Part 8
Soumises au feu qui les imprègne, «elles endurent des tourments si formidables et si continuels qu’il n’y a ni langue qui les puisse exprimer ni entendement qui en puisse concevoir la moindre étincelle.» Mais, d’une façon simultanée, elles goûtent la présence de Dieu avec une intensité pour l’expression de laquelle les pauvres mots dont nous disposons se révèlent d’une pitoyable insuffisance. La Sainte formule ainsi les dons qu’elles reçoivent: «Comme leur volonté est parfaitement conforme à celle de Dieu, elles reçoivent les impressions de son amour avec une si grande abondance que, pour ce qui regarde leur volonté, elles jouissent d’un contentement parfait. Pour ce qui regarde le péché, elles sont dans une pureté aussi entière qu’elles l’étaient au moment de leur création. S’étant accusées, sur la terre, de _toutes_ leurs fautes, s’en étant repenties sincèrement, ayant eu une volonté effective de ne les plus commettre, Dieu, par sa miséricorde, leur en remet toute la coulpe au moment de leur mort. Et il ne leur en reste plus que ces stigmates de rouille que les flammes expiatoires effacent plus ou moins rapidement. Ainsi, se trouvant exemptes de tout péché, et déjà unies à Dieu par leur volonté conforme à la sienne, elles voient Dieu clairement selon la connaissance graduelle qui leur en est donnée et elles comprennent de quel accomplissement sera pour elles la totale et parfaite jouissance de cet Être souverain.»
A mesure que ces âmes se purifient, «Dieu, ajoute la Sainte, leur prodigue une rosée de grâces de plus en plus abondante et à laquelle contribuent, d’une manière très efficace, nos prières pour les défunts et les messes dites à leur intention.» Car, spécifie-t-elle encore,--et ceci réalise le sublime--«les âmes du Purgatoire sont bien trop éprises de Dieu pour penser à elles-mêmes...».
Ayant lu, les images que me valut ma neuvaine me montrèrent comment la Grâce était répartie entre les âmes du Purgatoire. Je vais essayer de te décrire le symbole de cette divine opération. Ce sera sûrement terne et gauche, mais enfin je ferai de mon mieux pour te donner une idée approximative de cette splendeur.
Mon imagination me représenta donc une haute montagne qui était le Purgatoire. Une lumière d’une blancheur éblouissante, inondait la cime élancée vers le ciel incandescent dont mes yeux, affaiblis par le péché, ne purent supporter l’éclat.
Cette clarté, à mesure qu’elle descendait vers la base, se nuançait peu à peu de rose, puis d’incarnat, puis d’écarlate et se fonçait, de plus en plus, jusqu’au rouge-sombre. Au pied de la montagne, elle devenait presque brune et s’arrêtait net sur le bord d’un abîme au fond duquel régnaient des ténèbres fugilineuses, striées de lueurs livides. Une rumeur confuse y flottait, faite de gémissements irrités et de blasphèmes. C’était l’enfer.
Mais de la montagne tout entière s’élevait un hymne d’amour dont les modulations exprimaient à la fois la peine de l’exil et l’espérance infinie d’obtenir un jour la patrie céleste. Ce chant, plein d’une douceur mélancolique, couvrait largement les discordances qui grinçaient dans la géhenne.
Sur les pentes de la montagne, étagées en gradins, se pressait un peuple innombrable de grandes roses dont les massifs, couleur de sang caillé, tout en bas, s’éclairaient, d’une façon progressive, à chaque étage ascendant, selon les teintes de la lumière miséricordieuse. Et, ainsi, elles devenaient d’un blanc radieux au sommet. Mais quelle que fût leur variété, les pétales de toutes s’épanouissaient autour d’un cœur de feu vermeil.
C’étaient toutes ces fleurs qui chantaient et j’entendis leurs paroles.
Je reconnus les implorations de la séquence au Paraclet:
«Viens, ô Esprit-Saint, du ciel envoie-nous un rayon de ta splendeur.
Viens, Père des pauvres, viens donateur des biens uniques, viens, illumination des cœurs!
Consolateur débordant de bonté, hôte suave de mon âme, rafraîchissement velouté!
Pour mon labeur, tu es le repos, pour l’ardeur dont je brûle, une modération, un soutien dans les larmes de l’exil.
O lumière bienheureuse, remplis jusqu’au plus intime mon cœur qui t’est fidèle.
Sans ta divinité, il n’y aurait rien en moi, rien qui ne soit impur.
Lave donc les souillures de mon âme, arrose ma sécheresse, guéris ma blessure,
Plie ma raideur, échauffe ma froideur, redresse mes déviations.
J’ai confiance, je suis ton féal: donne-moi le Septenaire sacré;
Donne-moi la vertu méritoire, ouvre-moi l’asile du salut, accorde-moi le bonheur éternel,
Amen.--Alléluia!...»
Alors je sus que ces roses étaient les âmes du Purgatoire et que leurs nuances signifiaient le degré de purification où elles étaient parvenues, leur place sur les gradins, le temps d’épreuve qu’elles avaient encore à subir avant leur admission dans la Béatitude.
Un arome de myrrhe amère et d’encens très suave s’effusait des corolles; ce parfum mélangé voulait dire: _amour par la souffrance_. Et une brise brûlante, qui soufflait avec une impétuosité régulière, l’emportait vers le Ciel.
Tout pénétré, moi aussi, de cette flamme mobile, qui me causait joie et douleur, je ne me rassasiais pas d’y baigner mon âme. Je découvris ensuite qu’un sentier, pareil à un ruban d’or limpide, commençait à la cime, longeait, en lacets circulaires, les gradins et descendait jusqu’à l’extrême bord de l’abîme.
Je me demandais quel était le sens de cette voie quand je vis y paraître, descendant du séjour des Bienheureux, la Jardinière du jardin des roses souffrantes--des roses heureuses de souffrir.
Drapée d’une robe de lumière candide dont le rayonnement me fit, par souvenir, trouver bien obscur celui de notre pauvre soleil, elle avait la chevelure fauve et les yeux bleu-sombre des filles de Galilée. Une adolescence éternelle fleurissait sur ses joues. Son sourire exprimait une telle plénitude de charité divine que j’essaierais vainement d’en donner une approximation.
Tu comprendras mon impuissance quand je t’aurai dit que c’était la Sainte Vierge...
Elle allait lentement, de parterre en parterre. Elle portait une amphore qui rayonnait, elle aussi, comme un astre et qui contenait une onde inépuisable.
Marie l’inclinait sur les fleurs; elle les rafraîchissait d’une pluie de grâces lénifiantes. Cette eau était faite de nos prières et des messes offertes pour nos défunts; et l’infusion du Saint-Esprit la douait d’une vertu rédemptrice. A son contact, les âmes chantaient plus haut, et avec une ferveur inouïe, le _Salve Regina_. Je voyais, en même temps, les taches de rouille, qui maculaient leurs pétales, pâlir chez les plus éloignées du sommet, s’effacer peu à peu chez celles des gradins supérieurs.
Lorsque l’Auxiliatrice fut arrivée au bord de l’abîme, elle y laissa tomber, avec un regard de pitié indicible, quelques gouttes lumineuses.--Et je compris combien elle était véridique la parole de sainte Catherine de Sienne: «La bonté de la Providence s’étend jusqu’à l’enfer; elle y envoie un rayon de sa miséricorde et les damnés n’y souffrent pas autant qu’ils devraient souffrir.»
La Sainte Vierge, ayant rempli son office de charité, remonta le sentier. Au passage, elle effleurait les âmes d’une caresse de ses doigts maternels.
Dès qu’elle fut arrivée au sommet, je vis qu’un grand nombre de roses, les toutes blanches, qui s’en trouvaient le plus proche, se pressaient à ses pieds en ondulant avec le murmure joyeux d’un peuple d’abeilles.
Puis ce fut l’Assomption. La Vierge, les mains jointes, les yeux dirigés vers la clarté fixe--aveuglante pour moi--qu’irradiaient les profondeurs célestes, s’éleva de la montagne. Les âmes pardonnées lui firent un cortège. Puis ces roses devinrent des étoiles qui lui formèrent une auréole scintillante. Et enfin, elles se fondirent, avec la Consolatrice, dans la Lumière incréée...
Tout disparut...
* * * * *
«O Dame, disait Dante à la Sainte Vierge, tu es si grande et si puissante, que vouloir obtenir une grâce et ne point recourir à toi, c’est vouloir que le désir vole sans ailes.»
Comment ne serait-elle pas toute-puissante, étant unie, d’une façon si étroite, à la Trinité! Fille de l’Ancien des jours, Mère du Rédempteur, Épouse de l’Esprit, elle est la Sagesse. Et c’est pourquoi elle s’exprime en termes si grandioses et si mystérieusement solennels dans l’Épître de son office. Rappelle-toi, elle dit: _J’ai été créée dès le commencement et avant les siècles. Je ne cesserai point d’exister durant la succession des âges... J’ai pris racine dans le peuple que le Seigneur a honoré, et dont l’héritage est le domaine de mon Dieu. Et j’ai établi ma demeure dans la plénitude de l’assemblée des Saints._
Chacune de ces paroles ouvre à l’oraison des perspectives infinies sur le privilège de Marie au sein des trois Églises: la militante qui est la foi, la souffrante qui est l’espérance, la triomphante qui est l’amour. Parce qu’elle est au-dessus des temps, parce qu’elle est immaculée, elle rayonne dans le sanctuaire aux trois coupoles: de rubis, d’émeraude et de saphir: foi encore et espérance et amour, où nous l’honorons. Elle concentre enfin ce dogme de la communion des Saints où s’harmonisent les âmes de tous les fidèles dans notre existence transitoire et dans l’éternité.
Je voudrais, ah! je voudrais te montrer l’océan d’une profondeur d’azur inouïe que certains découvrent s’ils osent plonger un regard dans les yeux de la Vierge. Je voudrais aussi t’expliquer le symbole de la grenade, aux grains innombrables, qu’Elle tient dans sa main droite... Je ne puis pas, car comment formuler par des phrases enchaînées à la suite les unes des autres, une grâce d’oraison qu’ils reçoivent _simultanément_ par la sensibilité, par l’imagination, par la raison, par toutes les puissances du cœur et de l’esprit?
Il y a pourtant _un effet_ que tu comprendras parce qu’il est possible que tu l’aies éprouvé.
Voici ce que quelqu’un, qui l’éprouva, m’en rapporte:--Quand Notre-Seigneur se rend sensible à une âme, la lumière qu’il dégage, l’ardeur qui émane de Lui, on peut--quoique cela soit trop faible--les comparer à l’or effervescent du soleil de midi aux plus longs jours de l’été. Quand c’est la Sainte Vierge, sa clarté ressemble à celle de la lune par une nuit de septembre sans nuage. Et son rayonnement argentin rafraîchit, repose l’âme, calcinée d’amour au contact de son Dieu...
Mais Marie n’est pas seulement la Reine de sapience; elle est aussi la maîtresse de notre maison terrestre. C’est elle qui commande, avec sollicitude, aux serviteurs que nous sommes en ces noces de Cana perpétuelles: la vie catholique. Elle ne cesse de nous désigner son Fils, et chaque fois qu’elle remarque que nous allons négliger son service, elle nous prescrit: «_Tout ce qu’il vous dira, faites-le._»
Dès que nous lui avons obéi, l’eau se change en vin--notre routine se change en zèle--notre âme se fond en Jésus-Christ...
Lorsqu’on récapitule tout ce que nous devons à la Vierge, on prend en grande pitié nos frères séparés du protestantisme qui se divisent chaque jour davantage _parce qu’ils ne veulent pas la connaître_. Et l’on prie pour que cette autre parole de la Sagesse les éclaire: «_Heureux celui qui m’écoute, qui veille, avec diligence, à l’entrée de ma demeure et qui se tient au seuil. Celui qui m’a trouvé, trouve la Vie et il puise son salut dans le Seigneur._»
Ah! qu’ils l’entendent, les protestants, cette monition. Alors ils deviendront les bergers «de bonne volonté». Ils recevront l’hospitalité dans la grotte de Bethléem. Il n’y aura plus qu’un bercail et qu’un troupeau...
LETTRE VII
LE PRINCE DE L’USURE
Te voici bien ennuyé, mon cher Ami! Tu m’écris que, par suite d’un héritage pour lequel vous vous trouvez plusieurs légataires, des cousins rapaces te chicanent, te cherchent noise, te souhaitent male-mort et, avec la complicité des pieuvres légales qui s’embusquent autour des tribunaux, contestent ton droit. Tu ajoutes: Quelle saleté que l’argent qui souille ainsi les âmes!»
Tu as bien raison. Ceux qui ne hissent pas le coffre-fort sur un autel pour lui rendre un culte passionné t’approuvent. Mais prends garde: si tu revendiques, d’une façon trop âpre, les piles d’écus qu’on te dispute, tu risques de t’intoxiquer à l’égal de ces malheureux que l’amour frénétique de l’or tire, comme un aimant irrésistible, vers le royaume du Très-Bas.
Le plus sage serait d’abandonner aux appétits qui grognent à ton encontre ces «agglomérés» jaunes et luisants que Belphégor racla, dans les latrines de l’enfer, pour la perte des fils d’Ève: pépites et lingots. Tu te déclarerais pauvre par volonté délibérée. Or plus tu serais pauvre devant les hommes, plus tu serais riche devant Dieu.
Notre-Seigneur dit au Saint Évangile: «_Là où est ton trésor, là, aussi réside ton cœur._»
Si ton bien suprême villégiature dans le portefeuille de ton agent de change, ton cœur l’y a suivi. Si tu as tout donné pour suivre Jésus, ton bien c’est le Sacré-Cœur et ton cœur réside dans ce tabernacle adorable.
Il est vrai que beaucoup de nos contemporains se récitent sans cesse les articles essentiels du _Credo_ cher à la finance: «Je crois en un seul Dieu, le capital. Je vénère ses prêtres: les Boursiers. Je consens à être leur dupe pour duper autrui, grâce à la magie de leurs combinaisons. Je vendrais joyeusement mon âme au diable pour qu’ils m’octroient l’hostie maculée et d’autant plus attirante qui a nom: Quarante-pour-cent[9].»
[9] Voir la note 2 à la fin de cette lettre.
Or si tu refuses d’obéir aux préceptes de leur religion, ils te mépriseront. Ils condamneront, comme une hérésie, ton «manque de sens pratique». Ils te dénonceront à quelque moraliste israélite muni d’une patente et consumé de respect devant quiconque possède ou gagne beaucoup d’argent--pour qu’il excommunie, au nom de la Banque et des «Hautes Affaires», ta scandaleuse insouciance.
Tu dis que l’estime de ce flagorneur t’importe peu. Tu le prouves en négligeant de faire fructifier ton avoir de manière à en conquérir des rentes abusives. Ton revenu, tu en distribues la plus forte part aux faméliques. Donc tu mérites la gloire d’être considéré moins qu’une épluchure par toute la ventripotence bourgeoise.
J’imagine que ce dédain de leur part te réjouit parce qu’il t’arrive souvent la même aventure qu’à un ami de Dieu qui, ayant coutume de se boucher le nez devant les idoles aurifères, fut, comme il sied, traité de fol incurable par divers acrobates de la spéculation, accoutumés à se disloquer, pour des gains illicites, dans son voisinage.
Je t’ai déjà fait allusion à cette histoire. Permets-moi de la répéter: elle a une valeur d’apologue.
Barthélemy--nous l’appellerons ainsi--avait acquis une certaine fortune, par les moyens les plus honnêtes, en Afrique. De retour au pays provençal, qui l’avait vu naître, il ne se soucia nullement de l’engraisser jusqu’à la rendre monstrueuse. Loin de faire bâtir un _palace_ de style saugrenu, il garda sa modeste maison patrimoniale, sise sous les palmiers, au bord d’une anse de la Méditerrannée radieuse.
Là, il vivait effacé et frugal dans le recueillement et l’oraison. Aimant Jésus-Christ, il aimait, par conséquent, les pauvres. Il assistait des parents besogneux, sans paraître remarquer les regards flamboyants de convoitise dont ils scrutaient l’état de sa santé et la serrure du tiroir qui, croyaient-ils, recélait un testament en leur faveur. Il nourrissait maintes victimes de cette barbarie industrielle et ploutocrate que des économistes notoires, surpayés, décorés de vingt crachats, baptisent: la civilisation splendide du vingtième siècle. Aussi possédait-il cette Paix incomparable des âmes que le Christ, Son Père et l’Esprit prennent volontiers pour demeure.
Un jour, l’idée lui vint que s’il vendait sa maison, avec le domaine attenant, il en tirerait une somme assez considérable qui lui permettrait d’étendre ses charités.
La pensée de ce dépouillement le remplit de joie. Il fit afficher la mise en vente dans l’étude de son notaire et l’annonça dans les feuilles spéciales. Et, tout de suite, il eut lieu de vérifier ce que vaut la nature humaine quand elle s’est hypnotisée devant la richesse.
«Jusqu’alors, me dit-il, on me marquait de la considération. J’étais môssieur Barthélemy, propriétaire bien assis dont on respectait l’immeuble tout en déplorant sa nonchalance à en augmenter le revenu. On me saluait bas; on me parlait d’une voix pleine d’inflexions caressantes; on me sollicitait d’entrer au conseil municipal. Or, dès que le bruit se fut répandu que je cherchais à faire argent de ma propriété, presque tout le monde en tira cet augure que j’étais ruiné. La considération que l’on me témoignait s’évapora comme une flaque d’eau de pluie au soleil. Le revirement fut instantané.
Lorsque j’allais par les rues, les notables qui, naguère, s’empressaient de m’aborder, avec un sourire de jubilation, me prodiguaient les poignées de main chaleureuses et s’informaient, plein de sollicitudes, de l’état de mes digestions et de la régularité de mon sommeil, semblèrent m’ignorer. Du plus loin qu’ils m’apercevaient, certains passaient sur l’autre trottoir et prenaient tout à coup un intérêt prodigieux aux évolutions des girouettes sur les toits. D’autres feignaient de s’absorber dans la contemplation des étalages du premier magasin venu. Ceux qui ne pouvaient absolument pas m’éviter, se composaient une mine glaciale pour répondre brièvement à mes phrases de politesse et sautaient sur n’importe quel prétexte pour se dérober au plus vite. Ces comédies m’amusaient et m’écœuraient à la fois. Il était évident que la terreur de m’entendre peut-être solliciter un emprunt motivait ces paniques.
Puis commença chez moi le défilé des fournisseurs. D’habitude, je réglais leurs notes tous les trois mois. Mais, persuadés de ma déconfiture, ils n’attendirent pas l’échéance coutumière. Chacun s’amenait, armé de sa facture, balbutiait des formules obliques sur l’imminence d’un gros payement qui le talonnait ou sur l’incertitude des affaires et sollicitait, d’un ton mi-humble, mi-menaçant, des espèces immédiates.
Mes parents, dévorés d’inquiétude, firent plusieurs démarches pour me tirer des précisions sur l’état de ma fortune. Comme je les rabrouai assez sèchement et que je me gardai de les rassurer, ils s’assemblèrent en conseil de famille et agitèrent le projet de me faire interdire.
Il y eut enfin un épisode d’un comique navrant. J’employais parfois une vieille femme de quatre-vingts ans, à peu près aveugle et miséreuse au possible, à de menus travaux dans mon potager. Vous pensez bien qu’elle ne me rendait pas grands services. Mais ce m’était un subterfuge pour lui donner l’illusion qu’elle était encore capable de gagner un salaire.
L’ayant visitée, je la priai de venir le lendemain lier, au potager, des salades qui ne demandaient qu’à blanchir. Mais la bonne femme secoua la tête et marmotta: «Je ne veux pas perdre mon travail. A cette heure, faudra me payer d’avance...»
Barthélemy n’ajouta aucun commentaire. Il s’efforçait de rire, mais je vis qu’il avait les yeux humides. Il connaissait les hommes et savait les vilenies dont beaucoup sont capables. Néanmoins, le souvenir du cynisme avec lequel son entourage avait manifesté, en cette occasion, son culte de la Fortune, lui serrait le cœur.
Il reprit: «Lorsque, informations prises, il fut avéré que mon projet de vente n’était que «l’incartade d’un original», et que mes revenus restaient intacts, tous les coups de chapeaux serviles, tous les sourires aimables, tout l’empressement à ramper devant mes écus, ressuscitèrent. Ce fut à vomir!...»
Il haussa les épaules en soupirant et ajouta: «Pauvre humanité!» Et désignant, avec un regard d’infinie tendresse, un Crucifix accroché au mur, il conclut: «Heureusement, j’ai Celui-ci qui me console de tout!...»
Veux-tu maintenant que je te peigne le pendant de ce vilain tableau? Ce sera facile.
Il y a une trentaine d’années, je vivais dans les ténèbres, loin de Dieu. Cependant, malgré mon aveuglement,--blasphématoire, à l’occasion,--Notre-Seigneur daignait déjà m’octroyer cette grâce incomparable: le mépris de la fortune mal acquise. Or j’habitais un petit village sis à proximité du parc planté par les Rothschild autour de leur affreux château de Ferrière. Le chef de la dynastie, c’était alors le baron Alphonse que, bien qu’étant son voisin, je n’avais jamais vu. Disgrâce dont je me consolais facilement.
Il advint pourtant que nous nous rencontrâmes... Le poète Banville commit une erreur quand il s’écria:
Que Rothschild est à plaindre: il n’a pas vu Lagny!
car ce fut précisément à la gare de Lagny que ce prince de l’usure hébraïque m’apparut dans sa gloire ébahissante. J’attendais le train pour Paris en faisant les cent pas sur l’asphalte de l’embarcadère. Tout fonctionnait selon la routine quotidienne. Les hommes d’équipe vaquaient à leur besogne avec nonchalance. Le chef de gare s’étirait, en bâillant, au seuil de son bureau. De vagues voyageurs, échoués çà et là sur des bancs, échangeaient des propos sans imprévu.
Soudain, un timbre électrique grelotte: un train allant vers Meaux est signalé. Et, en même temps, un coupé bleu-sombre, attelé d’un bai magnifique, vient se ranger à la barrière de sortie. Je riais sous cape en observant l’air d’impayable majesté que se donnait le cocher rubicond qui occupait le siège, quand, à la vue de cet équipage, un mouvement insolite se produit parmi le personnel. Le chef de gare se précipite vers ses subordonnés, les rassemble d’un geste impérieux et les aligne près de la barrière. Fait anormal, les employés lui obéissent avec empressement. Ils se tiennent immobiles, les yeux écarquillés d’anxiété respectueuse, le cou tendu vers le viaduc sous lequel la locomotive, débouchant d’une courbe, vient de surgir. Eux aussi, les voyageurs secouent leur apathie. Ils se lèvent et, exhibant des figures où se marque la plus intense vénération, ils forment un groupe bourdonnant au bord du quai. J’y entends murmurer ces mots: «--Rothschild est dans le train!...» Et l’on devine qu’ils se préparent à saluer le Maître de l’Or comme ils ne salueraient peut-être pas le Saint-Sacrement à la procession de la Fête-Dieu.
Le train entre en gare, patine sur les rails et stoppe. D’un compartiment réservé descend un homme de taille assez haute, très simplement vêtu de gris-clair, coiffé d’un tube à huit reflets et guêtré de blanc. Il a le teint terreux, le nez crochu, des favoris poivre et sel. Un bandeau noir lui couvre l’œil gauche. Pour l’œil droit, glauque et perçant, il luit d’une telle arrogance sûre d’elle-même que je renonce à en donner une idée.
Le chef de gare, congestionné d’émotion, accourt à sa rencontre et s’incline presque jusqu’au marchepied. Sa casquette balaie le sol et il marmotte, d’une voix entrecoupée, une phrase d’humble bienvenue.
Les employés, tête nue également, fléchissaient comme des joncs à la brise. Leur échine dessinait un accent circonflexe. Quant aux voyageurs, ils s’épuisaient en salutations réitérées. Même, la tenancière du petit local où l’on voit souvent s’engouffrer des gens avides d’isolement, se tenait le plus près possible, des papiers et un petit balai à la main. Elle ne cessait de plonger en de larges révérences. Tenez pour certain qu’elle eût considéré ce jour comme le plus beau de son existence si Rothschild avait daigné stationner quelques minutes dans son établissement.
Mais le potentat de Banque ne regardait personne. A peine s’il fit un petit geste protecteur à l’adresse du chef de gare qui, toujours plié en deux, l’accompagnait vers sa voiture. Lorsqu’il passa devant les hommes d’équipe, ceux-ci se courbèrent si bas qu’on eût cru qu’ils allaient baiser la poussière.