les magasins de nouveautés à Noël, lorsque des annexes agrandies à la hâte sont cachées, plafond et côtés, par des broderies. Peut-être qu’un serpent ou un lézard était tombé du plafond sur la tête de sa mère avant qu’il ne vînt au monde, peut-être était-ce le souvenir de quelque assaut de fièvre contre lequel il avait fallu lutter sous une tente; quoi qu’il en soit, l’idée que se faisait cet homme du Purgatoire c’était celle d’une chambre brûlante remplie à étouffer, souterraine, avec, étendues sous le plafond, des toiles à dessins. Une seule fois dans sa vie, dans une ville du nord lointain, où il avait à faire un discours, il rencontra cet ensemble parfait. On le conduisit par des couloirs étroits, remplis de monde, chauffés à la vapeur, jusqu’à ce qu’enfin on le planta dans une pièce sans fenêtres visibles (par là, il sut qu’il était sous terre) et immédiatement au-dessous d’une toile à plafond aux chauds dessins ressemblant assez à une doublure de tente, et une fois là il lui fallut dégoiser ce qu’il avait à dire tandis qu’une terreur panique le tenait à la gorge. La seconde fois ce fut dans la Vallée des Rois, où des couloirs presque pareils, remplis de gens, le menèrent jusque dans une chambre taillée dans le roc, à Dieu sait combien de brassées sous terre, tendue de ce qui avait tout l’air d’être une toile perse s’affaissant à moins de trois pieds au-dessus de sa tête. «L’homme que je voudrais bien tenir, dit-il lorsqu’il fut de nouveau dehors, c’est ce décorateur. Croyez-vous qu’il ait eu l’intention de produire cet effet-là?»

Chaque homme a ses terreurs privées, outre celles de sa propre conscience. D’après ce que j’ai vu dans la Vallée des Rois, les Égyptiens le savaient bien apparemment depuis fort longtemps. Ce qui est certain c’est qu’ils l’ont fait sentir à des gens qu’on ne s’attendrait pas à rencontrer en pareille affaire. J’entendais deux voix parlant ensemble au fond d’un couloir, à peu près comme il suit:

_Elle._--Sûrement que nous n’étions jamais destinés à voir de l’intérieur ces vieilles tombes.

_Lui._--Comment cela?

_Elle._--Ne serait-ce que parce qu’ils se font une telle idée de la mort. Bien sûr que leur point de vue en ce qui concerne les choses spirituelles n’était pas aussi large que le nôtre.

_Lui._--Eh bien, il n’y a pas de danger que _nous_ nous laissions égarer à ce point de vue. A propos, as-tu acheté au dragoman, ce matin, ce scarabée que l’on disait être authentique?

LA FACE DU DÉSERT

Remonter le Nil c’est en quelque sorte courir la bouline devant l’Éternité. Tant qu’on ne l’a pas vu on ne se rend pas compte de l’étonnante étroitesse de ce mince et humide filet de vie qui se glisse invaincu à travers la gueule de la mort établie. Un coup de fusil couvrirait ses terres cultivées les plus larges, un coup d’arbalète atteindrait les plus étroites. Une fois qu’on les a dépassées un homme peut attendre pour boire jusqu’à ce qu’il atteigne le cap Blanco à l’Ouest (où il pourra faire des signes à un bateau de l’_Union Castle_ s’il veut se désaltérer) ou le club Karachi à l’Est. Mettons quatre mille kilomètres de sécheresse à main gauche et trois mille à main droite.

Le poids du Désert se fait sentir chaque jour à chaque heure. Le matin, lorsque la cavalcade s’en va marchant derrière le dragoman pareil à une tulipe, il dit: «Je suis ici, juste au delà de cette crête de sable rose que vous êtes en train d’admirer. Arrivez, mes jolis messieurs, et je vous conterai votre bonne aventure.» Mais le dragoman dit très clairement: «Si vous plaît M’ssieu, ne vous séparez _pas en quoi que ce soit_ du corps principal», chose que, le Désert le sait bien, vous n’aviez pas le moins du monde l’intention de faire.

A midi, lorsque les maîtres d’hôtel tirent du fond des réfrigérants tout couverts de buée certaines boissons pour le lunch, le Désert gémit plus fort encore que les roues des puits qui se trouvent sur la rive: «Je suis ici, à quelque cent mètres. Pour l’amour de Dieu, mes jolis messieurs, épargnez une gorgée de ce piquant whisky à l’eau minérale que vous portez à vos lèvres. Il y a un homme blanc à quelques centaines de kilomètres d’ici mourant de soif sur mon sein, de la soif que vous guérissez au moyen d’un chiffon trempé dans de l’eau tiède tandis que vous le maintenez, lui, d’une main, et il s’imagine qu’il est en train de vous maudire à haute voix, mais il n’en est rien, car sa langue est sortie de sa bouche et il ne peut pas la rentrer. Merci, mon noble capitaine.» Car naturellement on verse la moitié du breuvage par-dessus bord avec cette prière: «Puisse-t-il arriver à celui qui en a besoin»; tandis que l’on tourne le dos aux crêtes palpitantes et aux horizons fluides qui commencent leur danse à mirage de midi.

Le soir le Désert fait de nouveau intrusion--attifé comme une fille Nautch de voiles de pourpre, de safran, de clinquant doré, de vert d’herbe. Elle s’étale sans pudeur devant le touriste ravi, en réseaux tissés en forme de pélicans regagnant à tire d’aile leurs demeures, en franges de canards sauvages, en taches noires sur fond carminé, en bijoux de pacotille faits de nuages couleur d’opale. «Remarquez-moi!» s’écrie-t-elle, comme telle autre femme indigne. «Admirez le jeu de mes traits mobiles, les révélations de mon âme multicolore. Observez mes appâts et mes puissances. Frémissez pendant que je vous fais tressaillir!» Ainsi, elle flotte, passant à travers toutes ses transformations et se retire en haut jusque dans les bras du crépuscule. Mais à minuit elle abandonne tout faux-semblant et descend sous sa forme naturelle, qui dépend de la conscience du contemplateur et de l’éloignement qui le sépare du blanc voisin.

Vous remarquerez dans le _Benedicite omnia opera_ que le Désert est la seule chose à qui l’on n’enjoint pas de «bénir Dieu, le louer et le magnifier à jamais». Cela, c’est parce que au moment où notre illustre père, le Seigneur Adam et son auguste épouse, la Dame Ève, furent chassés du paradis, Eblis le Maudit, craignant que l’homme ne revienne finalement dans les grâces d’Allah, se mit à brûler et à dévaster toute la terre à l’Est et à l’Ouest de l’Éden.

Chose assez bizarre, le Paradis terrestre est à peu près au centre de tous les déserts du monde, en comptant à partir de Gobi jusqu’à Tombouctou, et toute cette terre, en tant que terre, est «exclue de la miséricorde de Dieu». Ceux qui s’en servent le font à leurs risques et périls. En conséquence le Désert produit son propre type d’homme tout comme le fait la mer. J’eus la bonne chance d’en rencontrer un spécimen, âgé environ de vingt-cinq ans. Son travail l’obligeait à longer la mer Rouge, où des hommes sur de rapides chameaux viennent faire la contrebande du hashish et parfois de fusils, avec les dhows qui abordent n’importe quelle plage commode. Les contrebandiers doivent être poursuivis sur des chameaux encore plus rapides, et puisque les puits sont rares et bien connus le jeu consiste à arriver les premiers et à les occuper.

Mais il se peut qu’ils brûlent un puits ou deux et fassent étape de plusieurs jours en un seul. Alors celui qui les poursuit doit prendre de plus grands risques encore et faire des marches plus cruelles afin que la loi soit observée. La seule chose en faveur de la loi est que le hashish sent abominablement--pire qu’un chameau qui a chaud--de sorte que lorsqu’ils accostent on ne perd pas de temps à écouter des mensonges. On ne m’a pas expliqué comment ils se dirigent à travers les solitudes ni par quel art ils maintiennent leur vie au milieu des tempêtes de poussière et de chaleur. Cela on le prenait pour démontré, et celui qui le prenait ainsi était l’individu le plus ordinaire que l’on puisse rencontrer. Il fut très ému d’apprendre que les Français sont en train de faire une route aérienne quelque part au Sahara, au-dessus d’une étendue sans eau de six cents kilomètres, et où, si l’aéroplane venait à subir des avaries en route, le pilote mourrait de soif et se dessécherait à côté de son appareil.

Pour être juste, il faut reconnaître que le Désert prend rarement la peine d’effacer les traces d’un meurtre. Il y a des endroits au Désert, dit-on, où même maintenant l’on rencontre les morts de batailles anciennes, tous aussi visibles que les nids de guêpes de l’an dernier, couchés en monceaux ou éparpillés par la fuite avec, par-ci, par-là, les petites lignes brillantes des cartouches vides qui les avaient fait tomber.

Il y a des vallées et des ravins où les contrebandiers les plus fous ne tiennent pas à se réfugier à certains moments de l’année; de même qu’il y a des demeures faites pour qu’on s’y repose mais où les domestiques indigènes refusent de séjourner parce qu’ils sont arrêtés, en se rendant à la cuisine, par le qui-vive des régiments soudanais qui depuis longtemps sont au Paradis. Et les voix, et les avertissements, et les appels derrière les rochers sont innombrables. Tout cela s’explique par le fait qu’on est très rarement appelé à vivre dans un endroit si calme qu’on peut entendre le murmure rapide de son sang sur son propre tympan. Ni un vaisseau, ni une prairie, ni une forêt ne donnent ce silence-là. Je suis allé une fois à sa recherche, lorsque notre bateau était amarré et que mes compagnons s’en étaient allés voir je ne sais quel spectacle; mais certes, je n’osai m’aventurer à plus d’un kilomètre de la fumée de notre cheminée. C’est alors que je découvris soudain une colline criblée de tombes qui renfermaient des têtes de morts blanches comme du papier, tous ricanant agréablement comme autant d’ambassadeurs du Désert. Mais je n’acceptais pas leur invitation. On m’avait dit que tous les petits diables apprennent à dessiner au désert, ce qui explique les détails compliqués et futiles qui le remplissent. Personne sauf un diable ne songerait à creuser chaque saillie de rocher de lignes indiquant l’action du vent ou à la réduire par les rafales de sable jusqu’à n’être qu’une nervure étincelante; à dresser des collines en forme de pyramides, de sphynx et de faubourgs de villes dévastés; à couvrir des espaces grands comme la moitié d’un comté anglais d’études à la sépia représentant des ravins de Dougas et de Nullahs, se croisant et s’enchevêtrant, chacun étalant une perspective beaucoup trop habile; à oblitérer le travail à demi terminé au moyen d’un lavis de sable à trois teintes, pour le reprendre de nouveau, à la pointe d’argent, au bord de l’horizon. S’ils font cela, c’est pour amener les voyageurs égarés à se figurer qu’ils pourront reconnaître des points de repère, les forcer à courir de-ci de-là dans l’espoir de les identifier, jusqu’au moment où la folie survient. Le Désert n’est qu’artifice de diable, «satanée habileté», pourrait-on dire, bourré de travaux inutiles, toujours promettant quelque chose au prochain détour, toujours conduisant à travers une décoration excessive et un dessin trop souligné pour aboutir à une stérilité toujours égale.

Il y eut un matin surtout, merveilleux entre tous les matins, où nous nous trouvâmes en face du Temple de Abu Simbel taillé dans le roc. Là, quatre personnages gigantesques, chacun haut de soixante pieds, sont assis les mains sur les genoux à attendre le jour du Jugement dernier. A leurs pieds s’étend une petite étendue de blé vert-bleu. Ils ont l’air de retenir derrière eux tout le poids du désert, qui néanmoins déborde d’un côté sous forme d’une cataracte de sable vif orange. On conseille au touriste d’assister au lever du soleil ici, soit en se tenant à l’intérieur du temple où la lueur tombe sur certain autel érigé par Ramsès en son propre honneur, soit du dehors où une autre Puissance prend la direction.

Les étoiles avaient pâli quand nous commençâmes notre veillée; les oiseaux de la rivière chuchotaient tout juste en faisant leur toilette dans la lumière incertaine et empourprée. Puis la rivière se ternit comme de l’étain; la ligne de la cime derrière le Temple se détacha sur le fond laiteux du ciel; on devinait plutôt qu’on ne voyait les quatre silhouettes dans le trou d’ombre au-dessous. Celles-ci se dessinèrent suffisamment énormes, mais sans terreur spéciale, tandis que l’aube de l’Orient accomplit ses rites magnifiques. Quelque roseau de la rive se révéla par réflexion, noir sur argent; des ailes en forme d’arc battirent la surface de l’eau, troublant son immobilité et la transformant en fragments de verre; la cime du désert devint topaze et les quatre silhouettes se détachèrent nettement, sans ombre pourtant, de leur arrière-plan. La lumière plus forte les inonda de rouge depuis la tête jusqu’aux pieds et elles devinrent vivantes, aussi horriblement, aussi fortement mais aussi aveuglément vivantes que des hommes ligotés sur la chaise électrique avant que le courant ne soit ouvert. On sentait que si par un miracle l’aube pouvait être retardée seulement une seconde de plus, elles s’arracheraient de là, se délivreraient, et bondiraient vers Dieu sait quelle vengeance. Mais à cet instant précis le plein soleil les riva à leurs places,--statues, et rien de plus, balafrées de lumière et d’ombre--et un jour nouveau entama son travail.

A quelques mètres de ces grandes images, tout près de la statue d’une princesse égyptienne dont la face rappelait exactement celle de «Elle»[6], se trouvait une tablette de marbre au-dessus de la tombe d’un officier anglais tué dans un combat contre des derviches il y a presque une génération.

[6] Roman de R. Haggard.

A partir de Abu Simbel jusqu’à Wadi Halfa, la rivière, affranchie de la domination des Pharaons, commence à parler d’hommes blancs morts. Il y a trente ans, de jeunes officiers anglais aux Indes mentaient et intriguaient furieusement pour se faire attacher à des expéditions dont les bases se trouvaient parfois à Suakim, parfois tout à fait dans l’air du désert, mais dont aujourd’hui tous les exploits sont oubliés. De temps à autre le dragoman agitant une main lisse dans la direction de l’Est ou vers le Sud-Est rappelle quelque combat. Alors tout le monde murmure: «Ah! oui; ça c’était Gordon, bien entendu» ou bien: «Était-ce après, ou avant Omdurman?» Mais la rivière est bien plus précise. Au moment où le bateau fend de biais, comme un chien dérouté, le cours d’eau qui baisse, tous ces noms connus jaillissent sous les roues du bateau:--«Armée de Hicks--Val Baker--El Teb--Tokar--Tamaï--Tamanieb et Osman Digna!» Son avant vire pour aborder une autre courbe: «_Nous ne pouvons pas débarquer des troupes anglaises ou indiennes; si l’on demandait notre avis nous recommanderions l’abandon, jusqu’à un certain point, du Soudan._» C’était là le roucoulement que Lord Granville fit entendre aux conseillers de son Éminence le Khédive, et la phrase revient aussi nette que lorsqu’elle nous choqua en 84. Puis, après une longue étendue se profilant entre des palmiers inondés, vient, bien entendu, Gordon, et un correspondant de guerre irlandais fou, d’une folie délicieuse, emprisonné en même temps que lui dans Khartoum. Gordon,--mil huit cent quatre-vingt-quatre, quatre-vingt-cinq--le chemin de fer Suakim-Berbère réellement commencé et tout aussi réellement abandonné. Korti, Abu Kléa, la Colonne du Désert, un bateau à vapeur appelé le _Safieh_, et non le _Condor_, qui sauva deux autres vapeurs qui avaient fait naufrage en revenant d’un Khartoum qui était tombé entre les mains rouges du Mahdi de cette époque-là. Puis--et voici que le glissement égal sur les eaux profondes continue--une autre expédition de Suakim avec encore et pas mal d’Osman Digna et des tentatives renouvelées pour construire le chemin de fer Suakim-Berbère. «Hashin», disent les roues du bateau, ralentissant tout d’un coup, «la Zareba de Mac Neil, le 15e Régiment des Sikhs, et un autre régiment indigène,--Osman Digna, plein de fierté et de puissance, et Wadi Halfa, ville frontière. Puis de nouveau Tamaï; nouveau siège de Suakim, Gemaiza, Handub, Trinkitat et Tokar 1887.»

La rivière rappelle les noms; l’esprit sur-le-champ ramène la physionomie et les tics de langage de quelque adolescent que l’on avait rencontré pendant quelques heures, peut-être dans un train, se rendant en Égypte, dans les temps anciens. Tous deux, nom et physionomie, s’étaient complètement effacés de la mémoire jusqu’à cet instant.

Ce fut une autre génération qui reprit le jeu dix ans plus tard et remporta la partie à Khartoum. Beaucoup de ceux qui étaient à bord du bateau Cook avaient visité la ville. Ils étaient d’accord pour dire que les frais d’hôtel étaient exorbitants, mais que l’on pouvait faire acquisition des curiosités les plus charmantes dans le bazar indigène. Mais je ne n’aime pas les bazars du genre égyptien depuis une découverte que je fis à Assouan.

Il y avait un vieillard--un Musulman--qui me pressait d’acheter quelque marchandise ou autre, mais non pas avec cette infâme camaraderie que des générations de touristes de bas étage ont enseignée aux habitants de la ville, ni, non plus, avec cette façon adroite de faire l’article que l’Égyptien élevé à la ville attrape bien facilement, mais avec une sorte de zèle désespéré, qui était inconnu à toute sa croyance et à sa nature. Il accrochait du doigt, il implorait, il flattait, l’œil peu assuré, et pendant que je me demandais pourquoi, je vis derrière lui la figure bouffie, rose, d’un juif coiffé d’un fez, le surveillant comme une hermine surveille un lapin. Lorsqu’il se déplaçait, le juif le suivait et s’installait de façon à dominer la situation. Le vieillard tantôt le regardait, lui, tantôt me regardait, moi, et renouvelait ses sollicitations. On pouvait de même s’imaginer quelque vieux lapin en train de taper follement sur un tambourin avec une hermine le guettant par derrière. On me dit plus tard que les juifs possèdent la plupart des baraques dans le bazar d’Assouan, les musulmans travaillent pour eux, vu que les touristes exigent la couleur orientale. Comme je n’avais jamais vu un juif en train de forcer la main à un musulman et que je ne m’imaginais pas la chose possible, cette couleur était pour moi à la fois nouvelle et déplaisante.

L’ÉNIGME D’EMPIRE

A Halfa on sent le premier souffle d’une frontière. Ici le gouvernement Égyptien se retire à l’arrière-plan et même le bateau Cook ne s’arrête pas au beau milieu de la carte postale. Au bureau des Postes et Télégraphes, il y a des traces, très diluées, quoiqu’encore reconnaissables, d’administration militaire. Et la ville, ni où que ce soit, ni de quelque façon que ce soit, ne sent mauvais, ce qui prouve qu’on ne s’en occupe pas à la manière du pays. Il n’y a pas plus à y voir que dans le Ponton _C 60_, jadis l’_Himalaya_, vaisseau transportant les troupes de sa Majesté, mais qui, aujourd’hui, n’est plus qu’un ponton à charbon dans le Hamoaze à Plymouth. Une rive avec un étroit chemin en terrasse flanqué de maisons mi-orientales, quelques casernes, une mosquée et une demi-douzaine de rues formant angle droit avec le Désert arrivant à fond de train au bout de chacune, voilà en quoi consiste toute la ville. En remontant le fleuve, un kilomètre environ, sous des palmiers se trouvent des bungalows, restes apparemment de cantonnements, quelques boutiques pour réparations de machines, et des fragments de voie ferrée. Cela forme la plus misérable collection de maisons badigeonnées à la chaux, lamentables jardins, murs décatis, espaces nus foulés et piétinés que l’on peut imaginer; et cependant chaque fragment de l’ensemble tressaille de la vie d’armées et de flottes dont il se souvient, tout comme le bol résonne encore après que le doigt qui l’a frotté ne le touche plus. Les hommes les plus invraissemblables y ont fait leur temps; des provisions, par dix mille tonnes à la fois, ont été roulées ou poussées ou traînées jusqu’en haut des rives par des dizaines de milliers de mains éparses; des hôpitaux s’y sont installés à l’aventure, se sont étendus prodigieusement ou se sont rapetissés, puis se sont évanouis avec les régiments qui eux-mêmes s’évanouissaient; des voies de garages ont été installées, puis arrachées selon que les besoins variaient, puis enfin complètement oblitérées par le sable.

Halfa a été la tête de ligne, le Quartier Général de l’Armée, le centre de l’Univers, le seul endroit où un homme était sûr de pouvoir acheter du tabac et des sardines et recevoir des lettres pour lui et de l’aide médicale pour ses amis. Aujourd’hui elle n’est plus que la coquille ratatinée d’une ville sans un hôtel convenable et où les touristes se précipitent de la rivière pour acheter au Bureau de Poste des collections complètes de timbres du Soudan.

Je suis allé me promener sans but, d’un bout à l’autre de la ville. Je découvris une foule de jeunes gens du pays en train de jouer au football sur ce qui avait peut-être été jadis un champ de manœuvre.

--Et quelle est cette école? demandai-je en anglais à un assez jeune garçon très empressé.

--Madrissah, répondit-il avec beaucoup d’intelligence, ce qui, traduit, ne veut dire qu’École.

--Oui, mais _quelle_ École?

--Oui, Madrissah, école, Monsieur, et il me suivit pour voir ce que l’imbécile voulait encore.

Une ligne de voie ferrée qui en son temps avait dû alimenter de gros ateliers me conduisit entre des maisons à vastes pièces et des bureaux aux pancartes indiquant respectivement leurs fonctions avec, par-ci par-là, un employé en train de travailler. Des fonctionnaires égyptiens, fort polis, me donnèrent force indications (je voulais autant que possible arriver à voir un officier blanc, mais aucun ne s’y trouvait à ce moment-là). Je fus chassé d’un jardin qui appartenait à une Autorité; rôdai en lambinant autour de l’entrée d’un bungalow qui avait un enclos déjà très vieux, où deux blancs étaient assis dans des fauteuils sur une véranda; errai en dévalant vers la rivière sous les palmiers où filtraient les dernières lueurs roses; me perdis au milieu de chaudières rouillées et de billes de bois de charpente; et enfin revins en baguenaudant dans le crépuscule, escorté par le petit garçon et par une brigade entière de fantômes, dont je n’avais jamais rencontré un seul auparavant, mais que je connaissais tous jusqu’au dernier très intimement. Ils me dirent que c’était surtout les soirs qui les déprimaient _eux_ aussi, de sorte qu’ils revinrent tous après dîner et me tinrent compagnie, pendant que j’allais à la rencontre d’un ami qui devait arriver de Khartoum par le train de nuit.

Il avait une heure de retard, et cette heure nous la passâmes, les fantômes et moi, dans un hangar aux murs de brique, au toit de fer-blanc, chaud encore de la chaleur du jour; une foule d’indigènes riaient et causaient quelque part derrière dans l’obscurité. Nous en étions arrivés à nous connaître si bien au bout de ce temps que nous avions fini de discuter tous les sujets possibles de conversation: où pourrait bien se trouver par exemple la tête du Madhi,--le travail, la récompense, le désespoir, la reconnaissance de notre mérite, l’échec absolu, tous les motifs réels qui nous avaient poussés à faire quelque chose, et tous les autres ardents désirs qui nous avaient possédés. Donc nous restâmes immobiles et laissions marcher les astres, comme il faut faire quand on rencontre ce genre de train.

Au bout d’un instant je demandai:--Quel est le nom de la station suivante à partir d’ici?

--Station Nº 1, répondit un fantôme.

--Et la suivante?