Lettres à un indifférent

Part 12

Chapter 123,684 wordsPublic domain

«Le soleil, à travers les branches, versait sous bois une averse d’or rouge. Par moments on voyait le haut des collines tout empourpré. La forêt anxieuse sentait mourir en elle le soleil et la vie. Des millions de touffes d’herbe agitaient vers lui leurs bras souples. Les gros oiseaux s’effaraient. Déjà les merles, avec un air de peur fanfaronne, avaient glissé à mi-hauteur des baliveaux vers les parties les plus fourrées du bois. Les dernières grives s’agitaient en criant à la pointe des chênes. C’était l’heure des chants menus qui décroissent. Les bouvreuils qui voyagent en mars, les pinsons, les verdiers qui ont jeûné l’hiver, sifflaient mais sans changer leur chanson du jour, avec la confiance que demain serait bon, serait meilleur encore... Ils se turent: le soleil était descendu au-dessous de l’horizon. Alors les derniers oiseaux dirent leur adieu au jour. Ce furent les rouges-gorges, puis les mésanges, toute la tribu des fouilleuses de lichens, des exploratrices d’écorces, petits paquets de plumes grises qui ne prennent point de repos tant qu’il y a de la lumière et dont le cri aigu achève la chanson des bêtes diurnes...»

Le jour se meurt de plus en plus sur la forêt et je lis encore:

«Il faisait très froid; le vent avait déjà bu sur les branches la tiédeur amassée pendant le jour. Il rebroussait les brindilles, courbait les gaulis et leur arrachait une plainte monotone comme celle des vies pauvres. L’odeur des feuilles mortes montait plus vive dans l’ombre. Au-dessus des branches, les hauteurs du ciel étaient pâles et des étoiles commençaient à poindre.»

En savourant ces lignes, mon être à jamais sylvestre tressaille de nostalgie, je revois ma chère forêt de Fontainebleau, loin de laquelle je ne cesse de me sentir en exil. Et je remercie l’écrivain qui me valut d’y revivre par le souvenir.

C’est M. René Bazin. Et le livre relu, c’est _le Blé qui lève_, œuvre que l’arome de la Terre maternelle imprègne d’un grand souffle vivifiant[19].

[19] _Le Blé qui lève_, 1 volume chez Calmann-Lévy, éditeur.

Je ne vais pas feindre de vous révéler René Bazin. De niais matérialistes le déprécient parce qu’il est chrétien. Mais quiconque joint l’amour de la nature à l’amour de Dieu goûte son art nuancé, contenu qui ne vocifère ni ne se plaît aux peinturlurages violents. Cette réserve ne l’empêche pas de restituer avec véracité les drames de passion qui agitent l’âme des simples. Rappelez-vous: _Donatienne_, _la Terre qui meurt_, _l’Isolée_. Ce sont des livres substantiels, d’une observation très exacte et qui n’exclut point la poésie.

Je m’attache surtout au _Blé qui lève_ à cause d’une figure de rural: Gilbert Cloquet qui synthétise on ne peut mieux les caractéristiques de l’âme paysanne à notre époque. Tour à tour cultivateur et bûcheron, foncièrement honnête, il a souffert durement par sa femme et par sa fille; et la douleur l’affina. Comme les sources du sentiment religieux se sont presque taries en lui, cette déviation de l’esprit d’équité qu’on nomme le socialisme le conquit et l’inclina quelque temps vers la haine et la révolte. Puis la sottise et la cruauté des syndiqués qu’il recruta le dégoûtèrent; il se trouva tout à fait seul dans l’existence jusqu’au jour où, sur la proposition bénévole d’un boucher catholique, par hasard rencontré, il se décide à faire une retraite dans une maison de mission pour ouvriers et paysans. Là, comme il est tout saignant des blessures que lui infligea l’existence et comme il a soif de consolations, il ressuscite à la foi.

Les pages décrivant le travail de la Grâce en Gilbert sont parmi les plus belles du livre. Je veux absolument vous en citer un peu d’autant qu’elles montrent comment un vrai prêtre sait parler aux humbles. Je ne sais si M. Bazin y résume une allocution entendue par lui-même ou s’il se borne à transcrire un texte publié; quoi qu’il en soit je les crois bonnes à rapporter parce qu’elles biffent, dans notre mémoire, plusieurs sermons douceâtres récités avec nonchalance, subis avec une résignation qui n’allait pas sans bâillements.

«Dans le silence de la maison de retraite, à neuf heures et demie, quand les lumières furent éteintes, et que, tout le long des corridors, dans les chambres, les compagnons eurent commencé leur somme, Gilbert Cloquet se ressouvint de ce qu’il avait entendu. Les phrases lui revenaient telles qu’elles avaient été dites, avec leur accent, avec la vie fraternelle et divine qu’elles enfermaient.

Le prêtre avait dit: «Mon pauvre frère, pourvu que tu le veuilles, tu es riche. Ton travail est une prière et l’appel à la justice, même quand il se trompe de temple en est une autre. Tu lèves ta bêche et les anges te voient; tu es enveloppé d’amis invisibles; ta peine et ta fatigue germent en moissons de gloire... Dieu est la grande pitié, la grande bonté. Il cherche toute âme droite. Il a pardonné les aveuglements de l’esprit. Il a pardonné _surtout_ les fautes du cœur et des sens. Il n’a été sévère que pour les hypocrites. Tous les autres, il les attire à lui. Dieu n’injurie pas. Son reproche tient dans un regard. Lève seulement les yeux, mon frère et tu liras le pardon avant même le reproche...»

Il avait dit encore: «Vous avez un si mince bagage quand vous arrivez ici: une valise en carton, une paire de souliers, une chemise au bout d’un bâton. Mais le bagage de vérité que porte votre esprit est encore bien plus petit. Et ses voleurs ne se comptent pas. Savez-vous ce que je crois? C’est que vous êtes les précurseurs, les premiers appelés des foules qui se lèveront de partout, redemandant leur Ciel dont elles ont soif! Vous le demandez à Dieu, vous! Les autres, ils le demanderont aux hommes, à coups de fusil et d’incendies, dans la révolte, les hurlements, les ruines, les blasphèmes. D’autres détruiront ce qu’ils convoitent pour voir ce qu’il y a de plaisir dans l’abus de la puissance. Ils jetteront par les rues l’argent qui aurait dû servir à l’aumône. Ils auront tout--excepté ce qu’ils cherchent. Vous croyez que c’est le pain qui vous manque? Un peu. Mais le creux est plus profond. C’est Dieu qui vous manque. Priez-le avec moi...»

«Tout cela qu’il avait entendu revenait à Gilbert dans le silence et pénétrait le cœur du bûcheron. Couché dans son lit, les yeux clos, il n’avait jamais eu tant de pensées à la file, tant d’élans de tendresse, tant de regrets et de souvenirs qui luttaient les uns pour, les autres contre Dieu. Enfin il dit: «J’irai.» Les larmes lui montèrent aux yeux et elles coulèrent doucement. Une heure matinale sonna. Sans savoir pourquoi, il se mit à genoux, en chemise, sur son lit et chercha quelque chose à dire. Ne trouvant rien, il fit un grand signe de croix. C’était la seule prière dont il se souvînt...»

Gilbert se confesse; il communie. Et, se gardant de semer de points d’exclamation son récit, usant d’une discrétion suggestive, M. Bazin évoque d’une façon parfaite l’influence salubre et _persistante_ de l’Hostie sainte sur cette âme rachetée de la colère, de la luxure et de la rancune.

Ce qui rend l’œuvre entière de l’auteur du _Blé qui lève_ si sympathique c’est qu’on y trouve l’amour des humbles,--cette tendresse pour les simples qui est la marque de l’écrivain vraiment catholique. Or, Bazin a fort bien démêlé que chez les hommes de la plèbe, les tâcherons de la campagne comme les ouvriers des villes, on rencontre des vertus dont les classes plus cultivées, bien qu’elles en affichent volontiers le simulacre, ont trop souvent perdu le sentiment profond. C’est pourquoi Notre-Seigneur aime tant les pauvres. C’est pourquoi ceux qui s’efforcent de marcher à sa suite vivent, d’inclination, parmi eux.

D’autres écrivains voudraient nous faire croire que cinquante mille francs de rente sont nécessaires à la germination et au développement de qualités supérieures dans les âmes. Ils célèbrent le Marquis de Carabas, fabricien condescendant, qui touche des jetons fructueux dans les conseils d’administration de sociétés financières et qui alimente au compte-gouttes le denier du culte. Ils adulent Célimène qui amalgame les fleuretages en société de fainéants bien vernis avec les pratiques d’une dévotion intermittente et--«distinguée». A ces âmes, tièdes envers Dieu, ardentes envers l’or, M. Bazin préfère évidemment Gilbert Cloquet, laboureur aux mains noires, à l’âme blanche, devenue de plus en plus lumineuse dès que son hérédité catholique, stimulée par la Grâce, l’emporte sur cette forme du désespoir matérialiste: le socialisme.

Mettons donc _le Blé qui lève_ et quelques autres livres de M. Bazin, nés d’une inspiration analogue, en bonne place parmi nos favoris. Et plaçons à côté les _Contes de Bonne Perrette_, recueil on ne peut plus attrayant. Ils y figureront avec plus d’avantage que ne le feraient les histoires «pécheresses» de M. Henri de Froideflûte, érotique de banquise, dont l’art me semble aussi excitant qu’une carafe frappée.

* * * * *

Aimez-vous les brochures? Joseph Serre en a mis partout. Sitôt qu’une question religieuse, susceptible de lui fournir prétexte à tresser des guirlandes d’idées aussi souples que subtiles, le sollicite, il lance quelque opuscule bourré d’aperçus ingénieux. Parfois, il se conforme à la plus louable orthodoxie. Parfois aussi, fâcheusement touché d’hégélianisme, il caresse «l’identité des contraires» au bord des gouffres où bafouille et clapote la métaphysique allemande. Il a réfuté l’hérétique Loisy d’une façon péremptoire. Mais il s’est plu auprès de Lacuria, prêtre interdit qu’il canoniserait volontiers sous le nom de saint Pythagore. Du reste, ses intentions sont toujours droites. Chrétien zélé, son seul but c’est la glorification de notre mère l’Église. Mais il ne la sert pas toujours comme elle entend être servie. D’où, des mésaventures.

Des roquets, qui se disaient «catholiques intégraux», lui jappèrent aux talons. Cela n’avait guère d’importance, lesdits gardiens de basse-cour s’étant révélés surtout les envieux de tout talent original. Chose plus grave, des théologiens très autorisés se virent dans la nécessité de l’avertir qu’il risquait de s’engager dans des voies périlleuses. Hâtons-nous de constater que, fils obéissant de l’Église, il se soumit sans retard.

En résumé, il y a chez Joseph Serre deux hommes: un apologiste, heureux de propager la Doctrine unique; un assembleur de nuées chatoyantes qui ne déteste pas de se balancer, par récréation, sur l’escarpolette du paradoxe, entre l’affable _Imprimatur_ et l’_Index_ bourru.

Il y a aussi un grand cœur qui aime Jésus-Christ.

On espère que, désormais, vu l’effondrement de l’aberration pangermaniste, Serre évitera les méthodes protestantes d’Outre-Rhin. Il appliquera, sans recourir aux alliages douteux, la pure philosophie catholique--latine, la seule qui convienne aux spéculatifs de notre race. Il reconnaîtra que Kant, Fichte, Hegel ne valent pas grand’chose au regard de saint Jérôme et de saint Thomas d’Aquin. Il constatera que la mystique de Schopenhauer aboutit à la dilution de l’être dans les ténèbres inertes du bouddhisme tandis que la mystique de sainte Térèse et de saint Jean de la Croix s’est prouvée génératrice d’énergie dans la lumière et de vie intense en Dieu.

Le Joseph Serre imbu d’éclectisme et de conciliation entre les doctrines les plus opposées a commis une brochure: _les Hypothèses sur Lourdes_ qui avance une théorie du miracle dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle offusque la théologie traditionnelle. Il y donne, comme références, les livres de l’abbé Bertin et de Boissarie, les documents réunis par Lasserre et par Estrade, ce qui mérite approbation. Mais, à côté, il cite Zola dont les bourdes touchant «le souffle guérisseur des foules» ne sont prises au sérieux que par les sous-penseurs des estaminets anticléricaux où le vieux Combes et l’Anatole France déclinant trinquent sur le comptoir. Plus loin, il semble faire grand cas de l’opinion émise, quant aux faits miraculeux de Lourdes, par les occultistes et les théosophes. Or ces Jocrisses et ces charlatans du Surnaturel, qui prennent la vessie du démon pour une lanterne magique ou qui découvrent Jeanne d’Arc dans un pied de table, ne doivent, en aucune circonstance, être allégués, comme autorités, par un catholique étudiant l’intervention divine dans les choses de ce monde.

De même, Joseph Serre s’avance beaucoup lorsque, dans son désir de mettre d’accord les croyants et les athées, il écrit ceci: «Renan hésiterait-il, aujourd’hui, devant les faits de Lourdes, à soutenir qu’on n’a jamais constaté de miracle?» Il répond que l’auteur des _Origines du christianisme_ hésiterait probablement.--Mais n’en croyez rien: Le sceptique irréductible qui dénonçait, comme attentatoire à sa raison, «l’horrible manie de la certitude,» aimait trop à ne pas conclure pour se soumettre à l’évidence, surtout lorsque l’évidence offre un caractère religieux.

Par ailleurs, Serre réfute à merveille les tentatives du monisme pour expliquer, par des causes naturelles, les guérisons de Lourdes. Quelques phrases précises et, cette fois, nullement conciliantes, lui suffisent à démontrer la fragilité de ces hypothèses. C’est ce qu’il y a de meilleur dans sa brochure. Mais où il s’égare totalement, c’est lorsqu’il formule sa propre théorie du miracle dans les termes que voici: «La nature est une immense échelle ascendante dont tous les échelons sont à la fois _naturels_ en eux-mêmes et _surnaturels_ pour les échelons inférieurs. La raison ainsi est surnaturelle pour la matière, comme l’aigle est surnaturel pour la taupe, comme le chrétien est surnaturel pour l’homme[20] qui l’est à son tour pour l’animal qui est en nous. J’applique cette théorie au miracle. Dérogation aux lois d’une nature inférieure, le miracle, fait relatif, est une des grandes lois scientifiques du monde. Je suis un thaumaturge pour la pierre que ma main fait voler. La rose est miraculeuse pour l’humus qu’elle transsubstantie en fleur. Mais pour l’être qui l’accomplit, le miracle n’existe pas: cet être agit selon sa nature. Le miracle est le point de vue de l’inférieur. C’est dire que, pour Dieu, il n’y a point de miracle: il n’y a que l’exercice de sa vie (?) et de sa liberté.»

[20] Quel étrange classement! Le chrétien n’est donc pas un homme?

Tout cela pue le panthéisme à plein nez. A l’encontre, nous nous en tiendrons aux enseignements du catéchisme. Les systèmes philosophiques, qui nient le Dieu _personnel_, ne nous offrent que les chimères de l’intelligence quand elle se confie à ses seuls moyens. Le catéchisme nous présente la Vérité unique parce qu’il se confie à Dieu. Par lui, l’acceptation du mystère universel fortifie la raison.--Il reste des obscurités, dites-vous? Sans doute, Dieu ne nous ayant pas donné la connaissance de toutes choses. Mais cette nuit est pleine d’étoiles pour quiconque l’explore sur les ailes de la Foi. Au contraire les philosophies sans Dieu, qu’elles se mettent sous l’enseigne d’Auguste Comte, ou qu’elles suivent l’étendard judaïque de Bergson, ne sont que tâtonnements à travers un brouillard où vagabondent des feux-follets éphémères.

Donc l’Église étant seule à détenir par révélation la Vérité est également la seule à posséder l’explication du miracle. Elle le définit: une intervention exceptionnelle de la Grâce par où Dieu déroge aux lois générales qu’il a établies--une exception confirmant la règle.

Les savants ont le droit de dire en présence du miracle:--Cet incident n’est pas de notre ressort; il échappe aux prises de la science. Mais ils n’ont pas le droit de dire: Malgré cent mille témoignages, le miracle n’existe pas.

Que font les médecins du bureau des constatations? Ils étudient à fond les guérisons obtenues à la piscine ou à la bénédiction du Saint Sacrement et ils concluent:--Voici un fait qui ne relève pas de la raison humaine. Toutefois il est incontestable. Nous le soumettons, avec ses antécédents et ses suites, au jugement de l’Église. Alors l’autorité religieuse, seule compétente pour prononcer, s’appuyant sur leur rapport, ouvre une enquête minutieuse et prolongée pendant plusieurs années s’il le faut. Sa conviction une fois formée, elle décrète: _il y a miracle_ ou _il n’y a pas miracle_. Et devant son verdict tous les catholiques s’inclinent.

Mais lorsque, à propos de Lourdes, notre ami tente de greffer quelques brins de vérité révélée sur les sauvageons de l’erreur, il joue un jeu dangereux où il ne nous aura point pour partenaires.

Je vous ai montré le mauvais Joseph Serre. Je vais vous montrer le bon.

Je trouve ce dernier dans une brochure qu’il publia naguère sous les auspices de la revue lyonnaise: _l’Université catholique_. Elle traite de Tolstoï[21].

[21] _Le Penseur chez Tolstoï_, 1 brochure de 63 pages, Vitte, éditeur.

On sait le don d’évocation de ce génie désordonné--barbare au sens où l’entendaient les Grecs. Les personnages de ses romans: _Anna Karénine_, _la Guerre et la Paix_, même ceux de _Résurrection_ vivent d’une vie intense. La société russe, à trois époques différentes, est peinte de façon à nous donner l’impression totale de la réalité. L’inspiration s’avère désenchantée mais là n’est point la tare. En effet, lorsqu’on étudie l’humanité d’un peu près, il est difficile de la voir en beau. Quoique diffus, lents et dénués de composition, ces livres révélaient une telle capacité d’analyse psychologique, tant de talent descriptif qu’il fallait tenir Tolstoï pour un écrivain et, çà et là, un moraliste perspicace.

Par la suite, ce Grand-Russien, mâtiné de Tartare, crut se découvrir une mission.

Formulant en préceptes une conception antisociale de l’existence, recommandant, comme un idéal, le somnambulisme où s’attarde l’intelligence rudimentaire des moujicks les moins civilisés et des hordes errantes de la steppe, il s’efforça de l’inculquer à ses contemporains. Apôtre de l’anarchisme sentimental, il préconisa une sorte d’évangélisme trouble, vidé de son contenu surnaturel et qui, en somme, se basait sur le sophisme de Rousseau: l’homme naît bon; ce sont les institutions mauvaises qui le déforment.

Tolstoï connut, quelque temps, une vogue extraordinaire. En France, ce fut Melchior de Voguë--très brave homme avec, parfois, des velléités d’avoir du talent mais chimérique au plus haut degré--qui le fit d’abord connaître, sans y entendre malice. L’exotisme servit de passeport aux paradoxes tolstoïens. On ne semblait pas s’apercevoir qu’ils reproduisaient simplement, en un bizarre mélange, outre les rêveries de Rousseau, l’hérésie des Fratricelles et les divagations de certains sous-encyclopédistes, précurseurs de la Révolution, Morelly par exemple.

Vers la fin du dix-neuvième siècle, Tolstoï fut un oracle pour un grand nombre d’esprits dévoyés. Ses théories étaient surtout propagées par des Juifs, issus des Ghettos de Lithuanie et de Pologne. Obéissant à cet instinct dissolvant qui pousse sans cesse Israël à détruire les principes fondamentaux de la civilisation chrétienne, ces métèques exaltèrent Tolstoï sur tous les tons, comme le Prophète de la société future sans Dieu ni lois. Des Français naïfs les crurent et se mirent à leur unisson. Et l’engouement dura jusqu’à l’intronisation de Nietzsche, autre idole barbare, apportée de Germanie par des Juifs francfortois d’origine.

La guerre a balayé toutes ces folies. Les leçons qu’elle nous donna nous apprennent, à cette heure où la France se refait, à pratiquer un nationalisme très en garde contre les influences étrangères. Les cosmopolites du judaïsme crieront à l’étroitesse d’esprit et à la réaction. Mais s’ils élèvent par trop la voix, on pourra les prier de passer la frontière: Berlin ou le Moscou des bolchevicks leur seront des refuges tout indiqués...

Or Joseph Serre, bien inspiré cette fois, a prononcé, dans sa brochure, le jugement le plus équitable qu’on puisse porter sur Tolstoï. C’est d’une dialectique solide, d’un style net; cela réfute avec une fermeté, qui n’exclut pas la courtoisie, les illusions du Slave.

La conclusion de cette étude me paraît un modèle de bien dire au service d’une pensée conforme aux enseignements de l’Église. Je la cite:

«Le malheur de Tolstoï fut, non pas, certes, son esprit chrétien, mais son interprétation outrancière, incomplète, hétérodoxe du christianisme. Catholique, il eût tout concilié: le dogme et la morale, l’autorité et l’amour, la hiérarchie et la générosité, l’ordre social et l’esprit de pauvreté volontaire. Il n’aurait pas opposé et mis en guerre, l’un contre l’autre, tous ces éléments de la vérité et du bonheur dont la disharmonie l’a troublé et dont l’accord l’eût fait grand, saint et heureux... Mais, à vrai dire, avec la bonté, la résignation, le renoncement et la pureté morale, c’était aussi l’ignorance, la non-résistance au mal, la destruction de tout ordre extérieur, le retour à la barbarie, la négation de toute religion positive que prêchait ce fils slave de Rousseau. A cette âme aspirant aux cimes de la perfection, la sévère discipline du catholicisme seul, qui a fait les François d’Assise, eût pu fournir une sûre direction. Plus il y a d’amour, plus il faut d’ordre... Hors de là, les élans du génie lui-même, _du génie surtout_, ne sont trop souvent qu’étrangeté, désordre, péril social.

«Tolstoï a popularisé le rêve moderne d’une «religion irréligieuse» et produit des fanatiques par le mirage d’une justice et d’un bonheur anarchiques. Il a bien vu que c’est _l’âme_ qui manque à notre civilisation, c’est-à-dire la vie profonde et chrétienne. Ce n’était pas une raison pour en détruire _le corps_, l’organisme extérieur et essentiel et encore moins pour en affaiblir l’âme elle-même en tarissant la plus haute source de la vie spirituelle, la croyance dogmatique. A ces titres, l’œuvre de Tolstoï est, aux deux-tiers, négative et dangereuse. L’homme sincère et généreux qui l’écrivit peut avoir droit à la miséricorde de Dieu: l’œuvre reste et mérite dans quelques pages l’admiration, dans un plus grand nombre la méfiance des âmes.»

Depuis, Serre fut quelque peu ressaisi par sa préoccupation de concilier les doctrines les plus opposées. Dans une brochure intitulée _le Sillon et l’Action française_, ne s’est-il pas imaginé de proposer la fusion de la démocratie teintée d’anarchisme que professent les Sillonistes avec la tradition monarchique et ses partisans les plus irréductibles! Précipiter Marc Sangnier dans les bras de Charles Maurras, obtenir qu’ils fassent alliance et qu’ils marchent désormais la main dans la main, sous la bénédiction posthume d’Hegel, c’était former un projet passablement--chimérique. Est-il besoin de mentionner qu’il échoua?

Enfin Joseph Serre a publié _la Lumière du cœur_[22], livre profond où, malgré quelques propositions douteuses, il y a de très belles pages sur la morale chrétienne. Mais une de ses meilleures œuvres c’est la part qu’il prit au sauvetage de Lœwengard. Je veux m’y arrêter parce que la conduite de Serre, en cette occasion, porte un enseignement que beaucoup des nôtres trouveront profit à méditer.

[22] _La Lumière du cœur_, 1 volume, Vitte, éditeur.

J’exposerai les faits d’autant plus volontiers que, depuis la publication de _Quand l’Esprit souffle_, nombre de personnes m’ont demandé de vive voix ou par lettres ce qu’était devenu ce pauvre Juif égaré. Voici ma réponse.

On se souvient qu’à la fin de l’étude où j’analysais le cas de Lœwengard, j’ai laissé entrevoir quelques craintes touchant sa persévérance.--Hélas, l’événement les justifia.

Lœwengard ne s’était jamais donné la peine _d’apprendre sa religion_ et il n’avait pas trouvé de directeur qui lui fît un devoir de s’instruire. Il en résulta que le catholicisme resta pour lui un décor splendide, fournissant un cadre à la littérature apologétique qu’il méditait d’y installer.