Lettres à un indifférent

Part 5

Chapter 53,787 wordsPublic domain

D’autres fois, à l’heure du lever, surtout l’hiver, quand il ne faisait pas jour et qu’il avait gelé, les yeux encore mi-clos, je trouvais plus agréable de rester sous la couverture bien chaude que de gravir, en grelottant sous la bise, la pente ardue qui menait à la chapelle. Je rusais avec moi-même, j’inventais des excuses à ma mollesse--tant notre nature est ingénieuse et féconde en subterfuges quand il s’agit de nous éviter un effort. Je me disais par exemple:--Hier j’ai beaucoup travaillé, un peu de repos en surcroît me fera du bien. D’ailleurs, il me semble, en m’examinant bien, que j’éprouve une velléité de névralgie. M’exposer au froid serait imprudent...

Ce raisonnement me paraissait si solide que je m’enfonçais dans les draps et que je _manquais_ la messe. Mais quand était venu le moment de comparaître devant le Père, celui-ci me proposait immédiatement de m’enclore dans un coffret garni de ouate. Puis il me faisait convenir de ma fainéantise--et vlan, une pénitence! Il ajoutait aussi que si, d’aventure, quelque malaise me tenait au réveil, je devais le surmonter; je m’apercevrais bientôt que la prière en union avec le Saint-Sacrifice et l’Eucharistie étaient d’excellents remèdes contre les défaillances passagères ou même assez graves du physique. Indication dont j’ai reconnu, par la suite, le bien-fondé. J’y reviendrai.

Le Père concluait:--«C’est seulement dans le cas de maladie _réelle_ et si vous ne pouvez absolument pas sortir du lit que je vous dispenserai de la messe.»

Or, cela n’arriva point car, cette année-là, grâce à la Sainte Vierge, je jouissais d’une bonne santé.

Voici maintenant le bénéfice que mon âme retira de la messe et de la communion de chaque jour. Suivant, par obéissance, le texte liturgique, je ne tardai pas à le savoir par cœur, ou à peu près. Alors, je pus en goûter toute la splendeur et en dégager le symbolisme admirable. Puis, de la contrainte qui m’avait été imposée, naquirent une aisance et une liberté dans l’oraison telles que j’en vins parfois à _voir_ les péripéties de ce drame incomparable: la Sainte Messe comme une suite _d’images_ lumineuses, riches de sens et d’une beauté dont rien n’approche sur la terre. J’en acquis de la ferveur, du zèle pour combattre mes vices et surtout le moyen d’aimer Dieu _en connaissance de cause_[2].

[2] Si Dieu me prête vie, j’écrirai quelque jour un commentaire mystique de la messe.

Le Père me dit, quand je lui exprimai ma reconnaissance de m’avoir amené à cette contemplation, malgré mes dérobades, qu’il avait visé ce résultat et qu’à l’avenir, je devais prendre garde de ne pas galvauder, par infidélité ou relâchement, la grâce ainsi reçue...

L’habitude, une fois prise, on se dit, avec joie, au réveil, quand l’aube innocente teinte de ses clartés baptismales l’orient du ciel:

--Parce que j’aime mon Jésus, j’irai partager son holocauste quotidien; j’irai puiser à ce réservoir d’énergie: son sang adorable, les vertus dont j’ai besoin pour purifier ma nature, toujours encline à mal faire, pour tenir à distance les meutes galeuses du démon.

Et l’on va; et, chemin faisant, il semble, même par les matins brumeux ou neigeux de décembre, il semble qu’une lumière d’or rose caresse vos prunelles et que les ailes des anges, qui vous survolent, laissent tomber des plumes. Ah! comme ils voltigent autour de vous, les flocons de neige pareils aux pétales délicats des fleurs de pommiers, en avril!

Entré dans le sanctuaire, fît-il dehors très sombre et très froid, n’y eût-il au dedans qu’une humble veilleuse à luire devant la Présence Réelle, il vous apparaît qu’une brûlante atmosphère d’amour s’irradie du tabernacle pour réchauffer votre âme et votre corps et que le Crucifix qui surmonte l’autel brille comme un astre dont l’éclat de nul soleil n’approche...

Quant à la communion, elle m’était devenue aussi très vite un besoin. Je m’aperçus qu’elle aiguisait mes facultés naturelles et me rendait l’esprit davantage lucide pour mon travail. Mais aussi elle agissait merveilleusement sur le physique.--Que de fois, depuis ce temps-là, il m’est arrivé de me traîner à la messe, le corps tout souffrant et le cerveau semblable à un morceau de bois! Eh bien, presque toujours, je revenais de la Sainte Table doué d’une vigueur renouvelée et avec quarante idées dans la tête. Ou si Notre-Seigneur jugeait bon de me laisser dans le malaise corporel et dans la vacuité de l’intellect, il m’accordait une grâce de patience. Si bien que, _offrant, offert_ avec Lui, je portais ma croix à sa suite sans regimber.

Mon ami, comme tu n’es pas le mulet rétif que j’étais, lorsque je me mis sous l’obédience du Père Burosse, tu n’imiteras pas les tièdes qui tentent de se faire une religion d’après une cote mal taillée entre leurs devoirs envers Dieu et ce qu’ils appellent «leurs devoirs envers le monde».

Ceux-là, sous prétexte d’obligations professionnelles, ne communient que le plus rarement possible. Je les compare à d’étranges convives aux noces de Cana. Ils ne tiennent pas du tout à ce que l’eau de leur indifférence soit changée en vin d’amour de Dieu. Et si, cependant, Notre-Seigneur opère le miracle, par leurs communions peu fréquentes, ils témoignent d’une préférence pour le «moins bon vin» du début. Le grand cru surnaturel que le Maître leur offre de boire à tous les repas, ils le dédaignent. En punition, leur âme s’ankylose et ils deviennent incapables de gravir allégrement la Voie douloureuse--seul chemin qui mène en Paradis, à travers les roses rouges et les épines.

NOTE.

Pour la confession, le Père Burosse n’agissait pas avec moins de sollicitude et de nécessaire rigueur. Les pénitences dont il me faisait la faveur étaient--rudes. Comme dit sainte Marguerite-Marie, «il m’en donnait de fortes et auxquelles je ne m’attendais pas». Si je mentionne le fait, c’est afin de démontrer combien il est utile à un converti récent d’avoir auprès de soi quelqu’un qui lui concasse l’amour-propre et qui possède le discernement des esprits. Sans cela, point de progrès dans la vie purgative.

D’ailleurs, en dehors de cette excellente discipline, le Père me laissait la plus grande latitude pour suivre mes attraits dans l’oraison. Même, il encourageait le penchant à la contemplation affective que Dieu m’avait donné et mon goût très vif pour la méditation des œuvres de sainte Térèse et de saint Jean de la Croix.

LETTRE IV

LA CONFESSION

Sully-Prudhomme fut un poète qui souffrit beaucoup d’avoir perdu la foi.

Mais aussi pourquoi ne put-il se résoudre à faire ce qu’il fallait pour la reconquérir? Il est écrit que _le royaume du Ciel souffre violence_. Ce n’est pas en se confinant, comme ce fut son cas, dans une inertie larmoyante qu’on force l’entrée de ce paradis intérieur où Dieu nous rend amour pour amour si nous apprenons à l’y obliger. De notre part, la faim de le posséder se prouve par la volonté, non par des gémissements sentimentaux. De la sienne, sa tendresse se prouve par la volonté de nous assister de sa grâce. Car, comme l’a dit saint Thomas d’Aquin, «l’amour est dans la volonté».

Méconnaissant ce principe expérimental, imbu d’un déisme flasque, gâté de sciences décevantes, Sully-Prudhomme se figurait qu’il parviendrait à concevoir Dieu et à le servir hors des prescriptions de l’Église. L’orgueil de l’esprit--qui est la pire des concupiscences--l’écartait des sacrements.

Son excès de confiance en soi-même allait à ce point qu’il nous rapporte qu’ayant commis une faute grave et étant lacéré par le remords, il gagna la campagne, fit un trou en terre et y chuchota l’aveu de son péché. Cette singulière opération ne soulagea nullement sa conscience car il s’écrie:

Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs!... J’ai beau joindre les mains et, le front sur la Bible, Redire le CREDO que ma bouche épela, Je ne sens rien du tout devant moi: c’est horrible!...

Il existe des gens qui trouvent tout à fait admirable cette pseudo-confession à l’oreille du Grand-Pan. Tout catholique y voit la misère d’une âme que le respect humain et une profonde estime de son jugement propre empêchèrent de s’humilier en s’agenouillant devant un prêtre qui, même médiocre, aurait eu grâce d’état pour la purifier et l’éclairer.

Ajoutez que cette pitoyable vergogne, qui procédait aussi de ses habitudes d’analyses dans le vague, s’aggravait de l’illusion que Dieu se donne à qui le cherche par des méthodes plus ou moins empiriques et que sa présence en nous, on peut en obtenir la notion par les A + B d’une quelconque algèbre.

En somme, il aurait voulu qu’on lui démontrât la Sainte Trinité par l’égalité des angles d’un triangle rectangle et qu’on lui fournît une photographie instantanée de l’Annonciation.

Enfin, il ne possédait même pas l’excuse de l’ignorance: ayant eu une enfance et une puberté pieuses, il connaissait sa religion et il savait ce qu’elle exige.

L’infatuation de son intelligence, jointe à la vanité particulière aux écrivains, obscurcirent en lui les clartés qui nous viennent du sentiment lorsque nous l’appliquons à la solution du problème de vivre en chrétien. Il prétendait n’avoir recours qu’à la raison.--Or la raison a du bon pour acquérir la notion abstraite de Dieu, pour le contrôle des envolées de l’imagination et des mouvements de la sensibilité. Mais elle ne suffit pas à nous conduire en Dieu parce que, suivant la phrase célèbre de Pascal: «Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas[3].»

[3] Maxime si souvent détournée de son vrai sens par de soi-disant psychologues qui l’appliquent niaisement aux plus piètres des amours humaines.

N’ayant pas compris cette vérité essentielle, Sully-Prudhomme erra dans la nuit et fut très malheureux. Il eut beau se pétrir un idéalisme blafard, il eut beau en distiller des poèmes didactiques et mous: _le Bonheur_, _la Justice_, il ne réussit qu’à se tourmenter davantage et à infliger un ennui visqueux aux infortunés qui tentèrent de les lire. En effet, ses rêveries se formulaient en des strophes traînardes qui font penser à une procession de limaces dans un potager planté de salades peu avantageuses. Encore ces mollusques sont-ils d’une belle couleur orangée, tandis que les alexandrins de Sully-Prudhomme ressemblent à ces longues limaces, habillées de gris terne et de noir, qu’on rencontre, après la pluie, dans certains taillis de la forêt de Fontainebleau.

Nulle paix dans l’âme du poète ne résulta de ces rapsodies. Son inquiétude, la sensation de vide, qui le faisaient tant souffrir, s’accrurent. Pourtant Dieu lui procura un moyen de se rénover. La maladie vint, paralysa ses membres inférieurs et le cloua, sans rémission, sur une chaise longue. Cette épreuve aurait pu lui être décisive. Mais comme il s’entêtait à remplacer le catéchisme par un traité de géométrie, il n’apprit point à sanctifier ses souffrances.

Une autre occasion lui fut fournie de s’instruire. Un jour, quelques-uns de ses collègues académiciens lui rendirent visite. Parmi eux, le bon Coppée. Celui-ci ne s’était jamais astreint à poursuivre cette quadrature du cercle: l’existence de Dieu démontrée par la science exclusivement. Malade, il s’était humblement soumis à la Providence. Il avait pleuré ses fautes, demandé l’absolution à qui de droit, sans se disséquer l’âme à perte de vue. En récompense, il avait reçu la grâce d’aimer la souffrance rédemptrice et celle d’obéir, très simplement, à l’Église. Il en acquit cette exquise charité qui le rendait si auxiliateur aux _repentis_ qui venaient lui confier leurs peines. J’en parle d’expérience...

La conversation s’engagea entre le malade et ses visiteurs. Après quelques propos sur ses chances de guérison,--espoir à peu près nul et il le savait,--Sully leur confia qu’il tâchait, sans trop y réussir, de s’enclore en une sorte d’ataraxie boudhique et il conclut en leur récitant un de ses tercets d’autrefois:

Ému, je ne sais rien de la cause émouvante, C’est moi-même, ébloui, que j’ai nommé le Ciel, Et je ne sais pas bien ce que j’ai de réel...

--Mais, ajouta-t-il, cet expédient ne me console pas toujours... Ah! j’aimerais mieux croire!

--Croire, s’écria un philosophe imbibé de déterminisme, cela se pouvait avant le règne de la science. Mais ce stade de l’évolution est aujourd’hui dépassé. Que certains le regrettent, c’est leur droit; quant à remonter le courant, pour tout esprit cultivé, c’est impossible.

Alors Coppée, très doucement:--Moi, je crois.

--Vous croyez, s’exclama Sully-Prudhomme, en tendant les mains vers lui, vraiment, vous croyez?... Ah! que vous avez de la chance!...

--Vous allez à la messe? demanda un autre avec un sourire mi-indulgent, mi-méprisant.

--Je vais à la messe, répondit Coppée.

Il y eut un silence bref; puis ce fut comme une débâcle d’irréligion. Chacun expliqua ses motifs d’écarter le catholicisme de son existence. L’un dénonçait l’absurdité des dogmes; l’autre, à leur encontre, vantait les splendeurs du paganisme antique; un troisième préconisait la morale d’Épicure. Chez tous se révélait, pour un observateur, une sorte de haine sournoise contre l’Église. Ce n’était pas exprimé crûment mais cela serpentait sous toutes les paroles échangées.

Quand ils eurent fini, Coppée, qui avait écouté sans interrompre, dit avec calme:--Tout cela, c’est parce qu’on ne veut pas se confesser.

Ils le regardèrent, pleins d’une stupeur irritée. On peut admettre que Coppée avait touché juste car ils se hâtèrent de détourner la conversation, tandis que Sully-Prudhomme reposait sa tête sur l’oreiller en exhalant un grand soupir d’angoisse...

J’ignore comment Sully-Prudhomme a fini. Mais je veux espérer qu’il reçut les sacrements et que la Miséricorde infinie lui inspira la contrition. En ce cas, en Purgatoire, il a, sans doute, terriblement besoin de prières. Car si Dieu se montre indulgent pour les simples et les ignorants, il est fort exigeant pour ceux qu’il gratifia du don d’influencer autrui par l’exercice de leur intelligence. Et cela est on ne peut plus équitable, puisque, s’ils ont usé de leurs talents pour pervertir ou tourner au doute leurs contemporains, ils furent _le père qui donne un caillou à l’enfant qui lui demandait du pain, qui donne un scorpion à l’enfant qui lui demandait un œuf_. Notre-Seigneur nous avertit, au saint Évangile, qu’il y a là une malice des plus virulentes[4]...

[4] Depuis que ces lignes furent écrites, j’ai appris que Sully-Prudhomme s’était confessé et avait reçu le Saint Viatique très peu avant de mourir. _Laus Deo!_

Quant aux bienfaits de la confession, un mystique ignoré me disait:--A l’époque où Dieu me fit la grâce de l’aimer pour de bon, j’ai compris que la communion de chaque jour impliquait la confession fréquente. Depuis, il ne se passe guère dix jours sans que j’apporte mes immondices à ce boueux des âmes: le prêtre, pour qu’il les assemble et les vide au cloaque. Plusieurs estiment que j’outrepasse le précepte et me considèrent comme un scrupuleux. C’est qu’ils ne me connaissent pas. Si je faisais devant eux mon examen de conscience, si je pouvais leur étaler mon être intime, ils constateraient quelles nuées couleur de fumier et de suie tentent, à toute heure, d’y éclipser le rayonnement de ce soleil interne: Jésus-Christ. Je n’ai aucun mérite à les dissiper par l’aveu de mes négligences, de mes manquements à la Loi divine et de mes offenses qui sont innombrables, puisque, avant d’avoir reçu, de bonne volonté, l’absolution, mon cœur est comprimé dans les mâchoires d’un étau, et que j’étouffe tant que les vapeurs malsaines voilent l’astre d’amour en moi.

Mais après le pardon, quand je me relève avec le ferme propos de me réformer, je goûte, en son amplitude, la parole de Notre-Seigneur: «Je vous donne la paix, je laisse en vous _ma paix_.»

Il me semble alors que, détestant mes fautes, je détache Jésus du gibet d’ignominie où je l’avais cloué, pour l’ensevelir dans le suaire de mon amour. Je baise, je trempe de mes larmes ses pieds sanglants; je suis heureux de me déchirer les doigts en enlevant de son front la couronne d’épines. Je bois de la lumière à la plaie de son Cœur adorable. Et ce breuvage salubre me rend plus fort pour écarter l’enfer et ses fangeux traquenards...

Ensuite, l’atmosphère où évoluent mes sentiments et mes idées s’imprègne d’une clarté nouvelle. Les images merveilleuses qui s’y déploient symbolisent les vertus que je dois cultiver. Les unes, ce sont des anges aux ailes d’arc-en-ciel; ils s’appellent Foi, Espérance, Charité. D’autres, ce sont des colombes poignardées dont la gorge candide se pare d’une petite croix vermeille; elles s’appellent: Contrition, Humilité, Joie de souffrir comme Jésus, pour Jésus.

Parfois aussi, c’est le paysage, alentour, qui se transfigure parce que, comme l’a dit saint Jean de la Croix: «L’âme dont les sens sont purifiés et soumis à l’Esprit tire de toutes choses sensibles, même de leurs premières impressions, les délices d’une savoureuse présence de Dieu et d’une très suave contemplation.»

Je te décrirai un retour chez moi par une fin de journée, après une bonne confession... J’habitais un village à la lisière de grands bois où régnaient souverainement la solitude et le silence. Pour regagner mon logis, j’avais à traverser une futaie rocheuse où les vieux chênes trapus alternaient avec les pins élancés comme des flèches de cathédrales et avec ces peuplades frissonnantes que forment mes frères les bouleaux. La nuit commençante noyait de sombre azur les taillis et gagnait peu à peu les clairières où le sentier traçait une mince ligne blanche, de moins en moins distincte. La lune, à moitié de sa plénitude, montait lentement dans le ciel très pur et argentait, par places, les frondaisons immobiles. Qu’il était tiède, qu’il était calme, qu’il était recueilli ce beau soir d’été où toute la nature semblait en prière!...

J’avance sans me presser. J’écoute la forêt énorme respirer dans l’ombre avec douceur. Je me réjouis de sentir les lianes de mes sœurs les clématites sauvages qui retombent des branches basses pour me caresser la tête. Tout, jusqu’au parfum des résines, jusqu’au frôlement des fougères flexibles contre mes genoux me devient amical. Pardonné, je reçois cet enseignement que les effluves du Paraclet sanctifient la face de la terre et ne dédaignent même pas de pénétrer l’innocence du monde végétal.

Tandis qu’un hymne au Consolateur chantait en moi, je m’y absorbai si fort que je m’écartai du chemin sans m’en apercevoir. Je m’égarai parmi les fûts brillants de lune des bouleaux. Foulant la mousse, je descendis la pente d’une combe; au fond, des blocs de grès rugueux s’amoncelaient pour former une sorte de caverne assez spacieuse. A cette heure, la cavité aurait dû être des plus obscures. Mais point: à mesure que j’approchais, je vis qu’il en sortait une clarté d’or fluide qui me parut tout à fait insolite. Je crus d’abord que c’était un jeu de lune aux interstices des pierres... Je dus rejeter l’explication, car l’astre ne _pouvait_ émettre cette mystérieuse splendeur dont je n’avais jamais vu l’analogue. Et puis mon cœur brûlait comme il m’arrive chaque fois que le sentiment habituel de la présence divine se transforme en une ineffable sensation...

J’avançai encore en formulant, bouche close, des actes d’amour. Plus je les multipliais, plus la lumière croissait en éclat. Quand je fus à l’entrée de la grotte, je vis--de quel regard, je ne sais--l’Enfant-Jésus dans sa crèche. J’eus, en même temps, la notion que la sainte Vierge et saint Joseph se tenaient en oraison auprès de Lui. Mais je ne fis que les pressentir sans les distinguer...

L’Enfant me sourit. Et comme je tombais à genoux en m’écriant:--Mon Seigneur et mon Dieu! il leva la main et traça sur moi le signe de la croix. Il me parut ensuite qu’il me disait ces mots: «_Lapillus n’a pas craint les amertumes de la myrrhe; il m’apporte l’encens; je lui donnerai l’or[5]._»

[5] Lecteur, si tu es fâcheusement muni d’écus, ne vas pas te méprendre: le symbolisme mystique entend par la myrrhe, _la souffrance_, par l’encens, _l’oraison_, par l’or, _l’amour de Dieu_.

Je ne saurais décrire le flot d’amour qui me submergea l’âme: je vivais en Jésus, Jésus vivait moi... Ah! les mots font défaut pour exprimer cette union totale avec le Bien-Aimé!...

Je dus rester longtemps fondu en mon Dieu, car lorsque je repris conscience des choses extérieures, la lune déclinait vers l’horizon occidental...

Ami, ne crois-tu pas que la confession fréquente qui procure de telles joies est une pratique qui vaut d’être observée?

NOTE.

Il y a des gens qui non seulement ne se confessent pas souvent, mais qui, lorsqu’ils se résignent à prendre cette mesure d’hygiène, le font dans des sentiments assez... bizarres.

Un jeudi de semaine sainte, je sortais d’une église. Deux dames, issues d’un confessionnal et appartenant, je pense, à la bourgeoisie aisée, marchaient devant moi. Le portail franchi, elles se mirent à dialoguer d’une voix si perçante qu’il me fut impossible de ne pas entendre leurs propos.

L’une disait:--Tout de même, l’abbé X... est bien méticuleux. On dirait qu’il prend plaisir à vous troubler. Croiriez-vous qu’il m’a parlé de l’enfer!...

L’autre repartit:--Oh! moi, vous savez, ce qu’il raconte, j’en prends et j’en laisse... Et puis, le diable, n’est-ce pas, c’était bon au Moyen Age!... (_Sic_).

Cet aphorisme, émis d’un ton de certitude des plus péremptoires, me cloua sur place. Mais il faut se méfier des écrivains: tout de suite, je ne pus m’empêcher d’extraire de ma poche mon carnet de notes et d’y inscrire, d’un crayon diligent, ce que je venais d’entendre. Tout d’abord, j’eus un mouvement de gaîté. Puis, réfléchissant, il me parut qu’une telle aberration ouvrait un jour un peu terrible sur l’état d’âme de celle qui s’y enlisait.

--Est-ce hérésie délibérée, me demandai-je, ou bien est-ce simplement ignorance? Et, dans ce dernier cas, à qui la faute?...

Il n’y a pas lieu de résoudre ici le problème. Seulement, je dois dire que cette phrase--_textuellement cueillie au vol_--m’induisit en déductions pénibles. Par un rapprochement d’idées très normal, je pensai aux âmes--assez nombreuses, m’ont dit plusieurs prêtres--qui font des confessions incomplètes. Ces aveugles ne se représentent sans doute pas le danger qu’ils courent. On devrait leur prescrire la méditation d’un certain livre qui les éclairerait, d’une manière complète, sur leur cas. C’est l’ouvrage du Père Zelle (S. J.). Il s’intitule: _la Confession d’après les grands Maîtres_[6].

[6] Un volume chez Beauchesne, 5e édition.

Je le découvris dans la bibliothèque d’un curé de village. Comme il gisait en un coin délaissé, sur la tablette la plus élevée, et qu’une notable couche de poussière veloutait sa reliure, je jugeai que l’ecclésiastique ne le consultait guère. Je lui demandai ce qu’il en pensait.

--Bah! me dit-il, c’est un tissu d’exagérations fabriqué par un jésuite janséniste. Je ne m’en sers pas...

--Un jésuite janséniste, m’écriai-je, ce doit être un étrange phénomène!... Pour me renseigner plus à fond, je lus le livre.

Eh bien! je ne sais si, par défaut de perspicacité, je me suis imbu de jansénisme, mais le volume me fut on ne peut plus salutaire. Les conseils et les avertissements qu’il donne m’ont édifié autant qu’instruit. Et j’ai saisi quel risque formidable encouraient ceux qui usent, d’un cœur réticent, du sacrement de pénitence.

Quand on songe que, gardant peut-être quelque péché ignoble sur la conscience, ils osent ensuite recevoir la sainte Eucharistie, on ne peut que les classer parmi les disciples de ce moine défroqué qui, sous la Révolution, consacrait des hosties et les jetait aussitôt dans l’auge de ses cochons.

Au surplus, l’auteur ne se borne pas à signaler la plaie purulente. Il apporte, à l’appui de ses dires les témoignages de plusieurs saints touchant les conséquences de ce sacrilège. En voici deux.