Part 14
Mais il faut lire toute la lettre. Je vous y renvoie. Je ne connais pas de «témoignage» où les effets de la Grâce illuminante soient mieux attestés; ce n’est pas de la littérature, c’est bien plus haut; c’est le cri d’allégresse d’un ressuscité d’entre les morts. Comme le dit fort bien le Père Bessières «ces pages rendent le son d’une âme magnifique; c’est l’esprit d’un recommencement d’Évangile, d’un printemps de la foi, d’une renaissance catholique.»
La guerre vint. Lamouroux, adjudant puis sous-lieutenant, combattit, en première ligne, à la bataille de l’Aisne, puis dans les tranchées. Toutes ses lettres de cette époque marquent un abandon total à la volonté de Dieu, une compréhension vive des merveilles de la souffrance purificatrice et un sentiment du devoir fortifié par la foi. Il écrivait, par exemple, à sa femme:
«Si je te disais que je ne m’ennuie pas, tu penserais que je n’ai pas de cœur ou que je mens. Et, en effet, ce serait un mensonge. Mais je t’assure que je supporte cette longue épreuve sans la moindre amertume. Est-ce le sentiment du devoir, la joie du sacrifice, le fruit de la prière? Il y a dans cette force qui me soutient un peu de tout cela et beaucoup de la grâce de Dieu...»
Le 5 octobre 1915, un sergent de sa section, son ami, catholique fervent, comme lui, écrivait à sa femme: «J’ai la douleur de vous apprendre la mort de M. votre mari. Il est mort en héros, à la tête de sa section, au combat du 3 octobre.»
Ses soldats l’aimaient et le pleurèrent. Le bien qu’il leur fit est spécifié dans ce passage d’une lettre écrite par l’un d’eux:
«Je perds mon plus intime ami et j’aime mieux ne pas penser que ces soirées de discussion, si fructueuses pour moi, sont à jamais disparues! Car je perds un directeur de conscience qui avait déjà pu voir les heureux effets de sa parole sur son disciple. Je m’efforcerai de devenir digne de lui... Il n’est d’ailleurs pas mort puisque ce qu’il y avait de meilleur en lui survivra y dans ceux qui l’ont approché...»
Comme on le voit, Lamouroux, brûlant de reconnaissance envers Dieu, s’était fait l’apôtre que doit être tout converti qui a conscience de l’immensité des grâces reçues. Il ne se contente pas de savourer solitairement le Pain de Vie; il veut le partager avec autrui... Rendant compte d’_Ames nouvelles_, le docte et perspicace critique de la revue: _l’Ami du Clergé_, l’abbé Cothenet a dit: «On a, dans la presse, dépensé beaucoup d’encre et de poudre à pourfendre la mentalité dite primaire. N’a-t-on pas trop perdu de vue que les primaires sont des hommes et que, vis-à-vis de ces âmes le chrétien a des devoirs? Nous trouvons tous sur notre chemin, un jour ou l’autre, l’instituteur laïque. Il faut le connaître pour lui faire du bien. C’est faute de le connaître que tant de coups, dans notre camp, ont porté à faux et c’est pourquoi le livre du Père Bessières se recommande instamment à la lecture et à la méditation de tous les catholiques. _Interficite errores, diligite homines_, exterminez les erreurs, mais aimez les hommes. Le double précepte de saint Augustin a rarement été aussi bien accompli que dans ces pages du Père Bessières.»
L’abbé Cothenet a raison: ce livre contient tout ce qu’il faut pour éclairer bien des âmes noyées dans les ténèbres du matérialisme militant. Répandons-le.
* * * * *
Il y a des âmes élues qui n’ont pas besoin de regarder longtemps la société mondaine pour en découvrir le vide, la vaine agitation et les penchants très bas sous un vernis d’élégance. S’adonner aux fanfreluches et aux caquets médisants, parader dans les salons, fleureter avec de jeunes cormorans qui, tout en leur prodiguant les fadeurs, supputent à part soi le chiffre de leur dot, ne saurait les séduire. Elles sentent, d’une façon profonde, qu’elles sont appelées à quelque chose de plus élevé--à l’oraison, au dévouement, au sacrifice. De bonne heure, la vocation les sollicite et se fait tous les jours plus insistante. Bientôt, elles l’écoutent et elles vont à la vie religieuse, afin de se fondre en Dieu comme, le long d’une pente rapide, un ruisseau de montagne descend se mêler au fleuve salubre qui l’emmènera se perdre, avec lui, dans un océan sans limites.
Telle fut la jeune Lucie D. M. dont Mgr Landrieux a narré la courte existence dans ce livre exquis: _Une Petite Sœur_[27].
[27] Mgr LANDRIEUX, évêque de Dijon: _Une Petite Sœur_, 1 vol., librairie de _la Bonne Presse_.
D’après lui, je t’esquisserai, à grands traits, l’histoire de la vocation qui, presque malgré elle, entraîna cette prédestinée.
Tout enfant, elle possédait déjà cet amour de la nature et ce goût de la solitude qui caractérisent de telles âmes.
«Elle a lu, dit son biographe, à pleines pages, dans ce beau livre de la nature, avant de connaître son alphabet. Son imagination, saisie, dans la fraîcheur de ses premières impressions, par la grandeur de ces spectacles, s’est éveillée, loin des banalités de la vie, au contact direct des œuvres de Dieu. Sous l’influence de cette leçon muette et pénétrante des choses, à l’âge où les naïfs étonnements de la raison se mêlent, sans les troubler, aux candeurs de la piété, elle a pris conscience du monde et d’elle-même... L’Océan l’attirait. Elle aimait à s’installer sur la plage avec ses livres et ses cahiers. Elle y revenait à tous ses moments libres, absorbée, des heures entières, elle si vive, dans ces rêveries sans fin qui s’achèvent si vite en prières.»
Comme il arrive souvent chez les âmes de cette catégorie, ce penchant à la méditation dans la solitude s’alliait à une grande indépendance de caractère qui tolérait difficilement un joug quel qu’il fût. «Pas toujours maîtresse d’un premier mouvement, mais prompte à se ressaisir, elle a cherché d’abord, dans son amour-propre, un frein à ses passions; puis, peu à peu, le sentiment du devoir a dominé».
Elle-même s’effrayait de ses dispositions à la révolte: «Ma colère me fait peur, écrivait-elle, et je me demande jusqu’où j’irais si je n’étais pas chrétienne».
Afin de se dompter «elle dormit, toute une nuit à même le plancher de sa chambre, non par mortification mais par orgueil, pour la satisfaction d’avoir ménagé à sa volonté ce triomphe sur la nature».
Ainsi que le constate fort exactement Mgr Landrieux, «ces natures-là sont les meilleures ou les pires: elles ne s’attardent jamais dans la médiocrité».
A quinze ans, au couvent de l’Assomption où elle faisait ses études, «elle s’était juré de ne subir aucune influence, de se renfermer en elle-même et de porter seule le secret de sa vie intime».
Elle écrit: «Lorsque, pour la première fois, j’ai entendu parler de directeur et de direction, affirmer qu’on ne devrait pas se conduire toute seule dans la vie, je me suis dit, avec un orgueil qui me frappe maintenant:--Jamais je ne confierai rien de moi à qui que ce soit. Personne ne me conduira. Tant pis si je me perds!»
Et longtemps elle a tenu ce serment.
Elle avait donc d’abord à se convertir, en brisant cet orgueil qui, sous prétexte de sauvegarder son indépendance, lui tendait le plus dangereux des pièges. Ensuite seulement, la vocation, encore latente en elle, pourrait s’épanouir et la mener à l’holocauste que Dieu attendait de cette âme généreuse.
Se tenant parole, ni dans sa correspondance, ni dans ses propos, elle ne laissait rien deviner de son intérieur. L’aumônier que sa réserve glacée préoccupait, fit plusieurs tentatives pour obtenir sa confiance. Prêtre clairvoyant, il sentait qu’elle souffrait de la contrainte qu’elle s’imposait avec tant de rigueur, il y discernait une manigance du Mauvais et tâchait de la mettre en garde. Il lui écrivait:
«Vous voulez rester seule. Vous voulez vous isoler avec votre mal... Vous êtes donc dans un chemin dangereux. Je ne sais pas où il vous mènera mais j’ai peur. Car le démon est habile avec vous. Il vous endort; il vous fait perdre, une à une, vos habitudes de piété. Il excite sournoisement ce qu’il y a de moins bon au fond de votre nature... Il vous attire à l’écart dans le désert où il n’y a plus rien du tout de Dieu. Votre bon ange vous suit toujours et proteste avec votre conscience et c’est cela qui vous trouble encore. Mais il y a une limite où il s’arrêtera; et alors vous serez seule... Ne restez pas dupe de votre illusion. Notre-Seigneur vous attend parce qu’il vous aime et je vous dis de sa part:--N’endurcis pas ton cœur, enfant. Oh! oui, reprenez-vous bien vite simplement, loyalement, humblement. Si vous êtes forte, brisez vos liens et dites: «--je me lèverai et j’irai à mon Père!»
La jeune fille résistait encore à cet appel évangélique. Mais alors Dieu intervint. Comme il arrive presque toujours à cette phase de la conversion, il la rendit humble par la souffrance. «L’enfant tomba malade, épuisée, la tête en feu» sans qu’on pût définir la maladie qui l’éprouvait. En même temps elle reçut la grâce de voir, avec netteté, l’état de son âme. Aussitôt, pleine de remords et d’épouvante, elle se rendit. Elle fit appeler son confesseur:
«Je n’en puis plus, dit-elle. Ce n’est pas mon corps qui est malade, c’est mon âme. Le médecin n’a rien à y faire. J’ai été folle de lutter ainsi contre le Bon Dieu. Tout ce que vous me disiez, je le comprenais. Je sentais parfaitement que j’avais tort, sans avoir le courage de l’avouer. L’orgueil me fermait la bouche. Il me semble maintenant que ma conscience ressuscite. Je vous en donne la clé; je ne la reprendrai plus.
Le surlendemain, elle était debout et se retrouvait en bonne santé sans même qu’il y eût eu convalescence.
Une période de ferveur et de progrès dans la spiritualité suivit. Toutefois elle luttait encore, par moments, contre le penchant qui l’entraînait de plus en plus vers la vie religieuse. A dix-sept ans, «une petite intrigue sentimentale, avec un ami de ses frères lui laissa au cœur un trouble qui dura plusieurs mois». Elle prit aussi quelque goût pour les réunions mondaines. Elle eut de la coquetterie. Il est question dans une de ses lettres, d’un certain chapeau bleu marine, garni d’une touffe de bleuets, dont elle était toute fière. Enfin, dans les salons, elle montrait un esprit caustique, prompt à railler les ridicules d’autrui qui la faisait mésestimer par les superficiels. Mais son directeur la réprimanda; et, avec la droiture de jugement qui la caractérisait, elle reconnut tout de suite que ces défauts ne répondaient point aux grâces d’oraison que Dieu lui prodiguait. Elle se réforma. Dès lors, elle ne cessa d’avancer dans la vie intérieure. Il en résulta que des vertus se développèrent en elle dont elle n’avait possédé, jusque-là, que le rudiment. Elle apprit l’abnégation de soi-même, une sollicitude plus active à l’égard de son père et de toute sa famille. Comme elle avait «un goût très sûr, le sens du beau, une horreur instinctive de tout ce qui est vulgaire et banal», les relations mondaines lui devinrent insipides.
Cette évolution était normale car, comme le dit son biographe, «quel contraste entre cette belle nature, toute en actes, virile et généreuse, et ces petites natures frivoles, fleurs banales de vanité, molles et prétentieuses, aux grands yeux satisfaits au fond desquels on ne voit rien, dont les horizons ne vont guère au delà du piano, du roman, du tennis et du coffre-fort.»
Lucie sentait, à ce moment, avec une vivacité toujours accrue, qu’elle n’était plus faite pour le train-train monotone et tiède d’une existence bourgeoise. Elle écrivait à son directeur:
«Je veux par dessus tout me sanctifier. Or les moyens de sanctification sont plus abondants dans la vie religieuse... Et puis le Bon Dieu m’appelle. Je le sens bien. Ses sollicitations sont discrètes. Elles datent déjà de trois ans. J’y veux répondre puisque j’ai compris.»
Elle spécifiait aussi qu’elle ne se sentait pas faite pour la vie contemplative ni pour l’enseignement et elle ajoutait: «Je serai Sœur de Charité. J’aime passionnément les pauvres et je veux me donner aux malheureux, me sentant un ardent désir de travailler au salut des âmes sans autre récompense que Dieu seul...»
Tu liras dans le livre de Mgr Landrieux les cruelles épreuves et les contradictions qu’elle eut à subir avant d’être mise à même de répondre à son attrait. Lorsque Dieu appelle une âme à suivre Jésus-Christ, il lui donne la croix à porter et il la maintient dans la voie douloureuse. Mais quelle récompense une fois qu’elle est arrivée au sommet du Calvaire!
Je te dirai seulement que Lucie ne devint pas une fille de Saint-Vincent de Paul. D’une façon fort imprévue, elle entra dans la congrégation des Petites-Sœurs de l’Assomption dont la règle se résume fort exactement en ces paroles de son fondateur le P. Pernet: _On soignera les pauvres, rien que les pauvres, pour rien, toujours pour rien._
Ce précepte est développé dans les principaux articles de la Règle dont voici la substance:
«La Petite-Sœur ne voit, dans la maladie, qu’un prétexte pour entrer. Son but, c’est de restaurer dans le Christ la famille ouvrière. Elle ne se contente pas de faire une apparition dans la mansarde, au foyer du pauvre. Elle s’y installe à titre d’infirmière, de servante, de bonne à tout faire, quatre heures le matin, quatre heures le soir. Elle retrousse ses manches et met son tablier. Quand le malade a été soigné, les enfants lavés, peignés, habillés, elle fait le ménage, la cuisine, tout ce que ferait la mère et souvent davantage... La Petite-Sœur va dans les milieux où le prêtre ne saurait pénétrer. A force de patience, d’humilité, d’attentions, d’égards, elle ouvre les cœurs à la confiance. Et alors, un mot du Bon Dieu arrive aisément jusqu’à l’âme: conversions, abjurations, mariages réhabilités, premières communions tardives, baptêmes d’adultes--voilà les œuvres courantes de la Petite-Sœur.»
Lucie, portée à l’héroïsme, s’enflamma pour ce sublime programme. Elle fut admise au noviciat et s’y montra bientôt l’une des plus joyeusement zélées pour devenir une religieuse irréprochable. Elle allait faire profession, quand elle tomba gravement malade. Il n’était pas dans les desseins de Dieu de la laisser en ce monde. Sans doute, voulait-il qu’elle restât, pour les novices futures, le modèle idéal de la probation. Elle mourut à vingt-quatre ans, le sourire aux lèvres.
Dans le petit calepin où elle notait ses pensées au jour le jour, on trouva ceci: «L’oubli de soi, c’est le secret de la sainteté.» Elle avait appliqué intégralement cette maxime.
* * * * *
Et pourquoi ne pas terminer ces _Lectures_ comme nous les avons commencées--par des vers? «De la musique avant toutes choses!» disait Verlaine. Après aussi.
Je choisis les quatrains qu’un délicieux poète Jean-Marc Bernard écrivit peu avant sa mort au front. Ses vers antérieurs constituaient une magnifique promesse; on ne peut que s’attrister en songeant aux beaux poèmes qu’il aurait certainement donnés s’il avait vécu. Ses premières œuvres révèlent un écrivain déjà sûr de son art, possédant la tradition classique, la science du rythme et l’invention des images aussi justes qu’imprévues. Il est vrai que, dans la fougue de son adolescence, il chanta les plaisirs sensuels. Mais comme le dit fort bien M. René Fernandat, dans la pénétrante étude qu’il lui a consacrée: «Jean-Marc Bernard ne crut pas scandaleux d’écrire un livre qu’il destinait aux seuls poètes, pensant qu’un péché de plume est tôt pardonné... Or, quand la guerre éclata, l’heure était venue où il se croyait autorisé à nous livrer toute son âme. Le catholique militant eût osé alors, aux prises avec de durs soucis, mais réconforté par la réception de son Dieu, exhaler de son âme des accents longtemps contenus.»
C’est peut-être le seul bienfait de cette guerre, aux suites trop exclusivement industrielles et commerciales, que de grandes âmes aient été ramenées à Dieu par la souffrance purificatrice. Celle de Bernard fut du nombre. Pour preuve, et en conclusion, je citerai ses derniers vers,--si mélancoliques et si fervents à la fois, tracés au crayon la veille de sa mort:
Du plus profond de la tranchée, Nous élevons les mains vers vous, Seigneur! Ayez pitié de nous Et de notre âme desséchée!
Car plus encor que notre chair Notre âme est lasse et sans courage. Sur nous s’est abattu l’orage Des eaux, de la flamme et du fer.
Vous nous voyez couverts de boue, Déchirés, hâves et rendus... Mais nos cœurs les avez-vous vus? Et faut-il, mon Dieu, qu’on l’avoue?
Nous sommes si privés d’espoir, La paix est toujours si lointaine, Que parfois nous savons à peine, Où se trouve notre devoir.
Éclairez-nous dans ce marasme, Réconfortez-nous et chassez L’angoisse des cœurs harassés; Ah! rendez-nous l’enthousiasme!
Mais aux morts qui tous ont été Couchés dans la glaise ou le sable, Donnez le repos ineffable: Seigneur, ils l’ont bien mérité!
Le 9 juillet 1915, sur les huit heures du matin, près de Souchez, Jean-Marc Bernard fut pulvérisé par un obus de gros calibre. Il venait de se confesser et de communier.--Ce sang généreux n’a pas coulé en vain pour le rachat de la France. On rend grâces; on s’incline sous la main du Dieu de justice. Mais un soupir gonfle la poitrine quand on songe à tant de jeunes talents fauchés dans leur prime éclosion. Ils acceptèrent noblement le sacrifice. On se résigne, mais on les regrette et, priant pour eux, on cherche à se rappeler «l’inflexion des voix chères qui se sont tues» comme disait encore Verlaine.
LETTRE XII
BEATA SOLITUDO
D’entendre parler sans cesse, autour de toi, d’«_inflation fiduciaire_» et d’«_intensification de la production_» te dégoûte passablement, Ami, tu as envie de fuir la ville. Tu chercheras, dis-tu, quelque coin de campagne à l’écart où il te sera loisible de choyer, loin des rumeurs financières, tes rêves d’art et de philosophie _ante focum si frigus erit, si messis in umbra_.
Oui, ce beau vers elliptique de Virgile, tu en appliquerais la formule si tu étais un païen revenu de tout et qui médite de cultiver désormais son égoïsme hors des agitations humaines.
Mais si tu es le chrétien qui se veut toujours plus épris de Jésus, tu éliras la bienheureuse solitude parce que c’est seulement en ses refuges que tu pourras recevoir pleinement la lumière qui émane du Bon Maître.
Sur la montagne, au cœur de la forêt, parmi l’atmosphère argentée qui baigne les hauts plateaux, parmi le murmure des brises, à travers les feuillages onduleux, ton âme se sentira enfin libre de se perdre joyeusement dans les splendeurs vivantes de l’Éternel Amour.
En cette solitude bénie, tu goûteras le silence et, par le silence, tu goûteras Dieu. Car la sainte Mère Marie de Jésus nous l’enseigne:
«Le silence est la loi même et l’habitude de Dieu. De toute éternité, il existe une vie intense qui va du Père au Fils et à l’Esprit Saint; et cette vie se passe dans le silence absolu. La vie aussi que Dieu communique à la nature organisée est une vie silencieuse: la sève monte, l’arbre bourgeonne et fructifie dans le silence.
«Si Dieu s’approche pour parler à ses créatures, c’est dans le silence qu’il se manifeste, suivant l’admirable témoignage de saint Jean de la Croix: _le Père a dit une seule parole, c’est son Verbe et son Fils; il la dit éternellement dans un éternel silence et c’est dans le silence que l’âme l’entend..._ Le silence, c’est de l’amour. C’est l’aide que nous donnons à Dieu pour qu’il puisse nous combler comme il le veut[28].»
[28] Texte cueilli dans _la Vie de Mère Marie de Jésus_. Les Carmélites de Paray-le-Monial ont bien voulu me communiquer les épreuves du livre où elles racontent l’existence, les œuvres et les vertus de leur Fondatrice.
Ami, je n’ai nullement qualité pour te conseiller une voie plutôt qu’une autre.
Si Dieu te destina aux œuvres _extérieures_, s’il te faut garder la solitude et le silence _intérieurs_ parmi les remous et les babils du siècle--tâche très ardue mais possible moyennant la Grâce--suis docilement sainte Marthe.
Mais si tu es de ceux dont l’Aréopagite a dit que «non seulement ils conçoivent Dieu mais qu’ils _sentent_ la divinité vivre en eux» tu feras comme Marie: tu resteras agenouillé aux pieds de Notre-Seigneur, tu y répandras, comme un parfum, ton oraison pour tes frères tumultueux du monde; tu te fixeras en une retraite très cachée, loin des villes, au sein de la grande nature; et là tu goûteras les harmonies profondes de la solitude et du silence--en Dieu.
Laisse-moi te décrire quelques-unes des joies qui te seront alors prodiguées.
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Corolles jaune livide des euphorbes, bleu traître des aconits, rouge sombre des pavots qui engourdissent la conscience, naguère des liens de fleurs empoisonnées attachaient l’âme au monde. Voici qu’elle les a brisés et qu’elle s’offre à Dieu, paisible et limpide comme un petit lac, tout au fond d’un val ignoré, afin qu’il daigne y refléter sa face.
Elle a traversé d’abord des fourrés épineux où elle a cueilli les roses sanglantes de la Passion. Leur parfum lui apprit à aimer Jésus pour lui-même; et son abnégation lui valut des félicités auprès de quoi les allégresses des sens ne lui apparaissent plus que des soubresauts d’infirmes clopinant dans des ornières boueuses. Elle connaît maintenant la joie unique, celle dont saint Thomas d’Aquin a dit «qu’elle n’est pas une vertu distincte de la Charité, mais qu’elle en est l’acte et le fruit».
Mais, après cette période de suave après-midi qu’imprègnent les clartés candides de l’innocence reconquise, pour la grande purification qui doit finir d’effacer toutes ses taches et lui ouvrir le royaume de la Grâce illuminante, l’âme a passé par _la nuit obscure_, où elle connut les amertumes du Jardin des Olives. Il lui a fallu «accepter l’angoisse et la sécheresse et cela pendant un laps de temps assez long pour déraciner ses habitudes encore imparfaites aussi bien à l’égard des choses divines que des choses humaines. Au milieu des flammes de cette contemplation ténébreuse, elle s’est revêtue de pureté et de simplicité; elle est devenue apte à recevoir les touches sublimes, _quoique passagères_, du Parfait Amour...» (Saint Jean de la Croix: _la Nuit obscure, l. II, ch. IX_.)
Par volonté d’aimer Jésus toujours davantage, l’âme a subi victorieusement l’épreuve. Alors elle connaît la quiétude. Un jour, sans qu’elle se soit rendu compte du progrès accompli, sans que, cette fois, la volonté intervienne, son oraison se transforme. Elle est tout endormie quant au monde, tout éveillée vers Dieu. C’est une naissance où elle ne peut formuler de paroles, et elle ne cherche d’ailleurs point à en formuler: elle sent Dieu en elle, elle en Dieu; et pendant la brève durée de cette union, elle n’a eu besoin d’aucun effort pour se maintenir dans l’heureux sommeil qui l’immobilise. «C’est, dit sainte Térèse, l’amour s’unissant à l’amour; les opérations de l’esprit y sont ineffablement pures et d’une délicatesse telle qu’il est presque impossible de les exprimer; mais Dieu sait bien les faire sentir!»
Repos ineffable, station splendide sur un sommet ensoleillé où il semble que les ailes des anges caressent notre front, qui vous a connus souffrirait des supplices plutôt que de se rendre indigne de vous mériter encore!...
Seigneur Jésus, gardez-nous du Démon qui voudrait nous rompre les jarrets afin de nous empêcher d’atteindre cette cime: la quiétude en Vous.
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Comme, forte de son viatique, la présence habituelle de Dieu, l’âme purifiée ne s’arrête pas de gravir, avec courage, la voie étroite qui mène à des sommets encore plus élevés, Dieu la récompense en lui donnant des images. Qu’ils sont radieux ces tableaux et ces symboles! Quelle flamme de vertu ils allument au centre le plus intime de la voyageuse!