Lettres à sa fiancée

Part 8

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Ce qui me fait dire que l’auteur de cette misère est une femme ou du moins un homme sans virilité, c’est la confusion très visible de deux sentiments essentiellement différents, c’est à dire l’amour sexuel et l’amour maternel ou paternel. Le premier est une sorte d’enfantillage divin, une exquise et réciproque délectation qui suppose, jusqu’à un certain point, _l’ascendant providentiel_ de la chair sur l’esprit et l’abdication momentanée de ce fier lord dont la lumineuse beauté serait inféconde s’il repoussait inexorablement sa compagne aveugle. Par conséquent, il est tout à fait dans l’ordre et dans la nature que deux amants, quelque distingués qu’ils soient par l’intelligence, se fassent tout petits et semblables à des enfants quand ils se caressent dans leur amour. Cela est absolument convenable et il n’y a pas alors de mots ridicules. Mais se servir, comme le fait ton poète, du langage de ce premier amour pour exprimer le second, c’est un désordre antipoétique, antinaturel et parfaitement insupportable. Car l’amour pour les enfants doit être complètement dégagé du lien charnel et, pour cette raison, parler un autre langage.

Un des plus grands poëtes du monde, le vieux Juvenal que j’adore, disait qu’on doit aux enfants _le plus grand_ respect. Je pense à ces deux pauvres bêtes silencieuses prédites par Isaïe, qui réchauffaient de leur haleine le faible corps de Jésus enfant, créateur des montagnes et des océans. Je pense aussi à Joseph et à Marie, également silencieux et qui, par miracle, purent contempler sans mourir d’amour ce nouveau-né que la sublime Église a nommé le Père des pauvres. Cette Enfance, dit la tradition, fut perpétuellement silencieuse et environnée de silence, parce que le respectueux amour qui était dû à un tel Enfant ne pouvait s’exprimer par la parole. Or, tu le sais, ma chère Jeanne, tout ce que l’Évangile nous raconte doit être considéré non seulement comme symbole divin, mais comme précepte et comme exemple. Dans notre ignorance absolue des desseins de Dieu sur chacune de ses créatures humaines, il me semble que le plus faible et le plus tendre des petits enfants doit nous inspirer une crainte respectueuse, une espèce de vénération sans bornes. C’est peut-être celui-là que les siècles ont attendu et pour lequel dix-huit millions de martyrs sont morts, car il faut qu’il naisse un jour et sûrement il naîtra comme Jésus lui-même, c’est à dire d’une manière que personne n’aurait prévue. Que deviennent auprès de cela les petites images soi-disant lyriques et les petits vers enluminés et frisés à la manière des caricatures dévotes qu’on débite dans les magasins de piété et que j’ai dénoncées comme de véritables sacrilèges?

Le mot «petit» semble dominer dans cette prétendue poésie. Cela est caractéristique.

Voici une règle à peu près infaillible: Recherchez dans un écrivain, bon ou mauvais, le mot habituel, le mot préféré, celui qui revient le plus souvent et quand on aura trouvé ce mot, il est probable qu’on apercevra le fond de son âme. J’ai fait un jour ce travail sur M. de Goncourt, l’un des écrivains les plus vantés de cette fin de siècle et sais-tu ce que j’ai trouvé? J’ai trouvé le mot «Rien». J’ai publié cette découverte et il paraît que j’ai touché juste, car cet homme, depuis lors, m’a pris en horreur.

Eh! bien, dans ta poésie l’obsession du mot _petit_ est si forte que j’y trouve ceci: «petite âme», ce qui est tout simplement monstrueux. C’est la confusion dont je te parlais tout à l’heure, la confusion visible, jusqu’à crever l’œil, des attributs de la chair et des attributs de l’esprit. Dire que l’âme est _petite_ parce que le corps est petit, c’est une niaiserie à faire reculer les étoiles.

Assez de critique, n’est-ce pas? Ma Jeanne bien-aimée, je suis ton pauvre amant bien triste, bien seul, et dont le cœur a bien froid quand tu lui manques. Ta pensée ne me quitte pas un seul instant. Quand je souffre, je te parle en te supposant présente, je t’implore comme une consolatrice, comme j’implorerais Dieu lui-même. Quand je ne souffre pas, je te parle encore. Le jour, la nuit, tu es dans mes bras, sur mon cœur. Enfin je ne vis qu’avec toi, pour toi, par toi et en toi. Quand Dieu nous unira-t-il?

Ton Léon Bloy.

P. S.--Ce pauvre Camille me disait avec une voix déchirante: «Que je voudrais donc mourir!» Prie pour lui.

1er février 90.

Ma Jeanne adorée,

Tes lettres sont si touchantes et si belles que je me sens inférieur et honteux quand je les lis et que je compare mon âme à la tienne. Je vois distinctement alors la pauvreté de mon cœur et l’étonnante misère morale de ma vie. Je suis lâche devant la souffrance, je me plains sans cesse, je suis paresseux, avide de joies inférieures et mon existence actuelle est profondément inutile. Il est vrai que j’ai toujours été traité d’une façon très dure, mais j’oublie trop facilement qu’autrefois j’ai voulu qu’il en fût ainsi, j’oublie que je l’ai demandé avec une ardeur infinie et quand je me révolte je perds le mérite de mon sacrifice. Peut-être cela encore est-il nécessaire, peut-être fallait-il qu’en surcroît de mes tourments j’endurasse le mépris de moi-même pour que mes souffrances fussent au grand complet. Tant mieux s’il en est ainsi, car cela prouverait, je pense, que l’épreuve est près de finir. Il est certain que je me méprise beaucoup, beaucoup plus que tu ne peux le savoir ou le comprendre. Je vois, je sais d’une manière absolue que je ne vaux rien, les choses qui me font estimer n’étant pas de moi. Quand je mets en regard ta vie et la mienne, ta vie si pure, si généreuse, si vaillante, et la mienne si lâche, si souillée, si profondément inutile, je suis accablé de confusion et j’ai peur, à la fin, d’être justement méprisé par toi qui te défends, qui luttes comme une lionne, tandis que je me laisse misérablement dévorer.

Je te l’ai déjà écrit, je suis très enfant et ma faiblesse de cœur est si grande qu’on ne pourrait la deviner dans un homme qui a reçu le don de la force intellectuelle et dont les écrits ou les paroles portent habituellement le caractère d’une force extrême. C’est là mon triste secret et je te le confie. Mais, pour l’amour de Dieu, ne me méprise pas, je t’en supplie! Cela, il me semble que ce serait le dernier coup qui me jetterait par terre et qui détruirait sans aucun remède l’espérance en moi.

Pauvre bien-aimée, tu verras combien j’ai raison de te dire ces choses et combien mes paroles sont vraies! Quand nous serons unis, quand tu seras la femme de ce pauvre homme, tu apprendras que c’est une rude besogne... Il y a en moi un fond d’indolence orientale qu’il faudra combattre... Ah! ce sera une tâche vraiment laborieuse, je t’en avertis.

Mon cher amour, ne me défends pas l’impatience. Songe que tu es mon seul refuge, mon seul espoir, que je ne vois de salut que par toi, et que ce mariage _seul_ peut accomplir ma destinée de chrétien et d’artiste. Comment ne serais-je pas impatient? Je t’aime d’une façon si complète.

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Je t’aime à la fois comme une épouse et comme une maîtresse et toi qui n’es pas une prude, quoique fille du Nord, tu sais très bien que cette combinaison est le parfait idéal de l’amour.

J’ai déjeuné hier avec mon ami Camille, et naturellement, nous avons parlé de toi. Il t’aime beaucoup et souffre visiblement de ne pouvoir arranger nos affaires. Comme il est mon confident et que je me lamentais sur ma situation, si compliquée et en apparence inextricable, il m’interrompit brusquement.--Assez, me dit-il, vous ignorez l’avenir, tout s’arrangera!--A quoi pensait cet homme singulier, je n’en sais rien, mais il est sûr qu’une force étrange sort de lui et j’en ai senti l’effet tout de suite.

A demain donc, mon petit ange, ma belle reine, je t’adore et je te donne une fois de plus, pour toujours, tout mon cœur triste que toi seule peut guérir.

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Que Dieu te bénisse et nous bénisse.

Ton Léon.

Samedi matin, 8 février 90.

J’aurais dû t’écrire plus tôt, ma bien-aimée. Je ne l’ai pas fait parce que je craignais de t’affliger inutilement. J’étais trop triste, trop malheureux. Cette semaine a été affreuse.

Souvent je me demande si je n’aurais pas dû te fuir dès le premier jour et si je ne suis pas coupable, criminel même, d’avoir laissé croître de ton côté et du mien ce sentiment, devenu si profond, qui peut nous rendre l’un et l’autre si malheureux.

Mais tu sais comment cela s’est passé. Nous avons été jetés, pour ainsi dire, l’un à l’autre, et j’ai tout de suite espéré que tu allais être mon pardon et ma délivrance. J’ai pensé que Dieu avait enfin pitié de moi et que mes peines étaient sur le point de finir. Voilà mon excuse.

Je te demande pardon, ma pauvre Jeanne, de t’écrire cela, mais, quoique l’espérance ne m’abandonne pas, tu dois bien comprendre que, par instants, quand je souffre trop, quand je n’aperçois aucun signe de miséricorde et que le temps s’écoule sans apporter aucun changement à ma situation désolante,--je sois épouvanté de l’avenir terrible de notre amour si nous ne parvenons pas à nous marier. Ce serait l’enfer, car nous ne pouvons plus vivre l’un sans l’autre.

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Je vis comme dans un rêve douloureux. Ma pensée est pleine de toi, cher amour, mon cœur est plein de toi, que je désire plus que tout au monde... Je ne suis pourtant pas un lâche. J’ai prouvé souvent que j’avais du courage et que je savais souffrir. Mais, ma bien-aimée, souffrir _toujours_, être toujours privé de bonheur, n’est-ce pas la damnation et quel est l’homme qui pourrait accepter un tel destin?

On frappe à ma porte, c’est ta lettre. Que Dieu te bénisse, ma chère consolatrice. Ce que tu me dis de notre petite maison me fait pleurer d’amour et de désir. Dieu nous refusera-t-il ce paradis? Mon cher ange bien aimé, je veux espérer avec toi. Je te ferais peur si tu me voyais. J’ai la barbe longue et je suis très sale. J’ai l’air d’un vieux homme indigent et abandonné.

Tu as raison de parler du froid. Il est pour beaucoup dans ma mélancolie. Le froid m’est tout à fait contraire et j’en souffre énormément. Je t’écris avec des doigts tremblants. Cette semaine, plusieurs fois, quand je n’étais pas forcé de sortir, j’ai dû me mettre dans mon lit en plein jour pour ne pas être gelé dans ma chambre. Et je t’assure que cette nécessité me faisait horreur.

En vérité, tu es mon unique joie, ma seule consolation. Cette nuit, je me suis éveillé vers 3 heures. Je n’osais pas me lever à cause du froid. La lune, à son plein, éclairait ma chambre. Je me suis senti si seul, si pauvre, si dénué de secours qu’une tristesse immense m’est venue. Alors, comme si tu avais pu m’entendre, je me suis mis à te parler comme on parle à Dieu, je t’appelais à mon aide, je te suppliais de venir dans mes bras, je te donnais les noms les plus doux, les plus tendres, les plus amoureux. Je t’aime tant, mon adorée, je ne vis que par toi et je ne puis m’empêcher de te le redire sans cesse. Ma douce Jeanne, tu es parfaitement chérie, absolument et uniquement aimée. Si mes souffrances pouvaient te servir, je les accepterais de bon cœur.

Je viens de recevoir, en même temps que ta chère lettre, une lettre de ce jeune Hollandais Henry Carton de Wiart qui est presque une lettre d’amour. L’enthousiasme, la ferveur de ce garçon pour moi est admirable et surprenante. Il affirme, lui aussi, que mes peines vont finir. Je pense quelquefois--est-ce une pensée d’orgueil?--que Dieu me doit un peu de bonheur, car j’ai fait beaucoup pour lui, beaucoup, en vérité.

Puisque j’ai de tels amis, je dois et je veux espérer.

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Mille et mille baisers.

Ton Léon.

Je meurs de froid.

12 février 90.

Ah! mon cher amour, que tu as bien fait de m’écrire! Ta lettre que je viens de recevoir ce matin seulement, étant rentré hier soir assez tard, a été pour moi très bienfaisante, car elle a mis fin à une angoisse terrible qui a été, pendant deux jours, jusqu’au désespoir.

Je n’exagère pas. Il faut bien me comprendre, Jeanne, sans quoi tu manquerais de justice. Depuis quelque temps, je suis un peu embarrassé pour t’écrire. Je crains ta critique. Tu t’es un peu moquée de mes expressions _absolues_, et cela me rend timide, car je ne sais m’exprimer autrement. J’ajoute même que je ne peux pas sentir autrement et si tu ne le vois pas, tu manques de clairvoyance. J’avais promis de t’écrire dès lundi et je n’ai pu le faire, quoique je n’aie cessé, un seul instant, de le vouloir et d’y penser. Mais je souffrais tant, j’avais si peu d’équilibre dans mon esprit que je craignais de te désoler ou de te révolter. J’avais peur de te dire des choses cruelles ou maladroites qui eussent augmenté ta peine. Cette pensée injuste m’est venue, même, que tu pourrais me mépriser, comme un homme faible qui n’est capable que de se plaindre. Je t’avais vue pleurer, dimanche, à cause de moi, et tes larmes étaient restées sur mon cœur comme un poids étouffant. J’ai senti alors la profondeur de ma tendresse pour toi et j’ai vu d’une façon plus claire combien mon amour est vivant et fort, combien il m’est devenu essentiel. La journée de lundi a été affreuse, une journée d’agonie. Heureusement, mon jeune ami de Wiart est venu. Je lui ai fait pitié. J’avais le cœur si chargé que chacune de mes paroles était comme un sanglot. Je te dis la vérité, la stricte vérité, ma Jeanne chérie, et il faut me croire. D’ailleurs, ta lettre me met à l’aise et, puisque tu me montres tout ton cœur, je veux te découvrir tout le mien. La crise est passée, sois tranquille, mais elle a duré deux jours et a été extraordinaire. Pendant ces deux jours, je me suis vu abandonné de Dieu, incapable de te rendre jamais heureuse, sans aucun moyen d’accomplir mon œuvre, livré sans espoir à une existence de mendicité, de mépris, d’humiliations horribles, et mon amertume a été si grande que j’ai désiré la mort. Le croiras-tu? Je me suis vu sur le point d’écrire à L... de venir rue Blomet et d’avoir pitié de mon corps. Quand nous serons heureux, Jeanne, si Dieu y consent un jour, ne te moque jamais de cela, car c’est la vérité parfaite, et je te raconte avec simplicité l’ivresse de la véritable douleur.

Je te le répète, c’est ta lettre qui vient de me guérir.

Sans ta lettre, l’obsession allait peut-être recommencer.

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--Pourquoi es-tu triste, ô mon âme et pourquoi me troubles-tu?--Espère en Dieu.--Telles sont les paroles que le prêtre catholique dit au commencement de la messe et ces paroles m’ont souvent consolé. Ne nous laissons pas abattre par la tristesse. Espérons en Dieu, quand même. Nous sommes malheureux, nous souffrons beaucoup, mais nous comptons beaucoup sur Dieu, et il ne nous abandonnera pas.

Ne sois pas effrayée de ce que j’ai dit au commencement de ma lettre. J’ai des heures de découragement terrible. Cela se conçoit. Ma vie est une succession de tourments. Mais je suis bien gardé. Je ne succomberai pas. J’ai pitié de moi-même quand je me regarde. Je suis si malheureux! Mais j’espère, malgré tout. Quand j’ai une heure, une minute de paix, je vois un avenir heureux, je vois notre petite maison paisible, ma bien-aimée à côté de moi et la joie de s’aimer comme des amants fous et la joie de faire de belles choses, de se remplir de hautes pensées et cette idée m’attendrit jusqu’aux larmes.

Ma bien-aimée Jeanne, comprends-tu, sens-tu comme je t’adore, comme je suis à toi? Dans ma pensée, dans le fond de mon cœur, je suis à tes pieds, comme un chien, comme un pauvre être que tu pourrais maltraiter, piétiner, et qui te dirait merci. Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir ce que tu es pour moi. C’est vrai que j’ai eu une vie mauvaise, je ne te l’ai pas caché. J’ai cherché toute ma vie un aliment à cette rage d’amour qui me tenait. Mais toutes mes expériences ont fini d’une manière horrible, parce que je ne trouvais pas ce que je cherchais. Tu représentes pour moi l’innocence, la pureté de l’épouse chrétienne. Tu es le vrai fruit d’amour que j’ai toujours désiré. Mon adorée, mon unique, ma seule joie, il me suffit de penser à toi pour perdre la raison. Je t’aime infiniment. Que puis-je te dire de plus?

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Il est certain que cette passion qui m’est venue pour toi, mon cher amour, est une souffrance très grande, ajoutée à mes autres peines. Mais je la bénis et je l’aime parce qu’elle est le principe d’un admirable espoir.

A Dieu, mon amie très douce, je te quitte, car je deviens complètement fou, et je dirais beaucoup de sottises. Tu es aimée par un aliéné.

Ton Léon.

Un mot, je t’en prie, un mot seulement pour me dire que tu as reçu cette lettre et que tu n’as pas trop de chagrin.

Vendredi matin, 14 février 90.

J’ai lu ta lettre avec ravissement, ma Jeanne adorée. Tu as une admirable et douce fille de Dieu que je bénis du plus profond de mon cœur. Je ne puis donc m’empêcher de t’écrire encore une fois. Tu te plaignais tendrement l’autre jour de ne pas recevoir assez de lettres, nous verrons maintenant si tu te plaindras d’en recevoir trop. Mais tu me donnes tant de consolation, ton amour me remplit d’un si délicieux attendrissement qu’il m’est impossible d’attendre à dimanche pour te l’exprimer. Cependant, ne viens pas chez moi. J’en aurais une joie extrême, mais, mon pauvre petit ange, ton temps est trop précieux pour faire une course aussi longue et puis ce ne serait pas prudent. D’ailleurs, je vais beaucoup mieux depuis que tu m’as écrit. Les deux premiers jours seulement ont été cruels, et cela venait de tes larmes que j’avais vu couler par ma faute. Tant mieux, cela m’a servi à mieux voir la profondeur de mon amour.

Je t’ai écrit une chose qui t’a effrayée. Je n’ai pu m’en empêcher. Je voulais que ma pauvre âme t’apparût dans toute sa misère et toute sa faiblesse. Mais rassure-toi, je suis bien gardé. Ma raison et ma foi me disent que je ne _pourrais_ rien entreprendre contre moi, à cause de la volonté de Dieu qui me destine certainement à accomplir un de ses desseins. Je suis persuadé que je ne peux pas mourir auparavant, ni par la misère, ni autrement. C’est une idée très forte et très vivante en moi. Je te l’ai dit, ma vie est une espèce de miracle, et depuis des années, je me vois investi de surnaturel. Cela est en dehors de moi, indépendant de mes mérites ou de mes démérites. C’est Dieu qui fait ce qui lui plaît. Je t’ai déjà fait remarquer cette merveille. _Quoi que je fasse_, que je m’aide ou que je ne m’aide pas, que j’accomplisse de bonnes ou de mauvaises actions, ma destinée suit son cours uniforme, c’est à dire que je suis soutenu tout juste assez pour subsister en souffrant jusqu’au jour marqué. Ce jour est inconnu, mais j’ai le sentiment intime que tout ce que je tenterais auparavant pour sortir de ma prison, par n’importe quel moyen, serait absolument inutile. Donc, il faut avoir pitié de moi puisque je suis malheureux deux fois, ayant à souffrir une peine que personne ne pourrait comprendre, mais il ne faut pas craindre de me voir périr. Ainsi, ma bien-aimée, mon adorable petit cœur d’or pur, ne t’inquiète pas, oublie cette vision de désespoir. Nous n’en parlerons plus jamais.

Je veux te rassurer aussi d’un autre côté, ma chérie. Je n’ai jamais cru un seul instant, d’une manière sérieuse, que tu pourrais te moquer de moi ou me mépriser. Ce sont là des expressions outrées dont il faut tenir peu de compte. Je ne serais pas ce que je suis, c’est à dire un artiste, si cette chienne de littérature n’intervenait pas jusque dans les mouvements les plus naïfs de mon cœur. Puis, je suis si vibrant, si passionné quand je t’écris, mon cher amour, qu’il m’est difficile quelquefois de surveiller mon esprit et de garder la bonne mesure. Songe que tu représentes pour moi le _bonheur_ que je n’osais plus rêver, que tu es, à mes yeux, plus qu’aucune autre créature, l’image vivante du Dieu de bonté qui t’a choisie depuis l’éternité pour devenir un jour ma compagne. Ah! si tu savais combien mon cœur se dilate, comme il se fond de délices, comme il brûle dans ma poitrine quand j’écris ce mot charmant, ce mot divin, quand je te nomme ma compagne pour toujours, mon épouse chérie, l’âme de mon âme, la chair de ma chair, la moitié de moi-même! Quand nous aurons enfin la joie suprême d’être unis, si tu savais de quelle tendresse, de quelle douceur d’amour je t’envelopperai. Tu es aimée, tu seras aimée comme une reine voudrait l’être.

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Cependant, tu as raison, mille fois raison de vouloir que nous ne brûlions pas nos ailes avant ce jour. Nous serions si malheureux, nous salirions une chose si belle, nous gâterions un si beau poème! Que veux-tu? Nous souffrirons aussi patiemment que nous le pourrons, et Dieu sans doute, qui mesure le vent à la brebis tondue et qui nous verra souffrir pour lui, pour _lui_ seul, abrégera notre temps d’épreuve.

Je suis tout à fait content que tu me voies faible, tel que je suis, et que cela te rassure. Il me serait pénible de te voir persuadée de ma force pour qu’ensuite tu eusses le chagrin de perdre cette illusion. Il faut toujours voir les choses telles qu’elles sont.

Tu dis avec beaucoup de noblesse qu’autrefois tu as été forte parce que tu étais sans amour et que maintenant ton amour te fait sentir combien tu es faible en réalité. Remarque bien ceci, mon adorée. L’amour ne te rend pas faible, puisqu’il est le principe de la force vraie, mais il fait paraître à tes propres yeux le néant de la force illusoire, sur laquelle tu t’appuyais avant de le connaître. En d’autres termes, il te rend _humble_ et te prépare ainsi à devenir forte véritablement.

Pour moi qui suis saturé d’amour, je sens admirablement ma faiblesse. Lorsque nos deux cœurs unis, par l’amour parfait, seront ensemble dans la main de notre Père des cieux, nous deviendrons infiniment forts pour connaître, pour souffrir et pour adorer.