Part 4
Dujonchet restait interloqué. Ce n’était pas que les objections lui fissent défaut. Il aurait pu demander ce que prouvait cette médiocre facétie d’un émule probable de Belloir et aussi comment un personnage qui n’existe pas acquiert soudain de la vitalité pour se nier lui-même. Mais il était, par sa mollesse invétérée, tellement enclin à biaiser, à travestir en libéralisme sa couardise devant les assertions brutales des adversaires de sa croyance intime qu’il se contenta de répondre presque à voix basse:--Toutes les opinions sont respectables.
Hélas, ils se comptent, en trop grand nombre, à notre époque, les chrétiens effarouchés qui se dérobent au devoir de proclamer hautement la Vérité unique en toutes circonstances et quelles que puissent être les suites de leur bravoure. Beaucoup paraissent avoir honte de leur foi et craindre de souffrir pour elle. Qu’une coalition de démoniaques et d’aveugles se forme contre l’Église, ils se hâtent de mettre chapeau bas et de murmurer comme Sosie:
_Qui va là?... Heu! ma peur à chaque instant s’accroît! Messieurs, ami de tout le monde!..._
Avant même que l’ennemi de Jésus ait achevé de vomir ses invectives et ses blasphèmes, ils s’empressent de vanter son savoir et l’ampleur de son esprit critique. Ils s’imaginent ainsi ménager son amour-propre et susciter sa modération. En quoi ils se trompent fort, car l’athée en conclut qu’il n’a pas à se gêner vis-à-vis de convictions aussi gélatineuses que fuyantes. Et lorsque le caprice lui vient de saper, une fois de plus, les murailles du sanctuaire, il manie le pic et la pioche, en riant des catholiques grelotteux qui le regardent démolir et qui se contentent de marmotter de vagues maximes à la gloire de la tolérance.
Certes, on ne leur demande pas d’empoigner des armes et de fondre, en vociférant un chant de guerre, sur la cohorte impie des profanateurs. Dans notre siècle, les âmes de Croisés se font rares. Mais qu’au moins, ils aient le courage de se grouper au pied du Crucifix et de répondre aux menaces, aux injures et aux dérisions des sectaires qui l’assaillent:--Nous sommes chrétiens. Cette croix c’est l’étendard de notre Roi. Avant de la détruire, il faudra nous tuer.
L’athée criera peut-être au fanatisme. Pourtant, soyez sûrs qu’en lui-même il éprouvera du respect pour les intrépides qui mourraient plutôt que de dissimuler leur foi. Au contraire, si, afin de montrer que vous êtes capables de «servir deux Maîtres,» vous fuyez le Golgotha sous prétexte que cette colline est mal abritée contre les simouns qui soufflent du désert; ou bien, si pour montrer que vous avez l’esprit large, vous gardez le silence quand l’ennemi outrage votre Dieu, l’ennemi méprisera votre lâche prudence et, vous écartant de son chemin, comme des savates éculées, il poursuivra son avantage. Alors, par votre faute, Jésus boira le fiel et le vinaigre, sera percé de la lance et couvert de crachats une fois de plus.
N’est-ce pas la pire des indifférences votre marche oblique entre Dieu et le Démon? Et quel sort l’attend?
Probablement celui que rapporte Dante;
«... _Des soupirs, des plaintes, des cris aigus retentissaient dans l’air sans étoiles, de sorte que je me mis à pleurer._
«_Langages divers, horribles jargons, paroles de douleur, accents de colère, voix aiguës et rauques et, avec elles, des bruits de mains produisaient un tumulte qui tourbillonnait sans cesse dans cette atmosphère éternellement obscurcie, pareil aux mouvements du sable agité par la tempête._
«_Et moi, qui avais la tête ceinte d’horreur, je dis: «--Maître, qu’est-ce que j’entends et quelle est cette race qui semble si abattue par la douleur?»_
«_Et lui: «--Ce sort misérable est celui des tristes âmes de ceux qui vécurent sans infamie et sans honneur. Elles sont mêlées au chœur détestable des Anges qui ne furent ni rebelles ni fidèles à Dieu, mais qui se tinrent dans la neutralité par égoïsme... La Miséricorde comme la Justice les dédaignent. N’en parlons pas, mais regarde et passe.»_
«_Et je vis une si longue file de gens que je n’aurais jamais cru que la mort en eût tant détruit... Tout de suite, je compris, d’une façon certaine, que c’était le troupeau des lâches qui déplaisent à Dieu autant qu’à ses ennemis. Ces pleutres qui ne furent jamais dignes de vivre, étaient nus et aiguillonnés sans cesse par des taons et des guêpes qui se trouvaient là. Ils leur rayaient le visage d’un sang qui, mêlé de larmes, tombait à leurs pieds et était recueilli par des vers infects..._» (Dante: _l’Enfer_, chant III.)
LETTRE II
D’APRÈS L’IMITATION
... Comme je me plaignais, quelqu’un d’autorisé me dit:
--C’est une bien étrange illusion celle de l’homme qui tente d’éliminer la souffrance de sa vie et qui espère y réussir. L’expérience de chaque jour devrait pourtant lui apprendre qu’on n’abolit pas la douleur; tout au plus on la transpose. Soit dans notre chair, soit dans notre esprit, soit dans nos sentiments, soit par autrui, soit par nous-mêmes, nous en subissons sans cesse les atteintes. Tu désertes ton logis pour lui échapper, tu la retrouveras dehors. Tu verrouilles ta porte pour qu’elle n’entre pas, déjà elle est assise à ton foyer.--«Crois-tu donc, te dit l’_Imitation_, pouvoir t’affranchir d’une loi dont personne encore n’a été exempt?»
Non, personne, pas même le Verbe incarné.
Admets enfin, qu’il y a là _un fait_ inéluctable et permanent contre lequel il est chimérique de t’insurger. Ce serait une entreprise aussi vaine que de prétendre ne pas te mouiller l’épiderme quand tu te plonges dans l’eau.
L’incrédule qui, par orgueil, n’avait compté que sur ses propres forces pour supporter la douleur fut déçu. Son malheur est indicible car Dieu, qu’il prétend ignorer, se tait en lui. Il se targue alors de ne répondre «que par un froid silence au silence éternel de la Divinité». Mais cela, c’est le désespoir. Et le désespéré a beau s’affirmer impassible, sois sûr qu’en tête-à-tête avec sa conscience, il souffre plus que quiconque.
Pour toi, chrétien, tu ne te soumettras à la douleur, tu n’en saisiras les bienfaits que, du jour où tu te conformeras à Jésus-Christ. Car Jésus fut une gerbe de souffrances offerte en sacrifice pour t’acquérir non pas la félicité sur la terre mais la félicité dans l’autre vie.
Tu connais ce principe essentiel de la religion que tu te figures pratiquer, tu sais qu’elle ne te promet qu’une aide souveraine pour supporter les maux nécessaires à ton salut et pourtant tu n’arrêtes pas de gémir:--Je voudrais être heureux, là, tout de suite, toucher en plaisirs sensuels les intérêts du capital de croyance que j’ai placé sur la Rédemption.
Quand tu parles de la sorte, il me semble entendre Notre-Seigneur te répondre ce qu’il a dit à sainte Angèle de Foligno: «--Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimé.»
Autre subterfuge: il t’arrive de proposer un marché à ton Dieu. Tu lui dis:--Je prendrai sur mes occupations le temps de vous réciter un _Pater_. Vous, en retour, vous m’enlèverez ce mal de dents qui m’agace et, ce soir, vous me donnerez la lune.
Ou bien, tu t’écries, sans préambule:--Je ne veux pas souffrir!... Jésus te répond:--Il faudra donc que je souffre à ta place.
Le sens même de l’énigme de vivre réside là: le monde gravite autour de la Croix. Lorsque tu auras _senti_ ceci: tu es solidaire de Jésus crucifié partout et toujours, c’est alors seulement que l’acceptation de la souffrance te deviendra féconde en joies d’ordre surnaturel. Uni à sa Passion par l’amour, tu goûteras la volupté de souffrir avec lui. Tu le soulageras en l’aidant à porter sa croix comme le fit le Cyrénéen. En récompense, Lui t’aidera à porter la tienne. Par ses mérites, et aussi à cause de ta bonne volonté, tu connaîtras les saintes allégresses de la Voie douloureuse. Tu recevras la grâce illuminante; elle te fera lire, au fronton de la porte qui ouvre sur la Béatitude, ces mots tracés en lettres d’or radieux: «Quand tu en seras venu à trouver la souffrance douce et à l’aimer pour l’amour de Jésus, estime-toi heureux, car tu auras trouvé le paradis sur la terre (_Imitation_, II, 12).»
En dehors de cette vérité fondamentale: vivre par Jésus, avec lui, en lui, il n’y a que folles arguties et empirismes trompeurs.
Les scientifiques de la matière, les positivistes qui s’amputent de cette faculté: la recherche du divin et qui le déclarent inconnaissable, les faux sages de tout acabit peuvent s’égosiller, te proposer mille drogues pour anesthésier en toi le sentiment de la douleur, je te le jure, par mon salut éternel, ni les chloroformes, ni les cocaïnes de leurs systèmes ne valent pour te consoler. Au contraire, si tu mets docilement tes pas dans les pas sanglants de Jésus, tu cueilleras, parmi les ronces, les belles fleurs de l’Amour absolu.
--Je m’écriai:--Ah! que c’est difficile!...
Mon instructeur reprit:
--Sans doute; mais tout est difficile--même d’apprendre à jouer au bilboquet. Aussi ne compte pas réussir par tes propres ressources, ni par des raisonnements en plusieurs points. L’oraison persévérante, émise de tout ton cœur, peut seule te faire atteindre le but. Demande, sans arrière-pensée vers les choses de ce monde (pour lesquelles le bon Maître a spécifié _qu’il ne priait pas_) et il te sera donné.
Un mystique inconnu me disait un jour--Pendant plusieurs années, je criais sans cesse à Jésus: «Seigneur, ma pénurie d’amour est vaste comme la mer. Faites que je vous aime.» Enfin, il m’envoya la maladie. Elle m’apprit à l’aimer et, depuis je suis heureux par son amour.
C’est en méditant saint Paul en ses _Épîtres_ qu’on commence à sentir naître en soi le sentiment que la vie souffrante de Jésus-Christ circule en son Église, comme la sève dans l’arbre, et s’y manifeste par les floraisons miraculeuses de l’esprit de sacrifice. Rappelle-toi, applique-toi cette sublime clameur: «_Moi qui, maintenant me réjouis dans mes souffrances et accomplis dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ, pour son corps qui est l’Église!..._» Comment n’imiterions-nous pas l’Apôtre, puisque c’est le seul moyen que nous possédions de nous hausser au-dessus du marécage où nous nous enlisions dans la bourbe des liesses animales?
Et n’oublions pas que, par le don total de notre être, nous vivifions le prochain comme lui-même nous vivifie s’il accepte le don d’amour car saint Paul a dit aussi: «_Comme dans un seul corps nous avons beaucoup de membres, ainsi, quoique nombreux, nous sommes un seul corps en Jésus-Christ étant tous, et chacun en particulier, les membres les uns des autres._»
Cela, c’est l’initiation. La pratique succède.--Or elle nous devient aisée dès que nous nous sommes fait une habitude d’accompagner Jésus du Cénacle au Calvaire pour partager les péripéties suprêmes de son holocauste. Ah! d’abord ne le délaissons pas au Jardin des Olives. Demandons-lui de noyer notre égoïsme dans la sueur de sang qui ruissela de tout son corps sur la terre lorsqu’il lui fut révélé, en tant que Fils de l’Homme, que son sacrifice serait méconnu, dédaigné, relégué dans la légende par trop de cœurs endurcis d’orgueil et de fausse science. Quelle vision il eut alors de l’ingratitude humaine! La voyante de Dulmen, Catherine Emmerich, nous a décrit son agonie. Je ne connais rien dans la littérature religieuse qui égale le tableau qu’elle nous en a donné.
Lisons quelques passages de son récit:
«Devant Jésus parurent toutes les souffrances futures de ses apôtres, de ses disciples, de ses amis... Il vit la tiédeur, la corruption, la malice d’un nombre infini de chrétiens, le mensonge et la fourberie des docteurs orgueilleux, les sacrilèges des prêtres impurs et les suites affreuses de leurs actes... Je vis passer devant l’âme du pauvre Jésus les scandales de tous les siècles jusqu’à la fin du monde. Les apostats, les hérésiarques, les corrupteurs et les corrompus l’outrageaient et le tourmentaient comme n’ayant pas été suffisamment crucifié. Beaucoup le maltraitaient, le reniaient; beaucoup secouaient la tête avec moquerie en le regardant et fuyaient les bras qu’il leur tendait... Il en vit une infinité d’autres qui s’écartaient, avec dégoût, des plaies de son Église comme des enfants lâches et sans foi abandonnant leur mère au moment de la nuit, quand viennent les voleurs et les meurtriers auxquels leur négligence ou leur malice a ouvert la porte... Il vit une foule d’hommes tantôt séparés de la vraie vigne, tantôt comme des troupeaux égarés, conduits par des mercenaires dans de mauvais pâturages... Ivres d’eux-mêmes, ils n’avaient ni froment pour leur faim, ni vin pour leur soif... Il me fut dit que ces quantités innombrables d’ennemis du Sauveur étaient ceux qui le maltraitaient de différentes manières dans le Saint-Sacrement. Je reconnus parmi eux toutes les espèces de profanateurs de la divine Eucharistie. Il y avait là des aveugles qui _ne voulaient pas voir_ la Vérité, des paralytiques qui ne _ne voulaient pas_ marcher avec elle, des sourds qui _refusaient_ d’écouter ses avertissements, des muets qui se dérobaient pour ne pas la défendre par la parole, des enfants égarés à la suite de leurs parents et tous ceux qui oublient Dieu, qui se dégoûtent des choses célestes et qui, ayant dépéri loin d’elles, sont devenus à jamais incapables de les goûter... Je vis encore, autour de Jésus, des clercs irrévérencieux, des prêtres légers dans la célébration du Saint-Sacrifice, des masses de communiants tièdes ou indignes... Ah! c’était un horrible spectacle car je voyais l’Église comme le corps de Jésus et cette masse d’hommes déchiraient, arrachaient, dispersaient des morceaux palpitants de sa chair vivante...»
Ayant lu ce passage, mon instructeur reprit...
Ne cesse de te répéter, homme au cœur partagé, que toutes ces tortures subies par ton Sauveur tu les renouvelles chaque fois que tu le négliges pour vivre selon les maximes de ton époque. Vois-tu, la Passion n’est pas un événement désormais historique, qui eut lieu une fois pour toutes, et dont il ne reste qu’une date à classer dans le même carton que celles de la construction de la Tour Eiffel ou de l’invention de l’automobile. Elle est une réalité toujours vivante et qui, comme l’a dit Pascal, «durera jusqu’à la fin du monde».
Si donc tu entends mériter l’amour de Jésus, si tu veux que sa parole: «_Le royaume du Ciel est en vous_» te soit un viatique, efforce-toi de lui obéir quand il te dit: «_Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce d’abord à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive._»
Le suivre? Est-ce égrener trente-six chapelets à la file en pensant aux fluctuations de la rente? Est-ce glapir avec nonchalance des cantiques émollients à la gloire du Sacré-Cœur en écartant l’idée que ce symbole, surmonté de la croix, enlacé de la couronne d’épines, signifie _amour par la souffrance_?
Non, c’est accompagner Jésus au Calvaire.
Mais si tu refuses de souffrir avec lui, crains que Jésus ne refuse d’agréer le vain cérémonial de tes hommages. Et crains de devenir le figuier stérile qu’il coupe et qu’il jette au feu...
Ami, je crois que cette instruction te sera salutaire, comme elle me le fut; c’est pourquoi je te la transmets.
NOTE.
La doctrine de saint Paul et, par conséquent, celle de l’Église, a été admirablement exposée par l’abbé Fouard à la fin de son ouvrage sur l’Apôtre (t. I, _Saint Paul et ses missions_, p. 473 et suiv.). La voici:
«Le regard de saint Paul a sondé la profondeur de la chute originelle. Il y a vu l’homme devenu chair, le péché imposant la loi à ses membres et leur faisant produire des fruits de mort, la volonté la plus souvent impuissante à sortir de l’esclavage, impuissante surtout à atteindre la justice, élevée par l’apôtre à des hauteurs que les Juifs ne soupçonnaient pas. La Justice de Paul, en effet, ne se borne pas à la vertu naturelle dans ce qu’elle a de plus achevé, c’est la sainteté divine elle-même communiquée à nos âmes et y maintenant une conformité absolue de nos volontés à celles de Dieu. D’où vient cette communion à l’éternelle Justice? De la foi, dont l’Apôtre, en son _Épître aux Romains_ nous a fait connaître la puissance surnaturelle. Opérant par la charité, elle nous unit au Christ en qui s’est incarnée la sainteté, la vie divine. Elle fait plus: elle crée en nous un être nouveau dont le souffle est l’esprit de Jésus. Unis, livrés à Lui par cette vie nouvelle, nous pouvons faire tout ce qu’il fait: mourir en lui à la chair et au péché pour renaître à la vie spirituelle. Parlons d’une façon plus précise: le Christ seul vit, agit, prie, souffre, meurt et ressuscite en nous. Chef de l’humanité régénérée, il forme de tous ceux qui croient, un corps mystique dont les membres sont unis par la charité, qu’anime une même vie, où bat un seul cœur--le cœur de Jésus.»
* * * * *
Ce mariage total de l’âme fervente avec son Dieu, nulle autre religion, nulle philosophie ne le procure. L’usage des Sacrements, l’abnégation de nous-mêmes le rendent chaque jour plus étroit. Par mansuétude évangélique, par un effet dg la haute sagesse qu’elle doit à l’infusion constante du Saint-Esprit en elle, l’Église en tempère parfois les exigences pour les âmes faibles. Mais son enseignement ne varie pas et il implique le don entier de tout notre être à Jésus, pour qu’il l’immole avec lui--pour que son Règne arrive avec celui du Père.
Il n’est pas mauvais de rappeler ces choses car, de nos jours, trop de croyants semblent oublier que le christianisme est une religion _ascétique_ avant tout. Ils se contentent de suivre, tant bien que mal, les rites prescrits, mais l’amour de Dieu et son corollaire: l’esprit de sacrifice sont absents de ce formalisme exsangue. Ils prient des lèvres et non pas du cœur. Et c’est comme s’ils cassaient des noix sèches devant le Saint-Sacrement.
LETTRE III
LA MESSE
Mon ami, je serais très content que tu te tiennes d’abord pour assuré de ceci: je ne suis pas un docteur improvisé qui se juche dans une chaire d’occasion, et t’assène des prêches sur le crâne. Comme-toi, je suis un miséreux que son dénuement extrême oblige sans cesse de demander à Jésus pour deux sous d’amour de Dieu. Quoiqu’il ne puisse faire grand cas d’un mendiant tellement enclin à gaspiller ses aumônes, sa bonté est si grande qu’il les renouvelle même quand je ne les mérite pas.
Que pourrais-je faire pour lui témoigner un peu de gratitude sinon les partager avec toi?
Admire la sollicitude du Bon Maître; il m’a pris, guenille humaine, traînée dans toutes les immondices de l’orgueil et de la sensualité; il m’a promu au rang d’ouvrier de la onzième heure et il m’enseigna, avec mille peines, le métier de vigneron dans la Vigne aux grappes de lumière. Parce qu’il m’admit très tard à la vendange, j’ai pu faire la comparaison entre les fruits que sa Grâce me désignait et les aigres prunelles sauvages que je prenais, hier encore, pour des framboises parfumées. C’est pourquoi les raisins du clos de la Rédemption possèdent pour moi une saveur toujours renaissante, toujours plus intense et sur laquelle je ne saurais me blaser.
Je ne puis faire autrement que de rester dans la Vigne car le monde, alentour, me semble désormais une lande semée d’euphorbes et de jusquiames où croassent des freux. Et cependant, pour ne point céder aux illusions diaboliques qui voudraient me le peindre comme un jardin de magnolias où chantent des fauvettes et des rouges-gorges, j’ai besoin de me rappeler, avec insistance, que, hors de Jésus, je ne suis rien, je ne puis rien, je ne vaux rien.
C’est pourquoi, quand, sur ta demande, je te dis: «Tu devrais agir de telle ou telle sorte», je te répercute simplement l’écho d’un discours que je viens de m’adresser à moi-même. C’est pourquoi aussi, je me risque à te décrire mes expériences, celles qui proviennent du temps où je vagabondais loin de Jésus, et celles datant de l’époque bienheureuse où il daigna commencer à me faire sentir son amour.
Il est une de ces expériences dont j’éprouvai les effets d’une façon si efficace que je ne saurais trop te la recommander. C’est l’assistance quotidienne à la messe.
J’ai déjà développé ce point dans un autre livre. Si j’y reviens à présent, c’est que j’ai touché du doigt qu’il est difficile--pour ne pas dire impossible--de progresser et même, pour certains, de se maintenir dans la voie étroite si l’on ne se fait une règle de cette pratique.
Mais que dis-je, ce n’est pas une règle! Il ne s’agit pas d’une discipline morose et importune.
Cela devient très vite une joie, un bain de vie surnaturelle vers quoi l’on s’empresse avec autant de hâte que le voyageur vers une eau fraîche sous les saules après un parcours insipide dans un train surchauffé par la canicule et tout imprégné de noires poussières malodorantes.
C’est à Lourdes, durant l’année que j’y passai pour écrire _Sous l’Étoile du Matin_, que je pris l’habitude d’aller tous les jours à la messe et d’y communier. Elle me fut inculquée par un saint directeur, le Père Burosse--mort depuis. Quand je vins le trouver pour lui demander de m’apprendre à aimer Dieu, il ne me cacha point que, vu mes imperfections innombrables, j’avais beaucoup à besogner pour obtenir une aussi enviable faveur. Après une confession générale, il me démontra que les racines du «vieil homme» étaient encore très vivaces en moi. Ah! il ne me délaya point une homélie au sirop de guimauve; son exhortation fut rude et sans ménagements--ainsi qu’il m’était nécessaire. Dieu me fit la grâce de le comprendre. Je le priai alors de vouloir bien se charger de cette _seconde conversion_ qu’il me présentait comme essentielle pour mon salut. Il y consentit en spécifiant avec netteté que je lui obéirais d’une façon exacte en tout ce qu’il croirait devoir me prescrire pour le bien de mon âme. Les avantages de cette soumission étaient trop évidents pour que j’hésitasse à m’engager. Je le fis donc avec allégresse.
Satisfait, il me dit:
--Le don purement gratuit que Dieu vous a octroyé en vous ramenant au bercail vous crée des devoirs proportionnés à ses miséricordes. Vous viendrez donc tous les matins à la messe; vous la suivrez attentivement, sur votre paroissien, d’après l’_ordo_, et vous y communierez. De plus, vous ne manquerez pas de venir vous confesser chez moi, tous les samedis soirs à cinq heures.»
Naturellement j’acquiesçai. Et je te prie de croire qu’il tint strictement la main à l’observation de cette discipline. Il ne me passa aucune négligence. Les premiers temps, il m’arrivait parfois de me chercher une excuse pour esquiver la messe, une ou deux fois par semaine. Ce n’est pas qu’il m’ennuyât d’y assister. Mais, assez souvent, le démon me soufflait que le Père exagérait, que j’avais le droit d’interpréter d’une manière large, sans l’appliquer au pied de la lettre, son injonction. Une visite un peu prolongée à la Grotte, dans la matinée, me disais-je, compenserait mon abstention. Alors, comme un écolier qui combine une fugue loin de l’antre où trône son pédagogue, je pensais:--Bah! il y a beaucoup de monde à la chapelle: les sœurs de Nevers, les orphelines, pas mal de dames pensionnaires, des Hospitaliers. Dans le tas, le Père ne s’apercevra pas de mon éclipse...
Profonde erreur! Toujours il la remarquait. Dans la journée, il me faisait appeler et m’interrogeait sévèrement sur le motif de mon absence. J’avais beau chercher des périphrases pour ne pas lui dire trop carrément mon désir d’escampette, il démêlait tout de suite de quoi il retournait et il m’extirpait, sans aménité, l’aveu du prétexte choisi pour me dérober. Sur quoi, il me disait:
--«Oui ou non, avez-vous promis de venir à la messe tous les jours? Oui, n’est-ce pas? Donc il n’y a pas de Grotte qui tienne--d’autant que rien ne vous empêche d’y aller plus tard. Que cela ne se renouvelle pas, sinon vous voudrez bien vous adresser à un autre confesseur.»
Je me récriais, n’ayant pas du tout envie de le quitter. Alors, il m’infligeait une pénitence avec l’ordre de la faire aussitôt. Et le diable déçu battait en retraite.