Part 6
Mon héroïne n’aura ni beauté supérieure, ni dons singuliers. Elle ne possédera qu’un noble cœur triste assez touchant, mais elle le portera à la manière des femmes, c’est à dire au plus profond de son sexe, puisqu’il faut les éventrer, ces êtres bizarres, pour leur donner la maternité qui est la véritable explosion de leur personnalité affective...
Elle sera donc forcée de revenir à son premier carrefour après de lamentables explorations. Cette fois, c’est bien la prostitution qu’il lui faut choisir, mais encore avec l’arrière espérance qu’au tournant de quelque ordure, elle dénichera le merle blanc d’un amour parfait. Le prodige, c’est qu’elle le trouve, en effet, juste à temps pour désespérer, avant de mourir, un brave homme qui arrive trop tard, comme tous les braves gens de ce dérisoire globe où personne ne se présente jamais assez tôt pour sauver personne.
Après le _Désespéré_, la _Prostituée_. J’aurai ainsi donné à ma manière d’artiste et d’après ma vision d’exégète, les deux faces cruellement symboliques de la vérité du drame divin.
Ai-je dit toute ma pensée? J’ose à peine aller plus loin. Le fond de mon livre, le voici:
Il n’y a pour la femme--créature temporairement, _provisoirement_ inférieure, que deux manières d’être: la maternité la plus auguste ou le titre et la qualité d’un instrument de plaisir, l’amour pur ou l’amour impur. En d’autres termes, la Sainteté ou la Prostitution; Marie-Magdeleine avant ou Marie-Magdeleine après. Entre les deux, il n’y a que l’_Honnête femme_, c’est à dire la femelle du _Bourgeois_, du réprouvé absolu que nul holocauste ne peut racheter. Une sainte peut tomber dans la boue et une prostituée monter dans la lumière, mais l’affreuse pécore sans entrailles et sans cerveau qu’on appelle une honnête femme et qui refusa naguère l’hospitalité de Bethléem à l’Enfant Dieu, est dans une impuissance éternelle de s’évader de son néant par la chute ou par l’ascension. Mais toutes ont un point commun, c’est la préconception assurée de leur dignité de dispensatrices de la Joie. _Causa nostrae laetitiae! Janua cœli!_ (Cause de notre joie! Porte du ciel! Litanies de Marie.) Dieu seul peut savoir de quelle façon ces formes sacrées s’amalgament à la méditation des plus pures et ce que leur mystérieuse physiologie leur suggère.
Pour moi qui ne crois qu’aux idées absolues, je passerai par dessus toutes les psychologies connues et j’irai droit à cette monstrueuse affirmation par laquelle je crois possible de tout expliquer. Toute femme, _qu’elle le sache ou qu’elle l’ignore_, est persuadée que son sexe est le Paradis. _Plantaverat autem Dominus Deus Paradisum voluptatis a principio_, etc. (Genèse, II, 8). Par conséquent, nulle prière, nulle pénitence, nul martyre n’ont une suffisante efficacité d’impétration pour obtenir cet inestimable joyau que le poids en diamants des nébuleuses ne pourrait payer. Qu’on juge de ce qu’elle donne quand elle se donne et qu’on mesure son sacrilège quand elle se vend. Assurément cela est d’un ridicule prodigieux. Mais voici ma conclusion fort inattendue. La femme A RAISON de croire tout cela et de le prétendre ridiculement. Elle a infiniment raison, puisque cette partie de son corps a été le tabernacle du Dieu vivant et que nul ne peut assigner des bornes à la _solidarité_ de ce confondant mystère.
En voilà assez, n’est-ce pas? Je crains d’être ennuyeux et fort peu clair. J’aurais besoin des développements du livre et des péripéties du drame pour préciser ces évolutions psychologiques telles que je les conçois. Cependant, Jeanne, ai-je réussi à te faire entrevoir la magnificence d’un tel sujet dont les difficultés prodigieuses m’accablent d’avance, mais dont la seule pensée me transporte? Je brûle de dire enfin un peu de vérité profonde au milieu de tant de mensonges littéraires et de dramatiques rengaines. Et tu le sais, la Vérité est un des noms de la Miséricorde. Je veux que cette œuvre transsude la Miséricorde, qu’elle la pleure, qu’elle la pleuve, et que celles qu’on regarde comme le fumier du monde soient littéralement submergées de cette effusion. _De stercore erigens pauperem_, dit le psalmiste, 112, 7, ce qui veut dire que le Seigneur élève le Pauvre du milieu de l’ordure et le _pauvre_, dans l’Écriture, signifie toujours Dieu lui-même. As-tu compris, chère amie, que je veux montrer, pour l’étonnement des âmes médiocres, la miraculeuse connexité qui existe entre le Saint Esprit et la plus lamentable, la plus méprisée, la plus souillée des créatures humaines, la Prostituée.
Tu dois, ma bonne et douce Jeanne, être étonnée de la date qui est au commencement de cette longue lettre. C’est bien simple. J’ai dû laisser la plume à la deuxième page pour aller rejoindre un ami qui m’attendait. Puis je n’ai pas su ressaisir ma pensée. Il a fallu m’y reprendre à trois fois...
Voilà la semaine qui finit et ma vie dure va recommencer. Hier soir, j’ai vu L... et j’ai dû lui faire de la peine, car j’étais bien triste. Je veux espérer avec toi que cette première commande est un bon signe. Mais, ma pauvre chérie, j’attends mieux du Seigneur. J’ai mon œuvre à faire et, pour cela, il me faut du loisir en même temps qu’un peu de bonheur, c’est à dire toi, ma chère compagne. Je te l’ai déjà dit, je n’attends et n’espère rien moins qu’un miracle.
Il faut que j’aille chez l’éditeur dont tu m’as donné le nom pour lui parler de ce travail, car je ne comprends pas très bien ce qu’on me demande.
Ce qui est assez curieux c’est que le même jour et à peu près à la même heure où je commençais de t’écrire sur la _femme_, tu m’écrivais toi-même sur le même sujet. C’est une remarquable sympathie de nos deux esprits.
Tes pensées sont justes. Tu as raison de chercher des analogies entre la femme et le Saint Esprit. C’est précisément ce que je fais moi-même, et ce qui précède prouve que je n’aurai jamais peur de te voir aller trop loin dans ce sens. La plus saisissante figure du Saint Esprit, c’est la Vierge Marie, mais c’est une figure rayonnante, une figure de gloire et il y en a d’horriblement sombres. Mais prends garde, il ne faut pas nommer le Saint Esprit, _la femme_, parce qu’il n’est pas la femme, il est le Saint Esprit, c’est à dire l’accomplissement de la femme en une manière que nous ne pouvons même pas conjecturer.
Un jour, peut-être, il nous sera donné de voir plus clair. En attendant, je suis averti intérieurement que cette manière _absolue_ de désigner la Troisième Personne divine par sa figure, ne peut convenir et le sentiment irraisonné qui me fait écrire en cet instant ne doit pas me tromper.
Quand te reverrai-je, ma bien-aimée, ma très douce consolatrice, mon seul trésor? Je n’ose pas trop te presser, car je vais bientôt, dès demain, retomber dans le dénuement et je ne sais de quelle façon je pourrais te recevoir. Cependant j’ai tant besoin de toi, mon bon ange.
Je te serre dans mes bras.
Léon Bloy.
2 décembre 89.
Ma très chère et très douce Jeanne,
Tu dois venir ce soir, Dieu soit béni, car je souffrais beaucoup de ne pas te voir. La journée d’hier avait été bien triste et bien dure. Cependant je veux t’écrire ce matin pour mettre mes pensées en ordre avant ton arrivée. Il ne doit y avoir entre nous aucun point obscur, aucune difficulté qui nous sépare et j’espère me faire mieux comprendre en écrivant qu’en parlant.
Je ne me rappelle pas très bien ma lettre, dont certains passages ont pu être écrits trop rapidement ou trop sommairement. Il m’arrive quelquefois, quand je suis rempli d’une idée, de la projeter hors de moi et de la dérouler avec plus de véhémence que de didactique, en d’autres termes, d’écrire pour moi-même encore plus que pour les autres, sans m’apercevoir que certains points qui me sont très clairs auraient besoin d’être élucidés.
Il faut nécessairement que j’aie eu ce genre de distraction en t’écrivant puisque tu as cru comprendre une chose qui est infiniment éloignée de mon esprit. Rassure-toi, ma bien-aimée, je vais tâcher de m’expliquer et de te faire voir que _mon idéal est le tien_ absolument.
J’ai dit, en effet, que du côté de l’homme, c’était _très différent_, je m’en souviens. Je l’ai dit et je le répète sans crainte. Mais, ma chérie, il y a une confusion qui tient sans doute à la trop grande hâte de ma pensée. Je n’ai pas voulu dire qu’un homme ne commet pas un acte hideux et monstrueux en se mariant sans amour. Je pense, au contraire, qu’il est difficile d’imaginer une chose plus déshonorante et plus vile.
Je n’avais pas précisément en vue le mariage qui est un sacrement sublime dont la signification profonde est un des mystères de la Sainte Trinité et dont on ne peut se jouer sans un sacrilège épouvantable. La confusion fâcheuse qui t’a fait croire de ma part à une autre théorie, vient assurément de ce que je n’osais pas, avec une fille aussi pure que toi, aller jusqu’au bout de ma pensée...
Le sentiment _tout féminin_ qu’on appelle la pudeur a été donné à la femme spécialement, de même que la liberté a été donnée à l’homme spécialement. La pudeur est, dans la femme, comme le retentissement de la liberté de l’homme, le retentissement à travers son sexe--non seulement pour qu’elle puisse se défendre contre les entreprises de cette liberté et garder ainsi son choix, mais encore et surtout pour que l’homme, instinctivement, soit forcé de respecter en elle l’Esprit Saint dont elle est la parfaite image. Je voudrais être clair et cela est fort difficile.
Voici, par exemple, de quelle manière je conçois en cet instant le grand drame de la chute. Le serpent, figure sombre de l’Esprit Saint, trompe la femme qui en est la figure radieuse. La femme accepte et mange la mort. Jusque-là, le genre humain n’est pas tombé, puisque si la femme a changé sa merveilleuse innocence contre la pudeur qui n’en est que le reflet lamentable, l’homme, figure éclatante de la seconde Personne divine, n’a pas encore altéré cette même innocence en faisant usage de sa liberté. Telle est la situation inouïe, presque inconcevable. Je demande toute ton attention. L’homme et la femme sont en présence, en conflit, et seuls, car le serpent est passé dans la femme, s’est amalgamé en elle, l’ombre et la lumière se sont fondues l’une dans l’autre pour toute la durée des siècles. L’homme et la femme, c’est à dire _Jésus_ et _l’Esprit Saint_ sont l’un devant l’autre, sous la main terrible et adorable du Père.
La femme, figure de l’Esprit Saint, représente tout ce qui est tombé, tout ce qui tombera. L’homme, figure de Jésus, représente le salut universel par l’acceptation, l’assomption libre de toutes les chutes, de tout le mal possible et, par le miracle d’une tendresse infinie, il consent à perdre la lumière de son innocence pour partager le fruit de la mort en vue de triompher un jour de la mort elle-même, quand la douleur aura prodigieusement agrandi sa liberté. Alors, tous deux s’aperçoivent qu’ils sont _nus_, parce que la Rédemption--déjà commencée--devant un jour s’accomplir sur un arbre dont celui de l’Éden n’était que la préfiguration, il faudrait, ce jour-là, que la victime, que l’holocauste universel de la Liberté et de la Pudeur fût contemplé tout nu sur la Croix adorable de l’universelle expiation. Il y aurait cinquante autres choses à dire, si je ne mourais pas de froid.
N’importe! L’Amour, dans un mouvement ineffable et incompréhensible, tombe sur la terre, le Verbe, dont il est inséparable, tombe après lui et le Père les relève l’un par l’autre, successivement, l’homme devant d’abord donner sa liberté d’une façon terrible pour sauver la femme et la femme devant ensuite livrer sa pudeur d’une façon plus terrible encore pour délivrer son époux. Quand tu m’écris que peut-être la femme est la seule riche, et l’homme le seul _pauvre_, tu exprimes--est-ce à ton insu?--une des plus admirables formules de l’exégèse la plus transcendante.
Mais cette formule n’est parfaitement vraie que dans le sens de l’exégèse, et cela me ramène à l’objet de ma lettre.
Quand j’ai écrit que du côté de l’homme cela n’avait pas la même importance, je n’ai pu, suivant la logique de ma pensée, avoir en vue que l’acte physiologique impliqué par le don de soi, en dehors de l’idée de mariage et ce qui aurait dû t’avertir, c’est l’emploi continuel dans ma lettre du mot de prostitution. S’il arrive, du côté de la femme, que le don de soi sans amour s’accomplisse dans le mariage, c’est une abomination et une dégoûtation sacrilèges auprès de quoi l’état des prostituées par désespoir ressemble à la sainteté des Dominations et des Séraphins, et voilà tout ce qu’on en peut dire. Du côté de l’homme, c’est encore une horreur et un sacrilège à faire beugler les étoiles. Seulement ce n’est pas le même genre d’attentat, l’un et l’autre n’ayant pas _la même chose_ à donner ni à perdre.
Mais, encore une fois, je n’avais pas en vue l’institution divine du mariage. Je considérais simplement d’une manière abstraite, indépendamment de toute idée du sacrement, je considérais _en soi_ un acte qui tient une place énorme dans l’humanité et je disais ou je voulais dire qu’à ce point de vue la différence est énorme. Si j’ai fait intervenir l’idée de mariage, c’est par inattention ou plutôt parce que je ne savais comment m’exprimer pour être intelligible et convenable en t’écrivant. Si tu veux bien comprendre, te pénétrer de cette idée que la différence est infinie, pense à nous deux. Songe au désordre de ma triste vie et à la pureté de la tienne. J’en appelle à ton bon sens, à ta droiture d’esprit. Du jour où je t’ai donné mon cœur pour ne jamais le reprendre, je suis ton égal et mon passé ne peut pas te faire souffrir d’une façon sérieuse, d’une façon intime. Crois-tu qu’il pourrait en être ainsi de mon côté, si ton passé n’était pas pur? Il n’y a que les sottes qui puissent être révoltées de cette loi qui fait aux femmes le plus grand honneur, car elle prouve que si les hommes peuvent se dissiper çà et là sans inconvénient absolu, les femmes ont un trésor si précieux qu’on ne peut l’acheter qu’au prix du Sang de Jésus-Christ, c’est à dire par le septième sacrement de la Sainte Église.--Sois tranquille, ma bien-aimée, si tu donnes, j’ai de quoi te rendre.
Là dessus, je te quitte pour allumer mon feu, car je suis glacé et je sens que le froid m’a empêché de t’écrire aussi bien que j’aurais voulu, quoique cette lettre m’ait coûté plusieurs heures.
A ce soir, à tout à l’heure.
Ton Léon.
Samedi, 7 décembre 89.
Ma chère Jeanne bien aimée,
Qu’il me tarde d’être à demain!
C’est toujours une grande fête pour moi de te voir venir dans ma pauvre maison, car tu es à peu près tout pour moi, je le sens un peu plus chaque jour. Ma charmante amie, nous serons heureux, n’en doute pas, et peut-être que l’année ne s’achèvera pas sans qu’une nouvelle et grande consolation nous soit envoyée. Écarte la tristesse à force de prière et tâche de souffrir dans la paix de ton amour comme je m’efforce de le faire moi-même. Mais j’ai de plus grandes peines que toi et il n’y a pas de créature humaine qui ait plus besoin de secours que ton ami.
Ah! si tu devenais catholique tout à fait et que tu connusses la douceur du Sacrement, du _vrai_ sacrement eucharistique, ta joie serait grande, même dans les tourments, et tu aurais une force immense pour me consoler, pour me soutenir, car tu ne peux, en vérité, te faire une idée juste de la faiblesse et de la misère d’un homme dont l’âme fut si longtemps et si lourdement battue, piétinée, brisée par les plus insupportables souffrances.
Je te demande pardon, ma chérie, de parler encore de moi et surtout d’opposer mes chagrins aux tiens, mais il est dans la nature humaine de souffrir moins quand on regarde une souffrance plus grande et je voudrais que par l’effet d’une comparaison tes peines fussent adoucies.
Sais-tu, mon amour, ce qu’il y a de plus dur pour l’âme, c’est de souffrir, je ne dis pas _pour_ les autres, mais DANS les autres. Ce fut la plus terrible agonie du Sauveur. Par dessous l’effroyable Passion visible du Christ, au delà de cette procession de tortures et d’ignominies dont nous avons déjà tant de peine à nous former une vague idée, il y avait sa _Compassion_ qu’il nous faudra l’éternité pour comprendre,--compassion déchirante, absolument ineffable qui éteignit le soleil et fit chanceler les constellations, qui lui fit suer le sang avant son supplice, qui lui fit crier la soif et demander grâce à son Père pendant son supplice. S’il n’y avait pas eu cette compassion épouvantable, la Passion physique n’eût été peut-être pour Notre Seigneur qu’une longue ivresse de volupté, quoique elle ait été si affreuse que nous ne pourrions en supporter la vision parfaite sans mourir d’effroi.
Considère que Jésus souffrait dans son cœur avec toute la science d’un Dieu et que dans son cœur il y avait tous les cœurs humains avec toutes leurs douleurs, depuis Adam jusqu’à la consommation des siècles.
Ah! oui, souffrir pour les autres, cela peut être une grande joie quand on a l’âme généreuse, mais souffrir dans les autres, voilà ce qui s’appelle vraiment souffrir!
Lorsque celui chez qui tu vas prier tous les dimanches, lorsque l’admirable saint Vincent de Paul n’ayant aucun autre moyen de racheter un pauvre galérien, payait de sa personne en prenant ses fers à sa place, ce héros chrétien dut éprouver une grande joie, mais en même temps une très grande douleur, une douleur qui surpassait infiniment cette joie, quand il vit que son sacrifice ne pouvait compter que pour un seul malheureux et qu’autour de lui, une multitude de captifs continueraient à souffrir. Jeanne, ma consolatrice très chère, tu sais bien ce que je veux dire quand je parle de ces captifs.
Laissons cela. J’ai besoin de toi, plus que je ne puis dire. J’ai besoin de toi, non seulement pour avoir la paix du cœur et des sens, mais pour accomplir mon œuvre que tu connais.
Il se trouve, je ne sais comment ni pourquoi, que tu rallumes dans mon esprit ce qui paraissait éteint et qu’à l’occasion de toi, je retrouve ce qui s’était obscurci. N’est-ce pas un signe, cela?
N’aie donc pas peur, mon cher amour, nous serons heureux, bientôt sans doute et nous serons heureux comme des élus. Notre vie sera ravissante.
Avec toi pour compagne je travaillerai dans ma voie et je me sens capable, en vérité, de faire des découvertes si belles que tu en perdras la vue à force d’éblouissement.
Je sais bien qu’il faut une espèce de miracle puisque les obstacles sont si grands. Mais je l’attends avec confiance. Il viendra sûrement et ce ne sera pas le premier que j’aurai vu.
Prie beaucoup pour nous demain matin. J’ai cette idée très ferme que tout dépend de tes prières, mon ange très pur. Je ne sais plus quel est le saint très humble qui priait toujours ainsi:
«Mon Dieu, vous savez tout, vous pouvez tout et vous nous aimez.» Il ne savait, je crois, que cette prière et il obtenait tout ce qu’il demandait.
A demain donc, ma bien-aimée. Je ne souffre pas, j’ai la paix pour une semaine et je dessine au coin de mon feu.
Que Dieu te comble de bénédictions.
Je te serre dans mes bras,
Ton Léon.
Lundi matin, 9 décembre 89.
Chère amie,
Ne te tourmente pas à mon sujet. Je ne suis plus malade. Je viens de faire mon ménage avec énergie et je vais me mettre au dessin.
De toute mon âme, je demande à Notre Seigneur qu’il te bénisse et qu’il t’envoie les pensées les plus consolantes. Nous sommes tout l’un pour l’autre, cela est bien clair et nous avons besoin l’un de l’autre. Donc, il nous sera donné de partager la même destinée car Dieu ne fait rien en vain.
Souviens-toi de tout ce que nous avons dit hier et de tout ce que je t’avais déjà écrit. Il _faut_ que tu sois très forte, tout à fait forte, jusqu’à ne plus souffrir le moins du monde des bavardages, des jugements bêtes et même des calomnies. Car la femme qui aime un réprouvé tel que moi ne doit pas s’attendre à être ménagée. Ton éducation sévère et les milieux hypocrites et impitoyables dans lesquels tu as vécu ont habitué ton esprit à donner, par exemple, à l’idée _relative_ de _réputation_ une importance excessive qu’elle n’a pas en réalité. Moi, je vis dans l’Absolu et dans l’Amour. Il faut devenir très généreuse et très forte pour me suivre.
Je te le disais hier et je te l’écris aujourd’hui. N’oublie jamais la misère extrême, la profonde médiocrité des intelligences qui nous environnent. Souviens-toi que Jésus lui-même, le Dieu fait homme, a été accusé d’être «un _gourmand_ et un _ivrogne_, l’ami des gens de mauvaise vie et de la plus vile canaille». (Matthieu XI, 19 et Luc VII, 34.)
La véritable, la seule force, qu’on choisisse le bien ou le mal, qu’on soit un saint ou un criminel, consiste à rejeter tous les préjugés et à se mettre au dessus des jugements humains--ce qui n’exclut pas la prudence. Quand on a fait tout ce qu’on pouvait faire, qu’importe la misérable opinion des gens qui trouvent tout simple, comme le dit Notre Seigneur, de mettre sur le dos de leur frère des fardeaux qu’ils ne voudraient pas toucher du bout des doigts?
Courage donc, ma Jeanne bien-aimée, nous serons heureux plus tôt peut-être que nous ne pouvons l’espérer.
Je compte beaucoup sur ce don de prière que tu as reçu. Va voir le P. Sylvestre et prie-le de t’épargner les longueurs.
Je te quitte, mon amour, il faut que je travaille.
Je t’aime plus que moi-même.
Ton Léon.
Mercredi, 11 décembre 89.
Ma Jeanne bien-aimée,
J’aurais dû répondre hier à ta lettre de deuil. Je n’ai pu le faire. Après quelques heures passées au dessin dans la matinée, je me suis senti tout à coup très malade et consumé de fièvre. J’ai dû me coucher et me tenir au chaud dans mon lit. J’ai passé une nuit très pénible, mais aujourd’hui je vais mieux. Je bois du lait chaud et des grogs brûlants.
C’est la suite naturelle de ce que j’avais éprouvé dimanche. Il paraît qu’il y a en ce moment beaucoup de personnes atteintes de ce mal qui n’est qu’une espèce de grippe. Je ne veux pas, mon amour, que tu aies la moindre inquiétude. C’est à peu près fini aujourd’hui, du moins la grande crise est passée et j’espère que dans trois jours, il n’y paraîtra plus. Ce qui me fâche, c’est le retard de mon travail.
Il est toujours bon de voir la mort et je suis heureux que cette vue t’ait remplie de la présence de Dieu. C’est un signe pour reconnaître les âmes supérieures. Les chrétiens doivent être continuellement inclinés sur les abîmes.
Un autre jour, ma chérie, je t’écrirai quelque chose sur la Mort. Je l’ai beaucoup connue et j’en ai beaucoup souffert. C’est une des choses que je sais le mieux et j’espère trouver précisément en ce point la lumière que tu m’as demandée sur le dogme sublime de la communion des saints.
Mais aujourd’hui, j’en suis incapable. Ma grande fièvre est passée, seulement le rhume de cerveau, qui me sauve d’un plus grand mal, est dans son plein. Or, en pareil cas, je suis à peu près idiot, incapable de formuler une pauvre idée.
Je t’écris simplement parce que j’ai pensé que tu verrais mon écriture avec plaisir. J’éternue et je me mouche trois fois par minute. Il ne faut pas me demander autre chose.
Tu es une bonne et charitable fille, ma petite Jeanne. Tu as raison d’aider cette pauvre femme. Nous devons croire que c’est encore un dessein de la Providence qui s’accomplit. Qui sait si tu ne trouveras pas de ce côté une précieuse consolation?
Au revoir, ma Jeanne chérie, mon rhume m’aveugle et je ne vois plus ce que j’écris.
Ton Léon.
Samedi, 14 décembre 89.
Ma chère Jeanne aimée,
Je t’écris, cette fois encore, bien plus pour te faire voir mon écriture que dans l’espoir de te donner des idées sur quoi que ce soit. Je viens de passer une semaine très douloureuse. Je peux te le dire maintenant que c’est à peu près fini. J’ai été très malade et j’ai cruellement souffert de ma solitude, étant privé de soins et presque sans ressources.
Ce n’était, il est vrai, que la grippe. Mais une sorte de grippe particulière à moi qui me revient à peu près tous les trois ou quatre ans et dont la violence est extrême.