Part 7
Je crois t’avoir déjà signalé ce fait remarquable de l’hostilité perpétuelle des circonstances contre toutes mes entreprises. Ainsi, mes mesures étaient bien prises pour que mon enluminure d’Angleterre s’achevât à peu près cette semaine. Il a fallu que je fusse malade. J’ai un peu travaillé, il est vrai, mais si peu et à quel prix?
Dès demain, dès ce soir même, l’occasion est perdue, car il faut que je recommence mes courses d’enfer.
Il y a des heures où toute lumière m’abandonne et, alors, je me crois maudit.
Ne viens donc pas demain puisque tu es forcée de travailler. Je serai absent et peut-être bien malheureux, ce qui ne me changera guère.
Prie pour moi, ma chère âme, car je suis si navré que je ne peux prier.
Je voudrais espérer avec toi pour cette fin d’année, mais j’ai tant espéré depuis dix ans avec de si fortes raisons d’espoir et j’ai été si atrocement déçu!
Ton ami bien triste,
Léon Bloy.
Dimanche, 15 décembre 89.
Ma chère amie,
Pardonne-moi, je t’en supplie, ma lettre d’hier. J’ai écrit avec amertume sans presque m’en apercevoir, parce que je souffrais beaucoup,--beaucoup plus même que tu ne penses. Mon cœur s’échappait de tous les côtés. Et c’était bien plus mon âme que mon corps qui souffrait, quoique mon corps fût vraiment malade. Mais enfin, tout va mieux aujourd’hui. Le corps est complètement guéri et l’âme s’apaise, ayant reçu hier soir, par une espèce de miracle, une consolation réelle et ce matin ayant été rafraîchi par ta lettre miséricordieuse.
J’espère encore pouvoir finir à temps l’enluminure, sans en être sûr, mais ce sera bien difficile. Je suis dans un trouble immense, au point de ne plus être capable d’écrire ni de penser et quelque reproche d’impatience qui puisse m’être fait, la vérité me force à t’avouer que l’idée d’être forcé, à mon âge, d’entreprendre un métier comme un jeune homme, de recommencer pour ainsi dire la vie, de donner à des travaux de dessin que je méprise, un temps précieux que je ne retrouverai plus jamais pour ne pas même arriver à gagner mon pain,--tu me diras tout ce que tu voudras, ma pauvre Jeanne,--mais cette idée me désespère comme une injustice effroyable et m’exalte jusqu’à la folie. On ne peut me présenter les raisons ou les objections qui sont bonnes pour le premier venu. Je suis déshérité, dépouillé de mon héritage, relégué dans le plus inique exil et depuis beaucoup d’années, j’endure généreusement des maux infinis. _Je ne peux plus._ Tu me parles d’une lutte. C’est en effet ma seule espérance. Cette espèce de combat énorme que je subis me donne à penser que la fin est proche, parce que autrement ce serait la mort.
Tu le vois, ma bien-aimée, j’ai l’âme tellement et si violemment agitée, aussitôt que je prends la plume, que je ne peux même plus retrouver mon écriture. Il faut me pardonner tout cela, parce que c’est involontaire et il faut aussi ne pas trop prendre au tragique mes paroles. Il se passe évidemment quelque chose d’extraordinaire que je ne comprends pas moi-même et qui finira bien, je veux le croire.
Hier soir, un pauvre jeune homme élevé en Belgique pieusement, arrivé depuis très peu de jours à Paris et qui désirait me voir depuis deux ans, m’ayant rencontré comme par miracle, s’est presque mis à mes pieds en me disant: «Vous êtes mon Christ.» L’excès de cette parole m’a rempli d’effroi, car enfin, quel homme suis-je, en réalité, pour sentir ce que je sens et pour inspirer de tels sentiments?
Ce qui me reste à t’écrire est fort pénible, ma petite Jeanne, que j’aime avec tendresse. Mais, vois-tu, il faut me comprendre, me deviner. Tu parles de venir demain soir et tu sais que ta présence me serait infiniment douce, mais, par pitié pour moi, il faut y renoncer et attendre quelques jours. Je t’avertirai du moment.
Je me souviens de tout ce que tu m’as écrit. Cependant il ne se peut pas que tu viennes chez moi quand je suis sans ressources pour te recevoir. J’en éprouve un chagrin et une confusion abominables dont tu ne peux avoir l’idée. C’est au point, que j’aimerais mieux prendre la fuite. Tu finiras par voir que ce n’est pas l’effet d’un préjugé, mais que _j’ai raison_.
Je t’écris cela, le cœur déchiré, parce que j’ai le devoir de te l’écrire. Mais ne me contrarie pas sur ce point, je t’en supplie, au Nom de Dieu. Je suis très fragile en ce moment et il me semble qu’il faudrait peu de chose pour me briser.
Attends bientôt une lettre de moi, une lettre plus calme.
Je t’aime et je te le répète, j’ai besoin de toi, mais patience.
A bientôt et que Dieu te bénisse _trois_ fois pour ta lettre généreuse et consolante, mon ange aimé.
Ton Léon.
Vendredi, 20 décembre.
Ma chère amie, ma bien-aimée,
Hier, mon espérance était vaine, je n’ai pas pu dormir. J’ai passé une nuit horrible et l’abomination des vomissements est à recommencer.
Tout cela est vraiment bien douloureux. Je devrais, aujourd’hui, avoir fini mon travail.
Ne mangeant plus, je m’affaiblis un peu, mais sans souffrir. Ce qui m’est dur, c’est la soif continuelle que je ne puis satisfaire qu’à demi et avec de grandes difficultés. A chaque goutte de liquide, j’ai la sensation d’un coup de couteau dans la gorge.
Quand cela finira-t-il?
Ma pauvre Jeanne, je crois bien que tu as eu tort, hier soir, avec ton tilleul qui m’a un peu produit l’effet du thé. Je ne suis pas sûr du tout de ce que je dis, mais il me semble que j’aurais eu une nuit meilleure si je n’avais rien pris, comme c’était mon intention.
Ma bien-aimée, je te porte tout au fond de mon cœur et je suis profondément touché de ton dévouement, mais, vois-tu, j’ai eu cet horrible mal deux fois déjà. La première fois, j’ai été, paraît-il, en danger d’en mourir. Eh! bien, je connais le traitement: boire du lait et vomir, il n’y a pas autre chose.
Au revoir, chérie. J’ai peur de la nuit prochaine, il me semble que ça va moins bien qu’hier.
Elles sont si désespérantes, ces nuits d’insomnie et de douleur!
Ton Léon.
Aide-moi de ta prière.
Samedi matin.
Ma petite Jeannette adorée,
Je n’ai rien du tout à te dire, sinon que je t’aime avec une tendresse infinie. Je viens de recevoir ta lettre et je voudrais pouvoir tirer mon cœur de ma poitrine pour te le donner. Je suis fou d’amour pour toi. Je baise tes beaux yeux... ton front si pur. Je t’adore, je ne vis que pour toi. Ma chère âme, ma bien-aimée, je te chéris au delà de ce qui peut se dire. Je ne passe pas une heure sans penser à toi, sans te désirer de toutes mes forces. Tu as pris mon cœur, mon pauvre cœur et ma vie n’a de saveur que par toi, mon ange très doux...
O ma chérie, mon espérance, mon refuge, ma joie, ma paix, ma délivrance, mon idéal, tu es belle à mes yeux, tu es douce, tu es très bonne et je serais heureux de souffrir pour toi. Je voudrais te donner ma vie en souffrant de cruels supplices. Je voudrais baiser tes pieds, tes pieds infiniment aimables qui se sont fatigués pour venir vers moi. Je te bénirais si tu voulais marcher sur moi et je pleure de tendresse en t’écrivant cela, mon ange adoré, mon unique amour.
Ton Léon.
Dimanche.
Chérie,
Je sors de la grand’messe. De quel mot pourrais-je me servir pour t’exprimer ma joie, mon attendrissement profond. Mon cœur se liquéfiait dans ma poitrine en demandant à Jésus son secours pour toi et pour moi. Je te l’ai dit, c’est toi qui m’as rendu à Dieu, c’est par toi que l’esprit de prière m’est revenu, mon cher ange, ma petite colombe adorée, mon très bienfaisant et très enivrant amour. Tu es la maîtresse de mon cœur et j’appelle sur toi des bénédictions infinies. Avec toi, je le sens un peu plus chaque jour, tout ce que j’ai perdu me serait rendu et notre vie serait un rêve sublime, une extase de paradis.
Je voudrais, un dimanche, pouvoir entendre avec toi la grand’messe dans une église éloignée où nous ne pourrions être rencontrés. J’ai besoin de prier à côté de toi, de m’enivrer avec toi du son de cet orgue admirable qui nous parle de Dieu. Dis, mon amour, est-ce que cela est impossible?
Je t’écris en hâte et sans trop savoir ce que j’écris. Mon sang, mes larmes, ma vie, tout est à toi. Je t’aime comme un insensé.
Léon.
7 janvier 90.
Ma très chère amie,
Il est à peu près minuit, un parfait silence règne autour de moi, je suis seul et triste et je veux t’écrire en attendant le sommeil, le bienfaisant sommeil qui fait oublier leurs souffrances aux infortunés. Je suis vraiment accablé de tristesse, ivre de tristesse, abattu par le découragement. Il faut, vois-tu, ma bien-aimée, que Dieu me fasse _bientôt_ miséricorde et qu’il me délivre sans retard, car je sens que je perds ma pauvre âme et que ma belle espérance va s’éteindre. Les consolations ordinaires, les exhortations à la patience, à la résignation ne peuvent m’aider, après de si longues années de douleur. J’ai tant attendu, tant désiré, tant prié et mon cœur a été tellement crevé de chagrins qu’il me semble que je ne peux plus vivre si un peu de bonheur ne m’arrive pas enfin. Ce matin je me suis levé en proie à une mélancolie affreuse, en songeant à cette journée nouvelle qui serait probablement semblable à tant d’autres et qui ne m’apporterait sans doute aucune joie. Le beau soleil qu’il faisait et que j’aurais salué avec transport si mon âme eût été libérée de ses angoisses, augmentait encore mon affliction. Depuis longtemps déjà, j’ai tout au fond de moi cette impression très nette et qui doit se rapporter à quelque profonde réalité mystérieuse, que je ne suis pas où je devrais être, que je n’ai pas ce que je devrais avoir, que je suis, en quelque façon, frustré d’un héritage qui m’appartient et qui est détenu par des mains injustes. Je sais que cette pensée peut paraître folle. Cependant je n’ai jamais pu l’écarter, même dans la prière.
A l’époque où j’arrosais continuellement de mes larmes les pieds du Seigneur, la même formule revenait sans cesse: Délivrez-moi, brisez mes chaînes, reconduisez-moi chez mon père, dans ma patrie, dans ma maison, dans mon héritage et faites que ce qui m’appartient me soit rendu, pour que vous soyez glorifié dans votre justice! J’ai prié ainsi pendant des années avec une ferveur, une force indicibles et des larmes à torrent. C’étaient alors des larmes d’amour, de joyeuses larmes d’espérance et de joie. Mais les catastrophes sont venues, les douleurs d’enfer, les déceptions infinies et j’ai été fait semblable à un puits de larmes amères. Quand cet être exceptionnel dont je t’ai parlé commença à perdre l’équilibre de sa raison, il ne fut plus question de moi dans ses navrantes et désolées supplications que comme d’un lamentable _captif_ opprimé par des démons. Mon Dieu! quels souvenirs effrayants! Cela s’accordait si bien avec mes pressentiments les plus anciens, avec l’instinctif mouvement de ma perpétuelle prière, qu’il me semble que cette parole était comme un dernier éclat de lumière au bord du gouffre où l’étonnante malheureuse était sur le point de tomber.
On a souvent admiré que je conservasse l’espérance au milieu de mes abominables misères. Mais, ma chère Jeanne, c’est qu’il m’a été beaucoup promis et d’une manière qui ne permet pas de douter. Je te le dis en la présence de Dieu, avec une assurance infinie: il n’y a pas d’homme vivant à qui de plus merveilleuses promesses aient été faites, d’une manière plus clairement divine, accompagnée de signes plus sensibles et plus certains. Une erreur sur ce point serait monstrueuse, inconcevable, car Dieu ne se moque pas de sa créature. Comment et pourquoi des déceptions si terribles? je n’en sais rien, je n’y comprends rien, mais il n’est pas possible que je me sois trompé. J’ai mon témoin, le témoin de Job, qui est au milieu des cieux et j’ai souvent, bien souvent, désiré, dans la furie de mes prières, que ce témoin fût semblable à un roi présent et visible sur notre terre, pour m’accrocher importunément à lui, pour me suspendre à son manteau, jusqu’à ce qu’il voulût déposer selon la justice, en faveur du misérable qui a reçu sa parole et qui ne peut plus compter que sur lui. Oh! non, mille fois non, je ne me suis pas trompé et je renoncerais plus facilement à ma vie qu’à cette certitude, s’il était possible de mourir sans renoncer aux promesses mêmes dont j’attends avec une foi sans bornes l’accomplissement infaillible. Mais, mon Dieu, si longtemps attendre dans les ténèbres, dans le deuil, dans l’esclavage le plus abject, dans l’affliction, dans l’angoisse continuelles! Quel est l’homme qui voudrait supporter une vie si dure?
Ma fiancée chérie, toi que la volonté de Dieu a placée à côté de moi, sur mon cœur désolé, pour partager ma destinée mystérieuse, te souviens-tu de ce que je t’ai dit de l’argent? Oh! quel admirable symbole! Eh! bien, il a fallu que je fusse toujours privé d’argent pour signifier mon dénuement de la substance ineffable qui est représentée par l’argent dans l’ordre merveilleux des divines préfigurations. Je voudrais pouvoir, je voudrais savoir t’expliquer les choses que j’entrevois et dont la vision lointaine me brûle le cœur quand je me souviens de ce qui me fut promis autrefois. Assurément, je vois bien qu’il faut attendre, mais combien de temps encore, ô Seigneur! et comment pourrai-je attendre? car ma force est détruite et je crains de tomber dans l’accablement du désespoir et dans l’assoupissement de la mort.
Tout ce que j’écris là doit paraître excessif parce qu’il est impossible à un autre que moi-même de voir et de sentir comme je le fais. Si tu connaissais, pauvre amie, toute la détresse de mon esprit, tu aurais le cœur déchiré. Pense qu’à force de vivre dans une seule pensée, dans un sentiment unique, je finis par être atteint gravement dans ma volonté, dans ma mémoire, au point central de mes facultés. Parfois, quand mes pensées me font trop souffrir, je ne sais plus ce que je veux ni ce que j’aime et je sais à peine ce que je fais. Je deviens incapable d’un effort généreux et _continu_ de mon esprit. Toute application commence à m’être impossible. Je vis dans une sorte d’ivresse lourde et stupide, causée par les fumées du malheur.
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Ce matin, après ce triste réveil que je t’ai raconté, une lettre désolante m’est arrivée. Une lettre de Montchal d’un accent si amer qu’il est évident que cet homme est désespéré, absolument désespéré, n’acceptant plus la vie que par un dernier effort de conscience. En voilà encore un qu’on sauverait avec de l’argent, hélas! si on avait seulement une parcelle de ces richesses dont tant de misérables font un si criminel emploi. Sa lettre m’a d’autant plus consterné qu’elle était une réponse à une lettre de moi que j’avais écrite avec tout mon cœur et dont j’attendais un tout autre effet. Aujourd’hui je ne sais plus que dire.
Ce chagrin nouveau venant aggraver ma mélancolie déjà si noire, je me sentis comme asphyxié dans ma chambre _solitaire_ et m’habillant à la hâte, je m’élançai au dehors sans aucun but, dans l’espoir de m’échapper à moi-même, de m’évader de la prison ténébreuse que je traîne partout. J’ai couru ainsi une partie de la journée, errant dans les rues, dans un état d’âme à faire pitié à des galériens. Je me jugeais moi-même rigoureusement, je considérais ma totale impuissance, l’inutilité de ma vie, mon odieuse inaction au milieu d’un monde en travail, la nécessité de subsister pourtant et même de faire subsister les autres--à quel prix, grand Dieu!--l’impossibilité de trouver un moyen quelconque de changer ces choses, enfin, l’incertitude absolue d’arriver un jour à te conquérir, ma bien-aimée, mon unique amour, mon seul refuge.
Vers trois heures, je me sentis tout à coup défaillir, au point que je craignis de perdre connaissance et de tomber dans la boue. Je pris alors un omnibus et je rentrai chez moi dans un état si pitoyable que je me couchai. Je me suis relevé à 8 heures du soir après diverses occupations assez vaines, j’ai résolu de t’écrire, dussé-je y passer la nuit. Je sais trop, malheureusement, que la lecture de ces pages désolées te fera souffrir. Mais il faut que tu me connaisses bien et je me croirais coupable de dissimulation si je ne t’écrivais pas tout ce qui est essentiel.
Pardonne-moi donc, mon ange bien-aimé, et prie pour moi.
Maintenant il est 3 heures après minuit. J’ai froid et le sommeil tombe sur moi. Je suis trop faible pour pouvoir passer une nuit entière. Et d’ailleurs, à quoi bon? La journée qui vient de commencer sera peut-être moins dure.
Au revoir, mon amour, à vendredi, si tu peux, je t’attendrai. Ne te donne pas la peine de me répondre. Tu as moins de temps que moi et c’est surtout de ta présence, de ta personne si chère à mon cœur malade que j’ai faim et soif.
Que Dieu ait pitié de nous, je t’embrasse et je t’adore.
Léon Bloy.
9 janvier 90.
Chère bien-aimée,
Je t’écris pour te demander pardon.
Je suis à tes pieds que j’aime et je veux m’y tenir tout en larmes. Je suis un égoïste, un esprit cruel, un ingrat et je ne mérite pas d’être tant aimé.
Pauvre adorée, pendant que tu m’écrivais pour me consoler, pour me remplir de joie, je t’écrivais pour t’affliger, pour te désoler. Pendant que tu te réjouissais du clair soleil qui t’annonçait le printemps et te dilatait le cœur, je contemplais ce bel astre avec l’amertume d’un captif qui le verrait luire sur les heureux de ce monde à travers les barreaux de sa prison et j’emprisonnais ta joie avec ma tristesse. Pardonne-moi, mon amour. Tu es meilleure que moi, ton âme est plus forte que la mienne. Je t’assure qu’il faut beaucoup me pardonner. Mon excuse, c’est que je suis un cœur malade. J’ai trop enduré et je suis devenu très faible, même physiquement. J’étais fait, cependant, pour être fort et je puis encore le devenir, si un peu de bonheur m’est accordé.
Je veux te répéter ce que tu m’écris toi-même. Dis-toi bien sérieusement que je t’aime du fond de mon cœur, de tout mon être, tu es ma reine, mon salut, ma bien-aimée, mon idéal, mon tout et je n’espère qu’en toi, immédiatement après Dieu.
Tu te demandes, si, un jour, je ne cesserai pas de t’aimer. Ma petite femme chérie, ce doute n’est pas raisonnable, ni généreux. Je ne veux pas que tu le renouvelles jamais. Ce serait une grande injustice. Tu dois me connaître maintenant et tu dois savoir que mon âme est haute et qu’elle est fidèle. Ne me soupçonne pas, je t’en supplie, tu me rendrais plus malheureux que je ne suis.
Je ne te promets pas d’être toujours sans reproche, étant un pauvre garçon plein de misères, mais je sens que tu es vraiment «celle que j’aime» et je vois clairement qu’aucune autre femme ne pourrait me donner le bonheur que j’attends de toi.
Je crois que tu as raison de compter sur ma douceur. Je passe pour en manquer parce que j’ai écrit des choses violentes. Tels sont les jugements superficiels du monde. Je suis, en réalité, un homme très doux, un homme d’une douceur d’enfant et j’en ai été souvent la victime.
Je ne puis t’écrire plus longtemps, mon cher amour.
Un ami, ce jeune Hollandais dont je t’ai parlé, m’attend pour déjeuner. Encore une fois, pardonne-moi. Je suis moins triste depuis hier. J’ai revu Camille et cela m’a fait du bien, quoique le pauvre garçon soit toujours sombre et souffrant. D’ailleurs, écoute-moi bien, quand il m’arrivera encore de t’écrire des choses douloureuses, rassure-toi par cette pensée que je suis un véritable enfant et qu’il suffit d’un seul instant pour me ranimer, pour me consoler, pour me donner de la joie. Ne prends pas trop au sérieux mes lamentations. Je suis très malheureux, sans doute, mais j’ai, quand même, tant d’espérance et puis, qui sait? peut-être qu’il se mêle, sans que je le sache, à l’expression de mes chagrins, un peu de _littérature_.
En ce moment j’ai la paix. Je vais passer quelques heures avec cet excellent jeune homme et cela me plaît. Mais, surtout, ta lettre m’a fait tant de bien! Ma belle Jeanne, mon adorée, que ta lettre est admirable! combien j’ai senti d’amour pour toi en la lisant! et que je suis fier d’inspirer de tels sentiments.
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Au revoir donc, ma parfaite amie, ma chère vie et ma chère âme. Je suis toujours à tes petits pieds que je baise avec transport!
A toi pour la vie,
Léon.
Samedi 18 janvier 1890.
Jeanne,
Tu es ma bien-aimée, mon unique amour, ma lumière et ma seule joie, mais la semaine a été mauvaise comme tant d’autres. Je ne veux pas recommencer mes plaintes, rassure-toi. D’ailleurs, quelles que soient les souffrances, un homme a-t-il vraiment le droit de se plaindre quand il n’a pas perdu l’espérance et qu’il se souvient de la passion de son Christ? J’ai vu Camille aujourd’hui et le pauvre garçon m’a fait beaucoup de peine. Nous sommes tous un peuple de captifs assis dans les ténèbres et nous ne connaissons notre amour que quand nous voyons souffrir ceux que nous aimons. J’ai trouvé mon ami extrêmement malade, ne pouvant plus faire un seul pas sans douleur et forcé de se faire porter en voiture à ses affaires. Je ne sais quand nous le reverrons ensemble et je crains bien que les deux soirées délicieuses qu’il nous a données ne se renouvellent pas avant longtemps. J’ai senti la grande place que ce malheureux a prise dans mon cœur et je l’ai quitté navré d’une tristesse immense. Je crois qu’au fond de son âme il est fort touché de ton amitié et de la mienne, mais rien ne peut le consoler, l’ancienne blessure est toujours ouverte, et si sa santé vient à se perdre, que deviendra-t-il, étant sans foi religieuse et sans espérance?
Moi, je suis toujours errant et bien souvent désolé.
Ma seule consolation est de te voir ou de lire tes chères lettres, mon amoureuse bénie, lesquelles sont pour moi d’une douceur inexprimable. Si Dieu faisait ce que je lui demande sans cesse, je crois que tu serais la plus heureuse des femmes et que ton sort pourrait être envié par les plus beaux anges. Je veux même espérer qu’il en sera ainsi, je veux en être certain, mais combien de temps encore, ô Seigneur?
Ma peine la plus dure, je te l’ai dit souvent, c’est de ne pas accomplir mon œuvre et d’être condamné, par les circonstances, à cette inaction perpétuelle qui ferait de moi le plus méprisable des hommes si elle était volontaire. J’ai pourtant de belles choses à écrire, j’en suis très sûr, et je crois être le seul homme qui les puisse écrire. Pourquoi aurais-je reçu des armes sinon pour combattre et de la lumière sinon pour la répandre? Cette avantageuse idée que j’ai de moi-même ne doit pas être une illusion puisque tous ceux qui s’intéressent à moi et qui ne sont pas mes ennemis me jugent appelé à de grandes choses.
Lundi dernier, j’ai fait la rencontre d’un homme qui paraît m’admirer beaucoup et qui m’a donné quelque espérance. Peu de chose, il est vrai, une avance d’argent pour subsister en paix deux ou trois mois. J’attends une décision qui sera prochaine, je pense. Si ce petit bonheur m’arrive, je tâcherai de produire un grand effort pour me mettre en état de publier un nouveau livre au commencement de l’été. D’autre part, je crois que quelques personnes s’agitent pour moi. Peut-être que la délivrance est proche et que cette année nous sera bonne, car enfin comment Dieu pourrait-il punir ceux qui le méprisent, s’il n’avait pas de miséricorde pour ceux qui l’aiment?
Les vers que tu m’as envoyés ne sont pas bons, ma pauvre Jeanne. Je comprends néanmoins qu’ils t’aient touchée, parce qu’ils _veulent_ exprimer des sentiments tendres et que tu ignores la véritable poésie française. L’auteur que je ne connais pas, doit être une femme qui ferait mieux de ravauder des chaussettes. Si c’est un homme, que Dieu ait pitié de lui! Je te dis cela, mon cher amour, parce que je ne voudrais pas que la femme de Léon Bloy admirât des niaiseries. J’aime passionnément les petits enfants... mais si j’avais eu à écrire mes impressions, mon amour se fût très certainement exprimé d’une façon haute et puissante et j’aurais eu horreur de certains mots d’une sentimentalité si niaise qu’ils rapetisseraient jusqu’à la chaîne de l’Himalaya!