Part 2
J’avais beau me poser la question, je n’arrivais pas à une réponse qui me tranquillisât. Enfin, à force d’incertitudes, un scrupule me vint. Je m’imaginai que, par manque de soin dans mes examens de conscience, j’avais dissimulé des péchés dont la survivance en moi m’aveuglait quant à la façon de comprendre Dieu et de lui être agréable.
Je me crus damné sans rémission. Cette idée me fut bientôt si pénible que je résolus de la soumettre à mon confesseur. Si j’avais su m’expliquer, si surtout j’avais remonté jusqu’à la cause initiale de mon désarroi, il est à peu près certain qu’il aurait saisi la gravité du mal dont je souffrais et qu’il y aurait porté remède. Mais, par timidité et aussi par crainte d’offenser Dieu en alléguant des excuses au crime dont je m’estimais coupable, je me bornai à dire au Père que je ne pouvais plus communier parce que, malgré les absolutions antérieures, ma conscience demeurait chargée de péchés.
Je m’exprimai sans doute d’une façon très gauche car mon confesseur comprit que je lui avais caché des fautes dont j’avais eu honte de lui spécifier l’espèce. Mais il ne lui fallut pas beaucoup d’interrogations pour se rassurer à cet égard. Il en conclut que mon scrupule ne provenait que d’un défaut de confiance dans la miséricorde divine. Il me reprocha, en termes peut-être trop sommaires, un excès d’analyse sur moi-même et me prescrivit de mettre désormais plus de simplicité dans ma préparation au sacrement de pénitence. Puis, comme trente élèves attendaient leur tour, agenouillés à la file dans la chapelle, il me congédia.
Je demeurai anxieux. La question n’était pas résolue: qui avait raison des tenants du Dieu sévère ou des partisans du Dieu de mansuétude? Les impressions reçues jadis restaient trop fortes pour que je ne penchasse pas vers les premiers. Elles l’emportèrent et il en résulta que je m’ancrai dans le désespoir avec la conviction que les maîtres, les élèves et moi-même nous étions tous des réprouvés. Par suite, nos confessions, nos communions, nos prières n’étaient que gestes et chuchotement vains dans les ténèbres... Plus rien à faire pour notre salut!
Cette crise était trop violente pour durer... Vous m’objecterez que j’aurais dû, par exemple, me confier au Supérieur. Homme d’expérience, il m’aurait, je le suppose, tiré de la cave sans soupiraux où je m’isolais de la sorte...
--Assurément, répondis-je, dans un cas pareil, se taire, c’est aggraver son mal.
--Oui, mais voilà, je ne parlai pas. Je ne sais quelle force latente me murait dans mon silence. Il semble que, rabattue sur elle-même de si bonne heure, attaquée dans sa volonté, mon âme était devenue incapable de dilatation. Lorsque le sentiment de désespoir qui l’opprimait s’atténua par l’accoutumance, je fus pris d’une sorte d’atonie religieuse. Je ne me dérobai point à la pratique; je continuai d’obéir, sans objections, au règlement: j’allais à la messe, je me confessais, je communiais comme les autres. Mais je faisais tout cela d’une façon machinale, parce qu’il n’était pas dans mon caractère de me révolter. Une résignation passive atrophiait mes facultés. On disait de moi: «Ce n’est pas un mauvais garçon, mais il a l’air d’un somnambule...»
Et c’est ainsi que j’entrai dans l’_indifférence_. Que vous décrire de plus? Mon âme gisait dans mon corps comme un cadavre dans son cercueil.
Mes années d’études finies, je passai mon baccalauréat et je retournai dans le monde. Mon tuteur, qui avait hâte de se débarrasser de moi, me fit émanciper et me rendit compte de ma fortune. A dix-neuf ans, je me trouvai mon maître, sans avoir à gagner mon pain, mais aussi sans personne qui s’intéressât à moi. Du reste, j’aurais découragé les sympathies par mon manque d’entregent.
Or, il advint qu’aussitôt libre de me conduire à ma guise, je m’éloignai de la religion. Comment cela se produisit, je ne saurais trop l’expliquer: je le constate. Du jour au lendemain, la foi se retira de moi. Je ne mis plus les pieds à l’église; mes lèvres perdirent l’habitude de formuler la moindre prière. Je ne pensai plus à Dieu. Cette évolution se fit sans luttes ni angoisses. Simplement, toute idée religieuse me quitta comme, en octobre, l’écorce de certains platanes se détache et tombe.
Je ne m’alarmai pas de ce changement. Au contraire, je respirai plus à l’aise parce que la qualité de mon indifférence avait changé: la résignation avait disparu; elle était remplacée par la sensation agréable d’être libéré d’un joug trop onéreux pour mes épaules. Aussi ne fis-je rien du tout pour réagir.
Cependant, il n’est pas dans la nature que l’intelligence et la sensibilité demeurent oisives. L’existence d’un mondain désœuvré ne m’intéressait pas. Le contact de ce qu’on appelle «la bonne société» m’ennuyait prodigieusement et je m’empressai de m’en tenir à distance. D’autre part, je ne me sentais de goût pour aucune profession. Je me tournai donc vers l’art, la littérature et les philosophies. Je les cultivai, non dans le dessein de créer une œuvre, mais de meubler d’objets délectables la solitude de mon esprit. En somme, je fus un _dilettante_, un collectionneur de belles formes et de pensées ingénieuses, nullement soucieux de les classer d’après une doctrine préconçue.
Je me disais: Si, comme l’assure Stendhal, «la beauté est une promesse de bonheur», peut-être en la cherchant un peu partout, deviendrai-je ce que je n’ai jamais été--heureux.
Tout d’abord, je lus avec avidité, sans m’imposer un choix. La substance de cent bibliothèques m’emplit le cerveau. Puis je voyageai; je visitai des musées; j’appris des langues, entre autres l’italien si à fond, que je pus lire Dante dans le texte. Des métaphysiques contradictoires m’occupèrent comme l’avaient fait les styles différents des écrivains et des peintres. Nulle ne me retint. Elles m’amusaient, mais pour mon jugement, elles n’avaient pas plus de consistance que ces fumées qui montent de la ville devant nous.
Au bout de quelques années de ce régime, je découvris soudain que toutes ces choses ne m’intéressaient plus. Je me trouvai, parmi leurs prestiges fragiles, comme un promeneur sous une futaie saisie par la gelée et qui se dépouille. Art, littérature, philosophies me furent des feuilles sèches qui papillonnaient autour de moi, puis descendaient s’abattre sur la terre durcie. Je les foulais d’un pied paresseux et leur bruissement monotone cessa bientôt de me divertir.
Je végétai alors quelques mois dans un état d’inertie intellectuelle et morale. Je sentais en moi un vide immense que, rien au monde, me semblait-il, n’était capable de combler. _L’ennui, fils de la morne incuriosité_, comme dit Baudelaire, s’installa dans mon âme. Je ne fus qu’un bâillement continuel et je regrettai de ne pouvoir user les vingt-quatre heures du jour à dormir.
A la longue, cette léthargie m’effraya comme un symptôme d’hébétude; une réaction se fit. Voulant galvaniser l’automate ambulant que je devenais, je m’aperçus que j’avais des sens et je me dis: Mais des gens existent qui n’ont d’autre occupation que de régaler leur sensualité. Puisque les plaisirs de l’esprit m’ont déçu, pourquoi ne pas les imiter? Après tout, gorger la brute, qui veille en nous, des jouissances qu’elle préfère, c’est peut-être le moyen d’échapper au _spleen_ rongeur dont je suis possédé.
Je n’hésitai pas beaucoup; j’allai à la débauche comme j’aurais pris le train pour faire une cure dans une ville d’eaux. Ayant de l’argent, j’eus des amis ou, du moins, des personnages joviaux se dirent tels, qu’affriandait ma bourse facilement ouverte. Sous leurs auspices, je bus à l’excès, je passai des nuits entières au jeu, je connus des filles. Notez que je me conduisis de la sorte sans l’ombre de scrupules ni de remords. Cette façon de tuer le temps m’apparaissait parfois un peu malpropre et passablement stupide, mais pas du tout dégradante. J’y voyais une diversion à ma solitude intérieure. C’est pourquoi je me rendais à l’orgie quotidienne sans entrain mais avec autant d’exactitude qu’un employé de ministère qui se rend à son bureau.
Cela dura jusqu’au moment où je crus m’éprendre d’une créature dont la plastique admirable n’avait d’égale que sa science du vice. Le charme tout animal qui se dégageait d’elle me conquit. Rouée comme pas une, experte dans l’art de circonvenir la vanité masculine, elle établit si adroitement ses gluaux qu’elle parvint à me persuader qu’elle m’aimait avec désintéressement.
L’illusion me tint pendant une année environ. Puis une circonstance fortuite me fit apercevoir qu’entre ses doigts déliés, j’étais un pantin dont elle tirait les ficelles à loisir. Je découvris sa rapacité foncière, sa malfaisance, et que la comédie sentimentale jouée par elle dissimulait les plus vulgaires des calculs. Je la pris en grippe, je rompis notre liaison; du même coup, je me dégoûtai de «la fête» et je tournai le dos aux bruyants imbéciles qui m’y avaient initié.
Mais alors l’ennui, l’affreuse sensation de vide, à peine assoupis, se réveillèrent en moi. La vie m’apparut tellement insipide, tellement désolée que je résolus de m’en évader: le suicide, c’était la délivrance. J’avalai du laudanum. Malheureusement, j’en pris une dose trop forte. On vint à mon secours; on me fit vomir. Je fus très malade, mais je ne mourus pas... Et je me retrouvai tout seul, semblable à un bout de bois flottant çà et là sur une eau stagnante où se décomposent de fétides végétaux. C’est ainsi que je me peignais mon existence présente et à venir.
Je signalerai que je n’éprouvai pas le désir de renouveler mon suicide. Lors de ma tentative manquée, au moment où je crus que tout était fini, l’idée de Dieu m’avait traversé l’esprit. Ce ne fut qu’un éclair mais, par elle, j’eus l’intuition confuse que ma destinée n’était pas accomplie. Revenu à moi, j’ai interprété ce mouvement comme un sursaut de l’instinct de conservation, car nul retour à la foi perdue ne s’ensuivit.
Par la suite, étant donné que mon intelligence avait besoin de se formuler une conception du monde, je me cantonnai dans une espèce de bouddhisme teinté d’ironie.--Nous sommes le jouet des apparences, me dis-je; sachant cela, je puis me laisser aller au flux d’images sans cesse changeantes que l’illusion universelle fait ondoyer autour de nous et en nous, mais je ne les prendrai pas au sérieux. Puisque la vie n’est qu’un songe entre deux néants, j’éviterai du moins que le rêve tourne au cauchemar. Ne voulant ni bien ni mal à personne, j’assisterai, en spectateur sceptique et souriant, aux agitations humaines. Et parmi ceux qui tiennent un rôle dans cette parade multicolore, j’observerai de préférence les naïfs qui s’imposent un idéal, le prennent pour une réalité et se figurent y conformer leurs actes.
C’est pourquoi je choisirai comme principal théâtre de mes observations, les communautés de religieux contemplatifs. Les autres hommes sont mus par des ambitions médiocres ou assez basses tandis que les nuées chatoyantes où ces reclus transposent leur raison de vivre ne manquent pas d’une certaine élévation.
Sous prétexte de retraites, j’allais donc de monastère en monastère. Retenez que, ce faisant, je restais indifférent aux convictions de mes hôtes. Je ne cherchais nullement à les partager. En même temps, je m’épris de Dante et je fis de son œuvre une étude suivie. Il en résulta que je vécus dans une atmosphère de christianisme intense. Je sympathisais avec l’Église catholique par le cerveau; j’approfondissais sa doctrine, son cérémonial, son art, mais je tiens à bien spécifier que cet attrait relevait uniquement de mon sens esthétique. Ni mon intellect ne s’y soumettait, ni ma sensibilité n’entrait en jeu. Toute pratique me restait étrangère. Il y avait des textes d’oraison dont j’admirais l’éloquence comme j’aurais admiré un morceau de rhétorique dû à un orateur de talent, mais _je ne priais pas_. Pourquoi l’aurais-je fait? Ne concevant Dieu que comme une illusion cultivée par des âmes plus nobles que celles du vulgaire, je ne me sentais pas enclin à le louer ni à l’implorer.
J’en étais là, lorsque, il y a trois mois, me trouvant chez des Trappistes, j’allai à matines dans l’intention de me bercer vaguement aux cadences de la psalmodie. On disait l’_Invitatoire_. Tout à coup, un verset se détacha en _relief_ de cette récitation monotone et fixa mon attention d’une manière insolite. Je le traduis tel que je le compris: _Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs ainsi qu’au jour de colère et de tentation dans le désert[1]._
[1] C’est un passage du psaume 94: _Hodie si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra sicut in exacerbatione secundum diem tentationis in deserto._ Dieu y offre la grâce. La repousser serait néfaste.
Aussitôt une idée jaillit en moi et s’épanouit, comme le bouquet d’un feu d’artifices, à travers les ténèbres somnolentes où je me dorlotais...--Quoi, me dis-je, cette religion, dont j’use pour engourdir mon ennui comme je ferais d’un opium de qualité supérieure, détiendrait-elle la vérité? Peut-être que le Dieu invoqué par ces braves gens existe d’une façon concrète, peut-être qu’il récompense leur docilité à ses préceptes par un flot d’amour... S’il les aime en effet, pourquoi ne m’aimerait-il pas moi aussi?
J’essayai de réagir contre l’émotion si étrange qui m’amollissait. Mais j’avais beau recruter des explications rationnelles à ce bouleversement de mon être le plus intime: influence du milieu trop fervent, analyse trop assidue de _la Divine Comédie_, etc., une voix me répétait: _N’endurcis pas ton cœur. Maintenant tu n’es plus dans le désert..._ Et mon cœur, je le sentais comme traversé d’un coup de flèche à la fois douloureux et suave. Et la voix reprenait avec une autorité _lumineuse_: Dieu t’aime!...
Néanmoins, je ne voulus pas me rendre encore. Je m’enfuis de la Trappe; je mis Dante sous clef dans un tiroir. J’entrepris des diversions. Vains efforts; ce sentiment ne cessait de me ressaisir: Dieu n’est pas le tyran dont on écrasa mon enfance! Il est l’Amour!
Son premier effet sur mon âme fut de me tirer de l’indifférence: je pris un intérêt singulier aux choses de la foi. Pour m’éclairer sur la signification et la portée de ce changement, je résolus de consulter un prêtre... Or, je ne le fis pas. Cela vous étonne sans doute?
--Auriez-vous craint, demandai-je, de vous heurter à quelque Bournisien qui vous recommanderait, contre les troubles de l’âme, «un verre d’eau fraîche additionné de cassonade»?
--Ce n’est pas cela du tout. J’avais pris rendez-vous avec un théologien de qui j’avais entendu vanter la culture et l’esprit de charité. Je devais le trouver à son confessionnal à une heure fixée par lui. Or, dès que je fus entré dans l’église, le Suisse me prévint qu’il était retenu à la sacristie par les zélatrices d’une œuvre et qu’il me faisait demander de l’attendre quelque peu.
Je m’assis dans un coin et je me mis à colliger mes impressions récentes. Notez que je ne priais pas ni n’avais envie de me confesser. Je venais prendre une consultation, et rien de plus.
Or, à peine commençais-je à réfléchir, qu’une véritable tempête s’éleva en moi. Je me sentis une aversion violente pour ce prêtre, que je n’avais jamais vu et à qui, une minute plus tôt, je désirais pourtant exposer ce qu’il y avait de plus secret et de plus douloureux dans mon âme. Puis des ricanements saccadés, des blasphèmes dont je n’avais aucunement l’habitude me labourèrent l’entendement; et je devais me contraindre pour ne pas les articuler à voix haute. Puis il me sembla que quelqu’un d’invisible avait surgi près de moi et me tirait vers la porte. En même temps, une voix sarcastique paraissait me chuchoter ceci:--Pauvre niais, tu ne vois pas que tu es la dupe de ton imagination surchauffée? Ne compte pas sur ce rêveur fanatique pour te fournir une explication plausible de ton état. Il ne pourrait que t’encombrer l’esprit de ses propres chimères. Ce soi-disant retour à un Dieu plus qu’hypothétique, c’est encore une illusion, la plus nuisible de toutes; elle aurait pour conséquence un surcroît d’inquiétude. Ne t’y livre pas; déguerpis au plus vite et tu redeviendras ton maître sans avoir subi l’humiliation de te confier à un radoteur d’_oremus_ qui serait trop fier de t’asservir!...
A ce coup, je crus avoir retrouvé mon équilibre. Cette voix, qui formulait, avec netteté, des directions d’idées dont, hier encore, quoique d’une façon moins virulente, je goûtais la vraisemblance, me parut celle même du bon sens. Sans balancer, je gagnai la sortie.
Une fois dehors, il me sembla que je respirais plus à l’aise. Mais cela ne dura pas. Loin d’avoir reconquis l’indifférence et surtout la paix, dès le lendemain, je fus en proie à une forme nouvelle d’incertitude angoissée qui m’écartela. D’une part, cette sorte d’avertissement, ce... rayon d’amour reçu chez les Trappistes reparaissait, dissipait les nuées sombres qui pesaient sur mon âme. Mon cœur se pénétrait d’une tendresse mystérieuse. J’avais envie de m’agenouiller, d’adorer, de prier. D’autre part, l’être de persiflage et d’amertume, qui semblait s’être installé en moi, bafouait mes velléités de croire et de me soumettre à l’Église.
Cette dualité ou, si vous voulez, ce duel me devint bientôt si pénible que je décidai d’entreprendre une expérience.
--Je vais, me dis-je, retourner chez des moines. Si j’y ressens quelque chose d’analogue à ce que j’éprouvai aux matines de la Trappe, ce sera peut-être un signe que le Dieu d’amour n’est pas une illusion. Alors il se peut que je lui rende les armes...
Comme j’avais repris ma vie errante de naguère, je m’enquis du couvent le plus proche. C’était ce monastère de Bénédictins où nous nous sommes connus.
Tout d’abord, rien de déterminant ne se produisit. Je ne priais pas; j’attendais. Et je me sentais toujours de la répugnance à prendre quelqu’un des Pères pour confident de mon litige intérieur.
En ce qui concerne mes rapports avec vous, j’avais lu le récit de votre conversion. Par instants, j’y voyais un exemple que j’aurais profit à suivre. Mais, plus souvent, vous me fîtes l’effet d’une intelligence et d’une sensibilité aberrantes qui, par exaltation morbide, avaient lâché la proie pour l’ombre. Est-ce que ma franchise vous blesse?
--Nullement, dis-je, cette appréciation résulte de votre état d’âme avec beaucoup de logique. Mais continuez, je vous prie...
--Malgré ces poussées de malveillance involontaire à votre égard, je ne tardai pas à me sentir de l’amitié pour vous. Nos causeries d’art et de littérature me faisaient du bien. J’y oubliais mes déchirements d’âme et je m’en trouvais un peu pacifié. C’est pourquoi je vous ai proposé ce voyage. Si vous aviez refusé, j’en aurais été fort ennuyé.
Je ne me trompe point, n’est-ce pas, en avançant que, durant nos courses, nous nous sommes fort liés? Néanmoins, je dois vous dire que chaque fois qu’il vous est arrivé de porter l’entretien sur la religion, je ne sais quelle impulsion, dont je ne me rends pas compte, m’écarta de vous. Cela ressemblait à de la haine. J’y résistais, mais je me hâtais de parler d’autre chose. Vous l’avez remarqué?
--Je l’ai remarqué, dis-je.
--Enfin, lorsque, ce matin, j’ai essayé de vous faire manquer la messe, j’obéissais à un mouvement de ce genre. Puis j’ai craint de vous avoir chagriné. Je vous ai donc accompagné à la chapelle. Mais pendant tout le commencement de la cérémonie, j’étais dominé par la préoccupation de bien vous montrer que ma condescendance n’impliquait pas l’adhésion à la prière commune; je ne pouvais m’empêcher de me poser en esprit supérieur qui regarde des enfants jouer à la balle. Quelle absurdité, n’est-ce pas?
--Oh! non, répondis-je, c’était la suite obligée de tout le reste...
--Maintenant voici le plus étrange. Ma comédie de scepticisme indulgent ne dura pas. Un autre phénomène succéda. Voici: Quoique, de corps, je me sentisse très éveillé, il me sembla que mon âme s’ensommeillait... Comment vous expliquer cela? Le jeu normal de mes facultés paraissait suspendu. Je perdis la notion du temps et de l’espace. J’eus l’impression de m’enfoncer dans un rêve au cours duquel _je me suis étendu par terre, dans un jardin sombre. Je dormais d’un sommeil agité, peuplé d’images lugubres... Un peu après la Consécration, il me sembla que quelqu’un de lumineux se dressait près de moi qui m’invitait à me réveiller..._ Alors le sentiment d’amour de Dieu, éprouvé naguère à la Trappe, m’envahit tout entier... Je sentis la Paix!...
Il s’interrompit une minute. Une émotion extraordinaire lui soulevait la poitrine. Je vis qu’il avait les yeux pleins de larmes. Je pense qu’on me croira si je dis que j’étais presque aussi haletant que lui.
Faisant effort pour conclure, Maurice reprit:
--Eh sortant de la messe, j’étais décidé à tout vous raconter. C’est pourquoi je vous ai amené ici... Mais, ajouta-t-il avec un sourire plutôt piteux, je gage que je vous fais l’effet d’un insensé. A présent que j’ai fini cet exposé de mes variations et de mes errements, je m’apparais à moi-même une merveille d’incohérence. Tenez-moi pour un fou, si vous le jugez à propos, mais, de grâce, donnez-moi un conseil!...
Je fus quelque temps sans répondre. J’étais tout hors de moi à considérer l’action divine sur cette âme. Surtout, le fait que nous eussions été transportés, à la même minute, au Jardin des Olives, pour y entendre l’appel de Notre-Seigneur, me remplissait d’une gratitude infinie. Prenant tout de suite la parole, je n’aurais pu que pousser des cris de joie.
Mais il ne s’agissait pas encore de chanter _Magnificat_. Il me fallait raisonner, exposer à Maurice le sens de sa laborieuse évolution du Dieu d’épouvante au Dieu d’amour, tel qu’il m’était octroyé de le concevoir.
D’ailleurs, le cher garçon attendait ma réponse avec anxiété. Voyant que je me taisais, il reprit:
--N’est-ce pas, je vous semble tellement inconsistant et absurde que vous hésitez à me l’avouer? N’importe, ne ménagez pas mon amour-propre; dites-moi votre opinion sans périphrases. Je me suis soulagé en vous décrivant ma triste existence mais je n’y vois pas clair. Me laisserez-vous dans cette obscurité? Puisque nous sommes amis, vous me devez du secours. Moquez-vous de moi si vous voulez, mais ne m’abandonnez pas!...
Il n’y avait pas à différer davantage. Quoique le sentiment de mon insuffisance me fît frémir, je suppliai, en esprit, Notre-Seigneur, de venir à mon aide et je parlai:
--Certes non, je ne me moquerai pas de vous! Si peu que je vaille, il faudrait que je fusse un bien étrange paltoquet pour ne pas prendre au grand sérieux votre angoisse. Je vais donc essayer de vous donner un avis fraternel selon que Dieu me montre l’état de votre âme... Je vous affirme, d’abord, que loin de juger votre aventure comme une course incohérente dans la nuit sans étoiles, j’y distingue, au contraire, une marche continue, voulue de Dieu, vers la lumière. Les événements, leur influence sur vous s’y lient d’après une logique toute surnaturelle. Sachez-le: pas un instant vous ne fûtes abandonné...
Maurice me regarda d’un air surpris, comme s’il me soupçonnait de divaguer; mais, me voyant très calme, il me fit signe de poursuivre...
Je continuai: