Part 14
Des deux côtés de la voie, à perte de vue, on battait le blé. La fumée des machines montait, en perspective ordonnée, à côté des amoncellements de menue paille: d’abord une machine, puis une maison, puis un tas de menue paille, puis du blé en moyettes--après cela, répétez ce même dessin sur toute l’étendue d’un certain nombre de degrés de longitude se suivant sur l’hémisphère.
Nous avons passé à travers une véritable chaîne de petites villes se touchant presque, où je me souviens d’avoir vu de temps à autre un pâturage, et à travers de grandes villes jadis représentées seulement par une pancarte, un garage, et deux agents de la police du Nord-Ouest. En ces temps-là, les gens démontraient que le blé ne pousserait pas au delà de telle ou telle ligne fixée par le premier idiot venu, ou bien que s’il y poussait personne ne s’en occuperait. Et voici que le Blé s’avançait, marchant avec nous à perte de vue; les chemins de fer s’étaient portés à trois ou quatre cents kilomètres au nord, peuplant un nouveau pays à blé; et plus au nord encore, le Grand Tronçon était en train de continuer la ligne suburbaine longue de quelques milliers de kilomètres, avec des embranchements qui iraient peut-être jusqu’à Dawson City, en tous cas jusqu’à la baie de Hudson.
«Venez au Nord et regardez! s’écriaient les Lutins du Chemin de fer, ici vous n’en êtes qu’à la lisière.» Je préférai suivre la vieille route et regarder, ébahi, les miracles accomplis depuis mon temps. L’Hôtel d’autrefois, à la façade en toc, à l’intérieur creux, et qui était seul connu dans l’Ouest, avait cédé la place à des bâtiments en pierre ou en brique hauts de cinq étages, à des Bureaux de Poste faisant pendants. De temps à autre quelque fragment du passé oublié par mégarde demeurait accroché à une ville, et permettait de reconnaître en elle une vieille connaissance, mais le plus souvent il fallait s’éloigner d’un kilomètre et regarder de loin--tout comme on tient un palimpseste contre la lumière,--pour pouvoir identifier les lignes tracées au début maintenant recouvertes depuis longtemps. Chaque ville pourvoyait à la vaste région fermière derrière elle et chaque école arborait le drapeau national anglais au bout d’un mât dans la cour de récréation. Il paraîtrait qu’on n’apprend aux écoliers ni à détester ni à mépriser leur propre pays, ni à en solliciter des secours.
Je dis à voix basse à un des voyageurs que j’étais un peu las de la tyrannie du Blé qui avait duré trois jours, en même temps que choqué de voir les fermiers brûler de la paille si propre et faire des feux de joie avec leur menue paille.--Vous retardez beaucoup, me dit-il. Il y a des vergers et des laiteries et d’autres exploitations agricoles, autant que vous en voudrez, qui marchent dans tous ces pays-ci,--sans parler de l’irrigation plus à l’Ouest. Le Blé n’est pas notre unique roi, de beaucoup. Attendez que vous soyez à tel ou tel endroit. C’est là que je fis la rencontre d’un prophète et d’un prédicateur, sous la forme d’un commissionnaire du Commerce de l’endroit (toutes les villes en ont), qui me montra d’un air résolu les légumes que produisait sa région. Et c’en étaient des légumes! tous rangés avec soin dans un petit kiosque près de la gare.
Je crois que le pieux Thomas Tusser aurait chéri cet homme.--La Providence, disait-il, répandant à chaque geste des brochures, n’a pas voulu le Blé éternel dans cette région. Non, Monsieur! Notre affaire à nous c’est de devancer la Providence, d’aller au-devant d’elle avec la culture mixte. Vous intéressez-vous à la culture mixte? Ah! dommage alors que vous ayez manqué notre exposition de Fruits et Légumes. Ce genre de culture, ça vous réunit les gens. Je ne prétends pas que le Blé vous rétrécit, mais j’ose affirmer que la première rend plus sociable et rapporte davantage. Nous nous sommes laissé hypnotiser par le Blé et le Bétail. Eh bien--mais non, le train ne part pas encore,--je vais vous dire quelles sont mes idées là-dessus.
Pendant quinze minutes superbes il me livra la quintessence de la culture mixte accompagnée d’incursions sur le terrain de la betterave (saviez-vous qu’on est en train de faire du sucre à Alberta?) et il se mit à discourir, avec la dévotion qui convenait, sur la sombre poussière des cours de fermes qui est la mère de toutes choses.
--Ce qu’il nous faut maintenant, s’écria-t-il en prenant congé de moi, ce sont des hommes, encore des hommes. Oui, et des femmes.
Ils ont un bien grand besoin de femmes pour aider dans les travaux domestiques, et faire face à la terrible poussée qui les accable à la moisson--des filles qui puissent aider dans la maison, la laiterie, le poulailler, jusqu’à ce qu’elles se marient.
Déjà se manifeste en ce sens un véritable afflux: tel colon, satisfait des conditions qu’il y trouve en amène d’autres de l’Angleterre. Mais si un dixième de l’énergie que l’on gaspille en «Réformes sociales» pouvait être consacré à organiser et à surveiller convenablement l’émigration (le «Travail» ne s’oppose pas encore à ce que les gens travaillent le sol), nous pourrions faire quelque chose qui vaille la peine qu’on en parle. Les races qui travaillent et qui ne forment pas des Comités se mettent à travailler la terre au moins aussi vite que les nôtres. Cela rend jaloux et inquiet de voir des étrangers en train de puiser, quoique honnêtement, dans ces trésors de bonne chance et de vie saine.
Il se trouvait, sur la voie, une ville au sujet de laquelle j’avais entendu une discussion, pour la première fois, presque vingt ans auparavant, entamée par une loque de chercheur d’or qui voyageait dans un fourgon:--Jeune homme, me dit-il après une prophétie toute professionnelle, vous entendrez parler de cette ville si Dieu vous prête vie. Elle est née heureuse.
Plus tard, j’eus l’occasion de la revoir, c’était une voie de garage à côté d’un pont où les Indiens vendaient des ornements en perles tressées. Et à mesure que s’écoulaient les années, j’apprenais que la prophétie du vieux chemineau s’était réalisée et qu’une chance--je ne savais laquelle--était échue à la petite ville auprès du grand fleuve. C’est pourquoi, cette fois-ci, je m’arrêtai pour m’en assurer. C’était une belle ville de six mille habitants, un embranchement à côté d’un immense pont en fer; à la gare il y avait un jardin public plein d’arbres. Une joyeuse compagnie d’hommes et de femmes, que cet air, cette lumière et leur propre amabilité rendaient frères et sœurs avec nous-mêmes arrivèrent en automobiles et occupèrent notre journée de la façon la plus agréable qui soit.
--Eh bien! et votre Chance? dis-je.
--Comment! répondit l’un d’eux, vous n’avez pas entendu parler de notre gaz naturel--le plus grand gaz naturel qui soit au monde? Ah! venez donc voir.
On m’emporta en tourbillon jusqu’à un dépôt rempli de machines et d’ateliers à mécaniques actionnés par du gaz naturel, sentant légèrement l’oignon frit, qui sort de terre, à une pression de trois cents kilogs qui, grâce à des valves et des robinets, est réduit à deux kilogs. Il y avait là en fait de Chance de quoi créer une métropole. Représentez-vous le chauffage et l’éclairage de toute une ville, sans parler de force motrice, installés avec la seule dépense des tuyaux.
--Y a-t-il des limites aux possibilités que cela suppose? demandai-je.
--Qui sait? Nous ne faisons que commencer. Nous vous montrerons une fabrique de briques, là-bas dans la prairie, et que le gaz fait marcher. Mais pour le moment nous voulons vous faire voir une de nos fermes favorites.
Et les automobiles repartent, filant comme des hirondelles sur des routes de toutes les dimensions et grimpant pour arriver jusque sur ce qui paraissait être le Haut Veldt lui-même. Un commandant de la Police montée, qui avait fait une année de la Guerre (du Transvaal), nous expliqua comment les grilles entourant les fermes à autruches et les petits «meercats» tantôt assis et tantôt galopant dans l’Afrique du Sud lui avaient donné la nostalgie des «gophers» au bord de la route et des kilomètres interminables de grillages en fil de fer le long desquels nous courions. (La Prairie n’a rien à apprendre du Veldt en ce qui concerne les grillages ou les portes habilement combinées.)
--Après tout, dit le Commandant, il n’y a pas de pays qui puisse rivaliser avec celui-ci. J’y suis depuis trente ans et je le connais d’un bout à l’autre.
Alors ils désignèrent du doigt les quatre coins de l’horizon, mettons à quatre-vingts kilomètres, dans quelque direction que l’on se tournât--et en donnèrent les noms.
Le fermier amateur d’expositions était parti avec sa famille pour le culte mais nous, en tant qu’amis, avons pu nous glisser chez lui et arriver devant la maison silencieuse, toute neuve, avec sa grange bien ordonnée, et un immense monticule de blé cuivré entassé au soleil entre deux amoncellements de balle dorée. Chacun en prit un peu entre les doigts et dit ce qu’il en pensa,--il devait valoir, tel quel, sur le Veldt, quelques centaines de louis d’or. Et pendant que nous nous mettions, assis en cercle, sur les machines agricoles, il nous semblait entendre, au milieu du calme émanant de la maison fermée, la terre prodigue qui se préparait en vue de nouvelles moissons. Il n’y avait pas à vrai dire de vent, mais plutôt aurait-on dit comme une poussée de toute l’atmosphère de cristal.
--Et maintenant allons voir la briqueterie, s’écrièrent-ils. Elle se trouvait à plusieurs kilomètres. Le chemin qui y menait passait, par une descente inoubliable à jamais, jusqu’à une rivière aussi large qu’est l’Orange au pont de Norval, bruissant entre des collines de boue. Un vieil Écossais ressemblant à s’y méprendre à Charon, avec des bottes montant jusqu’à la hanche, dirigeait un ponton qui, maintenu par un fil de fer, faisait la navette. Les automobiles intrépides grimpèrent avec force cahots sur ce bac à travers un pied d’eau et Charon, sans relâche, nous mena majestueusement à travers la sombre et large rivière jusqu’à l’autre bord. Une fois là nous fîmes volte-face pour contempler l’heureuse petite ville, et échanger nos impressions au sujet de son avenir.
--Je crois que c’est d’ici que vous pourrez le mieux la voir, dit l’un.
--Non, c’est plutôt d’ici, dit l’autre, et leurs voix prenaient une intonation plus douce en la nommant.
Puis, pendant une heure, nous avons dévoré à toute vitesse la vraie prairie, de grandes plaines vert-jaune traversées par d’anciennes pistes de buffles, ce qui ne rend pas les ressorts d’automobiles meilleurs, jusqu’au moment où se dressa, isolée, à l’horizon, une cheminée, tel un mât en pleine mer, et, tout autour, se trouvaient encore des hommes et des femmes au cœur réjoui, un appentis, une ou deux tentes pour des ouvriers, le squelette du mécanisme à fabriquer des briques, un puits de quinze pieds carrés s’enfonçant à soixante pieds jusqu’à la terre glaise, et, noir et raide, le tuyau d’une mine de gaz naturel. Tout le reste c’était la Prairie, rien d’autre que la courbe de l’écorce terrestre--avec de petits oiseaux solitaires s’appelant les uns les autres. J’avais cru qu’il était impossible que cela fût plus simple, plus audacieux, plus impressionnant jusqu’au moment où je vis des femmes en jolies robes s’approcher et regarder avec précaution les valves à gaz d’où s’échappait la vapeur.
--Nous avons pensé que cela vous intéresserait, me dirent tous ces gens joyeux; et tout en riant et en devisant ils discutèrent leurs projets pour construire, d’abord leurs villes puis celles des autres, en briques de toutes sortes; indiquant des chiffres de production et les frais d’installation qui vous coupaient la respiration. A l’œil nu l’affaire n’était rien de plus qu’un pique-nique inédit, charmant. Ce qu’elle voulait dire en réalité c’était la création d’un Comité qui modifierait le fond même de la civilisation sur un rayon de cent soixante kilomètres à la ronde. Il me semblait que j’assistais aux plans de construction de Ninive, et quoi qu’il arrive de bon à cette petite ville qui est née heureuse, j’en veux toujours réclamer une part.
Mais la place me manque pour raconter comment nous avons mangé avec l’appétit que donne la Prairie, dans les quartiers des hommes, un repas préparé par un artiste; comment nous sommes revenus à la maison à des vitesses dont même un enfant n’a jamais entendu parler, et auxquelles aucun adulte ne devrait se livrer; comment les autos s’enlisèrent au gué, et tirèrent des bordées sur le ponton jusqu’à ce que même Charon sourit; comment d’énormes chevaux arrivèrent et firent gravir aux autos les pentes caillouteuses jusque dans la ville, comment, en rencontrant des gens endimanchés en voiture et à pied, nous avons pris des airs recueillis et vertueux, et comment la compagnie joyeuse subitement et doucement s’éclipsa pensant que ses invités devaient être fatigués. Je ne saurais vous donner une idée de la folâtrerie pure, irresponsable, qui caractérisa le tout, de la bonté affectueuse, de l’hospitalité gaie et ingénieuse qui régnait si délicatement dans toute l’affaire, pas plus que je ne saurais décrire une certaine demi-heure passée dans le calme du crépuscule juste avant de partir, lorsque la compagnie se réunit de nouveau pour les adieux, cependant que de jeunes couples se promenaient par les rues et que la réverbération des lampes à gaz naturel, qu’on n’éteignait jamais, donnait aux feuilles des arbres une coloration pareille à celle des décors de théâtre.
Ce fut une femme, dont la voix sortait de l’ombre, qui exprima ce que nous sentions tous:--Voyez-vous, nous sommes tout simplement amoureux de notre ville.
--Nous aussi, dis-je.
Et la petite ville disparut derrière nous.
DES MONTAGNES ET LE PACIFIQUE
La Prairie, ce qui du moins mérite ce nom, finit à Calgary, au milieu des ranches à bétail, des usines, des brasseries, et des travaux d’irrigation s’étendant sur trois millions d’acres. La rivière qui charrie le bois de charpente depuis la montagne jusqu’à la ville ne glisse pas souple en bruissant comme les rivières de la Prairie, mais gronde en passant au-dessus des barres de cailloux bleus, et la coloration légèrement verdâtre de ses eaux fait soupçonner les neiges.
Ce que je vis de Calgary fut condensé en une seule demi-heure d’intense activité (manifestement les autos ont été inventées pour parcourir des villes nouvelles). Ce que j’entendis, je l’appris, chose assez bizarre, bien des semaines plus tard, grâce à un jeune Danois, dans la mer du Nord. Il avait des nausées mais sa Saga de triomphe le soutint.
--Il y a trois ans je viens au Canada en troisième classe. Et j’ai la langue à apprendre--regardez-moi!--J’ai maintenant ma propre laiterie à moi à Calgary et--regardez-moi!--ma demi-section, m’appartenant en propre, c’est-à-dire trois cent vingt acres. Toute ma terre qui est à moi! Et maintenant, je viens à la maison, première classe, pour Noël ici au Danemark, et je ramènerai avec moi des amis qui sont fermiers, pour être fermiers sur ces terres à irrigation près de Calgary. Ah! je vous assure qu’il n’y a rien qui cloche dans le Canada pour un homme qui travaille.
--Vos amis iront-ils donc? lui demandai-je.
--Pouvez être sûr. Tout est déjà arrangé. Je parie qu’ils se préparent déjà et au bout de trois ans ils reviendront pour la Noël ici au Danemark, première classe comme moi.
--Alors à votre avis ça marche à Calgary?
--Je vous crois. Nous ne faisons que commencer. Regardez-moi. Des poulets? mais j’en élève aussi à Calgary. Etc., etc.
Après toute cette parade de prospérité matérielle sans détente, c’était un vrai repos que d’arriver au silence des grandes collines au pied des monts, bien qu’elles,--elles aussi--eussent été mises à contribution par la civilisation. Même en ce moment le bois de charpente ravi à leurs flancs descendait leurs rapides cours d’eau, avec des soubresauts et des plongeons, avant d’être scié et transformé en matériaux à construction pour tout l’univers. La charpente d’une villa purement anglaise peut tirer son origine d’autant de sources différentes et impériales que les revenus de son propriétaire.
Le train glissa, tout en sifflant pour se donner du courage, à travers les défilés sinueux des collines, jusqu’au moment où il se présenta, très humblement, devant les vraies montagnes, celles qui étaient sœurs, même pas si petites, des Himalayas.
Des montagnes, de l’espèce qui est couverte de sapins et encapuchonnée de neige, sont des choses païennes.
Les hommes perforent leurs flancs à la recherche de mines, et comptent que la science moderne les tirera d’affaire. Il n’y a pas bien longtemps une montagne s’agenouilla, tout comme un éléphant irrité s’agenouille, sur un petit village de mineurs; mais elle ne se releva pas et une moitié de ce camp ne fut plus vue sur la terre. L’autre moitié existe encore, inhabitée. «Le Païen dans son aveuglement» aurait fait des arrangements avec le Génie local avant même d’y enfoncer son pic. Et, comme le dit un savant érudit d’une petite université peu connue à un officier du Génie, sur la route de l’Himalaya au Thibet.--Vous autres blancs, vous ne gagnez rien à ne pas faire attention à ce que vous ne pouvez pas voir. Vous tombez de la route, ou la route tombe sur vous, et vous périssez, et vous vous imaginez que tout cela c’est par accident. Combien plus sage c’était, Monsieur, quand on nous permettait de sacrifier un homme, officiellement, avant d’entreprendre des ponts ou autres travaux publics. A ce moment-là, Monsieur, les divinités locales étaient officiellement reconnues et ne donnaient plus de fil à retordre, et les ouvriers de l’endroit, Monsieur, étaient très contents que ces précautions eussent été prises.
Il y a beaucoup de divinités locales sur la route qui passe à travers les Montagnes Rocheuses; vieilles montagnes chauves qui ont abandonné jusqu’à la moindre parcelle de verdure, et se dressent revêtues de plis de rocher argenté, que l’œil parcourt lentement comme lorsqu’on a le délire; montagnes folles, aux cornes aiguës, entourées comme d’une guirlande de brumes dansantes; fakirs du bord de la route, assis, le front penché, le dos voûté, plongés dans la méditation, courbés sous un fardeau de glace qui s’épaissit un peu plus tous les ans; montagnes présentant d’un côté un bel aspect mais, de l’autre, ravinées de creux où ne pénètre jamais le soleil, où la neige de l’année dernière est noircie par la saleté et la fumée des feux de forêts de cette année-ci. L’égouttement qui sort de là s’écoule à travers des dévalements de cailloutis et de débris jusqu’au moment voulu, et alors le demi-kilomètre de talus miné glisse, et hurlant se précipite dans la vallée épouvantée.
La voie ferrée s’y fraye un chemin sinueux, faisant d’inexplicables écarts et détours, un peu comme avance le daim traversant la clairière, marchant diagonalement et passant avec appréhension à des endroits qui paraissent aisés. C’est seulement lorsque la voie a dépassé une bosse ou deux que l’on se rend compte, en apercevant, en arrière, et en haut, une pente menaçante, pourquoi le train n’a pas suivi la route en apparence plus facile qui se trouve de l’autre côté de la gorge.
De temps à autre les montagnes s’écartent et bercent entre elles quelque vallée dorée aux lents cours d’eau, aux gras pâturages, et aux hautes terres qui ressemblent à des parcs: c’est tantôt quelque petite ville, tantôt le bruit de clochettes suspendues au cou des vaches et qui tintent parmi des buissons d’arbustes à baies; tantôt des enfants qui n’ont jamais vu le soleil se lever ni se coucher, qui poussent des cris lorsque passent les trains; et tantôt de vrais jardins entourant les maisons.
A Calgary, il avait gelé et les dahlias étaient morts. Mais le lendemain, voici que des capucines fleurissaient, indemnes, tout près des quais de la gare, et l’air était lourd et liquide du souffle du Pacifique! On sentait changer l’esprit du pays à mesure que se changeaient les contours des montagnes, à tel point que, parvenu aux plaines plus basses du Fraser, il semblait que même les dunes de Sussex devaient avoir plus d’affinité avec la Prairie que la Colombie Britannique. Les gens de la Prairie remarquent la différence, et les gens des Montagnes insistent--à tort, à mon avis--là-dessus. Peut-être que cette magie s’explique par l’odeur d’étranges plantes toujours vertes, ou de mousses inconnues en dehors de ces parages; ou bien il se peut que cette odeur soit renvoyée, de parois en parois, des crevasses et gorges sans limite d’âge; mais, à mon avis, elle semblait sortir bien plutôt de l’immense mer qui baigne l’Asie lointaine, l’Asie où les montagnes, les mines et les forêts sont alliées entre elles.
Nous nous sommes reposés un jour, bien haut dans les Montagnes Rocheuses, pour pouvoir visiter un lac taillé dans du jade pur, et qui a la propriété de colorier de sa propre teinte chaque image qui se reflète dans son sein. Une ceinture de bois de charpente, brun et mort, sur le faîte d’un rocher escarpé, paraissait, vu sens-dessus-dessous, comme de sombres cyprès montant d’entre des gazons verts, tandis que les neiges reflétées à la surface de l’eau étaient d’un vert pâle. En été beaucoup de touristes s’y rendent, mais nous ne vîmes rien, sinon le lac enchanteur qui s’étendait muet au milieu des forêts environnantes, où parmi de la mousse grise et bleue poussaient des lichens rouges et orange. Nul son à part le bruit du torrent qui se pressait à travers un encombrement de bûches blanches comme des ossements humains. Tout cela aurait pu appartenir au Thibet ou à quelque vallée inexplorée derrière le Kinchinjunga et n’avait rien à voir avec l’Ouest.
Au moment où notre voiture parcourait l’étroit sentier de la colline, un poney de somme, couleur pie, avec des yeux d’un bleu de porcelaine, déboucha à un tournant de la route, suivi de deux femmes aux cheveux noirs, tête nue, portant des boléros de passementerie en perles et montées à califourchon. Une longue file de poneys trottinait derrière à travers les sapins.--Des Indiens qui se déplacent, dis-je, c’est caractéristique!
Au moment où, secouées par leurs montures les femmes nous dépassèrent, l’une d’elles tourna, très légèrement, les yeux vers nous. Se mouvant dans cette figure d’un brun foncé, c’étaient là, à n’en pas douter, les yeux intelligents et bien placés qui seuls appartiennent à la blanche civilisée.
--Oui, répondit notre guide, lorsque la cavalcade eut doublé la courbe suivante. C’est Madame une Telle et Mademoiselle une Telle. La plupart du temps elles bivouaquent par ici trois mois tous les ans. Si je ne me trompe, elles se rapprochent de la gare avant que la neige ne vienne.
--Et où vont-elles? demandai-je.
--Oh! à peu près partout; si vous voulez dire: d’où viennent-elles en ce moment, eh bien la piste est là-bas.
Il indiqua du doigt une crevasse mince comme un cheveu qui rayait la face de la montagne, et je le crus sur parole. Le même soir, dans un hôtel tout à fait luxueux, une femme mince, vêtue d’une robe de soirée fort jolie, s’amusait à regarder des photographies, et les yeux, qui regardaient sous les cheveux bien soigneusement arrangés, étaient ceux de la femme portant le boléro de perles tressées et qui, montée sur un poney pie, avait dépassé notre voiture.
* * * * *
Loué soit Allah pour la diversité de ses êtres! Mais connaîtriez-vous par hasard quelque autre pays au monde où deux femmes pourraient s’en aller se promener pendant trois mois et tirer du fusil en toute sécurité et avec le confort voulu?