Lettres à un indifférent

Part 6

Chapter 63,828 wordsPublic domain

D’abord saint Benoît Labre. «Le saint mendiant était venu à Fabriano. Il fut prié de visiter une pieuse famille dont il partagea le modeste repas. A table, comme on vint à parler de la confession, Benoît raconta qu’une nuit, il avait vu, en un songe mystique, trois processions de pénitents. La première, se composant de personnages habillés de blanc, était peu nombreuse; ceux qui formaient la seconde portaient des habits rouges et leurs files étaient assez longues; la troisième semblait innombrable et la multitude qui s’y pressait portait des habits lugubres et noirs.

«Je demandai, ajouta le Saint, la signification de cette diversité de couleurs et de nombre. Il me fut répondu que la procession en habits blancs se composait de ceux qui, ayant la conscience purifiée de tout péché, montaient au ciel aussitôt après leur mort. La deuxième était formée des âmes qui se rendaient en purgatoire pour achever de satisfaire à la justice divine. La troisième comprenait les malheureux pécheurs qui courent vers l’abîme... Oh! toutes ces âmes que j’ai vues précipitées aux gouffres éternels par le mépris de la confession ou par des confessions incomplètes et sacrilèges! Elles tombent dans l’enfer aussi pressées que les flocons de neige pendant l’hiver!...»

Maintenant sainte Térèse. «Dans l’ouvrage du P. Segneri, dont le titre est: _l’Instruction du Pénitent_,--écrit le P. Zelle,--on trouve ces remarquables paroles:

«Il est certain que sainte Térèse avait coutume de dire que l’enfer se remplissait continuellement par les confessions sacrilèges. Écrivant un jour à un prédicateur, elle lui donnait cet avis:--Mon Père, prêchez contre les confessions mal faites, parce que le démon n’a pas de piège avec lequel il prenne tant d’âmes que celui-là...

«Ici je ne veux pas dissimuler que cette affirmation de la Sainte, toujours si raisonnable et mesurée, me causa d’abord quelque étonnement. Mais ensuite, _la longue expérience_ que j’ai acquise dans les missions, où l’on traite avec toutes sortes de personnes, m’a fait connaître avec évidence que la Sainte n’avait rien exagéré. Beaucoup de pécheurs se rassurent parce qu’ils se sont confessés souvent et ils ne considèrent pas que, peut-être, ils ne se sont jamais bien confessés. Sous ce prétexte trompeur ils marchent à leur perte...»

Grâce à Dieu les bons prêtres zélés pour obtenir de leurs pénitents des aveux intégraux ne manquent pas. Mais c’est parfois le troupeau des soi-disant fidèles qui regimbe.

Un ami me racontait: «--Je suivais un Carême prêché par un Capucin dans l’une des plus grandes paroisses de Paris. Ce religieux, peu enclin aux homélies sirupeuses, consacra ses trois premiers sermons à l’enfer. Et je vous prie de croire qu’il nous fit comprendre que nous avions beaucoup à nous réformer pour y échapper. Après le troisième sermon, j’allai à la sacristie saluer le curé, prêtre excellent qui voulait bien m’honorer de son amitié. Je ne pus m’empêcher de lui dire que le prédicateur m’avait fait grand bien en m’avertissant du risque effroyable que je courrais par des confessions incomplètes.

«Le curé m’écouta en souriant d’un air mélancolique.

«--Eh bien, me répondit-il, tout le monde ne partage pas votre sentiment. Je viens de recevoir une délégation de dames qui, se disant les fondées de pouvoir d’un certain nombre d’auditrices, me firent entendre que le bon Père les _offensait_ en leur parlant de l’enfer avec tant d’insistance.

«Elles ont ajouté que s’il continuait, elles déserteraient l’église...»

Il ne fit pas de commentaires. Mais il leva les bras au ciel en murmurant: «--Quelle pitié!»

Ces dames, si sûres de leur sainteté, devaient appartenir à l’école du Pharisien dont il est parlé dans l’Évangile selon saint Luc, au chapitre XVIII: «_Le pharisien, se tenant debout, priait ainsi:--Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes qui sont voleurs, injustes et adultères. Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède..._»

Cet homme était fort content de lui-même. Mais voici que Notre-Seigneur déclare: «_Je vous dis qu’il ne s’en alla pas chez lui justifié..._»

LETTRE V

UNE AME DU PURGATOIRE

A la fin de 1914, au front, un sergent de la ligne me fit une confidence émouvante. Il appartenait à une division de l’armée Franchet d’Esperey. Atteint de bronchite légère, nous l’avions gardé une semaine à l’ambulance, le médecin-chef n’ayant pas jugé que son cas fût assez grave pour motiver son évacuation sur l’arrière.

A cette époque, les circonstances le permettant, je pouvais assister presque tous les matins à la messe d’un de nos prêtres-ambulanciers, engagé volontaire malgré sa santé fragile. Dès qu’il fut mieux, le sergent y vint aussi. Il montrait beaucoup de recueillement, mais je remarquai qu’il ne communiait pas.

C’était un jeune homme de haute taille, blond, aux yeux d’un bleu très pâle où flottait constamment un rêve triste. Par la suite, j’appris qu’avant la guerre, il était employé de commerce.

Tant que nous eûmes à le soigner, j’échangeais parfois une ou deux phrases insignifiantes avec lui. Mais, d’ordinaire, il parlait fort peu, se tenait à l’écart et semblait s’absorber dans un cycle de pensées solitaires qu’à l’expression de sa physionomie on pouvait conjecturer moroses.

Cependant, le jour où, tout à fait remis, il fut désigné pour rejoindre, le lendemain, son régiment dans la tranchée, il m’aborda, après la soupe de dix heures, et me demanda de lui fixer un rendez-vous.

--J’ai un conseil à vous demander, ajouta-t-il.

Pris par cent besognes, toutes urgentes, je ne lui avais, jusqu’alors, guère donné d’attention. Cette fois, à l’envisager, je le vis si sombre que je pressentis une âme en détresse. Aussi, je lui indiquai quatre heures de l’après-midi--moment où je disposais de quelque loisir--et je lui fixai l’endroit de notre rencontre: une passerelle jetée sur une petite rivière par nos sapeurs du génie et qui bientôt allait couler rouge de sang.

Cette requête ne m’avait pas beaucoup surpris. Je l’ai dit ailleurs: il y a quinze ans qu’il m’arrive, d’une façon assez fréquente, d’être consulté, sous forme épistolaire ou de vive voix, par des gens qui estiment que l’expérience d’un homme qui connut le diable avant de connaître Dieu leur peut être utile[7].

[7] Quelques-uns me reprocheront de mentionner le fait. Mais ce n’est pas de ma faute si Dieu daigne parfois employer «l’ouvrier de la onzième heure» à repêcher des âmes qui se noyaient dans la désespérance ou à les éclairer en posant un lampion sur leur route obscure? Au surplus, les prêtres évangéliques à qui j’amène des pécheurs repentants m’en savent gré et prient pour moi. Cela me suffit.

A l’heure dite, je joignis le sergent... Tandis que j’écris ces lignes, le paysage autour de notre colloque me revient avec une netteté totale. Le village ruiné où nous cantonnions accumulait ses décombres à mi-hauteur d’une colline crayeuse, divisée en vergers dont les arbres fruitiers avaient été en majorité rasés par les obus. Au pied, une plaine ondulée qui fut un vignoble, mais où il ne restait que des échalas rompus et des débris arrachés de sarments noirâtres.

Le rû traînait ses eaux paresseuses entre des berges abruptes, semées d’orties et feutrées d’herbe sèche. La passerelle, construite de sapins encore verts, craquait avec une insistante assez agaçante. Par hasard, il ne pleuvait pas, quoique de gros nuages plombés, voguant bas dans le ciel, nous promissent un déluge pour la soirée. Mais, à l’occident, une éclaircie découpait un lac couleur de safran, de rose fanée et d’aigue-marine trouble où le pâle soleil de décembre s’enfonçait peu à peu. Il faisait très calme, car, depuis midi, les batteries allemandes et les nôtres s’abstenaient de rugir.

* * * * *

Le sergent Louis Z. ne prit aucune précaution oratoire pour entrer en matière. Tout de suite il commença:

--Je vous ai observé ces jours-ci et, je ne sais pourquoi, ni comment, il m’a semblé que je pouvais me confier à vous.

--J’ignore si je serai à même de vous être auxiliateur, répondis-je; mais ce que je puis vous garantir, c’est mon attention toute fraternelle.

--Merci, j’y compte, reprit-il. Je n’hésiterai donc pas à vous relater une période de mon existence dont j’ai honte et regret. Une mort soudaine nous menace tous les jours: je ne veux pas l’affronter avec ce fardeau sur la conscience. D’ailleurs, le remords me harcèle et il s’y ajoute un fait étrange, qui s’est produit récemment, et qui me bouleverse l’esprit. Je vais tout vous dire...

Parlant de la sorte, il s’efforçait de rester maître de soi. Mais je voyais bien qu’une émotion violente lui étreignait l’âme et qu’il avait autant besoin de s’en libérer qu’un diphtérique d’expulser les fausses membranes qui lui obstruent l’arrière-bouche.

Il continua:

--J’avais vingt-trois ans; j’étais au régiment et, dans la ville où nous tenions garnison, j’ai séduit une ouvrière de dix-huit ans dont la fine beauté avait éveillé ma sensualité volontiers conquérante. J’indique, en passant, que je n’avais pas été formé à éprouver des scrupules à cet égard.

J’eus quelque peine à obtenir que Marthe me cédât. Elle avait, en même temps que de la vertu naturelle, des sentiments religieux qui, jusqu’à moi, l’avaient gardée intacte dans le milieu anormal où elle était née. C’était sa seule défense, car sa mère était morte en la mettant au monde. Il ne lui restait qu’un père ivrogne qui ne s’occupait d’elle que pour l’injurier et, souvent, pour lui ravir le salaire dérisoire qu’elle gagnait dans une passementerie. Je la poursuivis de lettres si passionnées, je montai si obstinément la garde sous sa fenêtre, je l’étourdis, quand elle se rendait à son atelier, de propos si captieux, qu’elle finit par faiblir et me laissa voir qu’elle s’éprenait de moi... Enfin, sur l’engagement que je pris--sans aucune intention de le tenir--de l’épouser quelque jour, elle devint ma maîtresse.

Mon temps de service terminé, je l’emmenai à Paris, où je trouvai assez rapidement un emploi. Nous vécûmes ensemble au grand dépit de ma famille qui avait négocié, à mon insu, mon mariage avec la fille d’un quincaillier en gros, commandité par mon père. Cette jeune personne était rousse, un peu bossue et douée d’un caractère des plus grincheux. Mais on lui attribuait une dot imposante, ce qui, aux yeux des miens, compensait largement ses imperfections physiques et morales. Vexé qu’on eût disposé de moi comme d’un effet fin-courant, sans me consulter, je refusai net de consentir à cette union. Mes parents, outrés de ma dérobade, non seulement flétrirent mon manque de sens pratique, mais m’obsédèrent de lamentations aigres-douces. Chaque fois que j’allais les voir, c’étaient des querelles et des reproches opiniâtres. Cela devint tellement insupportable, que je rompis tous rapports avec eux.

Si j’avais éprouvé pour Marthe l’affection qu’elle méritait par sa tendresse, son intelligence, sa conduite irréprochable et le dévouement qu’elle me témoignait sans mesure, cette brouille m’aurait attaché à elle davantage. Mon devoir--je le comprends aujourd’hui--était de l’épouser comme je le lui avais promis. Je ne pus m’y résoudre. Une sotte vanité me retenait. Je faisais semblant de ne pas entendre les timides allusions qu’elle risqua quelquefois. Mais un jour où elle avait montré plus d’insistance, je lui répondis durement: «Tu n’avais qu’à me résister, tu serais peut-être maintenant ma femme.» Elle se tut; et je feignis de ne pas remarquer son chagrin silencieux.

De fait, je n’envisageais notre liaison que comme une aventure passagère. Je m’estimais beaucoup trop «distingué» pour régulariser ma situation vis-à-vis «d’une fille du peuple». Le _second_ à la ganterie que j’étais devenu visait quelque chose de plus reluisant. Et qui sait si, un jour ou l’autre, je n’aurais pas, de moi-même, renoué les projets familiaux avec la roussote de la quincaillerie? Quand l’amour de l’argent nous empoigne, nous devenons capables de bien des saletés!...

Quoi qu’il en soit, bêtement, honteusement, je méprisais Marthe. Je ne distinguais pas les qualités qui faisaient de cette plébéienne une femme exquise, fort supérieure à la moyenne des jeunes bourgeoises que j’avais eu l’occasion de rencontrer. Mais--je m’en rends compte, hélas! trop tard--les sentiments que Marthe m’inspirait étaient de l’ordre le plus vulgaire et le plus chiennement brutal... Ah! je ne me cherche pas d’excuses: je me conduisis envers elle comme un de ces malotrus qui, tant que dure l’effervescence de leur instinct, ne tiennent la femme que pour un instrument de plaisir. Puis on le jette là dès que la satiété est venue, dès que le jouet se détériore ou dès qu’un caprice voluptueux vous sollicite vers une autre.

Ce fut ce qui m’advint. Une gourgandine de café-concert me capta. Dès lors, je fis souffrir Marthe de toutes les façons; je lui manifestai bassement que j’étais repu d’elle. Bref, je fus le mufle intégral.

Calculant que mes procédés finiraient par la révolter, qu’elle me prendrait en aversion et qu’il s’ensuivrait une rupture à l’amiable, sans disputes ni récriminations, je me mis à découcher avec persévérance... Elle pleura beaucoup, mais ne se plaignit pas. J’agis alors d’une manière encore plus vile. Un de mes camarades de comptoir ne dissimulait pas trop son goût pour Marthe. Je lui insinuai, à mots couverts, qu’il me rendrait service s’il parvenait à me débarrasser d’elle. J’espérais que ma compagne--que je jugeais à ma mesure--tomberait dans le piège et me fournirait ainsi un prétexte plausible pour la quitter.

Là, je fus désappointé. Marthe, par sa froideur méprisante, découragea le bellâtre. Elle était affreusement malheureuse et elle maigrissait à vue d’œil.

Moi, brute que j’étais, je bafouai avec cruauté son étiolement, comme si je n’en avais pas été la cause! Et cependant, douce et plus que jamais fidèle, la pauvre fille s’efforçait de me cacher sa peine. Sa patience m’exaspéra. Le silencieux reproche qu’elle impliquait me semblait un outrage. Je devins de plus en plus malveillant. La moindre vétille me fut un motif de torturer ma victime. Surtout, je haïssais le regard de ses grands yeux tristes... Oh! quel dégoût de moi-même m’empoigne quand ma conduite de ce temps-là me revient à la mémoire pour me corroder le cœur!...

Il eut un sanglot et se cacha la figure dans les mains.

Or il fallait que l’abcès fût vidé à fond.

--Continuez, dis-je, d’un ton bref, votre souffrance est nécessaire...

Il obéit:

--Jusqu’au moment où je la trompai, sachant que, malgré la faute où je l’avais entraînée, elle était restée pieuse et espérait en Dieu, je ne l’avais jamais empêchée de se rendre à l’église. Quoique peu instruit de la religion et m’abstenant de toute pratique depuis l’âge de quatorze ans, je respectais son recueillement lorsque je la voyais prier.

Mais une fois décidé à la froisser sur tous les points, de plus en plus affolé par la gueuse qui m’avait conquis, je me mis à la poursuivre de sarcasmes d’où suintait le plus grossier anticléricalisme. Chose bizarre, l’évidence de sa foi dans la miséricorde divine suscitait en moi des mouvements de fureur d’une âcreté tout à fait diabolique... C’est extraordinaire, n’est-ce pas?

--Nullement, répondis-je, c’est un fait commun... Poursuivez.

--Nos relations en étaient là lorsque, un soir, je rentrai tout étourdi de boisson, à la suite d’une orgie avec ma nouvelle maîtresse. Je trouvai Marthe à genoux devant son Crucifix. Rien que son attitude me mit hors de moi. Aussitôt, une rage indicible me saisit. Je m’approchai d’elle, crachant des blasphèmes, et je la bousculai à plusieurs reprises. Puis, comme lui meurtrissant les bras, j’allais sans doute la renverser, elle me cria: «Prends garde, Louis, je suis enceinte!...»

Ébahi, je la lâchai... Soudain, je fus dégrisé. La voyant défaillir, je la relevai, je la posai sur le lit et je me mis à arpenter la chambre de long en large, ne sachant que résoudre.

D’abord, je me sentis confus d’avoir abusé de ma force contre la pauvre fille. Je m’en repentais; je voulais lui demander pardon... Mais presque tout de suite, une vague d’égoïsme balaya ce bon sentiment. Positivement, il me sembla qu’une voix amèrement railleuse formulait en moi ces phrases:--Ah! çà, vas-tu faire le jobard et te laisser prendre à ces simagrées dévotieuses? Quoi donc! n’est-ce pas assez de traîner, comme un boulet, cette créature que tu n’aimes plus? Faudra-t-il encore que tu assumes la charge de ce mioche... hypothétique?

Mais une autre voix chuchotait au plus profond de mon être:--Aie pitié d’elle, aie pitié de ton enfant, aie pitié de toi-même!...

Pendant quelques minutes, je m’attendris. Je fus sur le point d’aller vers Marthe, et de lui promettre que, bientôt, nous serions mari et femme pour élever l’enfant et vivre une vie nouvelle.

Sous l’influence de cette pensée, je m’approchai du chevet... Marthe s’était assoupie. Mais sa souffrance persistait dans le sommeil. De grosses larmes filtraient entre ses cils et glissaient lentement sur ses joues. Ses lèvres remuaient. Je me penchai sur elle et je l’entendis murmurer: Cœur sacré de Jésus, ayez pitié de nous! Pardonnez à Louis!... Pardonnez-moi!...

Ainsi, broyée, outragée à la dernière limite, elle priait pour moi!...

Ah! j’aurais dû tomber à genoux, la prendre dans mes bras et la consoler... Au contraire, mon courroux se ralluma. Je ne sais quelle impulsion mauvaise m’écarta du lit. Des sentiments ignobles m’empoisonnèrent l’âme. Je me dis: Bah! tout cela, c’est un de ces incidents qui arrivent tous les jours; il ne faut pas m’en exagérer la gravité. Raisonnons froidement. Il y a un fait: je n’aime plus Marthe et sa seule présence m’horripile. Peut-être qu’elle m’aime encore. Mais qu’y puis-je? Dois-je entraver un avenir qui se promet brillant à cause d’une femme qui, après tout, ne me résista pas?... Si je la quitte, elle m’oubliera; elle en prendra un autre... Ou si, par grand hasard, elle reste seule, eh bien! je lui enverrai de l’argent mais sans lui écrire... Ah! diable, et l’enfant?

Sur cette dernière question, malgré mon endurcissement, j’hésitai. J’avais beau me raidir, je sentis que j’allais m’émouvoir. Je balançai quelque peu.

La voix salutaire me disait: Songe à la douceur sacrée d’être père, aie pitié de cette innocence qui a des droits sur toi!...

Mais la voix néfaste étouffait cet avertissement: Allons donc, ne te laisse pas efféminer par un sentimentalisme absurde... L’enfant, Marthe le mettra en nourrice. Elle pourra le faire, puisque tu comptes lui octroyer une pension,--bien que tu ne lui doives rien. Ce ne sera qu’un bâtard de plus. Il n’en manque pas dans le monde, et ils se firent d’affaire!...

A ce coup, ma résolution fut prise. Sans, tout de même, oser regarder du côté du lit, je fis un paquet de mes objets de toilette; je plaçai quelques billets de banque sur la table de nuit avec une feuille où j’avais écrit ces mots: «Je m’en vais et je ne reviendrai plus. Tous les mois, tu recevras une certaine somme. N’essaie pas de renouer; c’est bien fini nous deux.»

Marthe dormait. Je sortis sur la pointe des pieds et je courus chez ma chanteuse. Je la réveillai pour lui apprendre la rupture et que nous allions vivre ensemble.

--Chic! dit-elle en battant des mains, on va rigoler!

Je fis chorus à son allégresse. Je me croyais très heureux de ma libération. Et pourtant, une fois au lit, je ne pus m’endormir. Je ne sais quelles plaintes, pareilles à celles d’une brebis qu’on égorge, résonnaient, me semblait-il, à travers la chambre. Je tremblais comme si je venais de commettre un meurtre!... Cela se passait quatre mois avant la guerre...

Je vécus donc--assez salement--avec ma piailleuse alcoolique et dépravée. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’à son contact, je m’avilis fort. Au bout de deux ou trois semaines, je m’étais tellement abruti que je ne sentais même plus ma conscience me lanciner au sujet de Marthe abandonnée. Elle avait refusé l’argent que j’avais voulu lui faire parvenir par un vague homme d’affaires et elle m’avait renvoyé les billets que je lui avais laissés. J’appris qu’elle était rentrée dans la passementerie et qu’elle travaillait durement pour gagner son pain. Jamais elle ne m’écrivit ni ne tenta de me revoir, et j’en conclus qu’elle s’était résignée...

Or, un matin de juillet, un prêtre vint me demander au magasin. Intrigué, car je n’avais aucune relation dans le clergé, je me hâtai de le rejoindre sur le trottoir où il m’attendait. C’était un homme d’une quarantaine d’années, le visage très austère mais très doux. Tandis que je le saluais, les yeux pleins d’interrogations, je remarquai qu’il m’observait avec une expression de sévérité triste qui me déconcerta.

--Monsieur, me dit-il, j’ai une mission à remplir auprès de vous. Je viens de la part de mademoiselle Marthe X.

Fort surpris de cette intervention d’un ecclésiastique dans une affaire qui, pensais-je, ne relevait guère de sa compétence, je ne savais que répondre. Je ne pus que balbutier niaisement:

--Ah!... Et comment va-t-elle?

--Monsieur, à la suite d’une chute dans son escalier, résultant d’une grande faiblesse due à une alimentation insuffisante, elle est morte cette nuit, en mettant au monde un enfant qui, venu avant terme, n’a pas vécu.

Cette nouvelle m’étourdit comme un coup de casse-tête. J’eus un éblouissement. Mes jambes pliaient et je fus obligé de m’appuyer au mur.

--Vous vous trouvez mal? demanda le prêtre; désirez-vous du secours?

Mais, par crainte d’assembler les passants, je m’étais déjà ressaisi. Je compris que cet homme savait tout et que, malgré sa charité sacerdotale, il me méprisait--avec combien de raison!

Je me passai la main sur le front:--Et... et... repris-je, qu’est-ce que je dois faire?...

--Ce que vous dictera votre conscience, déclara le prêtre, sans se départir de cette réserve glacée qui me causait un malaise indicible: Mlle Marthe m’a seulement chargé de vous faire savoir qu’elle vous pardonnait du fond du cœur votre conduite à son égard et que, _là où Dieu la mettrait_, elle prierait pour vous. J’ajoute, de mon chef, qu’elle a reçu les sacrements de pénitence et d’extrême-onction. Appelé auprès d’elle, sur sa demande, son repentir et son ardente confiance dans la miséricorde divine m’ont édifié.

Il ne me dit rien de plus mais demeura quelques instants à me fixer d’un regard moins réprobateur et où, cette fois, il me sembla lire de la pitié. Il paraissait attendre quelque chose de moi. Mais j’étais trop bouleversé pour rassembler mes idées en déroute. Je gardai le silence, me tordant les mains d’une façon machinale, et respirant avec peine tant j’avais le cœur serré.

Voyant que je continuais à me taire, il me tendit sa carte et, après m’avoir salué, s’éloigna sans que je trouvasse la force de le retenir pour lui demander d’autres détails--ou lui crier le remords qui soudain me déchirait l’âme. J’étais comme pétrifié de douleur.

Quand il fut loin, je lus ce qu’il y avait sur la carte, ceci: l’abbé N., vicaire à l’église Saint-A... Plus bas, son adresse personnelle et ces mots tracés au crayon: _Memento, soror beatæ Magdalenæ pro te orat..._ Je la serrai dans mon portefeuille; la voici...

Je rentrai, tout hébété, au magasin. Je me dis souffrant,--ce qui n’était pas un mensonge, car ma pâleur effraya tout le monde,--et je demandai un congé pour la journée... Pendant que je me dirigeais vers mon logement, j’allais d’abord comme un automate, cloué sur cette pensée:--Marthe est morte et c’est moi qui l’ai tuée... Je suis un immonde individu... Il faut que j’expie... Il faut... il faut que je prie pour obtenir mon pardon...

Je suis incapable de vous expliquer comment il se fit que cette résolution s’imposa à moi avec une sorte de _douceur impérieuse_. Elle scintillait en moi, si je puis dire, comme une petite étoile dans les ténèbres écrasantes où je me sentais plongé.