Lettres à un indifférent

Part 3

Chapter 33,800 wordsPublic domain

--Au sortir de votre enfance, abîmée, glacée par une hérésie dont l’aberration se double de férocité, vous aviez, avant tout, besoin d’une détente. Dieu vous plaça dans un milieu de piété modérée, comme on plonge dans un bain d’eau tiède un piéton qui fut trouvé enseveli, un soir d’hiver, sous six mètres de neige. Là, bien que vous n’en ayez pas eu la notion, votre âme dégela. Cela, par le seul fait que les pratiques de règle suivies par vous avec docilité vous attiraient des grâces qui, pour n’être pas sensibles, n’en agissaient pas moins dans cette partie profonde de nous-même qu’on nomme le subconscient. Vous m’objecterez que, cependant, vous ne cessiez pas de subir l’impression du fantôme impitoyable que le Jansénisme substitue à Notre Père qui est aux cieux. C’est qu’il fallait que vous appreniez, par votre seule expérience, que cette atroce doctrine ne mène qu’à une impasse où réside le désespoir. L’effet fut produit le jour où vous êtes entré dans l’indifférence par la fatigue de frapper du front contre un mur sans issue. Il se fit alors en vous un vide que Dieu se réservait de combler à son heure. Ainsi que vous l’avez dit, «toute idée religieuse vous quitta comme l’écorce de certains platanes se détache et tombe».

Ensuite, Dieu, qui voulait que vous expérimentiez le néant des liesses humaines, où il n’a point de part, permit que vous tentiez de remplacer--à l’imitation de tant d’autres qui s’y perdent!--la foi éclipsée par le culte de l’art, de la littérature et de ces idoles décevantes qui s’intitulent philosophies. Ce ne fut qu’une diversion passagère. Ces jeux de l’esprit n’agitaient que la surface de votre âme; mais, en sa substance, le travail divin continuait d’une façon latente. C’est pourquoi vous n’avez pas tardé à vous apercevoir que votre vaine recherche d’une beauté--qui n’est pas d’En-Haut--ne vous rapportait que poussière et feuilles sèches. Et de nouveau, vous avez senti--le vide.

Or, il fallait que vous fissiez le tour complet des expédients par lesquels nous nous efforçons de leurrer «l’inexorable ennui qui fait le fond de la nature humaine dès qu’elle s’éloigne de Dieu», comme dit Bossuet. Déçu quant aux joies de l’intelligence, vous avez espéré abolir votre inquiétude par l’exercice d’une sensualité grossière. Vous avez échoué puisque, très vite, les Bacchanales vous dégoûtèrent, puisque la Bacchante, qui menait les danses, en vous tenant la main, vous apparut ce qu’elle était, c’est-à-dire: une sorcière puant le sabbat et couronnée de crapauds.

Il vous restait une étape à franchir. Repris de désespoir, vous aviez tenté ce crime sur vous-même: le suicide. Dieu para le coup. Et alors vous avez bu à cette coupe de chloral qu’on appelle le bouddhisme. Vous vous figuriez obtenir, par cette religion du néant, la certitude que le monde n’est qu’un fleuve d’illusions dont il suffit d’absorber les reflets sans se préoccuper de sa source ni de son embouchure.

Venu à ce point, vous risquiez l’abrutissement total. Mais Dieu veillait à votre insu; car, dans le même temps, il vous rendit le goût exclusif des choses religieuses. Oh! naturellement, pour en savourer le charme, vous avez cru vous placer à un point de vue purement esthétique. Mais là résidait l’élément décisif de votre résurrection. C’est tellement vrai, qu’à l’heure fixée par lui, Dieu surgit «dans votre désert»: il vous fit _sentir_ sa présence; il vous révéla qu’il était l’Amour!...

Et maintenant, dites-moi si, parmi vos débauches d’esprit et de corps, vous aviez jamais ressenti quoi que ce soit qui égalât en intensité, en _réalité_, cette sensation, cette certitude: Dieu est là, il rayonne dans mon cœur et il m’aime?

Maurice n’eut pas à réfléchir.

--Sincèrement, non! déclara-t-il, je me sentais si heureux que j’aurais voulu rester là toujours tant je me sentais pénétré d’un effluve de tendresse miséricordieuse.

--Oui, comme saint Pierre, vous auriez voulu planter votre tente sur le Thabor. Mais il vous restait à _mériter_, par de nouvelles luttes, le retour de la Grâce...

--Et voilà ce qui me déroute, s’écria Maurice, ce qui ferait croire à un trouble de mon intelligence. Tout ce que vous venez de me développer me semble plausible; vous le reconnaissez vous-même: à ce moment, Dieu m’avait conquis. Pourquoi, dès lors, quand j’ai voulu recourir au prêtre, me suis-je dérobé? Pourquoi, presque malgré moi, ai-je subi ces mouvements de répulsion, proches de la haine, contre l’idée religieuse et aussi contre vous parce que vous pratiquiez? Pourquoi cet orgueil amer qui m’obligeait de feindre l’indifférence?

Je repris:

--La façon dont la Grâce illuminante vous toucha relève de la Mystique car la Mystique, telle que Pascal l’a fort bien définie, c’est _Dieu senti par le cœur_. Vous n’avez pas eu à raisonner pour vous convertir parce que, comme il arrive dans la voie extraordinaire où vous étiez conduit, la présence de Dieu fit, pour ainsi dire, explosion au centre même de votre sensibilité. Mais c’est également une loi sans exception de la Mystique que quand le Surnaturel divin se manifeste de la sorte en nous, le Surnaturel diabolique se dresse aussitôt pour le combattre. Le Démon entre en fureur dès qu’il voit une âme sur le point de lui échapper. Il n’est rien qu’il ne tente pour la retenir. C’était lui qui vous suggérait vos résistances et vos ironies malveillantes contre le prêtre, contre la messe, contre votre compagnon de voyage. Vous alliez à l’ordre, donc il s’efforçait de vous rejeter dans le désordre. Dieu vous avait dit: _Oui, je suis là et tu me suivras_: lui répondait: _Non!_ car il est l’Esprit qui «toujours _nie_». Or il fut vaincu puisque, malgré toutes ses ruses, vous vous êtes libéré en me confiant votre histoire, puisque, tout de suite auparavant, Notre-Seigneur vous avait attiré à Gethsémani pour vous réveiller du sommeil néfaste où vous vous attardiez...

Maurice demeura pensif. Pendant plus d’un quart d’heure il se tint, la tête inclinée, les mains jointes, à méditer la miséricorde de Jésus. Je me gardai de rompre ce silence. Je priais, ah! comme je priais pour lui! Comme je suppliais le Bon Maître d’achever sa conquête! Je répétais mentalement: Seigneur, j’ai fait ce que j’ai pu; je ne saurais faire davantage, mais dites seulement une parole et son âme sera guérie!...

Soudain, Maurice se redressa. Son visage exprimait la soumission et l’humilité; deux larmes glissaient lentement sur ses joues. Il dit:

--Notre Père qui êtes aux cieux, délivrez-moi du Mal!... Puis, se tournant vers moi:--A présent à votre avis, que faut-il que je fasse?

Je répondis:

--Constatez qu’en analysant vos états d’âmes, je me suis tenu sur le plan psychologique d’une façon exclusive. Je crois que Dieu m’a placé, sur votre chemin, comme un poteau indicateur et rien d’autre. Je n’ai pas qualité pour peser, dans les balances de la morale chrétienne, vos mérites et vos démérites, pour établir la distinction entre ce qui excuse, en partie, vos fautes ou ce qui les aggrave. Me poser en confesseur, témoignerait d’une outrecuidance que je n’oserais me permettre. Seul, un prêtre peut vous diriger désormais dans la voie où Dieu vous appelle avec tant d’insistance. Allez trouver celui que vous avez fui. Il possède, m’avez-vous dit, une grande intelligence et la charité. Il aura donc grâce d’état pour appliquer à votre âme le discernement des esprits. Par le sacrement de pénitence, il enlèvera l’amas de péchés qui pourrit en vous. Puis il vous apprendra comment correspondre aux grâces que vous avez reçues, à celles que vous recevrez encore. Sous sa direction, comme vous êtes de bonne volonté, vous obtiendrez la paix intérieure promise aux enfants de la Rédemption.

--Dès demain, dit Maurice, je suivrai votre conseil. Mais je voudrais vous demander encore un service. Je pressens qu’il me faudra donner un objet à mon activité future. Lequel m’engagez-vous à choisir?

--Jusqu’à aujourd’hui, repris-je, vous viviez confiné en vous-même comme dans une pièce obscure au plafond surbaissé. Il faut en sortir; il faut respirer le grand air salubre du dehors. Nombre de vos souffrances proviennent de ceci que vous ne vous êtes jamais occupé que de votre seule personne. Or, le culte du Moi, cet _égotisme_ dont certains se vantent est une manie solitaire par où l’âme se gâche, s’atrophie et se stérilise. Notre-Seigneur a dit: «_Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il fasse abnégation de _lui-même_._» Cela peut s’entendre: Qu’il se sacrifie pour son prochain, comme je me suis sacrifié pour le salut de tous les hommes. C’est la générosité que nous mettons au sacrifice qui compte devant Dieu. Efforcez-vous de l’acquérir. Vous êtes riche; allez aux pauvres. En les aimant, avec la pensée constante qu’ils sont les membres souffrants de Jésus, vous vous unirez au Crucifix, vous détruirez en vous l’orgueil et l’égoïsme. Au contact des humbles, vous deviendrez humble, car il vous sera donné de comprendre que, seul, le sang qui ruisselle des plaies de Notre-Seigneur, sanctifie nos désirs et nos actes.

--J’essaierai, dit Maurice.

--Nous allons nous séparer, poursuivis-je, et me souvenant combien moi aussi, je me suis dilué naguère dans l’anarchie des sens et de la pensée, je prierai pour vous comme je vous demande de prier pour moi. Mes prières ne valent pas grand’chose, mais vous pouvez être sûr que je les offrirai, de grand cœur, à votre intention. Et puis nous nous écrirons... Un dernier mot: pour ma part, c’est d’une façon bien insuffisante, bien misérable que j’ai répondu à l’appel de Dieu. Cependant son amour pour une pauvre créature sans cesse défaillante est si indulgent qu’il me fait sentir tous les jours davantage le bonheur d’appartenir à son Église. Elle m’encadre dans ses dogmes, elle me stimule par l’exemple de ses Saints, elle me fortifie par la sève surnaturelle que ses sacrements m’infusent. Quelles que soient les difficultés de la vie quotidienne, jamais, du temps de mes ténèbres, je n’aurais pu concevoir que des joies aussi lumineuses fussent possibles. Ah! si je faisais mon devoir, tout mon être ne serait qu’un cantique d’actions de grâces perpétuel!... Toi Maurice, tu connaîtras bientôt cette allégresse et cette paix intérieures et tu verras qu’au regard de cette béatitude, les voluptés du monde ne sont que de la brume sur un fumier. Va donc de l’avant, sans retourner la tête; _noli obdurare cor tuum_. Sous la conduite du saint prêtre qui t’attend pour te purifier, revêts-toi de Jésus-Christ, ainsi que nous le prescrit l’Apôtre; par Lui, avec Lui, en Lui, tu posséderas l’Amour et ses splendeurs...

Quelques heures plus tard nous nous quittions après nous être embrassés comme des frères.

Pour finir, voici ce que Dieu tira de notre rencontre. La guerre vint. Maurice, officier de réserve, fit partie des troupes qui combattaient en Flandre, lors de la «Course à la Mer». Un éclat d’obus le frappa sous Dixmude, en octobre 1914. «Il est mort comme un Saint, et en priant pour vous», m’écrivit l’aumônier qui l’assista durant son agonie.--Les pauvres le pleurèrent car il leur avait tout donné: son grand cœur et sa fortune. Et cela, comme nous l’enseigne Notre-Seigneur au Saint Évangile, c’est la pierre de touche de la conversion parfaite chez un riche.

C’est de mon colloque avec Maurice sur le tertre aux tilleuls que naquit la première idée de ce livre: _habent sua cunabula libelli_. Les lettres que je lui écrivis, ses réponses en constituent partiellement la substance. Mais depuis, combien d’autres Indifférents j’ai rencontré! Celui qui observe les rites d’une façon machinale mais qui fuit l’oraison parce que, prétend-il, «à Paris, on ne peut pas se recueillir». Celui qui ne va plus à la messe parce que «les affaires l’absorbent». Celui dont un vice d’habitude avait fait la conquête, qui, par la grâce de Dieu, s’en était délivré et qui, retombé, se décourage. Celui qui déclare: «Il y a du bon dans toutes les religions» et qui, par suite, estime plus expédient de n’en pratiquer aucune. Et d’autres, et d’autres encore, peuple d’ombres qui, à certaines heures, se pressent, en gémissant autour de moi. Et surtout ceux-là qui traitent la Sainte Église en grand’mère fort cacochyme et un peu ennuyeuse à qui l’on rend des devoirs de politesse avec froideur et correction.--A bien considérer notre temps, on s’aperçoit qu’une partie des maux qui l’accablent proviennent de cette indifférence, plus ou moins maquillée, où tant d’âmes se figent. De même que, parfois, dans des organismes anémiés, la circulation se ralentit, de même l’Esprit qui vivifie les âmes, ne trouve plus chez beaucoup qu’une inertie de la foi, qu’une paresse marécageuse où il ne peut prendre son courant.

Et cependant, Jésus ne cesse de saigner pour nous sur le Calvaire!...

Usant de mes observations, de mes souvenirs, et de nombreuses expériences, je tâche, dans les lignes qui suivent, d’attiser en tous ces somnolents, la flamme languissante de l’amour de Dieu.

Mais tout seul, je ne puis rien ou si peu de chose! Qu’elles viennent donc à mon aide par leurs prières, les belles âmes dont les encouragements me soutinrent tant de fois depuis que Notre-Seigneur me commanda de le suivre dans la voie douloureuse. Qu’elles m’obtiennent l’assistance de la Sainte Vierge et l’intercession des Bienheureux. Que le Crucifix me demeure un phare immuable dans les ténèbres qui couvrent de plus en plus la terre empoisonnée d’orgueil matérialiste. Que la grâce de Dieu les protège, ces amis, et me protège durant les fléaux qui vont venir. Alors nous goûterons la félicité d’être tenus pour des fous--à cause de Jésus-Christ vivant en nos cœurs. Et la porte du Paradis s’ouvrira devant nous!--Ainsi soit-il.

LETTRE I

LA PRIVATION DE DIEU

«Dieu n’est pas d’actualité.»

Cet axiome fut promulgué, vers le milieu du dix-neuvième siècle, par François Buloz, borgne arrogant, qui fonda _la Revue des Deux-Mondes_ sous Louis-Philippe et qui la dirigea pendant une quarantaine d’années. Pour être équitable, on doit reconnaître qu’il publia parfois des écrivains de talent; mais, d’ordinaire, le recueil s’encombrait de médiocres aux idées flasques et dégageait des nappes d’ennui plus asphyxiantes que les gaz fomentés par les Boches.

L’étoile de la maison s’appelait Planche, critique «sec et plat comme son nom», disait Victor Hugo. A le lire, on éprouvait la sensation de mâcher de la pierre ponce--et c’était terrible. Plus tard, il y eut d’autres favoris de Buloz. Ces cuistres furent pâteux. Leurs articles ressemblaient à des paquets de nouilles mal cuites, servies sans sel ni poivre et collant aux gencives--et c’était terrible aussi.

Or, Buloz émit la phrase ci-dessus pour refuser un travail sur Dieu, considéré comme un paradoxe historique, que lui proposait Pierre Leroux, sophiste clapotant et diffus qui avait trouvé «mieux que le christianisme». La découverte en soi n’eût pas été pour offusquer l’autocrate de la _Revue_ si, voué dès son jeune âge au culte des reliques de Voltaire, il n’avait estimé «qu’il faut une religion pour le peuple». Dans sa pensée, cette nécessité ne s’appliquait d’ailleurs pas à la clientèle bourgeoise qui ruminait son papier. Elle n’avait pas besoin, jugeait-il, qu’on lui rappelât, même pour le nier, ce Dieu dont les préceptes cadraient mal avec les spéculations sur les chemins de fer où l’époque déployait son génie. Ne jamais parler de Dieu, y penser le moins possible, telle était la règle de vie que Buloz désirait suggérer à ses abonnés.

Sous ce rapport, lui, ses émules et leur postérité intellectuelle ont fort bien réussi. Seulement, par une conséquence que «les classes dirigeantes» n’avaient pas prévue, le peuple n’a pas tardé à suivre leur exemple. Avec une logique indiscutable il s’est dit:

--Du moment que la religion _a fait son temps_ pour les propriétaires, par quelle tyrannie prétendraient-ils me l’imposer comme une actualité permanente? On m’apprit à l’école cet immortel principe que «les hommes naissent libres et égaux en droits». Donc, étant l’égal des bourgeois, j’ai le droit, moi aussi, de mettre Dieu au rancart et de cultiver librement les intérêts de mon tube digestif et de mon appareil reproducteur. En conséquence, je me conduirai comme un porc toutes les fois que j’en trouverai l’occasion.

On lui fit observer qu’il fallait d’abord acquérir des rentes. Mais l’argument le toucha si peu qu’il répondit:

--Des rentes? je prendrai les vôtres. Et gare à qui se mettra en travers. Je taperai dessus.

Il n’y a pas manqué. D’où la Commune, les bombes anarchistes et le bolchevisme.

La Bourgeoisie considéra cette évolution du même œil qu’une poule qui aurait couvé un œuf de vautour. Aujourd’hui, vu le résultat, certains d’entre eux s’arrachent les cheveux et regrettent, par bouffées, les croyances de jadis. Mais revenir, d’abord, eux-mêmes, à la religion, ils ne peuvent s’y résigner; et ils se posent ce problème insoluble:

--Comment obliger le peuple d’aller à la messe sans lui en donner l’exemple? Nous voudrions qu’il prie pendant que nous fumerons notre cigare. Car enfin nous, n’est-ce pas, nous ne pouvons pas prier! Cette pratique bonne pour le Moyen Age n’a plus de sens pour les raffinés de civilisation que nous sommes!...

Au surplus, s’ils priaient, ce ne serait pas pour demander à Dieu la réforme de leur âme, mais pour le sommer de remplir, vis-à-vis du prolétaire en révolte, les fonctions d’un gendarme à poigne irrésistible.

Je crains que Dieu n’y soit point disposé. De sorte, ô Bourgeois, que te voilà condamné à piétiner sur place jusqu’à la minute où Démos, émancipé par toi, lorsque tu campais la déesse Raison sur les autels, te découpera en plusieurs morceaux.

--Alors que faire?

Implorer Dieu afin qu’il amollisse ton cœur dur par la rosée de sa grâce. Vois-tu, il faudrait d’abord rouvrir ton catéchisme. Ce bouquin périmé t’apprendrait que si tu veux être aimé de Dieu, tu dois _l’aimer, toi-même, par-dessus toutes choses_.

--Mais, objectes-tu, il existe pourtant des philosophies qui n’imposent pas de ces exigences sentimentales?...

Te furent-elles efficaces? Le panthéisme te procura-t-il autre chose qu’une évaporation de ta conscience à travers les champs de navets et les folles herbes des talus? L’Impératif catégorique te donna-t-il jamais l’envie de servir de modèle à tout l’univers?

Le vice radical de tous les systèmes philosophiques c’est de ne savoir parler au cœur. Aussi, comme force de conservation sociale, leur puissance est-elle nulle. Tu devrais l’avoir expérimenté depuis longtemps. Rappelle-toi Rivarol. Il avait cru, lui aussi, qu’on pourrait dompter la bête féroce, issue de la Révolution, sans le secours de l’Église et de sa doctrine. Il s’était imaginé, à l’école de Rousseau, que l’homme est naturellement bon et que ce sont les institutions défectueuses qui le pervertissent. Or, après la Terreur, revenu de ses illusions, il écrivait ceci:

«La religion est infiniment plus favorable à l’ordre politique et plus conforme à la nature humaine que la philosophie, parce qu’elle ne dit pas à l’homme d’aimer Dieu _de tout son esprit_ mais _de tout son cœur_. Elle nous prend par ce côté sensible et vaste qui est à peu près le même dans tous les individus et non par le côté raisonneur, inégal et borné qu’on appelle l’esprit.»

Et il ajoutait: «L’histoire nous apprend que partout où il y a mélange de religion et de barbarie, c’est la religion qui l’emporte; mais que, partout où il y a mélange de barbarie et de philosophie, c’est la barbarie qui triomphe... En un mot, la philosophie divise les hommes par les opinions, la religion les unit dans un même principe. Par celle-ci, tout État est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le Ciel...»

Ces lignes disaient vrai aux jours affreux où elles furent publiées. Elles disent encore vrai en cette année 1920 où je les transcris.

Mais toi, pauvre homme, pour ne pas fléchir ton orgueil devant la leçon que les faits t’infligent, tu quêtes une doctrine qui rassurerait ton égoïsme. Par instants, tu te voudrais stoïque dans les souffrances qui t’assaillent, superbe contre celles qui te menacent. Mais, tout au fond de toi, tu reconnais que la privation de Dieu n’est point compensée par les rodomontades des rhéteurs qui t’affirment que si tu t’imposais de nier les effets de la douleur sur ton endurance, les ruines du monde te frapperaient sans t’émouvoir. Avec peu d’enthousiasme, car tu n’aimes pas à te raidir, tu essayas de ce remède empirique. Or, l’expédient échoua: il te manquait toujours _quelque chose_ pour te sentir l’âme en paix.

D’autres fois, attestant Dieu dans le secret de tes méditations solitaires, la crainte de passer pour un esprit rétrograde t’empêcha de dire: je crois en Lui, à la face de ceux qui décrètent, au nom des progrès de la science, que des combinaisons d’atomes suffisent à expliquer le mystère de vivre et que Dieu n’est plus qu’un moteur démodé, bon à reléguer dans une vitrine de musée.

Leur assurance te choque un peu. Néanmoins, pour n’être pas taxé de cléricalisme, tu t’abstiens de protester. Tu ressembles alors à ce rentier conciliant dont les Goncourt notèrent l’attitude en un passage de leur _Journal_.

Je veux te rapporter et même te _développer_ cette anecdote, d’autant que personne, sauf les Dix de leur Académie, ne lit plus les Goncourt.

Il y avait deux amis, Belloir et Dujonchet, qui, retirés des affaires à la campagne, se promenaient chaque jour, en dialoguant, sur la route pierreuse où s’élevaient côte à côte les maisonnettes difformes qu’ils appelaient leurs villas.

Belloir, c’était un athée aussi tenace qu’un durillon sur l’orteil d’un trimardeur. Il avait longtemps fréquenté une Loge présidée par un charcutier véhément qui ne cessait de demander qu’on lui livrât «la prêtraille» pour la mettre en galantine. Il avait lu et relu les œuvres complètes de MM. Homais, Ernest Renan, Victor Flachon et autres sages de la même école. Enflammé de zèle par ces beaux génies, il niait Dieu avec rage et n’arrêtait pas de secouer des arguments matérialistes sur la tête de son voisin.

Dujonchet les subissait passivement. Inhabile à la dialectique, il se contentait de pousser, parfois, quelques _hem! hem!_ timides qui auraient bien voulu exprimer de vagues restrictions. Car lui croyait en Dieu, se rappelant quelle douceur consolante il avait éprouvé à prier le jour où il mena au cimetière son fils unique que la typhoïde lui avait ravi en pleine jeunesse et en pleine vigueur. Depuis, il allait à la messe le dimanche. Mais quand Belloir lui reprochait âprement «cette faiblesse,» il ne se trouvait pas le courage de confesser sa foi. Il se contentait de balbutier que s’il agissait de la sorte c’était «pour faire plaisir à sa femme».

Belloir taxait l’explication de misérable excuse. Et comme il s’était juré d’empêcher son ami de franchir désormais le seuil de la paroisse, il multipliait les hymnes à l’éloge de la Matière omnipotente dans l’espoir que tant d’éloquence finirait par convaincre Dujonchet.

A la longue, celui-ci s’en trouvait importuné. Pourquoi ne rompait-il pas des relations qui lui devenaient pénibles?

Parce qu’il redoutait que Belloir, pour se venger, ne lui fît la réputation d’un rétrograde inapte à soutenir une controverse. Et aussi parce que la partie de dominos où ils usaient leurs soirées lui était devenue plus qu’une habitude,--un besoin.

Un matin, au milieu de la route coutumière, ils aperçurent un gros caillou soigneusement lavé et qui semblait avoir été placé là pour retenir l’attention des passants. Sur sa face la plus apparente, une inscription, tracée au vernis noir, luisait. Ils s’arrêtèrent, se penchèrent dessus et lurent ces mots: _Je n’existe pas, signé Dieu._

Aussitôt Belloir se redressa, les yeux étincelant d’allégresse. Ouvrant les bras, il s’écria:

--Là, tu vois bien que j’avais raison!...