Part 13
Le Chinois a de tout temps eu l’habitude de venir dans la Colombie Britannique où, comme domestique, il n’a pas son pareil. Personne, m’assura-t-on partout, ne trouve à redire au Chinois qu’on achète aux enchères. Il accepte de faire un travail qu’aucun blanc dans un pays neuf ne consent à prendre et, lorsque le blanc mesquin le mène à coups de pied, il ne riposte pas. Il a toujours consenti à payer le privilège qu’on lui octroie de faire fortune sur cette côte merveilleuse, mais, il y a quelques années, la Volonté populaire, avec une prévoyance et une science de gouvernement rares, a décidé de doubler la taxe d’entrée qu’on lui impose. Quelque étrange que cela puisse paraître, le Chinois demande, actuellement, deux fois plus de gages et, même à ce prix, se fait rare. C’est, dit-on, une des raisons pour lesquelles la femme blanche trop surmenée meurt ou devient folle; c’est également pourquoi l’on voit construire des pâtés de maisons louées en appartements en vue d’amoindrir les embarras des ménages dépourvus de domestiques. Plus tard la natalité décroîtra en raison directe du nombre de ces appartements.
Depuis la Guerre Russo-Japonaise, les Japonais se sont mis à venir dans la Colombie Britannique. Eux aussi font un travail que n’accepte aucun blanc, par exemple celui qui consiste à tirer de l’eau glacée des bûches toutes mouillées pour les scieries, aux gages de huit à dix shillings par jour. Ils sont domestiques dans les hôtels et dans les restaurants et ils tiennent aussi de petites boutiques. L’ennui avec eux c’est qu’ils sont un peu trop débrouillards, et lorsqu’on les attaque ils se défendent âprement.
Bon nombre de Punjabis--autrefois soldats, Sikhs, Muzbis et Jats--débarquent en ce moment des bateaux. La peste qui sévit chez eux semble les avoir poussés à s’en aller, mais je ne pus savoir pourquoi tant d’entre eux arrivent par la route de Shahpour, Phillour et Jollundur. Ces gens-là ne viennent pas s’offrir comme domestiques, ils iront travailler dans les scieries; pourtant, avec un peu de soin et d’attention, on pourrait les rendre hors de pair. On devrait leur dire de ne pas amener leurs vieillards avec eux, et d’autre part on devrait s’y prendre mieux pour leur faciliter l’envoi d’argent dans leurs villages. On ne les comprend pas, bien entendu; en tous cas ils ne sont pas détestés.
Ce sont les Japonais auxquels on trouve toujours à redire. Jusqu’à présent--sauf en ce qui concerne la pêche à Vancouver, dont on les accuse de s’être emparés, tout comme les Malais l’ont fait au Cap--ils n’ont pas encore concurrencé les blancs. Pourtant bien des personnes m’ont assuré d’un air sérieux qu’ils risquaient d’abaisser le niveau de la vie et des gages.
Le vœu formel de certains est donc que--absolument, sans conditions--ils s’en aillent. (Vous avez pu remarquer que les Démocraties insistent toujours sur l’impératif catégorique). Avant mon arrivée à Vancouver on venait d’essayer de les transporter ailleurs, mais sans grand succès, parce que les Japonais barricadèrent leur quartier, sortirent en foule, un tesson de bouteille dans chaque main qu’ils mirent énergiquement en contact avec les figures des Agitateurs. Sans doute il est plus facile d’embrouiller et d’abasourdir des Hindous et des Tamils ébahis, ainsi qu’on le fait de l’autre côté de la frontière, que de semer la terreur dans les rangs des soldats de Yalu et Liaoyang[4].
[4] Batailles livrées pendant la guerre Russo-Japonaise.
Mais dès que l’on se mettait à poser des questions l’on se perdait dans un labyrinthe d’allusions, de réserves, de discours, pour la plupart faits avec contrainte, comme si les interlocuteurs récitaient quelque chose appris par cœur. En voici quelques exemples: Un homme m’accula dans un coin au moyen d’une phrase--une seule--où tout, à peu près, était lettre majuscule:--Le Sentiment Général chez notre Peuple est qu’il FAUT QUE LES JAPONAIS S’EN AILLENT!
--Fort bien, répliquai-je. Comment pensez-vous vous y prendre?
--Cela ne nous regarde pas. Le Sentiment Général, etc.
--Sans doute. Le Sentiment est une belle chose, mais que comptez-vous faire? Il ne condescendait pas à s’abaisser jusqu’à fournir des détails, mais ne cessait de répéter le Sentiment, que, me conformant à ma promesse, je ne manque pas de rapporter ici.
Un autre fut un peu plus explicite.--Le Chinois, dit-il, nous désirons le garder, mais le Japonais doit partir!
--Mais alors qui prendra sa place? Ce pays-ci n’est-il pas un peu trop neuf pour qu’on en chasse les gens à coups de pied?
--Nous devons développer nos Ressources lentement, Monsieur, sans perdre de vue les Intérêts de nos Enfants. Nous devons conserver le Continent pour les Races qui s’assimileront avec les Nôtres. Nous ne devons pas nous laisser submerger par des Étrangers.
--Alors amenez votre propre race, et amenez-la vite, osai-je répondre. Voilà cependant la seule observation qu’il ne faut pas faire dans certaines régions de l’Ouest. Je perdis de mon prestige furieusement pendant qu’il expliquait (tout comme les Hollandais l’avaient fait au Cap, il y a de ça des années) comme quoi la Colombie Britannique n’était pas du tout aussi riche qu’elle en avait l’air; qu’elle était étouffée par des capitalistes et monopoleurs de toute sorte; la main-d’œuvre des blancs devait être interrompue, nourrie et chauffée pendant l’hiver; que les frais d’existence étaient énormes; qu’on touchait à la fin d’une ère de prospérité, que les années maigres arrivaient enfin, que même si des mesures étaient devenues nécessaires pour faire venir d’autres blancs elles devaient être prises avec beaucoup de précaution. Puis il ajouta que les tarifs des chemins de fer de la Colombie Britannique étaient si élevés qu’ils empêchaient les émigrants de s’y rendre.
--Mais est-ce que les tarifs n’ont pas été diminués? demandai-je.
--Si,--si, je crois, mais on a tellement besoin d’immigrants qu’ils sont raflés avant d’arriver aussi loin du côté Ouest. Il ne faut pas oublier non plus que la main-d’œuvre d’ouvriers de métier est bien différente de la main-d’œuvre agricole. Elle dépend de tant de choses. Et puis, il faut que le Japonais parte.
--C’est ce que l’on m’a dit. Mais on m’a raconté aussi qu’il y avait des laiteries et des vergers dans la Colombie Britannique qu’on a dû abandonner parce qu’on ne trouvait personne ni pour traire ni pour cueillir les fruits. Pensez-vous que ce soit vrai?
--Voyons, vous ne voudriez pas qu’un homme, avec tous les débouchés possibles que notre pays lui prodigue, aille traire des vaches dans un pré? Un Chinois suffit pour cela. Il nous faut des races qui puissent s’assimiler, etc., etc.
--Mais l’Armée du Salut n’a-t-elle pas offert, il y a peu de temps, d’amener ici trois ou quatre mille Anglais? Qu’est devenue cette idée?
--On n’y a pas,--comment dirai-je?--donné suite.
--Pourquoi pas?
--Pour des raisons politiques, je crois. Il ne nous faut pas des Gens susceptibles d’abaisser le Niveau de la Vie. Voilà pourquoi les Japonais devront s’en aller.
--Alors pourquoi garder les Chinois?
--Avec les Chinois on s’entend; on ne peut pas se passer d’eux. Mais il nous faut une Émigration d’un Type tel qu’il lui soit possible de s’assimiler avec Notre Peuple. Je pense être clair.
J’espérais qu’il l’avait été.
Et maintenant écoutez ce qu’ont à dire une mère et une ménagère.
--Ce joli état de choses nous coûte notre santé et celle de nos enfants. Avez-vous entendu dire couramment «la Frontière fait souffrir les femmes et le bétail?» Nous ne sommes pas sur la Frontière ici, mais à certains égards c’est pis parce que nous avons tous les luxes et toutes les apparences--du joli cristal et de l’argenterie, à étaler sur la table. Il faut les épousseter, les polir, les arranger une fois que notre travail de ménage est fini. Sûrement que cela ne vous dit pas grand’chose, à vous, mais essayez-en pendant un mois! Nous n’avons pas de domestiques. En ce moment un Chinois coûte cinquante ou soixante dollars par mois. Nos maris n’ont pas toujours le moyen de payer ça. Quel âge me donnez-vous? Je n’ai pas encore trente ans. Dieu soit loué en tous cas que j’aie empêché ma sœur de venir dans l’Ouest. Ah! oui, c’est un beau pays--pour les hommes!
--Ne pourriez-vous pas faire venir des domestiques d’Angleterre?
--Je n’ai pas le moyen de payer le transport d’une fille pour qu’elle se marie au bout de trois mois. Et puis elle ne voudrait pas travailler. Une fois qu’elles ont vu le Chinois à l’œuvre elles refusent.
--Et vous, vous ne refusez pas le Japonais?
--Certainement pas. Personne ne le refuse. Tout ça c’est de la politique. Les femmes des hommes qui gagnent six à sept dollars par jour--les ouvriers spécialistes--ont des domestiques chinois et japonais. Nous ne pouvons pas faire comme eux, nous autres. _Nous_ avons à penser à l’avenir, à épargner, mais ceux-là dépensent jusqu’à leur dernier centime. Ils savent, eux, qu’ils n’ont rien à craindre. Ils sont Le Travail. On s’occupera d’eux quoiqu’il arrive. Vous pouvez juger, vous-même, si l’État s’occupe de moi.
Un peu plus tard, j’eus l’occasion de traverser une grande et belle ville entre six et sept heures par une matinée fraîche. Des Chinois et des Japonais livraient aux maisons silencieuses le lait, le poisson, les légumes, etc. Pour cette corvée glaciale pas un seul blanc n’était visible.
Plus tard encore un homme vint me voir sans trop afficher son nom. Il faisait d’assez importantes affaires et il me fit comprendre (d’autres avaient parlé à peu près de même) que si je répétais ses paroles ses affaires en souffriraient. Il parla sans discontinuer pendant une demi-heure.
--Dois-je donc en conclure, lui dis-je, que ce que vous appelez «Le Travail» domine absolument cette partie-ci du monde?
Il fit signe que oui.
--Qu’il est difficile d’amener ici l’ouvrier de métier?
--Difficile? Seigneur Dieu! s’il me faut un ouvrier supplémentaire pour mon travail (je paie, bien entendu, les gages fixés par l’Union) il faut que je le fasse venir en cachette; il faut que j’aille le rencontrer comme par accident, plus bas sur la ligne, et si l’Union vient à le savoir, très probablement elle lui intimera l’ordre de s’en retourner vers l’Est, ou le congédiera et l’enverra de l’autre côté de la Frontière.
--Même s’il appartient à l’Union? Pourquoi?
--On lui dira que les conditions de Travail ne sont pas bonnes ici. Il sait fort bien ce qu’il faut entendre par là. Il fera demi-tour assez vite. Je fais pas mal d’affaires, et je ne puis m’exposer à entrer en lutte ouverte avec les Unions.
--Qu’arriverait-il au cas où vous le feriez?
--Savez-vous ce qui se passe de l’autre côté de la Frontière? On fait sauter les gens à coups de dynamite.
--Mais ici on n’est pas de l’autre côté de la Frontière.
--C’est bigrement trop près pour être agréable. Et puis, aux témoins, tout autant qu’aux autres, il arrive d’être dynamités. Voyez-vous, la situation créée par le Travail ne résulte pas de ce que l’on fait ou ne fait pas de notre côté, tout est géré là-bas. Vous avez pu vous rendre compte qu’en général on en parle avec précaution.
--Oui, je l’ai remarqué.
--Eh bien, tout cela n’est pas bien. Je ne dis pas que les Unions d’ici feraient quelque chose _contre_ vous,--et, retenez-le bien, je suis partisan moi-même des droits du Travail, le Travail n’a pas de meilleur défenseur que moi-même; j’ai été, moi aussi, ouvrier, bien que je sois patron aujourd’hui. N’allez pas croire, n’est-ce pas, que je sois contre le Travail.
--Pas le moins du monde. Je comprends fort bien. Vous trouvez seulement que le Travail agit, parfois,--comment dire--inconsidérément?
--Voyez ce qui se passe de l’autre côté de la Frontière! On a dû vous expliquer que cette petite affaire avec les Japonais à Vancouver a été manigancée en-dessous, n’est-ce pas? Il m’est avis que les nôtres ne l’auraient pas fait tout seuls.
--On me l’a souvent répété. Est-ce jouer tout-à-fait beau jeu que d’incriminer un autre pays?
--On voit que vous ne demeurez pas ici, vous. Mais, pour reprendre, si nous nous défaisons des Japonais actuellement, l’on viendra nous demander bientôt de nous défaire de quelqu’un d’autre. Il n’y a aucune limite, Monsieur, aux exigences du Travail, aucune!
--Je croyais que tout ce qu’ils demandaient c’était de bons gages pour du bon travail?
--En Angleterre peut-être, mais ici ils ont l’intention de diriger le pays, ah, oui alors!
--Et le pays? comment cela lui plaît-il?
--Nous ne sommes pas loin d’en avoir assez. Ça n’importe pas beaucoup dans les moments de plein rendement, les patrons feront tout plutôt que d’arrêter le travail--mais lorsque les temps seront mauvais, vous en aurez des nouvelles. Notre pays est un pays riche,--malgré tout ce qu’on raconte--mais nous sommes arrêtés à tout propos par la main-d’œuvre. Voyez-vous, il y a des quantités et des quantités de petites affaires que des amis à moi désireraient lancer. Des affaires partout, si seulement on les laissait tranquilles--mais non!
--Ça, c’est dommage. A propos, que pensez-vous de la question Japonaise?
--Je ne pense pas. Je sais. Les deux partis politiques jouent le jeu du vote du Travail, mais comprenez-vous ce que cela veut dire?
Je m’efforçais de comprendre.
--Et pas un ne dira la vérité, à savoir que si l’Asiatique s’en va, ce côté-ci du Continent disparaîtra complètement, à moins que nous n’obtenions une immigration blanche libre. Pourtant tout parti qui proposerait l’immigration blanche sur une large échelle serait blackboulé aux prochaines élections. Je ne vous dis là que ce que pensent les Politiciens. Mon avis personnel est que si un homme osait résister au Travail--pas que j’en veuille le moins du monde au Travail--et parlait raison, bien des gens se rangeraient à son avis--sans bruit, bien entendu. Je crois qu’il obtiendrait, au bout d’un certain temps, même l’immigration blanche. Il serait blackboulé aux premières élections, ça va sans dire, mais en fin de compte... Nous en avons assez du Travail. Je tenais à vous dire la vérité.
--Merci bien. Et vous ne pensez pas qu’une tentative pour introduire l’immigration blanche réussisse?
--Non, si elle ne convenait pas au Travail. Essayez, si vous voulez, mais vous verrez ce qui arrivera.
En tenant compte de cette indication j’ai fait une expérience dans une autre ville. Il y avait là trois hommes haut placés, riches, tous les trois vivement préoccupés du développement de leur terre, tous trois affirmaient que ce qui manquait à la terre c’était l’immigration blanche. Et tous les quatre nous en avons parlé, dans tous les sens, de toutes les manières possibles et imaginables. La seule chose sur laquelle leur avis ne variait pas c’était, qu’au cas où l’on importerait de quelque façon que ce fût des blancs en Colombie Britannique, le recrutement pouvant être confié à des particuliers ou à d’autres, les mesures nécessaires devaient être prises secrètement, sans quoi les affaires des intéressés en souffriraient.
A cet endroit, j’abandonnai la conversation touchant la Grande Question qui Agite Toute Notre Communauté; je vous laisse, à vous plus spécialement, Australiens et Habitants du Cap, le soin d’en tirer vos conclusions.
Extérieurement, la Colombie Britannique paraît être la région la plus riche et la plus séduisante de tout le Continent. En plus de ses ressources propres elle a de bonnes chances d’acquérir un immense commerce avec l’Asie, qu’elle désire ardemment. Sa terre, en bien des endroits sur de vastes étendues, convient admirablement au petit fermier et à l’arboriculteur, qui peut envoyer son camion aux villes. De tous les côtés j’entendis réclamer de la main-d’œuvre de toute espèce. Et d’autre part, dans nul autre lieu sur le Continent je ne rencontrai tant d’hommes qui décriaient la valeur et les possibilités de leur pays, ni qui s’appesantissaient plus volontiers sur les souffrances et les privations que l’immigrant blanc avait à endurer. Je crois que deux ou trois messieurs se sont rendus en Angleterre pour expliquer les inconvénients de vive voix. Il est possible qu’ils encourent une très grande responsabilité actuellement, et une plus terrible encore dans l’avenir.
LES VILLES FORTUNÉES
Après la Politique, revenons à la Prairie qui est le Grand Veldt, et, en plus, l’Espoir, l’Activité, et la Récompense. Winnipeg en est la porte d’entrée, grande cité dans une grande plaine, et qui se compare elle-même, très innocemment du reste, à d’autres villes de sa connaissance, mais elle en diffère totalement.
Lorsqu’on vient à rencontrer, dans sa propre maison à elle, une femme que l’on n’a pas vue depuis son enfance, elle vous est tout à fait inconnue jusqu’au moment où quelque geste, quelque intonation vous rappelle le passé, et alors on s’écrie:--Mais, tout de même, c’est bien _vous_! Cependant l’enfant s’est évanouie, la femme et ses influences ont pris sa place. Je m’efforçais vainement de retrouver la ville gauche et laide que j’avais connue, elle si peu formée, et qui insistait tant sur sa modestie. J’osai même rappeler le fait à un de ses habitants:--Je m’en souviens, dit-il en souriant, mais nous étions jeunes à ce moment-là. Tout ceci,--il indiquait du doigt une avenue, immense étendue qui plongeait sous trente voies de chemin de fer,--est né dans les dix dernières années--pratiquement dans les cinq dernières années. Il nous a fallu agrandir tous ces dépôts là-bas en y ajoutant deux ou trois étages; malgré cela c’est à peine si nous commençons à progresser. Nous ne faisons que commencer.
Dépôts, voies de garage, et choses analogues, ne sont que des jetons dans le Jeu du Blanc, et que l’on peut ramasser et resservir de nouveau selon les variations de la partie. Ce qui me réjouissait surtout là-dedans, c’était l’esprit répandu partout dans l’air léger et palpitant--ce nouvel esprit de la ville nouvelle. Winnipeg possède des «Choses» en abondance, mais elle a appris à ne pas se laisser aveugler par elles, et par là elle est plus âgée que bien d’autres villes. Nonobstant il importait de les faire valoir--car faire valoir sa ville c’est, pour l’homme de jugement, ce qu’est pour une femme faire des emplettes. D’abord venaient les faubourgs, kilomètre sur kilomètre de maisons de bois, aux contours précis, chaudes maisons coquettes, chacune d’elles séparée sans jalousie de sa voisine par la plus légère des bornes. On pouvait, grâce à leur architecture, en fixer la date, en remontant décade par décade jusqu’autour de 1890, c’est-à-dire à l’époque où commença la civilisation; deviner, à quelques dollars près, leur prix de revient, les revenus de leurs propriétaires, et poser des questions au sujet des nouvelles inventions ménagères.
--Les rues d’asphalte et les contre-allées en béton sont à la mode depuis quelques années, dit notre hôte, pendant que nous en traversions au trot kilomètre sur kilomètre. Nous avons trouvé que c’était le seul moyen d’avoir raison de la boue de la prairie. Regardez! Là même où se terminait la route audacieuse, s’étendait, invaincue, au même niveau que le pâle asphalte, la tenace prairie, par-dessus laquelle la civilisation se frayait un chemin vers l’Ouest.
Et au moyen de l’asphalte et du béton on refoule la prairie à chaque saison de construction. Puis venaient les maisons de parade, construites par des hommes riches, eu égard pour l’honneur et la gloire de leur ville, ce qui est le premier devoir de l’opulence dans un pays neuf.
Nous avons passé, serpenté, au milieu de boulevards et d’avenues, larges, propres, bordés d’arbres, inondés de soleil et balayés d’air si pur qu’il interdisait toute idée de fatigue, avons bavardé d’affaires municipales, impôts municipaux jusqu’au moment où, dans un certain silence, on nous fit voir un faubourg de maisons, de boutiques, de banques négligées, dont les flancs et les côtés étaient devenus graisseux à force d’être frottés par des épaules de cagnards. La saleté et des boîtes en fer-blanc envahissaient toute la rue. On y sentait moins la hideur de la pauvreté que le manque du sens de la propreté. Certaine race préfère vivre dans cette atmosphère.
Puis rapide aperçu d’une cathédrale froide, blanche, d’écoles en briques rouges, presqu’aussi grandes (Dieu soit loué!) que certains couvents, d’hôpitaux, d’instituts, un kilomètre environ de magasins, et, enfin, un lunch tout à fait intime dans un Club, qui aurait fort étonné mon Anglais de Montréal, et où des hommes, jeunes encore, parlaient de Fort Garry, tel qu’ils se le rappelaient, pendant que des histoires touchant la fondation de la ville, et celles d’expédients administratifs et d’accidents administratifs se mêlaient aux prophéties ou frivolités des hommes plus jeunes.
Il reste encore quelques endroits où les hommes savent s’occuper de grosses affaires avec doigté et légèreté, et qui prennent pour avérées plus de choses qu’un Anglais en Angleterre ne pourrait tirer au clair en une année. Mais on ne rencontrerait pas beaucoup d’Anglais à un lunch dans un Club de Londres qui auraient pu s’engager à construire Le Mur de Londres ou qui auraient aidé à contraindre le roi Jean à signer la Grande Charte.
J’eus deux visions de la ville. La première par une journée grise, du toit d’un bâtiment monstre d’où elle semblait déborder et remplir de bruits toute la vaste coupe de l’horizon, et pourtant, tout autour de ses bords des jets de vapeur et les cris impatients de machines prouvaient qu’elle minait la Prairie comme un feu qui couve.
La seconde fut une silhouette du flanc de la ville, mystérieuse comme une ligne de falaises non explorées, sous un ciel barré de rouge incarnat depuis le zénith jusqu’au sol où elle s’étendait, couleur d’émeraude pâle, derrière les remparts inégaux. Lorsque notre train s’arrêta dans le crépuscule final et que les rails brillèrent rouge-sombre, j’aperçus la profonde soulevée de cette houle et, à travers les sept milles de ses plaines empourprées, je vis en bas le papillotement doré de ses lumières. C’est une chose assez effarante que d’écouter quelque avant-garde de la civilisation se parlant à elle-même dans la nuit sur le même ton qu’une ville vieille de mille années.
Tout le pays à l’entour est criblé de voies ferrées, trains de marchandises ou de plaisir inconnus il y a quinze ans; et il fallut pas mal de temps avant que nous n’atteignîmes la prairie nette avec l’air, l’espace, et la terre découverte. L’air ici est différent de tout air qui ait jamais soufflé, l’espace est plus étendu que tout autre espace, parce qu’il retourne vers un libre Pôle, sans rien rencontrer sur sa route, et la terre découverte garde le secret de sa magie aussi étroitement que la mer ou le désert.
Ici les gens ne se heurtent pas les uns contre les autres en tournant le coin, mais voient avec ampleur et tranquillité, de très loin, ce qu’ils désirent, ou ce qu’ils veulent éviter, et ils tracent leur chemin en conséquence à travers les ondulations, les creux, les langues, les défoncements et les élargissements du terrain.
Lorsque l’horizon sans bornes et la voûte du ciel élevé commencent à accabler, la terre ménage de petits étangs et de petits lacs, blottis dans des creux aux flancs paisibles où l’on peut descendre et sortir des flots d’air et se délecter à des distances petites et familières. La plupart des femmes que je rencontrai près des demeures étaient, en bas, dans les creux, et la plupart des hommes étaient sur les crêtes et sur la plaine. Une seule fois, comme nous nous arrêtions, une femme dans une voiture fondit, pour ainsi dire du ciel, en ligne droite sur nous, par une route dorée qui dévalait entre des terres noires et labourées. Lorsque le cheval, qui avait la direction des affaires, se fut arrêté devant les wagons, elle secoua la tête d’un air mystérieux et nous montra un très petit bébé blotti sur son bras. Elle était, à n’en point douter, quelque Reine exilée fuyant vers le Nord pour y fonder une dynastie et créer un pays. La Prairie revêt toute chose d’un air féerique.