Lettres à un indifférent

Part 11

Chapter 113,604 wordsPublic domain

C’est pourquoi je vous dis que c’est là du grand art catholique. Je vous dis que c’est un chant d’orgue dans une cathédrale aux lampes d’oraison. Je vous dis que Jeanne Termier est un poète[15]...

[15] J’aurais pu relever, çà et là, dans ces poèmes, des gaucheries, des inexpériences, des trous dans le rythme. A quoi bon? L’ensemble est d’une qualité rare. Cela suffit.

* * * * *

J’avise, sur les rayons de la bibliothèque, d’autres recueils de vers. Je les prends, je les ouvre au petit bonheur, je les feuillette;--je bâille et je les remets en place... Qu’une poussière bénévole les couvre. Que l’araignée tisse sa toile entre les gardes: de longtemps je ne troublerai son industrie.

Pourquoi existe-t-il tant de rimeurs qui «savent le métier», qui pondraient, sur commande, du symbolisme, du naturisme, voire du dadaïsme ou des logogriphes mallarméens? Leur virtuosité stérile, leur empirisme dénué d’âme ne sauraient nous émouvoir. Ah! plutôt qu’un merle facétieux leur siffle:--_Vous n’irez plus au bois:--les lauriers sont coupés_; et que ces rhapsodes se taisent...

Enfin, j’aperçois les volumes de Louis Le Cardonnel[16]. Ici nous nous arrêterons, car il ne s’agit plus de ces clowneries désossées où, sous prétexte d’assouplir les rythmes, d’éternels apprentis--qui se croient des Maîtres--réduisent la forme à l’état de poussière amorphe.

[16] LOUIS LE CARDONNEL, _Poèmes_, _Carmina sacra_, 2 volumes, librairie du _Mercure de France_.

Dans les vers de Le Cardonnel, on admire des cadences disciplinées par un art sûr de soi. Ce ne sont pas des sensations troubles, vagies par de jeunes vieillards, qu’on y cueille, mais des pensées hautes qui embaument notre méditation, semblables à de grandes roses, cultivées par une fille de Sainte-Claire, sous les arceaux sévères d’un cloître ombrien.

Vous dites que Le Cardonnel pèche par abus des procédés oratoires? Il se peut, en effet, qu’il y ait quelque verbalisme dans les moins bienvenus de ses poèmes. Mais comme, plus souvent, le sentiment se concentre et, pénétré de la sève catholique, s’épanche en des strophes d’une sonorité grave et dont l’éloquence ne doit rien aux rhétoriques artificieuses!

Seul un contemplatif, comprenant, aimant les cruautés saintes et les splendeurs du Sacrifice, a pu écrire les vers suivants:

A CELLE QUI VA FAIRE SES VŒUX

Demain les glas sacrés annonceront tes vœux, O toi qui vas t’offrir, en un chaste offertoire, Pour être, en ce couvent, colombe expiatoire.

L’an se meurt, où tu vins immoler tes cheveux, Palpitante à l’attrait des gloires pressenties, Éprise de souffrir plus que les repenties.

Novice, l’an s’efface où tu balbutias Ta promesse première aux saintes fiançailles: Sur le seuil de l’Époux maintenant tu tressailles.

Par le matin bercés, les grands acacias Dans le grave jardin épandront de leur neige Sous les pas de l’Abbesse et du claustral cortège.

Et le cortège pur t’emmènera, chantant Des proses de candeur par les longues allées, Puis les grilles, ma Sœur, sur tes jours blancs scellées.

Ils diront que ta vie est un morose étang, Mais tu seras la sainte en flamme qui s’élance, Radieuse d’avoir épousé le Silence.

Comme tous les contemplatifs, Le Cardonnel est doué d’une extrême sensibilité. Aussi, les sensations âpres ou douces que lui apportent les saisons, suscitent-elles en lui tout un peuple d’images lyriques qui se colorent de teintes joyeuses ou funèbres. Mais la nature n’est pas seulement le décor de ses rêves. Sachant que, comme le dit Baudelaire, «_l’homme y passe à travers des forêts de symboles_», il la spiritualise. Soit qu’il souffre de ses rigueurs, soit qu’il jouisse de ses sourires, il y voit le miroir où se reflète la face de Dieu.

De là, par exemple ce poème:

FIN D’AUTOMNE

Un bel automne, encor, dans l’abîme se couche: La vendange est finie et l’arrière-saison, A travers les champs nus, que bat le vent farouche, Nous ramène attristés vers la triste maison.

Sans gloire à l’occident, lui-même le jour tombe, Sur les coteaux blêmis pèse le firmament: L’espace qui frissonne est froid comme une tombe; Tout n’est que monotone évanouissement.

Ah! comme en leur déclin les choses sont amères!... Dans la campagne vide où l’Autan noir se plaint, Nous sentons la nature et la vie éphémères: Le pénétrant dégoût du créé nous étreint.

De sévères pensers avec le soir descendent; Et toi seule, ô clarté de l’éternel Amour, Immuable, malgré ces ombres qui s’étendent, Tu brilles dans la mort de l’automne et du jour...

_Sat prata biberunt_: restons sur cette impression de beauté mélancolique et religieuse qu’un excellent poète nous octroya.

NOTE.

Peut-être qu’une antipathie de nature me rendit trop sévère pour Péguy. Si l’on en juge ainsi, qu’on lise, en compensation, le livre de M. Pierre Lasserre: _les Chapelles littéraires_ (1 vol. chez Garnier). On y trouvera, sur Péguy et d’autres, un modèle de critique objective et qui met au point... bien des choses. J’y reviendrai ailleurs.

LETTRE X

LECTURES (_prose_).

_Paulo minora canamus_... Car, après tout, la prose, même d’une forme accomplie, ne vaudra jamais les beaux vers.

Si l’on demandait:--Quel est, à l’heure présente, le prosateur catholique à qui nous accorderons la palme? un chœur de vieilles dames et de jeunes demoiselles, amies d’une religion «modérée», plaçant leur livre de caisse au même rang que leur paroissien, répondrait tout de suite:--Anselme Chambéry.

Eh bien non!--M. Anselme Chambéry est un notable négociant qui s’entend, comme pas un, à fournir de morale mitoyenne sa clientèle «bien pensante». Ayant pris, en solde, le fond de commerce de la maison Jorjonet, il tient boutique de camelote en peluche et en simili-bronze. C’est bleuâtre, c’est grisâtre; cela transporte d’admiration force dactylographes sentimentales et un grand nombre de rentières qui aiment à enguirlander leur thé de cinq heures de quelques myosotis découpés dans de la percaline.

A merveille: cela ne gêne personne. Un Chambéry est nécessaire pour inculquer à la Bourgeoisie le sentiment qu’elle réalise la perfection. Celui-ci fermerait son bazar qu’il faudrait immédiatement lui trouver un successeur. Car, je vous le demande, que deviendrait le Tiers-État si on le frustrait de ce petit morceau d’Idéal--sans emballement--dont il aime à se poisser le cœur entre deux opérations de Bourse? Notre Allobroge, étant doué d’un style en caramel mou, le lui procure pour un prix relativement modique. L’Académie approuve; et le _gros public_ en redemande. Encore une fois, tout cela va très bien.

Seulement, les écrivains--personnages acariâtres--ne reconnaissent pas M. Anselme Chambéry pour un des leurs. Leur opinion, sur son compte, peut se résumer en cette brève anecdote dont tu me permettras de te faire part.

Côte à côte sur une plateforme de tramway, le philosophe lyonnais J. S. et moi, nous allions vers Perrache. Comme nous enfilions une rue, longue mais ne présentant aucun caractère particulier, S. me dit soudain: Lorsque M. Chambéry se retirera des affaires, après fortune faite, c’est de ce côté qu’il devrait élire domicile.

--Et pourquoi? demandai-je, un peu surpris.

S. me désigna, de l’index, une plaque indicatrice à l’angle de la place Antoine-Vollon; je lus: _Rue du Plat_... Et je gardai un silence bourré d’approbation[17].

[17] Il y a quelques mois, Chambéry reçut l’autorisation de porter un chapeau à plumes et de broder son habit avec du persil, sous ce prétexte que Jules Lemaître était mort et enterré. Or rencontre bizarre: Lemaître exécuta jadis, en un article célèbre, l’œuvre flasque de Jorjonet. Et voici que Chambéry, succédané de Jorjonet, vient de publier un éloge de Lemaître!--Des experts au goût émoussé comparent cet opuscule à un vin de Bordeaux généreux. Mais les vrais connaisseurs n’y découvrent qu’une piquette éventée.

* * * * *

Heureusement, personne n’est forcé de lire du Chambéry. Loin des régions où ce triomphateur règne à l’état endémique, le véritable art catholique se manifeste en des livres qui, sans prêches assoupissants, sans effusions papelardes, peuvent susciter ou entretenir en nous un zèle viril pour Jésus-Christ. Entre autres, ceux d’Émile Baumann.

Vous vous rappelez _l’Immolé_, ce drame de conscience, cet _acte d’un martyr_ contemporain, cette relation poignante des luttes d’une âme qui se voulait sainte et que les démons de la sensualité attaquèrent d’une façon formidable. Elle vainquit, mais au prix de son sang versé pour l’Église. Or certains critiques, nés dans le clan _Talpa_, estiment que les écrivains serviteurs de l’Église doivent ne publier que des volumes uniquement propres à édulcorer les jeunes filles du catéchisme de persévérance. Quand parut _l’Immolé_, ils se récrièrent, se voilèrent la face et prononcèrent cette sentence équivalant à une condamnation sans appel: «--Cela ne peut pas être mis entre toutes les mains!» Ces pudibonds effarouchés sont cause de toute une littérature «édifiante», blanche jusqu’à la chlorose et qui donne à maints jouvenceaux et jouvencelles l’envie véhémente de lire en cachette les ouvrages défendus. Il est assez compréhensible que se voyant servir, à tous les repas de son intelligence, un horrible mélange de bouillon de veau et de sirop d’orgeat, cette jeunesse rêve de piments et de moutardes illicites.

Rien de pareil dans _l’Immolé_, œuvre austère. Seulement voilà: il y est traité d’une liaison coupable. Et lesdits critiques nourrissent la folle ambition de faire croire à leurs lecteurs que jamais, au grand jamais, un catholique âgé de vingt ans ne s’éprit d’une gueuse. Cette dérobade devant _la réalité_, trop fréquente dans les milieux pratiquants, cette tactique peureuse, je les compare à la sottise de l’autruche qui se cache la tête dans un tas de sable pour ne pas voir le péril.

Mais, grâce à Dieu, tout le monde ne pense pas ainsi. La preuve, c’est que l’autre jour, un excellent prêtre, qui confesse beaucoup de jeunes hommes, me disait: «_L’Immolé_ est un livre salutaire. J’en ai conseillé la lecture à plusieurs de mes pénitents et j’ai eu à me féliciter de son influence sur eux.»

Au point de vue de la psychologie, ce roman donne, en effet, aux esprits, susceptibles de réfléchir et de comparer, cette _sensation du vrai_ qui est la marque unique d’une œuvre de valeur. Une telle qualité jointe à la vigueur colorée du style valut à Baumann le suffrage des lettrés. Mais n’oublions pas qu’une considérable portion de la Bourgeoisie catholique n’aime pas du tout qu’on lui apporte la vérité. Quant au grand style évocateur ils le jugent: une inconvenance. Il leur faut Chambéry, vous dis-je!

D’autres ouvrages, qui tenaient les promesses de ce beau début, suivirent. Ce récit de pèlerinages: _Trois villes saintes_, où l’émotion mystique plane, autour des sanctuaires du Curé d’Ars, de l’apôtre saint Jacques et de l’archange saint Michel, comme un aigle empourpré du soleil de la Grâce illuminante.

Un second roman, _la Fosse aux lions_, fâcheusement décousu quant à la composition, mais où abondent des scènes de mœurs d’un intérêt angoissant et de pénétrantes descriptions de paysages vendéens. La tragédie de famille qui se joue en ce livre prendra au cœur tout croyant, car elle met en scène des conflits d’influences surnaturelles faits pour lui remuer l’âme jusqu’au tréfond.

J’aime moins _la Paix du septième jour_. Ce n’est pas que cette méditation lyrique sur la guerre expiatrice dont nous sortons à peine ne contienne des passages remarquables. Mais elle dévie, avec trop de complaisance, vers des hypothèses d’ordre plus ou moins apocalyptique, dont l’origine semble peu sûre.

Enfin voici _le Baptême de Pauline Ardel_, manière de chef-d’œuvre sur lequel je m’étendrai davantage[18].

[18] _Le Baptême de Pauline Ardel_, 1 vol. chez Bernard Grasset, éditeur.

Il s’agit d’une jeune fille, orpheline de mère, pas baptisée, élevée dans l’incroyance par un père qui, quoique de famille catholique et fervente, a perdu la foi depuis son adolescence. Universitaire infatué de la science, possédé de l’esprit d’orgueil, soupçonneux au point d’avoir rompu toutes relations avec son frère, prêtre, qu’il accuse, à tort, d’avoir capté l’héritage d’une parente, M. Ardel appartient à cette catégorie d’athées qui ne se cantonnent pas dans l’indifférence. Son hostilité contre l’Église ne cesse de se prouver militante. Trop intelligent et trop cultivé pour imiter le bas anticléricalisme injurieux des Loges, il ne laisse passer, cependant, aucune occasion d’affirmer qu’il tient l’état d’âme religieux pour un stade de l’évolution à jamais dépassé. Et il monte, avec soin, la garde autour de Pauline afin qu’elle n’en subisse pas l’influence.

Ainsi formée, la jeune fille partage, comme il était fatal, les opinions paternelles. Le fait est posé nettement dès le premier chapitre où Baumann nous montre M. Ardel, récemment nommé professeur d’histoire à Sens et visitant avec elle la cathédrale. Deux citations préciseront leur façon de voir au cours de leur déambulation sous les voûtes vénérables:

Dans l’abside «pend à la muraille nue un Christ en bois d’un jaune bruni, coiffé de sa couronne lamentable. Des cheveux confus se collent le long de ses joues et sur sa poitrine; chacune de ses côtes paraît dire: comptez-moi. Ses bras décharnés sont raidis; les rotules de ses genoux et les os de ses jambes, incurvés comme des baguettes, distendent sa peau. Tout ce que peut souffrir la chair de l’homme s’est résumé dans ce cadavre et dans sa tête inclinée, indiciblement meurtrie. Pauline fut affectée d’une pitié vague mais plus encore d’une répulsion:--Est-ce possible, se dit-elle, que d’un affreux supplicié on ait fait un Dieu!...»

Pour le professeur, voici: Les vêpres commencent. «M. Ardel battit en retraite; le chant des psaumes l’eût ennuyé. Pauline et lui sortirent par le portail de Moïse; un aveugle fit tinter inutilement sa sébille où dansaient des sous rares. Le professeur, à respirer hors de l’église, sentit une légère satisfaction:--Leurs cathédrales, énonça-t-il, ne sont que des nécropoles; tout y est bien mort...»

Plus tard, le père et la fille se promènent dans la campagne. Ils y rencontrent le professeur de dessin du lycée, M. Rude accompagné de ses trois enfants: deux filles, Marthe et Edmée, un jeune homme d’une vingtaine d’années, Julien. Les deux pères causent, assez d’accord sur l’art, aux antipodes l’un de l’autre sur la façon de concevoir l’existence. Les Rude sont d’ardents catholiques. Les Ardel ne l’ignorent pas et, quoiqu’ils apprécient la culture et les goûts artistiques de cette famille, ils s’étonnent qu’elle y joigne des habitudes de «superstition». La conversation des enfants montre combien, malgré des points de contact, ils sont, quant à la vie profonde de l’âme, éloignés les uns des autres:

«Pauline entretenait Edmée de leur peine à trouver une domestique et du logis où ils étaient encore assez mal installés.

--Votre rue me plairait, observa Edmée, parce que l’église est à deux pas de chez vous.

Pauline, après un cours intervalle, répondit:--Nous n’avons que faire d’une église. Mon père n’est pas croyant ni moi non plus...

Elle regarda Edmée, aperçut dans ses yeux affables une désillusion subite; et pourtant elle ne regretta point de l’avoir avertie sans réticence. Une pointe d’orgueil avivait sa franchise: si Edmée la voulait pour amie, elle l’accepterait comme elle était. Mais Julien, à deux pas derrière, émit d’une voix paisible et pénétrante:

--Si vous saviez quel don c’est de croire!

Elle tourna la tête et riposta durement:--Ce don-là m’est aussi étranger que les chimères d’un fumeur d’opium.

Julien se rapprocha: bien qu’une émotion vibrât dans sa gorge, il se maintenait calme au dehors:--Des chimères! Pour les aveugles-nés, le soleil aussi est une chimère, ou le serait s’ils ne croyaient en ceux qui voient.

--C’est possible, trancha Pauline, je suis une aveugle-née...»

Il semblerait d’après cette rencontre, où les convictions différentes se froissent comme les épées d’un duel que nulle entente ne sera possible entre des âmes aussi en désaccord. Pourtant Pauline s’éprendra de Julien. Et,--ce qui est très bien observé, femme et donc être de sentiment, l’amour humain va la conduire à l’amour de Dieu.

Cette présentation des personnages en conflit, ramassée avec sobriété en un seul chapitre prouve de la maîtrise.

Je ne commente pas dans le détail la suite du livre. On y voit comment Pauline, peu à peu attirée vers le jeune chrétien, sent s’effriter ses préventions contre la foi catholique. Très habilement, Baumann a su se garder d’un didactisme pédant. Le ton des controverses entre les deux amoureux est celui de la causerie. Et même au moment le plus pathétique, après que Julien a offert, en secret, sa vie pour la conversion de Pauline, lorsque exaucé, il va mourir et que sa fiancée souffre à son chevet d’agonisant, la scène est décrite avec une retenue d’expression qui en renforce la portée.

Je citerai la fin du chapitre. Julien sent la mort toute proche et rassemble ses forces pour faire ses adieux à l’entourage éploré.

«Il les embrassa tous, comme un voyageur qui s’en va. L’effort qu’il venait d’accomplir l’exténuait; il referma les paupières et parut sommeiller un instant; mais il se recueillait, ayant à dire autre chose et, brusquement, il se souleva:

--Ardel, promettez-moi... jurez-moi... Pauline veut être chrétienne, vous ne l’empêcherez pas?

--Mon ami, je le jure, répondit Ardel sans hésiter.

--Pauline, donnez-moi votre main... Je suis avec vous... Au revoir...

Il parlait de loin et de haut, déjà libéré de ses liens corporels et il ne souffrait plus; des bras compatissants l’enlevaient au-dessus des ombres de la terre. Il balbutia des mots qu’on pouvait à peine saisir, un dernier acte de foi et de repentance.

--Julien, nous vois-tu? demanda encore M. Rude.

Les globes de ses prunelles devinrent vitreux; sa bouche restait entr’ouverte, sa langue claquait entre ses dents brillantes; les phalanges de ses doigts tricotant dans le vide et se rétractant, semblaient chercher à tâtons une porte invisible; puis il se tourna sur le côté droit, laissant aller sa tête, pour s’endormir comme un enfant dans le baiser du Seigneur...»

Pauline alors est conquise: cette mort, par sacrifice pour le salut de son âme, achève de lui montrer Dieu. Enfin, ce qui l’incline aux démarches nécessaires pour son entrée dans l’Église, c’est la lecture d’un carnet où Julien avait coutume de noter quelques pensées au jour le jour. En voici quatre des plus significatives:

«_La preuve la plus assurée de l’amour, c’est de conserver dans la souffrance la volonté de souffrir._

_Celui-là seul abolit la douleur qui consent à la prendre toute en soi._

_Plus j’aime Dieu, plus je veux que tous l’aiment avec moi. Ma souffrance, c’est que je ne puis _le faire voir_ à tous._

_Mériter l’âme de Pauline. Souffrir pour elle. Je l’aime trop, ô Dieu, pour qu’elle reste séparée de vous._»

C’est en méditant ces phrases, en s’imprégnant de leur vertu que Pauline va au baptême.

Baumann est un trop bon observateur de la réalité pour ne pas nous montrer, en contraste avec la famille si conforme au cœur de Jésus des Rude certaines âmes difformes, badigeonnées de dévotion, comme il s’en rencontre malheureusement dans l’Église. Celle-ci par exemple:

«Il y avait, au bout de la rue, dans une maison décrépite, qu’elle louait presque en entier, une vieille fille riche et sordide: Mlle Crépin. Pauline la voyait passer tous les matins, allant à la messe de sept heures, ratatinée sous une pèlerine noire, coiffée d’une capote de forme archaïque et marchant en zigzag comme si elle cherchait, entre les fentes des pavés, des louis d’or perdus. Mlle Crépin, qui passait pour millionnaire, accroissait son revenu par des spéculations habilement conseillées. Elle participait à la fureur d’agiotage dont était possédée cette petite ville de rentiers oisifs... Elle se mêlait d’œuvres charitables mais appliquait au bien des pauvres les principes qu’elle suivait pour le sien propre; elle _plaçait_ l’argent recueilli à leur intention et même si elle les savait dans les plus affreuses nécessités, elle les rationnait en aumônes et même ne laissait fuir de _leur capital_ que des bribes dérisoires... Elle revenait souvent du marché avec trois navets dans son cabas en se lamentant de ce que «la vie devenait impossible.» Elle passait l’hiver sans feu, se chauffait les mains sur le couveau où cuisait son potage. Quand elle n’était pas à l’église, elle comptait ses coupons ou s’occupait de faire rentrer ses loyers. Et, une fois, en grimpant à une soupente pour sommer d’en déguerpir le locataire qui l’habitait, elle avait failli se rompre le cou!»

Quelle mordante eau-forte et combien véridique! Les timides qui prétendent que des portraits de ce genre «nuisent à la religion», se figurent peut-être que les incroyants sont aveugles et qu’ils ne s’aperçoivent pas des difformités qui contaminent l’assemblée des fidèles. Allez, bons tardigrades, ce n’est pas la mise en lumière de ces tares qui empêchera une âme en peine de Dieu de se convertir. Ce qui retarderait son adhésion à la Vérité unique, ce serait plutôt la lecture des bouquins fleuris d’illusions où des scribes par trop optimistes tentent de se persuader que le catholicisme contemporain est un réceptacle de toutes les vertus théologales et autres. Or il s’en faut!...

Ce qu’on admire aussi chez Baumann, c’est son sentiment profond de la nature. Dans ce livre, comme dans les précédents, il s’exprime en des descriptions des mieux réussies.

Voyez ce matin de beau temps en hiver:

«Pieds nus, Pauline ouvrit les volets de ses deux fenêtres. L’aube grelottait sur le toit d’en face, gris de givre; le ciel d’acier pâle, d’un rose diaphane à l’orient, présageait un jour splendide. L’air aigu, des ablutions froides et l’espoir du soleil montant, la mirent en gaieté. Le soleil était son idole: lorsqu’il se montrait, les vitres de sa chambre flambaient comme des vitraux; il se prélassait jusqu’à trois heures après-midi contre la maison; le mur le buvait par toutes ses pierres et la vigne par tous ses sarments.»

Et cette fine aquarelle impressionniste:

«Sous les arches du pont, l’Yonne glissait d’un mouvement presque insensible; la ligne oblique des coteaux l’arrêtait ainsi qu’un étang; les formes brunes des nuages, les ombres massées des toits et des peupliers figeaient le courant opaque. Un canot descendait et chaque fois que les rameurs levaient leurs rames, un peu de ciel blanc luisait entre leurs bras car le crépuscule s’attardait encore sur les collines.»

Il y a aussi une course en plaine, par temps de neige, symphonie en blanc et noir d’une profonde beauté...

Bref, lorsque vous aurez allumé votre feu avec les œuvres complètes d’Anselme Chambéry, remplacez-les, dans votre bibliothèque, par les livres d’Émile Baumann. Quand vous éprouverez de la joie à les relire, ce sera le signe que vous comprenez enfin le véritable art catholique.

* * * * *

Je continue à explorer mes livres. J’en ouvre un encore, à l’aventure, et je lis ceci: