Lettres à un indifférent

Part 7

Chapter 73,579 wordsPublic domain

Ensuite, je décidai de fuir, sans perdre une heure, l’odieuse cabotine qui m’avait enclos dans la porcherie de ses pratiques luxurieuses. Je sentais tout lien coupé entre nous.

Arrivé à notre appartement, je constatai, avec joie, qu’elle était absente. La concierge, interrogée, me dit d’un ton goguenard qu’elle venait de partir «avec un monsieur» et qu’ils semblaient des mieux ensemble. Mais maintenant, cela m’était bien égal. Je rassemblai mes effets, je les descendis sans laisser même un mot d’explication. Je remis la clef à la concierge, la chargeant d’informer «Madame» que je m’en allais et que je ne reviendrais plus. Puis je pris un taxi et je me fis conduire à un hôtel, très loin...

Après, je me suis réconcilié avec mes parents. Je prenais mes repas à leur table et je passais toutes mes heures de liberté chez eux, quand la guerre éclata...

Il s’interrompit.--La nuit venait rapidement. Le crépuscule farouche qui, depuis le coucher du soleil, ensanglantait l’horizon, s’effaçait peu à peu. Dans l’ombre envahissante je ne distinguais plus la figure de Louis. Les artilleries avaient rouvert le feu et leur tonnerre grondait avec un tel fracas qu’il devenait difficile de s’entendre.

--Rentrons au cantonnement, dis-je, je vais vous mener à la cave où mes camarades m’ont installé une couchette. En fermant la porte, nous serons un peu préservés du tapage de cette canonnade. Comme personne ne viendra nous déranger, vous pourrez terminer votre récit à loisir.

Le sergent me suivit sans faire d’objections. Entrés dans ma taupinière, j’allumai la lanterne dont je me servais pour éclairer nos mouvements lorsque, vers minuit, les fourgons sanitaires nous amenaient des blessés qu’on pansait à la hâte avant de les diriger sur la gare d’évacuation. Puis je fis asseoir Louis à côté de moi, sur le tas de paille humide qui me servait de lit, et je l’invitai à reprendre sa confidence. Je sentais que je n’avais pas à lui dire mon opinion tant qu’il ne se serait pas complètement--délivré.

Il reprit:--La ferveur patriotique, le tumulte de la mobilisation, les milles préoccupations de l’entrée en campagne, les devoirs absorbants où m’obligeait mon grade ne me permirent pas souvent de me replier sur moi-même. En somme, cette diversion me fut salutaire, car si j’étais resté en tête-à-tête avec mon remords, je ne sais ce qu’il serait advenu de moi... Cependant la pensée du crime dont je m’étais rendu coupable ne m’avait pas quittée. Elle me revenait à l’improviste pendant les marches et les combats. Et c’était comme une tenaille qui me broyait le cœur. Autour de moi, l’on remarquait ma tristesse continuelle. Mais beaucoup étant, pour diverses causes, peu portés à l’allégresse, on admettait que je me tinsse à l’écart des godailles par quoi quelques-uns de mes collègues sous-officiers essayaient de réagir contre le sentiment d’insécurité où nous vivions.

Je n’ai pas à vous raconter le commencement de la guerre. Mon régiment faisait partie de l’armée Lanrezac. Nous sommes entrés en Belgique. Nous avons été battus et horriblement décimés sur la Sambre, non loin de Charleroi. Durant cette lutte acharnée, une idée fixe me tenait qui se formulait ainsi:--Mon Dieu, faites-moi la faveur qu’une balle me tue; je suis trop malheureux!...

Je vous la rapporte pour bien vous spécifier qu’à cette époque, mes regrets ne m’incitaient pas encore à établir une relation entre les peines subies par celle que j’avais martyrisée et mon propre tourment. Voici le fait mystérieux qui m’éclaira sur ce point...

Ici, il s’arrêta. Une émotion insolite le faisait frémir. Il y avait de la crainte dans l’expression de son regard, mais aussi, tout au fond, de l’espérance. A la lueur vacillante de la lanterne, je suivais, avec sollicitude, l’alternance de ces sentiments sur sa physionomie, tantôt toute peureuse, tantôt comme illuminée par un rayon venu du dedans.

--Courage, dis-je enfin en lui serrant la main, allez jusqu’au bout, vous verrez qu’ensuite vous vous trouverez soulagé.

Ce témoignage d’intérêt lui fit du bien. Il releva la tête, qu’il avait peu à peu inclinée presque jusqu’à ses genoux, et continua:

--A la fin de notre retraite vers la Marne, je fus détaché au dépôt pour y instruire des réservistes. Là, n’étant plus dans l’angoisse de la bataille, j’eus du temps pour réfléchir. Je pensai, de nouveau, beaucoup à Marthe. Je récapitulais nos années de vie commune. Je me rappelais certaines de ses phrases, certaines de ses actions qui prouvaient quelle âme d’élite j’avais méconnue. Ces souvenirs me lacéraient et je pleurais dès que je me trouvais seul. Alors, presque sans que je m’en sois aperçu, comme si une force occulte, vigilante en moi, m’y déterminait, je me mis à prier, non seulement pour moi-même, mais aussi pour Marthe, nous unissant, d’une façon continuelle, dans mes implorations. Cette pratique quasi involontaire me procurait du calme et lénifiait l’amertume de mes remords. Cependant je sentais, au plus intime de mon être, que cela n’était pas suffisant et qu’un obstacle barrait la route, entre Dieu et moi, qui empêchait mes prières d’être pleinement accueillies.

Ouvrir la barrière n’était pas difficile, d’autant que les enseignements du catéchisme--oubliés depuis si longtemps--me revenaient à la mémoire avec une précision étonnante.

--Il faut aller au confesseur, me dis-je; il m’entendra et m’absoudra peut-être.

Tout de suite, je pensai à l’abbé N... Je retrouvai sa carte et, comme nous étions à proximité de Paris, je comptais obtenir facilement une permission qui me permettrait de déposer à ses pieds le fardeau de mes fautes. Je fis ma demande, mais je fus déçu: nous devions partir incessamment pour le front. Le capitaine, chef du dépôt, m’expliqua que nul ne pouvait s’absenter, même pour quelques heures, parce que l’ordre de départ viendrait d’une minute à l’autre.

Pas plus tard que le lendemain, l’ordre arriva. Sous la direction d’un lieutenant, je conduisis du renfort, destiné à combler un vide dans mon régiment actuel. Nous fûmes bientôt à notre poste, puisque, comme vous le savez, notre division s’étendait alors, au demi-repos, entre Saint-Souplet et Lizy-sur-Ourcq.

Le délai, avant notre entrée en ligne, se prolongea. Rien ne m’empêchait donc de me confesser, les prêtres--aumôniers volontaires ou autres--ne manquant point parmi nous. Mais voilà que je me pris à atermoyer. Imbu d’une répugnance bizarre, je remettais de jour en jour. Je me sentais tenté d’écarter le souvenir de la morte. De misérables excuses à ma conduite barbare envers elle s’esquissaient en moi et je ne les accueillais pas sans complaisance. La voix intérieure--si discrète mais si persuasive--qui me conseillait de passer outre à ces velléités d’éluder mon devoir de rachat, me devenait importune. Bref, je balançais entre le pour et le contre avec tendance à demeurer inerte. Il en résulta que je vivais dans le trouble et l’inquiétude[8].

[8] Les catholiques de naissance et de pratique ont parfois quelque peine à concevoir que les touches de la Grâce illuminante soient ainsi tenues en échec par la force mauvaise «qui toujours veille». En 1914, lorsque je publiai _Quand l’Esprit souffle_, où l’on trouve le récit de cas analogues, quelques-uns m’écrivirent pour me demander si «réellement» ces vicissitudes d’une conscience en voie de rénovation se produisaient telles que je les décrivais. Je m’empressai de leur répondre que je les rapportais _selon l’exactitude la plus entière_. Ah! une conversion, c’est une rude bataille parmi de terribles souffrances! Qu’on n’oublie pas non plus que ces luttes prouvent le _libre arbitre_ et qu’il n’y a pas de contrition parfaite qui n’ait pour préface ce duel tragique entre le Bien et le Mal dans l’âme d’un grand pécheur repentant. Mais il est assez compréhensible que ceux qui reçurent la faveur de rester fidèles à Dieu aient quelque peine à réaliser l’état d’une âme écartelée de la sorte.

Un soir--je me rappelle la date, c’était le 8 décembre--je me couchai encore plus anxieux que de coutume. J’avais voulu prier mais, dès que j’essayai de me recueillir, mon attention se dispersa parmi des niaiseries sans aucun rapport avec mon désir. Les phrases liturgiques que je bredouillais m’étaient insipides. Elles me semblaient des formules privées de sens et je les répétais avec impatience et mauvaise humeur. Me sentant totalement aride, je finis par y renoncer et, m’enveloppant dans ma couverture, je m’étendis sur la paillasse, à même le carreau, qu’on m’avait désignée. Longtemps je me tournai et me retournai, en proie à une agitation pénible du corps et de l’esprit. Cependant, à la longue, le sommeil vint.

Je dormais, je crois, depuis assez longtemps quand je fis un rêve. Mais était-ce un rêve?... Il me parut que je m’éveillais avec la sensation d’une _présence_ à côté de moi. C’était comme si quelqu’un se tenait à mon chevet et me regardait avec insistance. Ma première idée fut que l’un des trois sous-officiers qui partageaient ma chambre était indisposé et s’était levé pour me demander de l’aide. Mais non, la demi-clarté, qui entrait par la fenêtre dépourvue de rideaux, me permettait de distinguer leurs corps étendus. Aucun n’avait bougé. A leur respiration forte et régulière, je constatai qu’ils dormaient profondément.

Et pourtant, je ne _pouvais pas_ douter qu’un être invisible fût là, tout près de moi, comme en attente. Qu’attendait-il?

Je l’ignorais, mais j’éprouvais de la douceur à le _sentir_ si proche; j’avais une intuition nette qu’il ne m’était pas hostile et qu’au contraire quelque chose comme un courant de tendresse mélancolique s’établissait de lui à moi... Je décris mal cet incident si étrange, mais c’est tellement difficile à exprimer!...

--Ne vous préoccupez pas de chercher vos mots, dis-je, racontez seulement comme cela vous vient et en toute simplicité.

Bientôt, poursuivit le sergent, l’être prit une forme. Je le perçus enveloppé d’une lumière assez faible qui se drapait autour de lui en une sorte de tunique vaporeuse aux reflets ondoyants et comme empourprés par un foyer intérieur. Lui-même, je le voyais, pour ainsi dire, en transparence.

Puis je me rendis compte que c’était une femme et enfin, les traits de son visage se précisant, je reconnus Marthe!

Impulsivement, j’essayai de lui tendre les bras et de crier son nom. Impossible: mes membres étaient comme cloués au grabat et je ne parvenais pas à remuer la langue. Cependant, je n’éprouvai pas de crainte: le courant de tendresse, si pur et si mêlé de pitié infinie, qui venait de Marthe à moi, croissait en intensité et m’inondait l’âme: ah! je sentais combien elle m’avait pardonné!...

Maintenant, il me semblait qu’elle était, à la fois, à côté de moi, en moi et, détail inexplicable, loin de moi--à une distance effrayante. C’est ainsi...

Ensuite, sous son influence, une envie véhémente me fit battre le cœur: celle d’aimer Dieu autant que je sentais qu’elle l’aimait et de me rapprocher de Lui. Mais alors mon âme, lourde de péchés, pesa d’un tel poids dans mon corps que je compris qu’il ne fallait pas songer à suivre l’apparition _là d’où elle venait_. J’en souffris horriblement: c’était comme si un feu infernal m’avait calciné jusqu’aux os, m’imprégnant de désespoir. A cette minute, j’éprouvai un repentir violent d’avoir différé ma confession. Car je compris que c’était ma négligence qui m’empêchait de rejoindre Marthe...

Mentalement, je la suppliai de me secourir. Elle me répondit--oh! pas des lèvres: _je sentis_ sa pensée descendre en moi comme une eau dans un creux. Elle dit:--_Viens à mon aide comme je suis venue à la tienne. Nous souffrons du même péché; tu peux nous délivrer. Fais ce qu’il faut..._

Elle n’ajouta rien. Je la contemplais éperdûment. Tantôt, ses yeux se fixaient sur moi et me versaient une flamme aussi intense que celle qui me dévorait auparavant--mais cette fois, purificatrice, génératrice d’espoir. J’avais alors l’impression d’être en combustion dans _le même foyer_ que Marthe. Tantôt ses regards se tournaient vers le ciel et rayonnaient d’une foi sans bornes. Une force irrésistible me faisait l’imiter et alors, mon âme pénétrée de confiance en Dieu, comme la sienne, m’apparaissait toute lumineuse...

Combien de minutes ou d’heures cela dura-t-il? Je ne saurais le dire: la durée semblait abolie...

Enfin Marthe se pencha sur moi et me mit au front un baiser dont la brûlure, pareille à celle d’un fer rouge, me fut, en même temps, douloureuse et suave. Je la sens toujours là!...

Il désigna l’entre-deux de ses sourcils.

--Marthe disparut. Je recouvrai l’usage de mes membres; je repris conscience des choses et je promenai autour de moi des regards étonnés. Rien d’anormal: mes camarades dormaient. Le petit jour grisaillait aux vitres. Au loin, un coq chantait... Mais l’apparition avait laissé une telle empreinte en moi qu’il me sembla que c’était le monde perçu par mes sens qui était un songe et que mon rêve constituait la seule réalité...

Il s’interrompit encore une fois et me regarda, d’un air indécis, comme s’il craignait une raillerie de ma part.

--Tout cela vous paraît peut-être bien peu naturel? ajouta-t-il enfin.

--Non, dis-je, ce n’est pas naturel, cela rentre, je pense, dans l’ordre surnaturel. Voyez-vous, nous baignons dans le surnaturel et le grand malheur, c’est que beaucoup ne semblent pas s’en douter. Pour moi, je crois, d’une foi humaine bien entendu, que malgré vos fautes, par l’intercession de votre victime, Dieu a permis que sa Grâce vous visitât. Mais un prêtre vous renseignerait mieux que moi. J’entends un prêtre de vie intérieure, comme l’abbé Gilbert, par exemple. Vous le connaissez; vous avez assisté à sa messe à côté de moi, et j’y ai même été impressionné agréablement par l’évidence de votre piété.

--Oui, répondit-il, à coup sûr, l’abbé Gilbert est un bon prêtre. A sa messe, je suivais ses moindres gestes, je l’écoutais prononcer, avec une gravité toute pénétrée de foi, les paroles rituelles et lorsqu’il consacrait, un tel amour de Dieu émanait de lui que je me sentais porté à la vertu, rien qu’à l’observer.

--Certes, repris-je, il est bien comme vous dites. Hein, quel brandon de ferveur, un prêtre qui aime Dieu!... Mais il ne s’agit pas de cela. Pourquoi, puisque vous appréciez l’abbé Gilbert à sa valeur, ne vous êtes-vous pas déjà confessé à lui? Voilà quinze jours passés depuis le 8 décembre. Et l’avertissement que vous avez reçu était pourtant assez clair!

Le sergent hésitait à me répondre. Comme je répétais ma question, il finit par murmurer d’un air confus:--J’avais honte de lui avouer toutes mes ignominies.

--Quelle sottise, m’écriai-je, vous pouvez être certain qu’il en a entendu bien d’autres! Et puis n’oubliez pas qu’écoutant, pesant vos aveux, il tiendra la place de Notre-Seigneur. Or Jésus est venu sur la terre, surtout pour les chenapans, les luxurieux, les âmes les plus souillées. Et il a voulu mourir entre deux voleurs, dont l’un se convertit. Enfin il a répondu aux Pharisiens qui lui reprochaient d’accueillir des individus de mauvaise réputation: «_Ceux qui sont en bonne santé n’ont pas besoin de médecin, mais bien les malades... Je veux la miséricorde, car je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs._» Or comment le médecin guérira-t-il le malade si celui-ci ne lui expose pas son mal?...

--C’est vrai, reconnut le sergent.

--Il doit y avoir un autre obstacle, continuai-je, je flaire que votre fausse honte ne fut pas seule à vous retenir...

--Eh bien, dit-il, oui, quelque chose m’obsède: chaque fois que je fus tout près de me confesser, je sentis naître soudain en moi le sentiment que j’étais indigne de pardon, réprouvé sans merci et je reculai... Pourtant Dieu, qui me voit, sait combien je me repens!...

Ah! comme je retrouvais là une vieille connaissance! Que de fois, mêlé à des conversions, j’avais eu à déjouer cette manigance... janséniste du Prince de ce monde! L’expérience me dictait ma conduite.

Je me levai; prenant Louis par le bras, je le menai dehors:--Vous allez, dis-je, venir trouver tout de suite, avec moi, l’abbé Gilbert. Je vous garantis qu’à peine serez-vous à genoux devant lui, vos scrupules et vos frayeurs se dissiperont comme des fumées au vent!

Il n’objecta rien de plus et me suivit, très humble, au gîte de l’abbé. Celui-ci était là. Assis sur son sac, faute d’un siège plus commode, il lisait son bréviaire. En quelques mots, je lui présentai Louis et lui exposai sommairement de quoi il retournait. Puis je me retirai.

Regagnant ma cave, j’admirais l’action de Dieu sur cette âme qui, comme tant d’autres, avait péché plus par ignorance de notre sainte religion que par perversité foncière. De quel cœur je me fondis en humble action de grâces envers Notre-Seigneur qui, une fois de plus, avait daigné choisir le très pauvre instrument que je suis pour rabattre une brebis errante vers le bercail unique!... Ensuite, récapitulant le cas de Louis, je remarquai que la vision s’était manifestée le 8 décembre, fête de l’Immaculée-Conception. Il y avait là, je n’en doutais pas, une intervention de la sainte Vierge. Je n’en étais pas surpris car j’ai des raisons de penser que la Dame des lys s’intéresse particulièrement aux âmes du Purgatoire.

Le lendemain matin, je revis le sergent. Inutile de rapporter notre dialogue. Je mentionnerai seulement que je fus transporté de joie en constatant la lumière heureuse qui transfigurait son regard. La paix de Jésus régnait en lui...

Le jour même, il rejoignit son régiment.

Voici le dénouement. En janvier 1915, notre armée livra la bataille de Crouy qui fut un revers. Absorbé par des occupations que l’on devine, je n’avais pas revu Louis et je ne savais ce qu’il devenait. Or, deux jours après le combat, l’abbé Gilbert vint me trouver et me dit:--Notre sergent est mort...

--Savez-vous s’il est _bien_ mort? demandai-je avec quelque anxiété.

--Oui, reprit l’abbé, je ne vous ai cherché que pour vous dire comment les choses se sont passées. En entraînant sa section à l’assaut d’une pente occupée par les Allemands, Louis a reçu un éclat d’obus qui lui déchira les entrailles et lui fit au foie une lésion irrémédiable. Deux brancardiers l’ont emporté et ont réussi à traverser l’Aisne sur le seul pont de bateaux que la crue subite de la rivière n’avait pas emporté. Au poste de secours, le major n’a pas eu besoin de l’examiner longtemps pour le déclarer perdu.--Quoiqu’on essayât de lui dissimuler son état, Louis ne s’est pas fait d’illusions. Il avait toute sa connaissance et ses premiers mots furent pour me réclamer. Par chance providentielle, je n’étais pas loin et je pus accourir auprès de lui sans retard. Il me serra la main et voulut se confesser. Ce que je puis vous dire c’est que je n’eus pas à l’absoudre de grand’chose. Maintenant je tiens à vous rapporter sa phrase suprême. Il l’articula d’une voix faible mais très nette, peu avant d’entrer en agonie: _Dites à R. que, depuis notre rencontre, je n’ai cessé d’offrir ma vie à Dieu pour qu’il fît sortir Marthe du Purgatoire et m’y reçût à sa place. Au moment même où j’ai été frappé, j’ai senti, me semble-t-il, que je serais exaucé..._

L’abbé se tut. Nous nous regardâmes, les yeux pleins de larmes, et nous nous embrassâmes. Puis, d’un mouvement spontané, nous nous sommes mis à genoux et nous avons récité le _Magnificat_...

* * * * *

Sainte Mère Église, comme nous t’aimons! Serviteurs du Dieu que tu nous apprends à connaître, nous sommes heureux de lui vouer passionnément nos forces entretenues, accrues par l’usage de tes Sacrements et de lui offrir les fleurs de bon-vouloir que sa grâce fait éclore dans nos âmes.

Sainte Église militante, tu nous enseignes à entretenir un brasier de charité envers nos défunts. Sainte Église souffrante, tu nous prodigues l’oraison des âmes qui, citées par la Mort, au tribunal de Dieu, se reconnurent indignes de la Béatitude immédiate. Elles demandèrent les flammes rédemptrices où elles obtiennent le surcroît d’amour qui leur fit défaut sur la terre. Sainte Église triomphante, tu accueilles les âmes lavées de leurs taches en Purgatoire et tu les fonds dans la splendeur de la Lumière incréée, dans la ferveur de l’Amour éternel.

Sainte Église catholique et romaine, nous sommes fiers de nous proclamer tes enfants; car c’est par toi que nous adorons le Dieu de justice et de miséricorde qui t’institua et qui décréta que jamais Satan ne prévaudrait contre ton privilège!...

LETTRE VI

LA VIERGE AU JARDIN

Mon Ami, tu désires, m’écris-tu, que je te parle encore du Purgatoire. Je le ferai volontiers d’autant que cette patrie future m’est chère et que, par l’oraison, j’y passe bien des heures. Je te donnerai aussi quelques images qui me vinrent comme je faisais, pour des morts aimés, une neuvaine à Marie Immaculée dans l’octave de l’Assomption.

L’état des âmes qui constituent l’Église souffrante a été décrit par sainte Catherine de Gênes dans cet incomparable _Traité du Purgatoire_ dont, on peut dire, sans crainte d’exagérer, qu’en soixante-dix pages, il renferme plus de substance que beaucoup d’in-octavo prolixes sur la matière. Pas une phrase inutile; tous les mots portent; telle phrase brève ouvre des abîmes de splendeur. Cet opuscule, c’est, à la fois, une merveille de concentration et de netteté dans la doctrine. C’est encore un poème dicté par un Séraphin. Toutes les strophes, sitôt lues, avivent en nous l’esprit de charité. Elles nous mettent en relation sensible avec ceux de nos frères qui, délivrés de cet exil: l’existence terrestre, souffrent par amour afin de mériter la joie de se perdre dans ce fleuve d’or en fusion: la vie éternelle dans l’absolu divin.

Sainte Catherine montre comment ces âmes se _découvrent_ à elles-mêmes, en une synthèse indicible, dès qu’elles comparaissent, après la mort, au tribunal de Dieu. Le Seigneur ne fixe sur elles qu’un regard et, tout de suite, dans une clarté foudroyante elles discernent les imperfections qui font qu’elles _doivent_ se juger indignes de la Béatitude ardemment désirée. «La rouille et les taches de leurs péchés» les défigurent; alors, se sentant difformes, elles comprennent qu’il leur est aussi impossible de s’unir à la Beauté parfaite qu’à un charbon de briller comme un diamant. Sans retard, spontanément, allégrement, elles volent au Purgatoire. «En ce creuset très saint leur rouille se consume de telle sorte, par les flammes purifiantes, que l’âme, s’offrant de plus en plus à l’attrait de la divine lumière, devient de plus en plus propre à ses infusions.»