Part 15
Ces montagnes ne se trouvent qu’à dix jours de Londres, et de plus en plus les gens y viennent en villégiature. D’autres personnes, celles auxquelles on n’aurait jamais pensé, achètent des vergers dans la Colombie Britannique afin d’avoir une excuse pour visiter tous les ans le beau pays, entraînant avec elles des amis d’Angleterre. Cela existe indépendamment du flot ordinaire d’émigrants, et sert à faire connaître le pays. Si vous demandiez à un chemin de fer appartenant à l’État de tenter la chance, avec l’espoir d’attirer des touristes, le Commissaire des Chemins de fer vous démontrerait que la tentative ne pourrait jamais réussir, et que ce serait mal de risquer l’argent du contribuable en construisant des hôtels de première classe. Pourtant on pourrait faire du Sud Africain, même maintenant, un rendez-vous de touristes, si seulement les voies ferrées et les lignes de bateaux à vapeur possédaient la foi.
En y réfléchissant je soupçonne que l’on ne voulait pas me voir apprécier trop hautement les mérites de la Colombie Britannique. Il se peut que j’aie mal jugé, il se peut qu’elle ait été exprès mal représentée; mais il m’a bien semblé entendre parler, dans les limites de son territoire plus que nulle part ailleurs, de «problèmes» et de «crises» et de «situations». Autant qu’on pouvait s’en rendre compte, le problème le plus urgent de tous était de trouver assez d’hommes et de femmes pour faire le travail nécessaire.
Bois de charpente, houille, minéraux, pêcheries, sol convenant à des vergers, à des laiteries ou à des basses-cours, tout s’y trouve dans un climat superbe. La beauté naturelle du ciel et la beauté naturelle de la terre forment le pendant de ces dons magnifiques; ajoutez à cela des milliers de kilomètres de routes fluviales, abritées et sûres pour le commerce côtier; des ports profonds qui n’ont pas besoin de drague; des bases de ports libres de glace; en un mot tous les titres de propriété à la moitié du commerce de l’Asie.
Pour amuser et délecter le peuple, le saumon, la truite, la caille, la perdrix s’ébattent à la fois devant et à travers les faubourgs de ses capitales. Un peu de travail à la hache, et un peu aussi sur les routes et voilà qu’une ville se trouve en possession d’un des plus charmants parcs entourés d’eau que nous puissions trouver en dehors des tropiques. Telle autre ville reçoit en cadeau une centaine d’îles, de monticules, d’anses boisées, des étendues de plages et de vallons, le tout installé comme exprès pour une vie de camp, pour des pique-niques et des parties de canotage, sous des cieux qui ne sont jamais trop chauds et rarement trop froids. S’il vous plaît de lever les yeux de dessus les jardins presque tropicaux on peut voir, à travers des baies bleues, des pics neigeux qui doivent être une véritable réjouissance pour l’âme. Bien qu’on soit face à face avec une mer d’où peut surgir n’importe quel présage de malheur, on n’est pas obligé de protéger ses eaux ni d’en faire la police. On ignore la grande sécheresse, l’épizootie, la peste, les invasions de sauterelles et la brouissure tout autant qu’on ignore le vrai sens du mot besoin ou crainte.
Pareille terre est bonne pour un homme énergique. Elle n’est pas trop mauvaise, non plus, pour le cagnard. J’avais été, je vous l’ai dit, renseigné sur ses inconvénients. On me donnait nettement à entendre qu’il n’y avait pas à compter avec certitude sur quelque emploi que ce fût, et qu’un homme qui gagnait de formidables gages pendant six mois de l’année serait à la charge de la communauté s’il manquait de travail pendant les six autres. Je ne devais pas me laisser tromper par des tableaux dorés placés devant mes yeux par des gens intéressés (c’est-à-dire par presque tous ceux que je rencontrais) et je devais tenir compte des difficultés et des déboires qui pouvaient échoir à celui qui avait l’intention d’immigrer. Si j’en avais réellement envie je consentirais à supporter bien des inconvénients pour pouvoir m’installer sur la terre de la Colombie Britannique, et si j’étais riche, et sans lien sauf l’Angleterre, j’acquerrais bien vite à force d’argent une ferme ou une maison dans ce pays pour le seul plaisir que cela donnerait.
J’oubliais, au milieu des gens qui croyaient fermement au Canada, ces conspirateurs lugubres et dépourvus d’humour, mais plus tard ce souvenir me laissa un goût amer à la bouche. Les cités, comme les femmes, ne sauraient trop veiller à quel genre d’hommes elles permettent de parler d’elles.
Le temps a changé Vancouver littéralement au point de la rendre méconnaissable. Depuis la gare jusqu’au faubourg, et de nouveau depuis les faubourgs jusqu’aux quais, chaque pas apportait du nouveau. Là où je me souvenais d’avoir vu des espaces découverts et des forêts indemnes, le tramway portait rapidement des gens hors de la ville pour jouer une partie de «Lacrosse.» Vancouver est une ville âgée car, seulement quelques jours avant mon arrivée, le Bébé de Vancouver,--c’est-à-dire le premier enfant né à Vancouver--venait de se marier.
Un bateau à vapeur--jadis bien connu dans Table-Bay--avait débarqué quelques centaines de Sikhs et Jats du Punjab; chaque homme portait son paquet et les petits groupes déambulaient avec inquiétude, seuls, marchant--car plusieurs avaient été soldats--au pas. Oui, ils disaient qu’ils étaient venus dans ce pays pour obtenir du travail. Des nouvelles leur étaient parvenues dans leurs villages qu’on pouvait y gagner de bonnes journées. Leurs frères qui les avaient précédés leur avaient envoyé la nouvelle--oui, et parfois aussi l’argent pour payer le voyage. L’argent serait payé avec les gages si considérables qu’on aurait plus tard. Avec intérêts? Assurément, avec intérêts. Est-ce que les hommes prêtent de l’argent dans quelque pays que ce soit sans intérêt? Ils attendaient que leurs frères vinssent leur montrer d’abord où manger, ensuite comment travailler. En attendant c’était un pays nouveau. Comment saurait-on en parler? Non, il ne ressemblait pas à Gurgaon ou Shahpur ou Jullundur. La maladie (peste) avait envahi tous ces pays. Elle était entrée dans le Punjab par toutes les routes et beaucoup,--beaucoup,--beaucoup étaient morts. La moisson, aussi, avait été défectueuse dans bien des endroits. Ayant entendu parler de ces énormes gages, ils s’étaient embarqués sur le vaisseau à cause du ventre, à cause de l’argent, à cause des enfants.
--Y retourneraient-ils?
Ils ricanèrent, tout en se poussant du coude. Le Sahib n’avait pas très bien compris. Ils étaient venus à cause de l’argent--des roupies, non, des dollars. Le Punjab était leur demeure, là-bas étaient leurs villages, où attendaient leurs familles. Oui, sans doute, sans aucun doute ils s’en retourneraient. A ce moment survinrent les frères qui travaillaient dans les usines: cosmopolites portant des habits de confection et fumant des cigarettes.--Par ici, vous autres, s’écrièrent-ils. Les paquets furent replacés sur les épaules et les turbans noués disparurent. Les dernières paroles que je saisis étaient du vrai Sikh:--Mais l’argent, mon frère, l’argent dont tu nous as parlé?
Certains habitants du Punjab ont découvert que l’argent peut être trop chèrement acheté.
Il y avait un Sikh dans une scierie qui, chez lui, avait été conducteur de batterie de montagnes. Lui-même venait d’Amritsar (oh! agréable comme de l’eau froide dans un pays assoiffé, le son d’un nom familier dans un beau pays!)
--Mais vous aviez votre pension. Pourquoi est-ce que vous êtes venu ici?
--Fils d’immortel, parce que j’ai manqué de bon sens; et puis il y avait la maladie à Amritsar.
(L’historien dans cent ans d’ici pourra écrire un ouvrage sur les changements économiques survenus par suite de la peste. Il existe quelque part une étude fort intéressante des conséquences sociales et commerciales résultant de la Peste Noire en Angleterre).
Sur un quai, et attendant un bateau à vapeur, une trentaine de Sikhs, la plupart portant leurs vieux uniformes (ce qui ne devrait pas être permis) conversaient à tue tête, de sorte que le hangar résonnait comme une gare indienne. On leur fit entendre que s’ils parlaient plus bas la vie en deviendrait plus facile; ils adoptèrent la proposition aussitôt. Alors un officier supérieur portant une médaille de l’Inde Britannique demanda avec un empressement plein d’espoir:--Le Sahib a-t-il reçu quelque ordre touchant l’endroit où nous devons nous rendre?
Hélas! il n’en avait point reçu--rien que des bons vœux et des salutations pour les fils de Khalsa, et, quatre par quatre ils s’en furent.
On dit que lorsque éclata la petite révolte à Vancouver ces «Païens» reçurent de la part des autres asiatiques l’invitation de faire avec eux cause commune contre le Blanc. Ils refusèrent alléguant qu’ils étaient sujets du Roi. Je me demande quels racontars ils ont renvoyés à leurs villages et où et jusqu’à quel point chaque détail de l’affaire fut discuté. Les Blancs oublient qu’aucune partie de l’Empire ne saurait vivre ou mourir pour elle seule.
En voici un exemple, un peu comique, en ce qui touche le côté matériel. Les merveilleuses eaux entre Vancouver et Victoria sont remplies de baleines qui bondissent et se réjouissent dans le bleu vigoureux tout autour du paquebot. Il y a donc «une baleinerie» sur une île tout auprès et j’eus la chance de voyager avec un des actionnaires.
--Les baleines sont de belles bêtes, me dit-il affectueusement. Nous avons fait un contrat avec une maison écossaise pour chaque barrique d’huile livrable d’ici plusieurs années. Elle passe pour être la meilleure qui soit pour le nettoyage des harnais.
Il poursuivit en me disant comment un vaisseau rapide fait la pêche à la baleine avec un obusier et fait éclater des obus à l’intérieur de leur corps de façon qu’elles périssent immédiatement.--Toute la vieille méthode de harpon et de bateau n’en finirait plus. Nous les tuons tout de suite!
--Et comment leur enlevez-vous la peau?
A l’en croire, ce vaisseau expéditif portait également à bord une grande pompe à air, qui pompait de l’air dans la carcasse jusqu’à ce qu’elle flottât convenablement en attendant qu’on pût s’en occuper. A la fin de son carnage quotidien il revenait, remorquant parfois quatre baleines gonflées, jusqu’à la baleinerie qui est une factorerie nantie d’un outillage moderne. Les baleines sont traînées au sommet d’une planche inclinée, tout comme les solives à la scierie, et tout ce qui ne peut fournir de l’huile à l’usage du peaussier écossais, ni être séché en vue du marché japonais, est transformé en engrais puissants.
--Il n’y a pas d’engrais qui puisse rivaliser avec le nôtre, dit l’actionnaire. Il renferme tant de calcaire. Voyez-vous, la seule chose qui nous ait tracassés jusqu’ici, c’est leurs peaux. Mais nous avons inventé un procédé maintenant pour les transformer en linoléum. Oui, ce sont de belles bêtes. Celle-là--et il indiqua du doigt une bosse noire au milieu d’une guirlande d’embrun,--pourrait être découpée merveilleusement.
--Si vous marchez de ce train-là, lui dis-je, il ne vous en restera pas.
--C’est vrai. Mais ça rapporte trente pour cent, et il y a quelques années personne n’y croyait.
Je lui pardonnai tout à cause de cette dernière phrase.
UNE CONCLUSION
Le Canada possède deux piliers de force et de beauté en Québec et Victoria. La première se classe seule parmi ces villes-mères dont personne ne peut dire «ceci me rappelle.» Pour vous faire une idée de Victoria il faut prendre tout ce que l’œil admire le plus à Bournemouth, Torquay, l’île de Wight, la Vallée fortunée à Hong-Kong, le Doon, Sorrente, et Camps Bay; ajoutez des souvenirs des Mille Iles et disposez le tout autour de la baie de Naples, avec quelques Himalayas comme arrière-plan.
Les agents de biens immeubles la recommandent comme un petit morceau de l’Angleterre--l’île sur laquelle elle se trouve est à peu près grande comme l’Angleterre--mais aucune Angleterre ne se trouve placée au milieu de telles mers imprégnées du mystère de l’océan plus vaste situé au delà. Les crépuscules élevés, tranquilles, que l’on a tout le long des plages viennent de l’Orient antique qui est là, tout près, sous la courbe du globe, et même en octobre le soleil se lève chaud dès le début. La terre, le ciel, l’eau attendent à la porte de chaque homme pour le contraindre, de vive force, à sortir pour jouer, si d’aventure il quitte un instant des yeux son travail; et bien que certaines autres villes du Dominion ne comprennent pas tout à fait cette disposition immorale de la Nature, ceux qui ont fait fortune dans ces mêmes villes partent pour Victoria, et avec le zèle qui caractérise les convertis, prônent et préservent ses beautés.
Nous sommes allés regarder un magasin de bœuf salé appartenant à la marine, qui jadis avait été esquimau, dépôt de la marine britannique. On y arrivait à travers des chemins plus beaux que des sentiers anglais, serpentant le long de rives et de parcs naturels, dont le moindre aurait fait la fortune d’une ville.
--La plupart des villes, dit quelqu’un soudain, construisent leurs routes à angle droit. C’est ce que nous faisons dans les quartiers d’affaires. Qu’en pensez-vous?
--Si je ne me trompe, certaines de ces grandes villes seront forcées de dépenser des millions un jour ou l’autre en courbes; histoire de changer, lui dis-je; vous possédez ce que nul argent ne peut acheter.
--C’est bien ce que les gens nous disent quand on vient habiter Victoria,--et ils ont de l’expérience.
Il est amusant de penser à quelque millionnaire arrivant tout chaud de quelque gril rectangulaire de la civilisation occidentale en train d’engager le bon habitant de Victoria à garder ses perspectives variées et ses courbes reposantes à l’œil.
Il y a une vue, lorsque le brouillard du matin se lève du port où les steamers relâchent, du Parlement d’une part, et d’un énorme hôtel de l’autre qui, en tant que spécimen de quais et de façades, s’adaptant et s’encastrant habilement ensemble, mérite qu’on vienne de loin pour la contempler. On finissait l’hôtel. Le salon des dames, long peut-être d’environ cent pieds sur quarante de large, avait un plafond en plâtre, voûté et superbement orné de bosses, d’arabesques et d’entrelacs, et qui, je ne sais pourquoi, paraissait familier.
--Nous en avons vu une photographie dans _La Vie au Grand Air_, nous expliqua l’entrepreneur. Cela nous a paru être juste ce qu’il fallait pour la pièce, de sorte qu’un de nos plâtriers, un Français, celui là-bas, l’a pris et l’a copié. Ça fait bien, n’est-ce pas?
A peu près à l’époque où l’on installait le noble original en Angleterre, Drake pouvait être en train de quitter, toutes voiles dehors, cette même rive. Vous voyez donc que Victoria légalement possède les droits d’auteur.
Je m’efforçais, en toute honnêteté, de rendre un peu de la couleur, de la gaieté, de la gracieuseté de la ville et de l’île, mais découvris en fin de compte que je parvenais seulement à entasser des épithètes invraisemblables. Je me résignais à abandonner la tâche, en renonçant à décrire mille autres merveilles, fâché d’avoir perdu mon temps et le vôtre à m’occuper de messieurs à l’air anxieux et qui parlaient de «désavantages». Quelques vers, découpés dans un journal, résument, me semble-t-il, leur attitude:
De même que Le Pays de peu de Loisir Est l’endroit où s’accomplit la besogne, De même Le Pays de peu de Plaisir Est l’endroit où l’on peut prendre le plus d’amusement. Dans Le Pays de multiples Soucis Les Gens rient comme ils doivent le faire, Bref, il y a toujours des Gens qui regimbent Dans Le Pays cent fois trop bon.
A chaque pas de mon voyage des gens m’assurèrent que je n’avais rien vu du Canada. Mineurs silencieux du Nord, fruitiers de la vallée de Okanagan; contremaîtres d’équipes d’ouvriers des voies ferrées, venus depuis peu des écoles secondaires anglaises; l’habitant le plus vieux de la ville de Villeneuve, âgé de vingt-huit ans; certains Anglais qui vivaient sur la prairie et qui trouvaient le moyen de se procurer de l’amusement, des bons camarades aussi bien que de l’argent; cultivateurs de blé et marchands de bestiaux, tous deux animés d’un même esprit sincère; agents électoraux; agents de la police montée, devenus expansifs au crépuscule, dans les haltes au bord de la route; employés qui dépendaient du bon vouloir populaire et qui parlaient avec autant de précautions qu’ils en mettaient à marcher; même les créatures bizarres qui ne parlaient pas anglais et l’affirmaient bruyamment dans le wagon-restaurant. Voilà ce qu’un chacun ou une chacune, à sa façon, me donnait à entendre. Il existait le même rapport entre mon excursion et leur pays que celui qui existe entre une promenade sur un omnibus à travers le Strand et la ville de Londres, de sorte que je connaissais leurs impressions.
Mon excuse est que notre chair et notre sang nous intéressent plus que n’importe qui d’autre; et j’avais de par ma naissance les mêmes droits sur eux et leur vie qu’eux-mêmes possédaient dans toute autre partie de l’Empire. Parce qu’ils étaient devenus un peuple dans l’Empire mon droit était reconnu et nul n’y fit aucune objection,--ce qui ne serait pas arrivé il y a seulement quelques années. On peut se tromper sur le sens de bien des indications le long de la route, mais il n’y a pas moyen de se tromper sur l’esprit d’une nationalité sensée et reconnue, qui remplit le pays d’un bout à l’autre exactement comme le bourdonnement joyeux d’une grosse dynamo bien appliquée à sa tâche forme un fond sur lequel se détachent tous les autres bruits de l’atelier. Pour bien des raisons cet esprit est venu tard, mais puisqu’il est venu, après l’époque des bagatelles, des doutes, des dédains ouverts ou voilés, il y a moins de danger qu’il s’égare au milieu de la richesse et du luxe incommensurables qui lui échoueront. Les gens, les écoles, les églises, la Presse selon sa mesure, et surtout les femmes, comprennent sans manifestes que leur terre doit maintenant, comme toujours, rester soumise à la Loi en actes, en paroles et en pensée. C’est là leur marque de caste, l’arche de leur pacte, leur raison d’être ce qu’ils sont. Dans les grandes cités, avec leurs listes de contraventions publiées tout comme dans les villages; dans les petites villes occidentales grandes ouvertes où le présent est aussi libre que les vies, et l’avenir aussi sûr que la propriété de leurs habitants; dans les villes côtières navrées et humiliées de leur unique nuit de dissipation (--Ce n’est pas notre habitude, Monsieur, ce n’est pas notre habitude!), bien haut dans les montagnes où les officiers de la loi poursuivent et ramènent soigneusement à la justice le malfaiteur ébahi; et derrière les prairies bien ordonnées jusqu’aux terres stériles, aussi loin qu’un homme blanc solitaire peut marcher, l’inflexible esprit de la race rejoint, surveille, et exerce son contrôle. Cela ne s’exprime guère en paroles, mais parfois dans des discussions intimes on a le privilège d’entrevoir les feux intérieurs. Ils brûlent avec éclat.
--Nous ne voulons pas qu’on nous décivilise, _nous_, me dit le premier à qui j’en parlais.
C’était là la réponse partout, la note dominante, laconique, et l’explication.
En dehors de cela les Canadiens sont humains autant que nous le sommes tous quand il s’agit d’éviter ou de contester une simple vérité. Le devoir de développer leur pays leur est toujours présent à l’esprit; mais quand il est question de prendre des dispositions--de meilleures dispositions--pour le défendre, ils se réfugient derrière des paroles vagues, des anticipations puériles de miracles--tout à fait à la manière impériale la mieux recommandée. Tous admettent que le Canada est opulent; très peu admettent qu’il est faible; un plus petit nombre encore que, s’il restait sans appui, il cesserait très vite d’exister en tant que nation. A celui qui s’enquiert avec anxiété à son sujet on répond qu’il fait son devoir envers l’Angleterre en développant ses ressources; que les gages offerts sont si élevés qu’il ne peut être question de payer une armée; il est réellement en train de préparer de magnifiques projets pour la Défense, mais il ne faut ni le presser ni lui faire la loi; un peu de sage diplomatie est tout ce dont il est besoin en cette ère si civilisée; lorsque viendra la crise quelque phénomène se produira (sûrement!). Et l’on termine très souvent par un discours sur l’immoralité foncière de la guerre--tout cela ayant à peu près autant de rapport avec la question que si l’on promenait une tourterelle à travers les rues pour empêcher la peste.
La question vitale pour le Canada n’est pas ce qu’il pense ou ce qu’il paie, mais ce qu’un ennemi pourrait estimer nécessaire de lui faire payer. S’il continue à être opulent, tout en restant faible, il sera attaqué sûrement sous un prétexte quelconque. Et alors il succombera, et l’esprit qui l’anime disparaîtra avec son pavillon lorsqu’il glissera le long de la drisse.
«Cela, c’est absurde, est la riposte que l’on vous fait toujours: dans son propre intérêt l’Angleterre ne le permettrait jamais. Ce que vous dites là présuppose la chute de l’Angleterre.»
Pas forcément. Rien de plus dangereux qu’un faux pas fait en marchant; mais quand l’Angleterre trébuche, l’Empire tremble. La faiblesse du Canada, c’est le manque d’hommes. La faiblesse de l’Angleterre, c’est l’excès de votants qui proposent de vivre aux frais de l’État. Ceux-là s’indignent bruyamment lorsqu’on dépense des crédits autrement que pour eux; et puisque l’on consacre de l’argent à la flotte et à l’armée pour protéger l’Empire pendant qu’il est en train de se consolider, ils raisonnent que si l’Empire cessait d’exister les armements cesseraient également; l’argent ainsi épargné pourrait être réservé à leur confort matériel. Ils s’enorgueillissent d’être l’ennemi avoué et organisé de l’Empire qui, comme les autres le voient bien, est tout disposé à leur donner la santé, la prospérité et la puissance au delà de tout ce que leurs votes pourraient leur valoir en Angleterre. Mais leurs chefs ont besoin de leurs votes en Angleterre, comme ils ont besoin de leurs protestations et de leurs malaises pour les aider dans leurs carrières municipales et parlementaires. Aucun ingénieur ne modère la vapeur dans ses propres chaudières.
De sorte que l’on ne leur dit guère autre chose que du mal du grand héritage extérieur et on les tient claquemurés dans les villes par des promesses de libres rations et d’amusements. Si l’Empire était menacé, ils ne conseilleraient pas, dans leur propre intérêt, à l’Angleterre de dépenser de l’argent pour lui. En conséquence, ce ne serait pas un mal si les nations appartenant à l’Empire se trouvaient être assez fortes pour encaisser au début quelques bons coups en attendant que l’Angleterre pût se porter à leur secours.
Dans ce but, un apport d’hommes intègres, de valeur, devient nécessaire de plus en plus chaque année pendant laquelle dure la paix--d’hommes loyaux, propres, expérimentés en questions gouvernementales, de femmes qui n’ignorent pas le sacrifice.