Lettres à un indifférent

Part 10

Chapter 103,696 wordsPublic domain

Voici maintenant sainte Térèse qui n’admettait absolument pas de vivre autrement qu’au jour le jour. Son abandon à Notre-Seigneur était si total qu’avec quinze francs pour toutes ressources, elle entreprenait les fondations les plus onéreuses et construisait des monastères sans savoir d’où lui viendraient les sommes nécessaires à payer l’architecte et les maçons. Tu te rappelles son aphorisme: «Térèse et cinq ducats, ce n’est rien, mais Dieu, Térèse et cinq ducats, c’est tout.» Lis ses relations, tu constateras que jamais sa confiance ne fut trompée. Toujours, les ressources arrivaient en temps opportun.

Pour elle-même, le manque de bien-être lui était très indifférent. Peu avant sa mort, déjà très souffrante, elle dut s’aliter dans une de ces auberges misérables où elle avait coutume de prendre gîte. Afin de se soutenir, elle aurait eu bien besoin d’un peu de lait. Or on ne put lui offrir que deux oignons et une demi-douzaine de figues sèches. Comme sa compagne ne pouvait s’empêcher de déplorer une telle pénurie, elle se déclara tout à fait contente et absorba en riant cette nourriture grossière. «Notre-Seigneur, dit-elle, n’en avait pas toujours autant sur les routes de Judée.»

Voici enfin saint François d’Assise. Il était né d’une famille de riches marchands et son père comptait le porter à la plus haute fortune. Cependant le jeune homme se mit en tête de ne vivre que pour l’amour de la pauvreté en Jésus-Christ. Son père le maudit et le chassa. Lui, alors, ne voulut rien garder de son opulence. Il se dépouilla de ses habits, les remit au négociant exaspéré et se retira nu, comme il était venu au monde. Puis, en cet état, il alla trouver l’évêque et lui demanda un vêtement. Le prélat lui donna une robe de bure avec sa bénédiction pour commencer une vie nouvelle. Les personnes _correctes_ huèrent sa démence. Mais Jésus-Christ l’aima au point de lui octroyer ses stigmates.

Or tous ces prétendus insensés se montraient d’un bon sens incomparable lorsqu’il leur fallait négocier avec «les gens positifs», gouverner une communauté, conseiller autrui, rédiger une règle. Les mondains, au contraire, si «pratiques» qu’ils se figurent être, dans des circonstances analogues, accumulent cent bévues. Cela s’explique: ce qui fausse le jugement de la plupart des hommes, c’est l’amour-propre et l’intérêt personnel. Les Saints l’emportent sur eux parce qu’ils ont détruit l’amour-propre et parce qu’ils ne connaissent que l’intérêt de Dieu.

Les propriétaires d’un gros tas d’or, dont les miasmes ne leur procurent qu’une mélancolie permanente, se demandent aussi quelquefois, avec stupeur, la raison de cette angélique gaîté qu’ils remarquent chez tant de moines et de moniales à qui leur vœu de pauvreté interdit de garder ne fût-ce que quatre sous dans leur poche.

L’explication n’est pas très difficile. Ces privilégiés de la Grâce illuminante, s’étant donnés sans restriction aucune au Pauvre absolu, qui a nom Jésus-Christ, pour le suivre, l’imiter et se fondre dans son Sacré-Cœur, ne peuvent être qu’infiniment joyeux puisque ils ont _fait abnégation d’eux-mêmes_. Leur détachement des choses de la terre n’a d’égal que leur attachement passionné aux choses du Ciel. C’est pour cela que leur rire sonne comme une cloche de cristal tintant les messes du Paradis...

Ami, n’est-ce pas que nous nous modèlerons sur eux d’aussi près que possible? N’est-ce pas que, méprisant la richesse, nous nous appliquerons seulement à gagner notre pain quotidien à la sueur de notre front--parce que c’est la Loi. N’est-ce pas que s’il plaisait à Dieu de nous retirer, pour un temps, l’indispensable, nous n’aurions pas honte de le mendier?

Alors, peut-être, nous obtiendrons que Notre-Seigneur nous dise: «_Aimant aujourd’hui ta pauvreté, tu as aimé la mienne; tu auras donc part, au festin de ma Béatitude, demain et dans l’éternité..._»

LETTRE IX[11]

LECTURES (_poésie_).

[11] Je spécifie que, dans cette lettre, traitant de littérature, je ne rédige ni un catalogue, ni un palmarès, ni un prospectus. Ce sont ici des _arabesques_ autour de quelques livres aimés.

Cher Ami, la petite excursion que nous venons d’entreprendre à travers le royaume du Tant-pour-Cent t’aura, sans nul doute, un peu encrassé l’imagination. Pour la purifier, il sera bon, je crois, de lui permettre quelques plongées dans cette piscine aux ondes salubres: la belle littérature. A cet effet, nous prendrons d’abord un bain de poésie. Ensuite, nous voguerons, comme sur une rivière ensoleillée, parmi des proses dont l’envergure harmonieuse nous évoquera une flottille de cygnes ouvrant leurs ailes aux souffles qui viennent de Dieu.

Des vers, à notre époque, on en publie d’une façon immodérée. Tel qui, par la suite, deviendra un chef de bureau modèle ou un receveur de l’enregistrement sans égal, a débuté, dans l’existence, par une plaquette où les plus récentes cabrioles de la prosodie furent scrupuleusement imitées. «Il jette sa gourme,» disait la famille, inquiète d’abord mais vite rassurée en constatant qu’en effet il s’agissait pour le jeune bourgeois de subir une crise passagère de poésie comme on a la coqueluche ou la scarlatine.

Il y a aussi de futurs parlementaires ou des ferblantiers en espérance qui, destinés à faire du bruit dans le monde, alignèrent auparavant des rimes sous-parnassiennes et périmées. Toutefois il sied d’établir une distinction entre ces deux catégories de gens sonores: les ferblantiers nous rendent des services en nous fournissant d’objets ménagers d’une grande utilité; tandis que les parlementaires, jabotant dans le vide, ne font que compliquer et entraver la solution des problèmes nationaux les plus urgents.

Puis il y a «l’amateur», qui ne se lasse pas d’encombrer de lyrismes rachitiques, imprimés sur des papiers insolites, les boîtes inéluctables des bouquinistes sur les quais de la Seine, à Paris. L’excessive indulgence de la critique favorise leur entêtement à chevaucher Pégase malgré Apollon.

Et enfin il y a cette race pédiculaire et pullulante: les poétesses. Celles-là, plus on en écrase, plus il en renaît.

Nous nous tiendrons à grande distance de ces divers hybrides engendrés par la Muse en une minute d’égarement. Nous fuirons aussi les «vers de jeunesse» pondus jadis par des écrivains uniquement doués pour la prose. Leur chef de file, c’est M. Claude Larcher. Ses vers asthmatiques, plus chevillés que des blindages de _cagnas_, feraient tomber en syncope les enfants élus de l’Inspiration s’ils ne s’en détournaient avec horreur. Au surplus, M. Larcher, ayant eu la maladresse de définir Sainte-Beuve «le plus méconnu de nos grands lyriques», a prouvé par-là son incompétence totale en matière de poésie.

Nous décréterons l’ostracisme contre ce chansonnier mi-montmartrois, mi-armoricain, qui, jouant du mirliton dans un biniou, procure du vague à l’âme aux caissières surmenées.

Au risque de susciter des réclamations indignées, nous ne parlerons pas non plus de Péguy. Ce poète ne fut pas sans mérite. Mais, que voulez-vous, ses clameurs tautologiques et monotones m’assourdissent sans m’édifier. Il n’a, du reste, pas besoin de mon suffrage car il possède M. Maurice Barrès et douze mille adorateurs pour vanter ses tintamarres dans des feuilles à grands tirages comme dans les humbles bi-hebdomadaires des plus obscurs chefs-lieux de cantons.

Le solitaire hirsute que je suis, paraît-il, détonnerait parmi ce concert unanime à sa gloire. Les critiques qui blâment, avec persévérance, mes «partis-pris» en concluront, si cela leur fait plaisir, qu’une noire envie détermina mon abstention. Je n’en ai cure: l’art balourd de Péguy m’assomme--et je le dis sans périphrase[12].

[12] Voir la note à la fin de cette lettre.

Mais nous célébrerons Verlaine, parce que le pauvre Lélian fut, malgré ses tares, le plus grand poète catholique dont l’Église ait eu le droit de se glorifier au dix-neuvième siècle et parce qu’il n’est pas encore remplacé.

Ah! je sais bien: dès qu’on prononce ce nom, certains sourcils _doumiculaires_ se froncent. D’autre part, des lippes pharisiennes formulent des vocables réprobateurs: «--Bohème, prison, hôpital, ivrognerie, acoquinement aux filles du trottoir!...»

Hélas! bourgeois au cœur de pierre, pourquoi ne voulez-vous pas admettre ce que ceux qui le connurent à fond ne cessent de vous répéter:--Verlaine fut un extrême sensitif, saignant par mille blessures à cause des coups de poignards que l’époque prodigue à ses poètes. N’ayant jamais eu plus de volonté qu’un enfant de six ans, délaissé par «l’épouse unique», il resta toujours à la merci de ses impulsions: les bonnes aussi bien que les mauvaises. Mais le bourgeois, enclin à tout pardonner aux gens bien mis «qui gardent les apparences», ne pardonne rien au poète génial qui à ses autres torts ajouta celui de ne pas avoir le sou.

Sans penser une minute à faire l’apologie des vices de Verlaine, on reconnaîtra, pourvu qu’on l’étudie avec l’esprit de charité, que, malgré ses faiblesses, ses contradictions et ses rechutes, il aima Dieu. Son âme fut une Madeleine aux pieds de Notre-Seigneur. Et, maintes fois, nettoyé de son ordure, il chanta les splendeurs de la Grâce selon des cadences si souples et si éoliennes que nul encore n’en a retrouvé le secret. C’est pourquoi je ne puis m’empêcher d’espérer que le Sacré Cœur--célébré par lui d’une lyre si pure--lui aura été miséricordieux. Qu’il subisse présentement un sévère purgatoire, je n’en doute pas. Qu’il soit en enfer, je ne saurais le croire.

Je ne suis pas le seul à penser de la sorte. Je reçois assez souvent de délicieuses lettres signées d’une grande chrétienne qui habite une ville de l’Amérique du Sud et qui a donné trois de ses enfants à l’Église. Elle m’écrivait récemment que, touchée à l’extrême par les vers frémissants d’humanité saignante et d’espoir en Dieu où Verlaine épancha ses souffrances, elle priait tous les jours à son intention et qu’elle faisait dire des messes pour le repos de son âme.

Ame exquise, âme d’indulgence, exacte à suivre les enseignements du bon Maître, comme tes appels au Dieu de pardon en faveur de Verlaine me réjouissent au regard des grimaces pudibondes qu’affichent les marguilliers badigeonnés d’austérité feinte qui vident leur seau de toilette sur le crâne dénudé du pauvre Lélian!...

Donc, afin de placer cette mise en lumière de quelques beaux vers catholiques sous l’égide du poète pénitent de _Sagesse_, nous citerons l’un de ses derniers poèmes, écrit à l’hôpital. Il y résuma sa vie, ses douleurs, ses fautes et ses humiliations,--sa foi aussi, et son espérance, et son humble et tremblant amour de Dieu. Mieux qu’aucun commentaire, à _ceux qui savent lire_, ces strophes feront comprendre tout Verlaine. Une science parfaite du métier, un art accompli s’y dissimulent sous une forme très simple. C’est sa vie intérieure elle-même qui parle:

Seigneur, vous m’avez laissé vivre Pour m’éprouver jusqu’à la fin. Vous châtiez cette chair ivre Par la douleur et par la faim. Et vous permîtes que le diable Tentât mon âme misérable Comme l’âme forte de Job; Puis vous m’avez envoyé l’ange Qui gagna le combat étrange Avec le grand aïeul Jacob.

... J’ai marché dans le droit sentier, Y cueillant sous des cieux propices Pleine paix et bonheur entier: Paix de remplir enfin ma tâche, Bonheur de n’être plus un lâche Épris des seules voluptés De l’orgueil et de la luxure; Et cette fleur: l’extase pure Des bons projets exécutés.

C’est alors que la mort commence Son œuvre inexpiable? Non, Mais que me saisit la démence Bien qu’encor criant votre Nom. L’ami me meurt, aussi ma mère, Une rancune plus qu’amère Me piétine en ce dur moment Et me cantonne en la misère Du froid et du délaissement.

Tout s’en mêle: la maladie Vient en aide à l’autre fléau, Le guignon, comme un incendie Dans un pays où manque l’eau, Ravage et dévaste ma vie, Traînant à sa suite l’envie, Avec l’obscène trahison, La sale pitié dérisoire, Jusqu’à cette rumeur de gloire Comme une insulte à la raison!

... Mais, ô Vous, donnez-moi la force, Donnez, comme à l’arbre l’écorce, Comme l’instinct à l’animal, Donnez à ce cœur, votre ouvrage, Seigneur, la force et le courage Pour le bien et contre le mal!...

Je crois en l’Église romaine, Catholique, apostolique et La seule humaine qui nous mène Au but que Jésus indiquait, La seule divine qui porte Notre croix jusques à la porte

Des libres cieux enfin ouverts, Qui la porte, par vos bras même, O grand Crucifié suprême, Donnant pour nous vos maux soufferts.

Je crois en la toute présence, A la messe, de Jésus-Christ, Je crois à la toute-puissance Du sang que pour nous il offrit...

Je confesse la Vierge unique, Reine de la neuve Sion, Portant aux plis de sa tunique La grâce et l’intercession.

Elle protège l’innocence, Accueille la résipiscence Et debout, quand tous à genoux, Demande le pardon du Père Pour le pécheur qui désespère,-- Mère du Fils, priez pour nous[13]!

[13] PAUL VERLAINE, _Poésies religieuses_, préface de J.-K. Huysmans, 1 vol. chez Messein, éditeur. Ne pas oublier que dans ce recueil, comme dans l’œuvre entière de Verlaine, l’inspiration est tout à fait inégale. Des poèmes sublimes y alternent avec des morceaux d’une insigne faiblesse.

Prions donc pour Verlaine en nous rappelant sa plainte et sa requête dans la dernière strophe de l’admirable _Chanson du pauvre Gaspard_:

Qu’est-ce que je fais en ce monde? Suis-je né trop tôt ou trop tard? O vous tous, ma peine est profonde: Priez pour le pauvre Gaspard!...

* * * * *

Il y a des poétesses. Je t’ai déjà dit, je crois, combien cette variété de la gent-de-lettres me paraissait encombrante. Le pire, à notre époque, c’est qu’elles se croient une mission. Elles se hissent volontiers sur un piédestal d’où, taquinant d’un doigt fébrile une guimbarde échevelée, _elles_ poussent des cris aigus et peu rythmiques pour revendiquer l’émancipation de la femme. Leurs vocalises proclament qu’elles entendent «vivre leur vie en beauté». Cela signifie, en bon français, qu’elles tiennent les préceptes de la religion et les lois de la pudeur pour d’enfantins préjugés. Et aussi, cela veut dire que, pour elles, le comble de la poésie c’est de montrer les parties obscènes de son âme, sans feuille de vigne, à tous les passants comme les ballerines d’opéra montrent leurs jambes aux vieillards libidineux du parterre.

Au vrai, si l’on prête l’oreille une minute aux confidences éhontées de ces dames en folie, on ne peut s’empêcher de les comparer à des cavales hennissantes, lâchées à travers prés et galopant, sans licol ni frein, à la poursuite de l’étalon.

Dire que beaucoup sont mariées!... Te représentes-tu leur ménage? Pour moi, je songe, avec angoisse, aux hiatus lugubres qui déshonorent les chaussettes de leurs maris. Je plains ces infortunés voués aux pot-au-feu anémiques que leur confectionnent des cuisinières insuffisamment surveillées, tandis que Madame gambade.

Il arrive à plusieurs de ces Muses effervescentes de célébrer, par ouï-dire, les ombelles délicates du cerfeuil, la rotondité puissante des citrouilles et toutes les gloires du potager. Mais je gage qu’elles seraient incapables d’éplucher un oignon ou de distinguer une escarolle d’une laitue.

Si tu m’en crois, tu te garderas d’ouvrir les volumes où les Érigones de la poésie contemporaine étalent ainsi leurs appas peinturlurés de fards divers. Tu ne liras pas non plus les articles où les gardiens du sérail, qui les encensent, donnent pour des traits de génie les écarts de leur tempérament.

Ce n’est pas sur les tréteaux de la réclame que tu découvriras une femme dont les vers te puissent émouvoir d’une chaste émotion. C’est, loin des salons tapageurs, une vierge mi-voilée dont les poèmes de pénombre, reflétant des étoiles discrètes, murmurent comme une source très limpide, sous la mousse et les pervenches, au fond des grands bois.

Celle-là, les _reporters_ ne lui prennent pas d’_interview_...--Excuse cet horrible jargon: il s’apparente au dialecte cosmopolite dont les dames suggérées ci-dessus usent en leurs odes incohérentes au Mâle.--Celle-là, aucune revue, en faveur auprès des _snobs_, ne publia son portrait. Je ne saurais dire la couleur de ses cheveux ni la nuance de ses prunelles. J’ignore si, depuis la publication de ses vers, elle a contracté mariage. Mais, dans ce cas, je tiens pour assuré qu’elle tient très bien son ménage: car elle est une vraie fille de l’Église.

Il s’agit de Jeanne Termier. Léon Bloy--contre sa coutume--n’a pas exagéré quand il écrivit, dans la préface qu’il lui donna pour son unique recueil: «C’est une jeune fille de vingt et un ans et son volume, _Derniers Refuges_, a été l’un des beaux étonnements de ma vie. Depuis Verlaine, je n’avais rien lu de pareil et je ne croyais pas que cela fût possible[14]...»

[14] JEANNE TERMIER, _Derniers Refuges_, 1 vol., chez Bernard Grasset, éditeur.

Il a raison: depuis Verlaine, on n’avait rien lu de pareil. En général, lorsqu’une jeune fille se mêle de rimer, elle imite, avec plus ou moins d’adresse, quelque poète dont le talent l’impressionna. Ou bien elle assemble des strophes fadasses, peuplées de Vierges anémiques et de Petits-Jésus rosâtres, qui rappellent les plus écœurants produits de l’imagerie religieuse. Ici, nulle mièvrerie: une sobriété d’expression qui n’exclut pas la vigueur. C’est intense _en dedans_. Et la réussite est d’autant plus saisissante que les sujets traités dans ces vers n’évoquent que des figures baignées des clartés diffuses d’un crépuscule d’automne ou marchant, à pas assourdis, dans une brume mystérieuse. Sont-ce des fantômes? Sont-ce des vivants? En tout cas, ce sont les symboles même des méditations d’une âme que l’énorme souffrance qui pèse sur le monde emplit de tristesse et d’effroi.

Jeanne Termier a exposé la genèse de son inspiration en une page de prose qu’il faut absolument citer, car elle donne le sens de ses poèmes d’une façon si pénétrante que toute analyse ne pourrait qu’en affaiblir la portée.

Voici: «Parfois, en des foules de pèlerinage où des cierges vacillent, où l’on voit des visages et des mains luire doucement dans la nuit des vêtements de misère--ils viennent, cherchant des étapes.

«Ils restent appuyés, dans l’ombre, aux murs des basiliques sonores de cantiques. Et, parmi ceux qui passent au rythme des processions lentes, les uns jugent: «Ce sont des orgueilleux qui veulent se différencier ou se faire comprendre.» D’autres songent, effleurés d’anxiété: «Peut-être qu’ils ne savent comment vivre? Mais tous, n’avons-nous pas traversé de semblables heures? Y a-t-il une seule âme qui ne se torde d’angoisse et ne sanglote lamentablement dans les bras de quelque pauvre rêve...?»

«Seulement, toutes les souffrances ne se ressemblent pas. Les unes sont comme des enfants sages qu’on vient prendre par la main, pour les emmener, quand quelqu’un meurt dans la maison. Elles s’endorment et se tranquillisent.

«Eux, leur souffrance est une vierge folle que personne n’a jamais consolée.

«Passionnément, ils ont vécu toutes les morales. Ils ont cru qu’il fallait être soi, et follement ils ont tenté de se suffire, ne cherchant que l’affirmation de leur être dans l’amour ou dans la pitié. Puis, s’étant dépassés, ils ont voulu vivre pour les autres. Formule incomplète et transitoire!... Alors, il leur fallut trouver Dieu ou mourir.

«Ils ont cherché Dieu, et non plus par la seule intelligence, fumée bleue du trépied que renverse l’angoisse de l’âme. Ils ont cherché Dieu par la vie, par toutes les vies puisque, par l’Amour enseignés, ils étaient devenus l’ardeur, la faim, la misère de toutes les vies.

«Et la morale chrétienne leur apparut, morale si haute qu’aucune vie ne l’exprima jamais, morale de la hâte où toujours quelque chose de plus grand reste à faire...»

Méditez ces phrases, sombres et sereines à la fois, chargées de mélancolie grandiose comme une sonate de Beethoven. Ames d’oraison, vous y reconnaîtrez la Beauté mystique.

C’est donc la marche douloureuse d’anxieux pèlerins en quête de Jésus, à travers les campagnes mornes et les villes enfumées d’une terre où même les Pauvres se détournent de l’Amour éternel. La maison de leur enfance leur sera revêche; les faubourgs bruyants les rejetteront; les auberges des villages ne leur seront pas accueillantes. Ils se sentiront affreusement solitaires. Alors:

Il leur restera dans des trains noirs de misères, De fredonner à la manière des enfants, De se bercer avec des airs confus et lents Où flotte la douceur des pitiés populaires.

Il leur restera la Musique où les rêves las Se traînent, oublieux des étapes malsaines, Comme des blessés hallucinés sur des plaines, Par la rouge splendeur d’un soleil large et bas.

Mais ni les rythmes, ni la grande Nuit pensive, Ni les refuges clairs où d’autres vont s’asseoir, Ni la Mort--qu’autrefois ils s’effrayaient de voir Cheminer à côté de l’Amour, attentive,

Et qui devait, plus tard, être pour ces errants, Entre les arbres noirs de l’incertaine voie, La figure altérée et pâle de la joie,-- Ni la Mort ne pourra les retenir longtemps.

Il leur faut la Lueur inconnue et vivante Qui vient parfois des frontières de l’Ame sur La Vie... Il leur faut Dieu pour tout l’abîme obscur Qu’agrandissent en eux la terreur et l’attente.

Or ils prolongent la recherche presque désespérée de ce Dieu qui les environne pourtant, caché dans cette lumière éblouissante dont saint Jean de la Croix nous affirme qu’elle est une _nuit obscure_ pour les âmes en voie de purification vers l’Absolu. Ils tâtonnent «_sur des quais balayés de silence et de vent_»; ils coulent «_des jours étirés comme des sarments pâles_»,

Entre les vains efforts où notre âme se perd.

Ils grelottent, en larmes, sous la nuit de décembre:

La nuit lugubre de cinq heures, l’étrangère Qu’accompagnent, quand elle passe entre les toits, Les regards envieux des lampes de misère, Captives des vivants dans les logis étroits;

La nuit pâle qu’on voit fuir le long des façades Dans sa détresse convulsive, et qu’on entend Pleurer, quand sur le bois pourri des palissades S’acharne la colère effrayante du vent.

Alors le poète a peur que nul ne vienne plus jamais secourir ces délaissés. Il demande:

Est-ce qu’ils vont se réchauffer dans l’ombre épaisse? Est-ce qu’ils ne sont pas trop raidis et glacés? Est-ce qu’ils vont mourir de n’être plus bercés, Sans que personne, en se penchant les reconnaisse?

Non, les chercheurs de Jésus toucheront le but après bien des tortures, bien des incertitudes, après les pieds lacérés par ces silex qui jalonnent les routes de la Vie, semés là par les démons aux yeux ternes de l’Orgueil et de la Sensualité. Et pourtant:

Il faudra bien qu’un soir, aux limites du monde, Aux limites de l’âme éparse, ils la devinent Cette Lueur qui fait la vie humble et féconde, Cette Lueur pareille à l’aube des collines.

Il faudra bien que, saouls de misère insensée, Aveugles, ignorant le chemin parcouru, Emportant, comme un pain de pauvres, leur pensée, Ils trébuchent sur Dieu dans la nuit apparu.

Tel est, trop sommairement présenté, ce volume. Offrez le même sujet à l’un de ces rhéteurs blafards ou mignards qui encombrent la poésie, quels développements de bavardages il en tirera! Que de prosopopées geignardes! Que de fleurs d’autel en papier peint outrageant la saine nature!

Ici rien de semblable: mais des images aussi imprévues qu’exactes; aucune rhétorique mais l’effusion profonde de la sainte Pitié.