Part 15
Le mystique ignoré, qui me rapporta sa rencontre de l’Enfant-Jésus dans la forêt, me disait une autre fois: «Il y a des jours où j’entre dans un recueillement très profond. Mon âme est alors comme une toile où une invisible main dessine et colore des paysages de la plus intense beauté. D’abord, je les admire, sans en pénétrer la signification. Mais bientôt, pour peu que je la demande au Bon Maître, elle m’est donnée, non point par des paroles, mais par une intuition dont je ne saurais te faire saisir toute la netteté. Que te dirais-je? _Je comprends par la vue_ sans avoir besoin de méditer ni de raisonner.
«Un soir, j’étais dans ma chambre, agenouillé sur mon prie-Dieu. En face de moi, la muraille tapissée d’un papier gris. Tout à coup, cette surface monotone disparut. Je découvris un ruisseau qui coulait, en chantant comme une tribu d’alouettes, à travers une plaine, tout frémissante de sèves printanières et toute parée de grands lys dont les pistils d’or et les pétales d’une blancheur ébouissante se miraient avec prédilection dans l’onde heureuse qui glissait devant mes yeux. Qu’elle était bleue cette eau, et si pure qu’elle semblait un fragment du ciel de mai tombé sur la terre! Je ne me lassais pas de la contempler; et j’aurais voulu m’y plonger pour suivre son courant loin, très loin--jusqu’au Paradis... Et en même temps, la paix de Jésus régnait en moi, plus souveraine que jamais.
«J’ai su que ce ruisseau signifiait la vie unitive, fondue continuellement en Dieu, où je pourrais être admis si je restais fidèle à la Croix dont Jésus m’a fait la faveur de charger mes épaules... Je ne puis m’expliquer davantage. Ce que j’ajouterai, c’est que cette image occupa, en les illuminant, toutes les puissances de mon être jusqu’au matin et que le murmure de l’eau mélodieuse ne cessa de résonner en moi durant toute la journée qui suivit.»
Il se tut quelques instants, les yeux fixés ailleurs que sur la terre. Puis il reprit: «On ne peut confondre ces images, qui viennent de Dieu, avec celles que nous présente parfois notre imagination. Celles-ci s’effacent rapidement sans nous laisser aucun souvenir et sans nous avoir incités à la vertu. De même, les simulacres, que le Démon tente parfois d’insinuer en nous, ne réussissent pas à leurrer, d’une façon persistante, l’âme en état de grâce. D’abord chatoyants, ils ne tardent pas à s’obscurcir. Et puis ils apportent bien vite du trouble et des pensées fangeuses. Un signe de croix suffit à les dissiper.»
Et il conclut, les maintes jointes, le regard vers son Crucifix:--«Seigneur Jésus, ne permets pas que l’Ennemi se déguise en ange de Lumière pour substituer ses images fallacieuses à celles que ton Amour daigne parfois m’octroyer quoique je ne les mérite aucunement...»
* * * * *
Un autre jour encore, Lapillus me dit: «Il y a plus haut que les images. Il y a cette contemplation involontaire où l’on distingue les choses de ce monde unies aux choses du Ciel par un regard d’âme indicible parce qu’il relève de notre seule intelligence unie à celle de Dieu... Dimanche dernier, à la grand’messe, le peuple et le clergé, tous ensemble, chantaient le _Credo_. Je chantais aussi quand, tout à coup, il me sembla que chacun des articles, proférés en toute ferveur, devenait--une synthèse. Je _vis_, pas des yeux du corps, mais d’un regard d’âme ineffable, les Apôtres réunis, sous la présidence de la sainte Vierge, promulguer, pour tous les siècles, l’autorité immuable du _Credo_. Je vis, _simultanément_, l’Incarnation s’irradier en Marie; je vis les hérésies aboyer autour de ces Dogmes, comme des chiens enragés. Je vis--ah! je vis la communion des Saints sur terre, en Purgatoire, en Paradis. Et je vis Jésus vivre continuellement en nous par le _Credo_...»
Il se tut un peu. Puis il reprit d’une voix qui sonnait comme une harpe éolienne: «Seigneur Jésus, garde-moi de l’orgueil. Fais que je ne perde pas de vue un seul instant que cette Lumière, je la dois à ta seule miséricorde et non pas à mon mérite. Je ne suis rien, je ne vaux rien, je n’existe pas--hors de ton Sacré-Cœur...»
FINAL
Mon Jésus, il y a des minutes d’infatuation où je me figure que je t’aime comme tu veux être aimé. C’est alors que je reproche aux autres leur indifférence à ton égard tout comme si, moi-même, je n’étais pas le pire des indifférents!
Or, afin de me remettre à ma place, c’est-à-dire dans la brousse, au pied de la sainte Montagne, tu me rappelles mes ingratitudes, tandis que tu montais au Calvaire par la Voie douloureuse.
Permets que j’écrive tes enseignements.
I.--Quand Pilate se lava les mains après ta condamnation, c’est moi qui tenais la cuvette.
II.--Quand les soldats mirent la Croix sur tes épaules, je dis, en ricanant, qu’elle n’était pas assez lourde.
III.--Quand tu tombas pour la première fois, c’est parce que j’avais ajouté le poids de ma sensualité à ce fardeau rédempteur.
IV.--Quand tu rencontras ta Mère, je me bouchai les oreilles parce qu’il m’ennuyait d’entendre ses sanglots.
V.--Quand le Cyrénéen t’aida à porter la Croix, j’étouffai le cri de ma conscience qui me disait de faire comme lui.
VI.--Quand Véronique te tendit le linge, où tu imprimas ta Face adorable, je haussai les épaules, la taxant d’ostentation.
VII.--Quand tu es tombé pour la seconde fois, c’était parce que je t’avais surchargé de mes curiosités imbéciles vers les choses du monde.
VIII.--Les filles d’Israël qui prétendaient te consoler, c’étaient mon entendement, ma volonté, mon imagination. Tu leur dis de pleurer sur elles-mêmes. Et je n’ai pas compris ta parole--à cause de mon cœur dur.
IX.--Quand tu es tombé pour la troisième fois, c’était parce que j’ai ajouté à la lourdeur de la Croix ce bloc de plomb: mon orgueil.
X.--Quand on t’a enlevé tes vêtements, j’ai fait cadeau à Satan de ta tunique trempée de ta sainte sueur et de ton sang versé pour moi.
XI.--Quand on t’a cloué sur la Croix, je tendais aux bourreaux le marteau et les clous.
XII.--Quand tu es mort pour moi, je m’intéressais aux nuances de l’ombre qui pesait sur la colline.
XIII.--Mais quand Longin t’a percé le cœur de sa lance, j’ai su que Longin c’était moi. Ton sang ruissela sur ma tête et je me sentis soudain une âme nouvelle.
XIV.--Alors j’ai compris et je t’ai aimé. Et je t’ai mis au tombeau dans mon âme. Le sépulcre était bien misérable, mais tu l’as empli de ta lumière...
Mon Jésus, ne m’abandonne pas en ce monde où je mourrais de froid si ta présence ne me réchauffait des flammes de ton Sacré-Cœur. Fortifie ma faiblesse; infuse ta volonté dans mon amour; c’est la seule prière que je puisse désormais t’adresser: _Aie pitié de moi!_
Et toi, lecteur charitable, prie beaucoup pour le mendiant d’oraisons qui t’offre ce livre.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES
Préface 7 Lettre I.--La privation de Dieu 51 Lettre II.--D’après l’Imitation 63 Lettre III.--La Messe 73 Lettre IV.--La Confession 83 Lettre V.--Une âme du purgatoire 100 Lettre VI.--La Vierge au jardin 130 Lettre VII.--Le prince de l’usure 141 Lettre VIII.--Une dame métallique 158 Lettre IX.--Lectures (poésie) 170 Lettre X.--Lectures (prose) 190 Lettre XI.--Lectures (prose, fin) 225 Lettre XII.--Beata solitudo 249 Final 257
4893.--Imprimerie spéciale de la Maison Bloud et Gay.