Part 9
Quant à moi, Rothschild ne faisant point partie de mes relations, je n’avais aucune raison de le saluer. Je le regardai donc tranquillement, les mains derrière le dos et le chapeau sur la tête. En me croisant, il ne me lança qu’un coup d’œil oblique comme si mon attitude le surprenait. Mais la mine du chef de gare témoignait du scandale inouï que lui causait mon crime de lèse-Plutus.
Dès que le Haut-Shylock se fut installé dans le coupé, qui partit aussitôt, le préposé à la circulation ferroviaire revint sur moi et me demanda d’un ton à la fois réprobateur et affligé:--Vous n’avez donc pas reconnu le baron de Rothschild?
Son intonation était la même que s’il m’eût dit: «Pourquoi ne rends-tu pas hommage à Dieu?»
Je lui répondis avec douceur:--Ce monsieur ne m’a pas été présenté... Et je lui tournai le dos tandis qu’il demeurait cloué sur place, plus étonné que s’il m’avait entendu faire une déclaration d’amour à la dame mafflue, gardienne du petit local...
Bien souvent depuis, je me suis remémoré cet épisode. Considérant la destinée mystérieuse du peuple juif, me rappelant les sages précautions que prenait l’ancien Régime pour les maintenir hors de ses cadres, une fois de plus j’ai reconnu les maux qui naquirent du sophisme égalitaire, générateur d’envie et de discordes. L’esprit de la Révolution les propage parmi nous, car Démocratie, cela implique ploutocratie[10]. Et comme les Juifs sont les ploutocrates par excellence--ils ont contribué, plus que quiconque, à édifier _cette maison à l’envers_: la société contemporaine.--D’ailleurs, ils y jouent un double rôle: empereurs de la finance, ils nous épuisent par leurs pratiques d’usure cosmopolite; fournisseurs de subventions au socialisme ils sapent, avec ironie, les assises vermoulues des régimes qu’instaura tour à tour la bourgeoisie née des principes de 89. Ils sont les vrais bénéficiaires du cataclysme horrible, qui, hier, ébranla et qui continue d’ébranler le monde. Parasites ou destructeurs, il semble que les Juifs soient les instruments de la colère divine. Et qui sait ce qu’ils seront demain?
[10] C’est ce que Charles Maurras a merveilleusement démontré dans _l’Avenir de l’Intelligence_ et ailleurs.
Un fait constant, c’est que, d’une façon plus ou moins avouée, ils haïssent l’Église. Le Crucifix, pour tout Juif sincère vis-à-vis de lui-même, constitue un outrage permanent à son orgueil. Aussi, comme ils rêvent de l’abolir, de le noyer à jamais dans la boue du matérialisme pesant dont ils étouffent les âmes d’un grand nombre de nos contemporains!...
Ami, tu ne seras pas de ceux-là. Tu épouseras joyeusement la sainte pauvreté car, vois-tu, elle est «la grande Dame, veuve depuis Jésus-Christ», disait saint François d’Assise. Quand viendront les ombres du _Grand Soir_ elle maintiendra ceux des catholiques, qui n’encensent pas le Veau d’or, dans la Lumière. En ce crépuscule, peut-être prochain, ce ne sont pas les _bien-pensants_ aux goussets dorés, serviteurs des Juifs, ni les bavards, disciples de Nicomède, des parlements qui sauveront l’Église. Ce seront les très pauvres des monastères et ceux qui, dans le siècle, auront dédaigné l’or corrupteur: des Trappistes, des Jésuites, des Franciscains, des Carmélites, des Clarisses et des Sœurs de l’Assomption, et bien d’autres religieux et moniales de tous les Ordres. Ce seront des prêtres séculiers qui se seront dépouillés pour les indigents, des laïques sans capitaux ni rentes. Oui, c’est ce bataillon sacré qui formera la garde d’honneur autour de Jésus remis en croix.
Prions le Seigneur pour qu’il nous rende dignes d’être enrôlés parmi ces apôtres des derniers temps!...
NOTE I.
L’évolution future des Juifs me paraît judicieusement suggérée dans un article de Cyr que publia _la Croix_ du 24 juillet 1920. Il n’est pas sans à propos de le reproduire.
PLÉNITUDE DES TEMPS
C’est un bien étrange et troublant corollaire de la grande guerre que cette création d’un «home national» juif en Palestine.
Un «home» c’est un «chez soi». National, ce «home» fera que tous les fils des douze tribus d’Israël seront politiquement chez eux en Terre Sainte. Et donc les non-juifs indigènes n’y seront plus que des étrangers, plus ou moins tolérés d’abord, puis brimés, évincés, dépossédés au fur et à mesure des arrivages israélites.
Et cela commence. Une correspondance des _Nouvelles religieuses_ du 15 juillet signale l’encombrement, par les immigrants juifs, du chemin de fer qui relie l’Égypte à la Palestine.
Elle montre l’accaparement foncier et la pénétration des administrations par ces nouveaux venus, la diffusion de leur langue devenant peu à peu obligatoire. Ce n’est pas quatre, c’est vingt, c’est cent pieds qu’ils mettent dans le «home» après les deux premiers.
En sorte que tous les juifs du monde ont désormais deux patries... au choix; celle de leur origine et celle que leur offre la falote munificence de la Société _dite_ des nations. Deux patries, c’est beaucoup. Voilà au moins des gens qu’on ne pourra plus nommer des «sans-patrie».
Quand un juif sera fatigué de servir l’une--ou que de s’en servir cessera d’être fructueux--il pourra porter ou demander secours à l’autre. En temps de guerre, par exemple, ce sera très commode, car on veillera à ce que les deux patries ne soient pas entraînées dans une même conflagration. Très commode aussi, dans les cas de faillite ou de «persécution» judiciaire de la part des goym: Quel «lieu d’asile» de tout repos qu’un pays où l’on peut se sauver et être «chez soi» avec un gouverneur juif, une police et une magistrature juives! Les lois du Talmud sont, d’ailleurs, d’une prévoyance paternelle pour toutes ces situations épineuses où peuvent se trouver ses fidèles.
Et puis, pour les mystiques, pour les fervents serviteurs de Jéhovah, quelle sainte jubilation à se retrouver maîtres en cette Jérusalem où leurs pères ont crucifié Jésus, à Bethléem où il naquit, à Nazareth où s’écoulèrent son enfance et sa jeunesse! Quelle belle suite à donner au _Tolle_, au _Crucifige_! Quelle revanche contre la malédiction dix-neuf fois séculaire qui pèse sur la tête des déicides et de leurs enfants!
C’est un peu l’Amérique et c’est beaucoup l’Angleterre qui ont voulu ce triomphe du _sionisme_. Ce sont les fils de Richard Cœur de Lion,--brave et versatile comme Lloyd George, traitant volontiers avec l’infidèle et se résignant aisément aux paix ruineuses--ce sont les descendants des Croisés qui ont eu cette paradoxale idée de donner ce couronnement à la grande «Croisade, pour le droit et pour la liberté», qui consiste à imposer aux indigènes syriens un gouvernement juif avec un Samuel Smith comme gouverneur et de convoquer tous les sémites de l’univers pour régner en maîtres absolu en ce «chez soi» installé chez les autres.
Rien, selon nous, ne dénote plus clairement l’emprise des ploutocrates juifs sur le gouvernement anglais, rien sinon l’obstination du Cabinet de Londres à vouloir traiter avec les forcenés commissaires du bolchevisme, dont 99 p. 100 sont des juifs.
Mais cette rentrée du _peuple_ juif à Jérusalem soulève, dans l’esprit des catholiques, des pensées plus graves.
Si cet événement se réalise vraiment et si le «home national» juif s’établit complètement, ce sera un fait capital dans les destinées du monde.
En prédisant avec une saisissante précision de détails la ruine de Jérusalem et du Temple, telle qu’elle eut lieu une quarantaine d’années plus tard (en 70), sous les ordres de Titus, Jésus dit des Juifs: «Ils tomberont sous le tranchant du glaive, ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les gentils (les non juifs) _jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis_.»
Sur ce passage, Bossuet fait cette observation: «Il faut, dit-il, remarquer ce dernier mot: _jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis_. Il y a un temps des nations, un temps que les gentils doivent persécuter l’Église, un temps qu’ils y doivent entrer. Après ce temps, les juifs que les nations devaient jusque-là fouler aux pieds reviendront. Et _après que la plénitude des gentils sera entrée, tout Israël, tout ce qui en restera, sera sauvé_.»
La dernière phrase soulignée est de saint Paul. (_Rom._, XI, 25-26.) Tous les grands interprètes la rapprochent, comme Bossuet, du texte évangélique cité plus haut. D’après eux, lorsque les peuples non israélites auront parcouru les divers stades que leur assignent les décrets divins, quand la plénitude des nations sera entrée dans l’Église ou aura reçu l’annonce de l’Évangile, la miséricorde de Dieu se retournera vers les restes d’Israël, les rassemblera et les ramènera à la vraie foi. Jérusalem, pensent-ils, et, parmi eux, saint Thomas d’Aquin, cessera alors d’être sous la domination des nations et redeviendra la capitale d’Israël. D’autres sont plus précis et trouvant dans _Ézéchiel_ (XXVIII-XXIX) le tableau allégorique de la dernière attaque des nations impies contre l’Église, déduisent de tous ces textes que les juifs réunis de nouveau en corps de nation sur le sol de la Palestine et manifestant alors leurs velléités de conversion au véritable Messie, seront attaqués à l’improviste par une ou plusieurs puissances antichrétiennes (arabes et musulmanes par exemple), dont la défaite, due à une intervention manifeste de Dieu, hâtera la conversion d’Israël à Jésus-Christ.
Quoi qu’il en soit de ces interprétations, il est certain que dans le texte évangélique, ces mots qu’il faut remarquer, dit Bossuet: «Jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis», sont immédiatement suivis de la description grandiose de la fin du monde, de l’avènement du Fils de l’Homme et du jugement dernier: _Et erunt signa!_
Évidemment, il y aurait témérité à tirer de ces rapprochements des conclusions formelles, attendu que Jésus a eu soin de prévenir que de ces événements nul, pas même les anges, ne connaît ni le jour ni l’heure. Mais nous en profiterons pour rappeler la leçon morale que le divin Maître en déduit:
«Veillez sur vous-mêmes de peur que vos cœurs ne s’appesantissent par les excès de jouissances et par les soucis de la vie, et que ce jour ne fonde sur vous à l’improviste. Veillez et priez sans cesse afin que vous soyez dignes de triompher de tous ces maux et de paraître debout devant le Fils de l’Homme.»
CYR.
Pour le temps présent, ne pas perdre de vue ceci: la finance juive a besoin, pour ses trafics, que la France soit faible et divisée contre elle-même. De là, des accords sournois avec ses coreligionnaires bolcheviks et une protection occulte accordée à l’Allemagne, son gîte d’étape patrimonial.
NOTE II.
Comme je corrigeais les épreuves de cette lettre, je lus le tome V des _Mélanges_ de Louis Veuillot. J’y trouvai la citation d’un article d’Eugène Pelletan. C’était un acte d’amour à la pièce de cent sous qui correspondait assez au _Credo_ capitaliste où j’ai tâché de synthétiser l’état d’âme des fervents de l’or. Qu’on ne croie pas à de l’ironie chez Pelletan; il répondait à un disciple de Proudhon qui préconisait l’abolition du numéraire; et de là, ce cri du cœur. Lisez:
«Je vois dans un écu toute la loi de l’histoire enfermée dans une parcelle d’argent. Je regarde ce symbole de toute civilisation et je dis: _C’est toi qui as racheté le monde_... Passe donc de main en main, toi qui nous a rachetés du péché originel, _qui tollis peccata mundi_; Christ matériel de notre destinée, je t’aime.»
Et il y a des gens pour prétendre que je suis un homme d’exagérations!...
LETTRE VIII
UNE DAME MÉTALLIQUE
Il ne faudrait pas que ma dernière lettre te fît supposer que j’ai de la haine contre le clan Rothschild et ses émules. D’abord, tu me croiras si je te dis qu’il m’est impossible de haïr personne. Étant un pauvre homme, plein de défauts, je me laisse parfois emporter par un mouvement de colère à l’égard de tel ou tel qui salit le prochain ou qui sème des cailloux tranchants sous les pas de Notre-Seigneur; mais les poursuivre d’une animosité persévérante, je ne saurais. La déplorable humanité, en fièvre à cause de l’or méphitique dont elle s’empoisonne l’âme, me cause surtout de la pitié. Bientôt reconquis par l’oraison, je ne puis, après tout, que la plaindre.
Je plains particulièrement les usuriers du genre de ce Juif dont je t’esquissai la figure. Songe à ceci: jamais ils ne sont assurés d’inspirer un sentiment sincère à qui que ce soit. Tous les visages se griment de servilité dès qu’ils paraissent; toutes les bouches leur mentent; sous un voile d’hypocrite vénération pour leur fortune, tous les regards s’allument des feux verdâtres de l’envie. Sitôt qu’on le peut, on les vole. Ils se sentent horriblement solitaires et ils savent que si l’or leur était enlevé, la foule les trépignerait avec des clameurs de joie frénétiques.
Ils n’ignorent pas non plus que leurs congénères en antithèse, les égarés du communisme, ceux qui rêvent d’un paradis terrestre sans Dieu ni maître, les feraient fusiller avec empressement le lendemain de la révolution sociale. Ils ont appris que, dès maintenant, il s’aiguise des couteaux et il se charge des bombes dans l’ombre autour d’eux. Jouir en sécurité de leur opulence frauduleuse leur est donc interdit.
Ils n’ont même pas le réconfort de trouver la paix en eux-mêmes car la passion du lucre malhonnête leur détraque l’âme. Le démon, à la griffe implacable, qui les possède, ne cesse de les aiguillonner afin qu’ils entreprennent des rapines de plus en plus monstrueuses. Une âpre inquiétude les mine car toutes les puissances de leur être s’absorbent dans ce désir: augmenter le monceau d’écus dont ils sont, à la fois, les gardiens et les captifs. Les rides qui sabrent le front du financier en train de combiner une coquinerie, quelle pensée rongeuse elles révèlent!
Enfin, ils ont peur. Peur de leurs héritiers qui les voudraient dans le sépulcre. Peur des pauvres dont la physionomie famélique leur semble pleine de menaces. Peur haineuse de Dieu qui, très souvent, leur inflige, dès ce monde, le plus imprévu des châtiments: le supplice de la faim.
Car c’est un fait: on voit des milliardaires mourir de faim.
Cet Alphonse de Rothschild, dont je te parlais hier, ne pouvait digérer, et encore au prix de souffrances aiguës, que des pâtes et des purées de légumes arrosées d’eau claire. Tu devines de quel œil il contemplait les rois dans la gêne, les nobles dégradés, les politiciens à l’encan qui savouraient des vins illustres et des mets rares à la table où les réunissait son orgueil de Juif et de parvenu. Parmi des relents de Ghetto, il leur soufflait à la face son haleine fétide. Il les méprisait et les bafouait avec férocité. Mais il aurait donné, avec allégresse, une dizaine de millions pour se régaler à l’exemple de ses convives. Or c’était une chimère: il lui fallait se contenter d’une très petite portion de nouilles sans assaisonnement ou de chicorée trop cuite.
Son frère Edmond mourut d’inanition par le fait d’un cancer qui lui mit l’estomac en charpie.
Ainsi d’un autre roi de l’or: Pierpont Morgan. Celui-là n’était pas un Juif. Mais sa rage d’accaparement ne le cédait en rien aux avarices hébraïques. Lorsqu’il eut entassé de la finance haut comme une tour de Babel, une concrétion que nulle pince ne put extirper--peut-être une pépite--lui boucha le pylore. Tout aliment était rejeté. Les médecins les plus notoires, accourus à son appel et payés d’un salaire fabuleux, tinrent consultation autour du lit où il agonisait. D’après leur avis, une vache, appartenant à une race renommée pour les vertus de son lait et choisie entre mille, fut nourrie de drogues fortifiantes. Le produit de sa traite fut réservé au malade. Futile expédient: sitôt avalé, ce breuvage incomparable était rendu en caillots sanguinolents. Et Pierpont Morgan, maître et seigneur de quatorze milliards, mourut en hurlant: «J’ai faim!...»
Ah! les ironies formidables de la Providence!...
* * * * *
J’ai, dans mes notes, bien d’autres exemples des méfaits de l’or et des tortures qu’il inflige à ceux qui se rendent ses esclaves. On peut les résumer de la sorte: quand le Démon empoisonne une âme de ce résidu des digestions infernales, il lui persuade qu’il va lui procurer le moyen d’être heureuse--très loin de Jésus-Christ. Scélérate illusion! Ou le riche se contamine d’avarice; le souci de conserver son trésor en l’augmentant lui vaut des nuits sans sommeil et des jours consumés d’inquiétude. Pour lui, le pauvre est un vaincu dont il importe de surveiller les gestes et d’étouffer les plaintes. Idolâtre de l’or souverain, il se sent un cœur de granit à l’encontre du monde entier.
Ou encore le riche se crée des besoins artificiels. Ceux-ci le gouvernent en despotes, développent en lui un égoïsme funèbre, veulent qu’il dépense avec profusion mais uniquement pour le contentement de ses appétits les plus vils. Loin de connaître le bonheur, il vit dans un état de trépidation morbide car plus il cherche à les assouvir ces besoins, plus leurs exigences se font impérieuses. Il ne peut échapper à cette loi de la nature humaine: _les désirs croissent proportionnellement aux satisfactions qu’on leur donne._ J’ai souvent eu lieu de la formuler cette loi, je ne saurais trop la rappeler. Elle certifie une règle qui ne comporte pas d’exceptions. J’ajouterai que, comme toutes les passions, l’amour de l’or implique la contrefaçon enragée des méthodes propres à nous faire mériter la Béatitude éternelle. C’est là un fait certain et que la Mystique constate tous les jours: l’église du Diable est une parodie de l’Église de Dieu. De même que celle-ci nous prescrit d’aimer Dieu _de toutes nos forces et de toute notre âme_, de même, celle-là nous incline à aimer l’or _de toute notre âme et de toutes nos forces_. Mais que les conclusions sont différentes! Si tu aimes Dieu, plus que toutes choses périssables, tu connaîtras la paix radieuse des élus. Si tu aimes l’or, tu te voues à l’inquiétude ici-bas et, sauf repentir, au désespoir dans les ténèbres qui n’auront pas de fin...
Cependant la société est ainsi faite que beaucoup tentent d’équilibrer en eux les contraires. J’ai fréquenté jadis une veuve sans enfants qui se désirait bonne chrétienne et qui, en même temps, adorait la fortune dont elle était abondamment pourvue. Ce culte allait si loin que je l’avais surnommée, à part moi, _la dame métallique_.
Oh! elle pratiquait: elle allait à la messe plusieurs fois par semaine; elle observait les jeûnes et les abstinences; elle communiait le dimanche et aux grandes fêtes. Même--et ceci est vraiment méritoire--elle s’imposait un effort pour soulager la misère autour d’elle. Ce lui était, du reste, une contrainte des plus pénibles. Quand elle ouvrait sa bourse, elle faisait une grimace aussi douloureuse que s’il se fût agi de s’extirper de l’orteil un ongle incarné. Mais enfin elle donnait--pour l’amour de Dieu.
D’autre part, la gestion de ses capitaux absorbait à peu près toutes les heures de son existence. Il en résultait une conversation où le galimatias financier tenait une place par trop majeure.
Un jour que je lui avais rendu visite elle m’accabla de phrases boursicotières truffées de: _réponse des primes, de comptant, de termes dont huit, de coupons à détacher_...
Sur ces derniers mots, moi qui ne comprenais goutte à tout ce jargon, je crus bonnement qu’il s’agissait d’une étoffe maculée de sirop ou de graisse. Et je lui conseillai la benzine. Mais elle n’eut pas l’air de m’entendre. Elle entama un autre discours où elle gémit, presque en larmoyant, à cause de _la faiblesse des cuivres_, du _fléchissement des Rio-Tinto_, des escomptes fallacieux de son agent de change, etc.
Agacé, à la fin, de subir cette grêle de vocables, pour moi dénués de sens, je résolus de lui rendre la pareille et je criai:
--_J’n’entrave que pouic; c’est-il qu’on vous a refilé du pèze à la manque?_
Stupéfaite, car, bien entendu, elle ignorait l’argot, elle s’arrêta net puis me posa cette question:
--Qu’est-ce que vous dites?
--Je dis que je ne vous comprends pas et je vous demande si l’on vous a trompée en vous repassant de la fausse monnaie.
--Mais non, reprit-elle, je vérifie toujours, pièce par pièce, les sommes qu’on me verse.
--Alors de quoi vous plaignez-vous?
--Mais, s’exclama-t-elle d’une voix tragique, du tracas énorme que me cause l’administration de mes revenus.
--Oh! dis-je, avec flegme, s’il ne s’agit que de cela, il y a un moyen très simple de vous soulager.
--Et lequel?
--Donnez toute votre fortune aux pauvres, d’un seul coup... Vous verrez ensuite comme vous respirerez à l’aise!
Mais la dame ne goûta pas du tout ce conseil pourtant judicieux. Elle prit un air pincé, comme si je venais de commettre quelque incongruité. Elle me fit entendre que ma présence lui était importune. Ce pourquoi je pris congé sans retard, en m’efforçant de dissimuler, sous une mine contrite, l’immense envie de rire--peut-être aussi de pleurer--qui me tenait.
Depuis, elle me bat froid. Lorsque je la rencontre, je lui envoie un grand coup de chapeau. Mais c’est à peine si elle me répond par une petite inclination de tête, très sèche et très réservée. J’ai bien peur d’avoir perdu son estime--à moins qu’elle ne me considère comme un fou dangereux qu’il importe de maintenir à distance...
En contraste, Ami, avise un peu celles et ceux qui se voulurent pauvres pour plaire à Notre-Seigneur--les Saints par exemple.
Voici Benoît Labre, le sublime mendiant, plein de poux et de lumière. Sois persuadé qu’il fut l’homme le plus admirable du dix-huitième siècle. De son temps, nombre d’âmes commençaient à s’orienter vers cette pourriture matérialiste dont le règne a pris, de nos jours, son développement total. Pour compenser les outrages à Dieu des soi-disant philosophes, la débauche luxueuse des rois et des grands, l’ardeur aux gains illicites de la multitude, la tiédeur et les négligences d’une grande partie du clergé, il vécut, volontairement, dans la faim, dans le dénuement, dans la crasse--et dans l’oraison perpétuelle. Il ne se nourrit guère que d’épluchures de légumes jetées au ruisseau. Il ne porta que des guenilles dédaignées par les nécessiteux les plus effondrés. Quand la vermine, qui formait un dévorant cilice sur son corps, tentait d’émigrer, il se hâtait de la ressaisir et de la remettre dans ses manches. Il couchait sur les marches des églises, sous un escalier de pierre, dans un réduit où l’on entassait des balayures et, à la fin de sa vie, dans un taudis d’hospice que partageaient avec lui des vieillards nauséabonds. Lorsque son confesseur l’engageait à modérer ses pénitences, il lui répondait humblement: «Dieu me désire ainsi.» Et le prêtre ébloui voyait aussitôt une auréole fulgurante se dessiner autour de sa tête.
Eh bien, le soleil divin rayonnait d’une telle splendeur dans ses yeux, un tel ravissement éclatait sur sa face que certaines gens à tiroirs débordant d’écus qui, d’abord, s’étaient écartés de lui avec horreur et dégoût, ne tardaient pas à subir l’effluve de sainteté qu’il irradiait. Lui offrant une aumône--presque toujours refusée--ils réclamaient ses prières du même ton qu’ils eussent sollicité d’un joaillier richissime les plus précieuses de ses gemmes. Dès que le mendiant les leur avait octroyées--gratis--ils couraient au plus prochain confessionnal se décharger du tas d’iniquités que la soif de l’or leur avait fait commettre.
Pourquoi cette influence mystérieuse de saint Benoît Labre? Parce que ne possédant rien au monde, il possédait Jésus-Christ.