Lettres à un indifférent

Part 13

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D’autre part, étant d’une santé très fragile, presque indigent et souvent malade, il vivait à la merci des impulsions de son excessive sensibilité. Enfin des influences malsaines, venues de son entourage le plus immédiat, tendaient sans cesse à le replonger dans ces marais fétides de l’occultisme d’où il avait eu tant de peine à se dégager.

A une époque, Serre et moi, nous essayâmes de le décider à faire une retraite assez prolongée dans un monastère où il aurait trouvé, comme directeur des hôtes, un saint moine, très versé dans la connaissance des âmes et sous les auspices duquel il aurait perfectionné son instruction chrétienne. Par lui, il aurait pris l’habitude de fréquenter, avec assiduité, _avec régularité_, les sacrements, deux conditions essentielles pour qu’un converti récent progresse dans la vie intérieure.

Lœwengard accueillit d’abord avec joie notre proposition[23]. J’écrivis au monastère pour demander qu’on lui permît d’y séjourner plus longtemps qu’il n’est de coutume. Naturellement, la réponse fut favorable. Mais alors, Lœwengard nous déclara sèchement qu’il avait changé d’idée. Puis il dit à Serre qu’il me tenait pour un perfide, car l’évidence s’imposait qu’en manœuvrant pour _l’incarcérer_ dans un couvent, mon objectif était de mettre sous l’éteignoir son talent dont l’éclat m’offusquait. (_Sic._)

[23] L’infortuné sentait bien, à ce moment, qu’une cure de solitude et d’oraison dans un milieu sanctifiant lui était nécessaire.

J’avais déjà remarqué, en maintes circonstances, qu’il devenait de plus en plus ombrageux à mon égard. Comme, en même temps, sa nervosité s’accroissait à vue d’œil, j’en conclus qu’il faisait de la neurasthénie aiguë. Mille petits faits le démontraient, et surtout sa tendance inquiétante à se croire en butte à la malveillance universelle.

Pour ce qui me concerne, j’aurais trouvé tout à fait saugrenu de lui en vouloir. Je rompis nos relations afin de ne pas l’irriter davantage. Mais cette rupture eut lieu d’une façon tacite. Je cessai de le voir; et ce fut tout.

On sait que je ne lui en consacrai pas moins un long chapitre de _Quand l’Esprit souffle_. Nul ne pourrait prétendre qu’il ne lui est pas sympathique. Au surplus, Serre m’a confié, par la suite, qu’il en avait été touché. C’est qu’après tout c’était une âme loyale, foncièrement droite. Seules la maladie et les manigances du Démon la troublaient et déformaient. Sous cette double action, et nul prêtre intelligent ne lui étant venu en aide, il s’aigrit de plus en plus. Puis il s’imagina qu’une mission de prophète réconciliant la synagogue avec l’Église lui était confiée. Il le proclama et les railleries que lui valut cette conception mégalomane de sa destinée, le mirent en fureur.

Enfin ce qui acheva de le combler d’amertume--et, sur ce point on ne doit aucunement le blâmer--c’est la façon méprisante dont un clan de notables le jugeait. Divers potentats de la soierie, plusieurs dignitaires dans le commerce des saucissons habillés d’un maillot d’argent ne voyaient en lui que le fils besogneux d’un père en faillite et l’accusaient de jouer la comédie de la conversion pour se rendre intéressant. J’ai, moi-même, entendu des propos de ce genre tenus sur son compte par des «hommes d’œuvres» que je pourrais nommer.

Les Pharisiens seront toujours les Pharisiens.

Ainsi dévoyé par la maladie, par son orgueil d’artiste follement épris de son Moi, par manque d’une formation religieuse assez forte pour lui inculquer la discipline catholique, par la niaiserie cruelle et le manque de charité d’une partie importante des milieux pratiquants, il entra en révolte, et proclama que l’Église l’ayant trompé, il allait en sortir. En vain de bons prêtres, Joseph Serre, un ou deux autres de ses amis, tentèrent de le retenir sur la pente périlleuse, il refusa de les écouter. Il prononça le _non serviam_ et, sous l’influence du démon qui le poussait au vertige, publia un manifeste où il exposait ses griefs--ceux qu’on peut admettre, pour une part, comme assez justifiés et ceux qui n’étaient que de pauvres prétextes à venger sa vanité froissée.

Je n’analyserai pas ce libelle; j’en dirai seulement les conséquences. Parmi les catholiques, les vrais disciples de Jésus s’attristèrent grandement de sa chute et prièrent pour sa résipiscence. Les dévôts de surface le couvrirent d’injures sans même prendre la peine d’examiner son cas. A la synagogue, où il alla frapper, on lui rit au nez et on le mit à la porte. Il se tourna vers les socialistes qui d’abord l’accueillirent, pour triompher de son apostasie et en tirer un argument contre l’Église. Mais quand il leur eut tenu des propos occultistes, ils le bafouèrent et se hâtèrent de l’abandonner.

La guerre éclata. Lœwengard, que son état de santé avait fait réformer, dès le premier jour, tomba, renié de tous, dans une misère noire.--Serre fut à peu près le seul à entretenir des relations avec lui. Il ne lui cachait pas sa désapprobation mais, en même temps, il lui montrait de la pitié et de la sollicitude pour l’avenir de son âme.

Le malheureux sut gré à Serre de sa charité. Il l’excepta, lui unique, de la rancune qu’il vouait désormais à tout le genre humain. Et lorsque cet ami évangélique s’efforçait, par des paroles appropriées, de rallumer la Lumière éteinte dans son âme, il l’écoutait sans trop d’impatience.

Enfin, un jour vint--pendant l’été de 1915--où Lœwengard, de plus en plus affaibli par les privations et par le chagrin, tomba gravement malade. Comme son dénuement était total, il risquait de mourir dans la rue. On le fit alors transporter dans une maison de santé.

Pendant plusieurs semaines Lœwengard fut dans le délire; l’on put craindre qu’il ne mourût sans reprendre connaissance. Néanmoins, par la grâce de Dieu, une amélioration passagère se produisit: il reprit conscience de soi-même et constata que l’ami fidèle venait souvent à son chevet. Remué jusqu’au fond du cœur, plein de gratitude, lucide comme il ne l’avait jamais été, il se rendit compte de l’erreur navrante où il s’était perdu[24]. Les larmes du repentir emportèrent, comme un torrent, les débris de son orgueil abattu. Doucement encouragé par Serre, il demanda un prêtre, se confessa et reçut l’Eucharistie.

[24] Il reçut aussi, à cette époque, la visite d’un Juif converti qui vint _de loin_, exprès pour le supplier de rentrer dans l’Église. Cette démarche évangélique le toucha fort.

Le mieux ne persista pas. Mais, souffrant toujours davantage, sentant venir sa fin, Lœwengard accepta désormais, avec patience et même avec des sentiments d’entier abandon à Dieu, cette purification rédemptrice. Il mourut après avoir reçu les derniers sacrements et en murmurant:--Mon Jésus, ayez pitié de moi!...

Joseph Serre ne se doute pas, au moment où j’écris ceci, que j’ai jugé bon de divulguer qu’il fut alors le bon Samaritain. Peut-être en sera-t-il un peu fâché. Mais tant pis: mon indiscrétion aura plusieurs résultats appréciables. D’abord, les belles âmes qui m’ont confié le chagrin que leur causait l’apostasie de Lœwengard seront consolées, le sachant sauvé. Ensuite, les Pharisiens qui le vilipendèrent éprouveront peut-être quelque remords de leur dureté aggravée d’hypocrisie. Enfin, j’aurai prouvé que j’avais raison de dire, au début de cette relation, que le sauvetage de Lœwengard était une des meilleures œuvres de Joseph Serre.

Dieu soit loué de tout.

LETTRE XI

LECTURES (_prose, fin_).

L’histoire de l’Église--si nécessaire à connaître par tout catholique désireux de bien servir sa Mère--vient d’acquérir un nouvel historien: M. l’abbé Mourret. Son œuvre se constitue de vivantes annales écrites avec un esprit d’impartialité, une concision, une claire méthode qui la classent au premier rang des travaux de ce genre[25].

[25] Abbé FERNAND MOURRET, professeur d’histoire au séminaire de Saint-Sulpice: _Histoire générale de l’Église_, 9 volumes, chez Bloud et Gay, éditeurs. Le 8e volume: _l’Église contemporaine, première partie_ (1823-1878) a paru en 1920.

Rohrbacher était lourd, diffus, souvent inexact. Dawas se montra trop hanté par le souci maladroit de justifier les fautes politiques ou de dissimuler les vices de certains Papes du Moyen Age. Ici rien de pareil, point d’apologies forcées, point non plus de dénigrements par déférence aux opinions de l’adversaire. M. Mourret ignore le parti pris; utilisant les documents les plus authentiques, les découvertes les plus récentes, faisant état de la tradition comme de l’exégèse, il dit le mal quand il y a lieu et le bien dès qu’il se présente. Ses portraits, dessinés en quelques lignes vigoureuses, donnent l’impression de la réalité. On admire aussi, dans son œuvre, l’art avec lequel il a su classer les événements d’après leur importance. Enfin il expose la doctrine orthodoxe avec tant de lucidité que tout lecteur, même peu versé dans les études dogmatiques, saisit sur-le-champ le sens surnaturel du magistère de l’Église dans les affaires de ce monde.

Je relève également, pour la louer, la façon sobre et complète dont l’auteur définit et réfute les hérésies les plus insidieuses. Il y a, par exemple, au tome VI, _l’Ancien Régime_, une relation du jansénisme résumant en une vingtaine de pages, tout l’essentiel de la question. C’est un modèle de narration. Et le mérite n’est pas mince car cette erreur s’enchevêtre parmi de telles broussailles théologiques et morales que, seule, une intelligence perspicace, au service d’une érudition de premier ordre, pouvait en faire toucher du doigt la glaciale désolation, sans se perdre dans les détails accessoires.

Je signalerai aussi, au tome V, _la Renaissance et la Réforme_, l’émouvant récit du schisme puis de l’apostasie d’Henri VIII.

J’ai sous les yeux le tome VIII, _l’Église contemporaine, première partie_, et j’y relis avec délectation l’histoire de cet admirable concile du Vatican où fut défini et proclamé le dogme de l’infaillibilité. Je voudrais m’y arrêter un moment.

Lorsque Pie IX convoqua le concile, on pense bien que cette initiative suscita l’animosité des incrédules, des schismatiques et des protestants. Rien de surprenant à cela; c’est la règle: chaque fois que l’Église s’affirme, face au monde, par un acte de foi, ses adversaires entrent en fureur. Même dans son sein, surgissent alors des âmes inquiètes qui s’imaginent que toute initiative froissant les préjugés de leur époque ne peut avoir que des résultats néfastes. C’était le cas des libéraux, en ce temps-là. N’oublions pas que le libéral est un homme possédé de cette idée fixe: conclure un mariage entre la colombe Église et le putois Révolution.

Donc les libéraux s’écriaient: «L’Église a besoin d’un 89.» Le mot fut attribué à l’un des plus... politiques d’entre eux: le comte de Falloux. Celui-ci le désavoua mais en des termes si ambigus qu’un doute subsiste quant à sa véracité. Du reste, s’il ne l’a pas prononcé, ses intrigues, ses dires et ses écrits, avant et pendant le concile, prouvent que telle était bien sa pensée. Ses amis ne demeuraient pas en arrière: leur désir eût été que le Pape devînt une sorte de monarque constitutionnel gouvernant l’Église en collaboration avec un sanhédrin de prélats réunis périodiquement, constituant des partis, discutant, administrant la religion d’après les méthodes parlementaires. Or, à considérer la façon dont les assemblées de la démocratie usent du parlementarisme, on peut se rendre compte des maux que ce règne du bavardage stérile eût produit dans l’Église. Tous les trois mois on aurait vu germer des schismes. Dieu soit béni de nous avoir épargné cette tribulation!

M. Mourret a décrit sans virulence,--mais non sans quelque souriante ironie,--les grands mouvements que se donnaient les libéraux pour empêcher la promulgation du dogme. Il nous rappelle les manigances fielleuses de Döllinger--qui allait bientôt apostasier--les fureurs enfantines de Montalembert, l’agitation brouillonne de Dupanloup. Mais il nous montre aussi la haute raison qui dicta au plus grand nombre des évêques une adhésion lucide au projet de dogme rédigé par les théologiens du Pape.

Au concile, on laissa les opposants discourir tant qu’il leur plut; mais il arriva que leurs objections ne réusissaient à convaincre personne. En vain, quelques-uns d’entre eux firent-ils craindre une intervention des puissances séculières. En vain les plus diplomates essayèrent d’obtenir un ajournement. Plus ils multipliaient les arguments dilatoires, plus la majorité favorable au dogme s’accroissait. Louis Veuillot, dans ce livre d’une inspiration pénétrante, _Rome pendant le Concile_, fait sentir, avec netteté, le néant de cette opposition par trop imbue des fausses prudences humaines.

Enfin tout s’apaisa. Selon la prédiction de Pie IX, il y avait eu trois phases successives: celle des hommes, celle du diable et celle de l’Esprit-Saint. Pendant la première, les opinions divergentes s’étaient entreheurtées; pendant la seconde, Satan s’était efforcé de semer la zizanie. Pendant la troisième, la Lumière de Dieu inonda les âmes.

Voici comment M. Mourret rapporte la séance où le dogme fut proclamé:

«Le 18 juillet, à neuf heures du matin, la session publique eut lieu, suivant le cérémonial ordinaire, dans la grande salle du concile. Au moment du vote, un orage, qui grondait sourdement sur Rome, depuis le matin, éclata tout à coup. Les _placet_ des Pères luttaient avec l’ouragan, au milieu des grondements du tonnerre, à la lueur des éclairs éclatant à toutes les fenêtres, illuminant le dôme et les coupoles de Saint-Pierre. Cela dura sans interruption pendant une heure... Cinq cent trente-cinq Pères étaient présents. On entendit seulement deux _non placet_... Les deux opposants se soumirent, l’un et l’autre, aussitôt après la décision prise. On rapporte qu’au moment où le Pape sanctionna de son autorité suprême la Constitution dogmatique, un grand calme se produisit dans l’atmosphère et qu’un rayon de soleil illumina son visage. C’était le symbole de l’œuvre entière du concile, qui s’était ouvert et poursuivi au milieu de tant d’orages et qui se terminait dans la lumière et dans la paix.»

Savez-vous quels sont les catholiques qui apprécient le mieux les bienfaits du dogme de l’infaillibilité?--Ce sont les convertis.

Voyez le témoignage de ce génial écrivain, de ce tendre apôtre dont l’âme fut une musique: Monseigneur Benson. Dans son livre: _Confession d’un Converti_, il décrit les angoisses où le maintenaient les fluctuations de la théologie anglicane et le désarroi de son âme éprise de stabilité dans la foi. C’était au temps où la Grâce n’avait pas encore triomphé de son éducation individualiste. Mais du jour où il entra dans la véritable Église, la joie de posséder enfin un Père infaillible le remplit de gratitude envers Dieu et de zèle pour servir la Vérité unique. Il la célébra en des pages qui touchent au sublime.

Et moi, pauvre balayeur au porche du sanctuaire, quand je me représente le Pape nous enseignant _ex cathedra_, je le vois auréolé des splendeurs vivantes du Paraclet, et les yeux pleins de larmes heureuses je remercie, une fois de plus, Dieu d’avoir voulu que je connusse l’obéissance et la paix dans la certitude, par la Sainte Église!

* * * * *

Ici, comme dans les deux lettres qui précèdent, tu te seras aperçu que je n’ai guère fait métier de critique. J’ouvre des livres çà et là; je te dis en quelques mots pourquoi ils me plaisent et je t’en cite des passages qui, je l’espère, te donneront l’envie de les lire, à ton tour, d’un bout à l’autre. Car, vois-tu, ceux qui les écrivirent aiment Notre-Seigneur et il faut que tu l’aimes, toi aussi.

Le volume qui vient de me tomber sous la main a pour auteur le Père Albert Bessières (S. J.) qui fit toute la guerre comme aumônier d’un régiment de dragons. Il s’intitule: _Ames nouvelles_[26].

[26] ALBERT BESSIÈRES: _Ames nouvelles_, 1 vol. chez de Gigord, éditeur.

C’est le récit, avec lettres et témoignages à l’appui, de deux conversions d’instituteurs primaires: Pierre Lamouroux et Albert Thierry. Je prends Lamouroux.

Il vint à Dieu de loin car, comme la plupart de ses collègues, il avait été formé dans la haine de l’Église et dans la foi aux vertus de la morale laïque. Cette nourriture peu substantielle lui avait laissé un vide profond dans l’âme. L’humanitairerie le déçut. Jeune, ardent, en quête d’un idéal moins inconsistant, il le chercha dans la littérature révolutionnaire d’une part, et dans la poésie symboliste de l’autre.

Lamouroux avait été le camarade d’enfance du Père Bessières. Bien que professant un anticléricalisme agressif, il gardait avec lui des relations amicales et lui écrivait assez souvent:

«Au milieu de protestations d’amitié, dit le Père, il m’exposait sa nouvelle foi avec l’enthousiasme d’un néophyte. Tout le _credo_ socialiste et cégétiste interprété par un mystique: l’apologie de la cité anarchique, de l’union libre, de la solidarité maçonnique, toute la littérature de Jaurès, d’Hervé, de Jean Grave. Avec cela, un pareil enthousiasme pour la jeune littérature, des citations de Verlaine, un dithyrambe sur Mallarmé et la poésie symboliste.»

Cela se passait en 1904.

«Mais, peu à peu, la lecture des œuvres catholiques de Verlaine, un vieux fond de foi hérité de ses ancêtres croyants, l’insuccès constaté des morales laïques auprès des gavroches de Paris dont on lui confiait le difficile dressage, tout cela et la grâce intérieure donnée à toute âme droite, avait créé en lui une nostalgie de la foi.»

Un incident minime produisit le choc qui fit crouler l’armature d’incroyance où Lamouroux encastrait ses illusions sur l’âge d’or promis par les apologistes de la morale sans Dieu.

Il le rapporta au Père en ces termes:

«J’avais surpris un gamin de ma classe commettant une vilaine action. Je prends ma voix la plus grave pour le réprimander:

--Mon ami, on ne fait pas cela.

Lui me regarde, de ses yeux gris, sans la moindre gêne:--Et pourquoi M’sieur?

--Parce que c’est défendu.

--Et par qui?

J’hésitai, abasourdi: au fait, par qui?... Mais il ne fallait pas avoir le dessous. Je fronçai les sourcils:--Par qui? Par moi.

Je me détournai tandis que le gavroche disait à son voisin:--Qu’est-ce que ça me fait, ce pion!

Partant de ce fait, je me mis à réfléchir pour faire une leçon de catéchisme moral et laïque. Je possédais toutes les théories de nos manuels les plus récents: hygiène, respect de soi, solidarité. Par avance, je vis mes gaillards ouvrir des yeux énormes puis éclater de rire. Jamais je n’avais senti aussi douloureusement la pauvreté, la sottise, la niaiserie de ce catéchisme auquel ses auteurs ne croyaient pas plus que moi. Mais il fallait avoir l’air de faire quelque chose. Avouer tout de suite, comme certains hauts mandarins de l’enseignement primaire ou supérieur, que _nous ne savons pas_, que le bien et le mal sont pour nous des mots vides de sens, qu’il existe, tout au plus, des actes _utiles_, ou jugés tels par la majorité des consciences, et des actes _nuisibles_ que la société réprouve au nom de ses intérêts. Avouer cela, devant des gamins d’esprit très éveillé, autant eût valu les abreuver d’alcool. A tout prix, il fallait sauvegarder le mot fétiche: _ceci est défendu_... Oui, mais pourquoi et par qui? N’y avait-il pas dans la réplique de mon élève plus de philosophie que dans les dissertations de Léon Bourgeois, de Durkheim, de Lévy Brühl et d’Albert Bayet?... C’était donc là, réduite à ses proportions réelles, cette vocation d’éducateur dont je m’étais construit un si bel idéal? Faire naître la peur du gendarme ou du pensum, me transformer moi-même en gendarme? C’était moins beau qu’un métier de policier car ce dernier croit à la loi--et moi, je n’y croyais pas.»

Parti de là, l’instituteur se mit à la recherche d’une conviction. Il fit son année de service militaire où, quoique très en garde contre toute discipline, il conçut «qu’il y avait dans l’obéissance volontaire une vraie beauté».

Rentré dans le civil, il reprit le harnais pédagogique, mais le cœur n’y était plus. Avec quelques-uns de ses collègues, dégoûtés comme lui, il forma une sorte de petit cénacle où l’on se mit en quête de la vérité. On y oscillait entre Karl Marx et Kropotkine. Mais Lamouroux ne se satisfit pas des enseignements de ces faux prophètes, de ces barbares aberrants. Peu à peu, il se détacha de ceux de ses amis qui se cramponnaient au socialisme. Il chercha autre chose. Comme il étendait le cercle de ses lectures, il rencontra les _Pensées_ de Pascal. Il en tira tant de réconfort que ce devint son livre de chevet. Le résultat, le voici. Il avait repris des relations avec le Père Bessières et entretenait avec celui-ci une correspondance active. Il s’ensuivit qu’au commencement de 1914, il se rendit enfin aux appels de la Grâce. Les fragments suivants d’une de ses lettres révèlent son état d’âme à cette époque:

«Je suis bien impatient d’arriver à des conclusions qui fixent ma vie et ma pensée. Mais je sens qu’il faut modérer cette impatience et attendre et souffrir et être inquiet pour payer en quelque sorte les péchés d’esprit de ma jeunesse folle et mériter que la porte étroite s’ouvre devant moi--la porte de Lumière!... Voilà où j’en suis; mais je sens bien qu’il ne faut pas se contenter d’attendre et _d’espérer_. Il faut _prier_, me dis-tu. Oui, tu dois avoir raison: la discussion irrite; la spéculation lasse; la méditation elle-même est vide et inutile sans la prière. Je veux faire cet effort; je veux m’engager à faire une prière le matin et soir. Et pour que cette promesse je ne puisse pas la reprendre, c’est à toi que je la fais, que j’en confie le dépôt.»

Il en était à cette période de la conversion où l’âme sent, d’une façon intense, que le temps des hésitations est passé, et que, seule avec elle-même, elle ne peut plus rien pour avancer vers Dieu. Alors les derniers linéaments de l’orgueil se rompent en elle. Le néophyte s’agenouille et il demande le secours de ce nouveau-venu mystérieux le Saint Esprit. Il le _sentira_ désormais rayonner, presque palpable en lui.

Telle fut l’influence bienfaisante de la prière humble et contrite sur Lamouroux, qu’en avril 1914 il se décidait à faire une retraite à la Villa Saint-Régis «dans l’isolement, le calme et la méditation».

Voici dans quels sentiments il s’y donna:

«Mon Dieu, écrit-il sur son carnet, que mon cœur soit une cire molle et palpitante entre vos doigts; que ma volonté soit votre servante... Seigneur, mon âme est lourde de ses péchés... Parlez, mon Dieu, parlez à mon cœur pour le changer, tandis que les vérités que je lis frappent et persuadent mon esprit.»

Ainsi disposé, il avance rapidement dans la voie purgative. Une faim pressante lui vient de recevoir l’Eucharistie. Le Vendredi-Saint, il écrit:

«Mon Dieu, je vous ai volé: j’ai gaspillé vos dons. Il ne me reste plus qu’une espérance: me jeter à vos pieds. Je m’abandonne entièrement à votre volonté.»

Et enfin, le jour de Pâques, il écrit au Père Bessières:

«Dieu soit béni! C’est fait! Comment t’exprimer ce monde de pensées où j’ai peine à me retrouver? Pendant ces trois jours de solitude, j’ai médité, j’ai prié, j’ai _vu_. J’ai senti deux bras tendus vers moi. Je m’y suis jeté. Maintenant, c’est la paix, une paix immense que je n’avais jamais connue. Je n’aurais jamais cru pouvoir connaître tant de joie! Je me suis confessé et je me suis retrouvé une âme toute jeune...»