Lettres à sa fiancée

Part 5

Chapter 53,867 wordsPublic domain

J’ai fait appel tout à l’heure à ton intelligence, ma très douce amie. Il faut bien entendre que je ne veux plus et que je ne dois plus jouer le rôle d’un petit garçon. Ce n’est pas de l’orgueil bête, c’est de la raison simplement, c’est de la dignité vraie, très convenable et très nécessaire. Les hommes ne sont, aux yeux du monde, que ce qu’ils veulent paraître. Telle est la loi sociale. Loin d’apparaître comme un solliciteur lamentable, il importe à mes intérêts futurs que j’aie l’air d’être moi-même sollicité comme un homme utile qu’on veut acquérir pour l’honneur et pour le plus grand bien de l’entreprise qu’on a en vue. As-tu bien compris, mon cher amour? Je ne suis plus seul et je veux que ton _mari_ soit très respecté.

Et maintenant, en supposant que je partisse pour l’Algérie, que deviendrais-tu ici ou comment pourrais-tu me suivre? Nous en causerons. Je tiens à Paris et je déteste le journalisme. Cependant je partirais et je deviendrais journaliste, si les conditions étaient visiblement avantageuses, car la nécessité me presse et je mourrais ici. Je penserais alors que j’accomplis la volonté de Dieu qui a peut-être décidé de finir bientôt mes souffrances, je veux l’espérer.

Ce qui me fait le plus souffrir, ce qui trouble et aigrit le plus mon cœur, c’est d’être privé de te voir, mon amour. Tu m’es devenue nécessaire comme l’air et la lumière et je n’ai jamais si durement senti la solitude que depuis que tu as pris ma pauvre âme, chère adorée, ma ravissante colombe d’amour. Je suis rempli de joie et de consolation à la pensée de te voir demain. Si tu ne me trouvais pas quand tu viendras, sois sans crainte. Je ne tarderai guère à rentrer et nous passerons ensemble une soirée délicieuse.

Tu me parles de certaines démarches que tu veux faire pour me procurer de l’argent. Au nom du ciel, je t’en supplie ne fais pas cela, ma bien-aimée. Ce serait la plus grande imprudence et la plus funeste, non seulement pour toi, mais _pour moi_. En Angleterre et en Danemark, c’était encore possible, mais à Paris, ce serait le comble de la folie et cela pourrait avoir les conséquences les plus désastreuses.

J’ai résolu de faire une nouvelle démarche auprès des Chartreux qui m’ont aidé plusieurs fois et dont je suis, après tout, l’unique apologiste dans la société contemporaine. Il est probable que je réussirai de ce côté et cela sans aucun danger.

A demain donc, ma Jeanne chérie. Je suis sûr que tu seras contente du Père Sylvestre (19, rue Oudinot). Tu peux lui parler de moi sans crainte. J’ai jugé nécessaire de lui dire que nous nous aimions et que j’avais résolu de t’épouser. Qui sait si ce bon religieux ne nous sera pas utile à tous les deux?

Je te serre dans mes bras avec tendresse.

Léon Bloy.

Rue Blomet, 18 novembre 89.

Que ta longue et magnifique lettre m’a été douce et bienfaisante, ma Jeanne chérie.

Que tu es admirable pour moi et merveilleusement choisie par le Dieu des miséricordes pour me consoler.

Tu prétends ne savoir t’exprimer en français. Mais, mon cher amour, cette lettre que je viens de lire trois fois de suite avec une grande émotion est très belle. Les quelques incorrections qu’on y rencontre ne prouvent rien. Cette lettre est vraiment très belle,--je te le dis, non pas en amant, mais en critique littéraire et je suis très fier d’avoir une si grande place dans un si charmant esprit. Il faut me croire et ne plus te plaindre, car tu calomnierais la bonté du Père des lumières qui t’a douée avec tant de prédilection.

Ce que j’exprimerais difficilement, c’est mon admiration pour la Providence qui nous a si bien formés l’un pour l’autre, car il n’est pas possible d’imaginer deux êtres mieux faits que nous pour se compléter. Les dons de Dieu sont sublimes et tous mes rêves sont dépassés.

Je t’avais écrit un jour pour te mettre en garde contre l’orgueil intellectuel. Je t’avais écrit fortement parce que je craignais que tu ne fusses tentée de donner trop à l’intelligence au préjudice de l’Amour qui est son aîné et son maître. C’est ainsi qu’il faut me comprendre. Mais, mon adorée, ma crainte était vaine, je le vois bien aujourd’hui. Tu es un beau livre que je lis sans cesse et que j’apprends un peu mieux chaque jour. Je ne crains plus rien, sois tranquille et je ne vois rien qui me déplaise en toi.

Au contraire, tu me ravis, tu me combles de joie, tu m’enivres de délices...

Nous vivrons ensemble comme des élus, d’amour et d’intelligence...

Notre vie sera un poème de pensées sublimes... Nous sommes _divins_, en effet, par notre origine, par les grâces extraordinaires que nous avons reçues et nous vivrons comme des êtres divins, sans oublier un seul instant les chers absents, les chers morts et tous ceux qui souffrent.

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A demain et à Dieu,

Ton Léon Bloy.

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Demain soir, mardi, lorsque tu viendras toute glacée, mon pauvre amour, tu trouveras chez moi une figure du Saint Esprit, c’est à dire, un très bon feu. Puis je te ferai deux _petits_ cadeaux pour l’anniversaire du jour bienheureux où Notre Seigneur a fait naître en Danemark ma consolation.

Paris, 21 novembre 89.

Ma Jeanne bien-aimée,

Chère âme bénie, amie de mon âme, je t’aime chaque jour de plus en plus et je ne sais comment exprimer ma tendresse. Tu es réellement devenue tout pour moi, tu es le but de ma vie, l’objet de toutes mes pensées.

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Ne sois pas inquiète, mon doux ange, ton ami ne souffre pas trop aujourd’hui. Par la charité des bons Chartreux, Dieu m’accorde quelques jours de grâce et j’en profite pour donner un peu de repos à mon cœur blessé, pour travailler, pour penser. Malheureuse fille, tu épouseras un homme bien triste. Pense à toutes les peines de ma vie, à tous les souvenirs affreux que tu seras forcée d’adoucir par ton amour. As-tu bien songé à la tâche difficile que tu as acceptée? Quelquefois, je me reproche de n’avoir pas pris la fuite dès le premier jour, d’avoir laissé croître un sentiment qui te rendra peut-être malheureuse. Tu es tellement innocente, tellement candide, mon enfant adorée, que tu n’as pas même le moindre soupçon des réalités redoutables qui peuvent être la suite de cet amour extraordinaire. Et comment pourrais-je t’en instruire à l’avance. J’ai dit parfois des choses que je me reprochais aussitôt comme des profanations, parce qu’il y a tout un monde inconnu que tu ne peux deviner ni comprendre.

Tu es une fille du Nord, pure comme la neige des monts, élevée dans les principes les plus rigides. Et moi, je suis un fils du brûlant Midi, saturé de vie sensuelle, avide de joies extérieures, plein de rêves d’or, à moitié fou, dit-on--et par surcroît gâté, piétiné, ravagé par une vie effroyable à laquelle se sont mêlées des passions d’enfer.

Je t’ai dit l’autre jour un de mes secrets les plus douloureux. Tu l’as accepté généreusement. Mais j’ai peur que cette générosité ne soit l’effet d’une excessive innocence.

Je suis triste _naturellement_, comme on est petit ou comme on est blond. Je suis né triste, profondément, horriblement triste et si je suis possédé du désir le plus violent de la joie, c’est en vertu de la loi mystérieuse qui attire les contraires. Si tu deviens ma femme, c’est un malade qu’il te faudra soigner. Tu me verras, quelquefois, passer soudainement sans cause connue ni transition appréciable, de l’allégresse la plus vive à la mélancolie la plus sombre. Mais voici une chose bien étrange et que je ne prétends pas expliquer. Malgré l’attraction puissante exercée sur moi par l’idée vague du bonheur, ma nature plus puissante encore m’incline vers la douleur, vers la tristesse, peut-être vers le désespoir.

Je me rappelle qu’étant un enfant, un tout petit garçon, j’ai souvent refusé avec _indignation_, avec révolte, de prendre part à des jeux, à des plaisirs dont l’idée seule m’enivrait de joie, parce que je trouvais plus _noble_ de souffrir, et de me faire souffrir moi-même en y renonçant.

Remarque bien, mon amie, que cela se passait en dehors de tout calcul, de tout concept religieux. Ma nature seule agissait obscurément. J’aimais instinctivement le malheur, je voulais être malheureux. Ce seul mot de _malheur_ me transportait d’enthousiasme. Je pense que je tenais cela de ma mère dont l’âme espagnole était à la fois si ardente et si sombre, et le principal attrait du christianisme a été pour moi l’immensité des douleurs du Christ, la grandiose, la transcendante horreur de sa Passion. Le rêve inouï de cette amoureuse de Dieu qui demandait un _paradis de tortures_, qui voulait souffrir éternellement pour Jésus-Christ et qui concevait ainsi la béatitude me paraissait alors et me paraît encore aujourd’hui la plus sublime de toutes les idées humaines. J’ai écrit tout cela dans le _Désespéré_, aux chapitres X, XII et XIII. Il est évident qu’un pauvre être humain fabriqué de cette manière devait être à lui-même son plus grand ennemi, son propre bourreau.

Quand je fus un homme, je tins cruellement les promesses de ma lamentable enfance et la plupart des douleurs vraiment horribles que j’ai endurées ont été certainement mon œuvre, ont été décrétées par moi-même contre moi-même avec une férocité sauvage.

Ce que je vais ajouter est presque incompréhensible, mais ma conscience me pousse à te le déclarer, parce que ton innocence me gêne, me trouble et qu’il est nécessaire que tu connaisses très bien l’homme que tu as le malheur d’aimer. Il m’est arrivé alors que je me sentais rempli de d’amour de Dieu, que «mon cœur brûlait dans ma poitrine», comme saint Luc le raconte des disciples d’Emmaüs, il m’est arrivé de m’indigner de cette joie, de lui déclarer la guerre, ainsi qu’un démon, et d’offenser Dieu, à l’instant même, de quelque manière atroce, _parce que_ je savais qu’aussitôt après, je souffrirais inexprimablement et que j’avais soif de souffrir, _à quelque prix que ce fût_.

Tu vois, ma pauvre Jeanne, que je suis un étrange malade. Je suis sûr de t’aimer beaucoup, mais je ne suis pas sûr de ne pas te désoler, de ne pas te crever le cœur un jour, et cette crainte me remplit d’angoisse.

J’avais commencé cette lettre hier, puis je l’ai abandonnée à l’endroit où l’écriture change de couleur. J’avais peur de mes pensées. Ce matin, j’ai compris qu’il fallait l’achever. Pardonne-moi si je te fais de la peine. Mais il me semble que cela était nécessaire.

Je viens de recevoir tes quatre pages saturées d’amour et de confiance en Dieu et en moi. Pauvre ange bien-aimé, pardonne-moi, pardonne-moi toujours et demain matin, demande à Notre Sauveur qu’il ait pitié de moi, et qu’il triomphe de mon grand ennemi qui n’est rien moins que ton douloureux

Léon Bloy.

27 novembre 1889, 4 heures du matin.

Croirais-tu, ma Jeanne bien aimée, que je suis ordinairement embarrassé pour t’écrire? Mon cœur est plein de toi, cependant, et mon esprit s’exalte sans cesse. Il me suffit d’évoquer ta chère image pour qu’aussitôt je sois rempli de pensées et de sentiments divins. Mais, en même temps, je me vois si parfaitement incapable d’exprimer tout cela. Ce matin, je me suis levé pour toi, avec l’intention de te faire une grande lettre, une lettre magnifique, un chef-d’œuvre qui fût pour toi comme de la lumière et comme du feu, et dont je fusse consolé moi-même. En m’y préparant, je me croyais plein d’idées sublimes et maintenant que je tiens la plume, je découvre mon impuissance absolue, ma prodigieuse imbécillité. Il me semble que je n’ai rien à dire et presque toujours il en est ainsi. Mes sentiments pour toi sont tels, mon adorée, que je voudrais avoir le plus grand génie du monde et l’intelligence même des séraphins chaque fois que je parle ou que j’écris à mon cher amour.

Quelle émotion charmante tu m’as donnée avant hier soir, quand je t’ai rencontrée! Que tu étais belle, ma chérie! que tu étais distinguée par ta démarche et par ton grand air de lady, et combien je me sentais fier d’être aimé de toi! Cette pensée ravissante que tu m’aimes est pour moi comme la sensation d’une pointe de flammes qui s’enfoncerait dans mon cœur... J’ai eu un instant de joie d’autant plus extrême que je n’avais pu l’espérer et tu as dû voir que je ne savais quelle chose te dire, étant comme suffoqué de ma surprise et de mon bonheur. Il est vrai qu’il a fallu presque aussitôt nous séparer et j’ai senti bien durement alors la profonde misère de notre situation. Chacun de ces deux êtres faits l’un pour l’autre et si nécessaires l’un à l’autre s’en est allé de son côté, dans les ténèbres, dans la pluie, dans le froid, dans la solitude. En vérité, j’ai grand besoin que Dieu m’envoie sa sainte patience, car je porte de bien lourdes peines!

Pauvre amour! les paroles que tu m’as répétées de Mlle X... sont pour toi un avant-goût des niaiseries et des sottises qui t’attendent aussitôt que seront connus ton amour pour moi et les conséquences nécessaires de cet amour. Les X..., dont l’affection est certaine et dont l’intelligence n’est pas méprisable, sont probablement ce que tu trouveras de meilleur. Juge par là des autres. Comment ce monde pourrait-il s’accommoder à nos pensées? Malheureuse enfant! tu as rencontré un lion qui t’a emportée dans sa tanière. Qui donc aurait le courage de te suivre? Désormais, ta vie sera pleine de surprises, je te mènerai où tu n’aurais jamais cru pouvoir aller, je te donnerai des pensées que tu aurais autrefois regardées comme des aberrations de folie et je ferai naître en toi des sentiments qui te plongeront dans d’inconnus ravissements que tu n’aurais jamais cru possibles à la nature. Je me trompe, c’est Dieu qui fera tout cela. Moi, je n’aurai que la peine de me laisser aimer. Toutes ces choses s’accompliront sans préméditation de ma part, sans aucun dessein tracé d’avance, tout simplement parce que tu m’aimes et que tu partageras mon destin.

Or, c’est un destin extraordinaire, je t’assure et tu ne manqueras pas de personnes prudentes et avisées pour te conseiller d’être plus sage. S’il n’était pas absurde de raisonner dans l’hypothèse d’événements qui ne sont pas arrivés et qui, par conséquent, _ne pouvaient pas_ arriver, on pourrait te supposer, rencontrant au lieu de moi un homme quelconque, à peu près intelligent, à peu près bon, à peu près riche, à peu près amoureux de toi, qui t’aurait recherchée honnêtement et que tu aurais fini par épouser de guerre lasse, pour avoir une situation honorable et dans l’espérance de la paix.

Mariée sans enthousiasme, uniquement pour faire ce que tu aurais cru la volonté de Dieu, tu aurais accompli tes nouveaux devoirs le mieux possible, avec un zèle glacé,--comme cent mille autres.

Et quels devoirs, Jeanne! Le don de soi, sans amour, n’est-ce pas un désordre effroyable?

Ah, sur ce sujet-là, par exemple, je suis plein d’idées. Et j’en ai de terribles que personne, je le crois, ne peut avoir eues avant moi. Il semble que les lois sociales fondées sur le christianisme devraient agir victorieusement sur ma pensée, n’est-ce pas? Le mariage, vaille que vaille, tel qu’il se pratique depuis des siècles dans l’univers, pour le refrènement des débauches et la multiplication de notre espèce douloureuse, l’union sanctionnée par Dieu de deux êtres que je suppose même de bonne volonté, l’un apportant la droiture la plus généreuse et l’autre la résignation la plus héroïque, en vue d’accomplir une loi d’ordre divin,--encore une fois, tout cela devrait m’apparaître comme une réalité des plus respectables et des plus saintes. Eh! bien, non, mille fois non, je suis ainsi formé que cette chose me paraît intolérable et monstrueuse, _du côté de la femme_, sans l’intervention de l’amour. Du côté de l’homme, c’est infiniment différent et tu le comprendras à la fin, parce qu’il faut que tu épouses ma pensée en même temps que tu épouseras ma personne.

Or, ce que je te dis ici d’une manière très rapide et très imparfaite est d’une importance extrême et touche à tout ce qu’il y a de plus divin, de plus éternel. Considère seulement--ceci n’est qu’un exemple--que si aucune femme n’avait jamais _donné au Seigneur sa virginité_, le Rédempteur du genre humain n’aurait pas pu naître. Tout ce qui intéresse la terre porte expressément sur la Femme. Une pauvre créature qui tombe dans le gouffre des prostitutions par l’effet du désespoir mérite, certes, une pitié sans bornes, mais une vierge qui se marie _par raison_ commet un acte effrayant qui la place au dessous des prostituées,--prodigieusement au dessous des plus viles prostituées et qui fait peur aux mauvais archanges.

Cette jeune fille d’esprit léger et de cœur frivole qui, pour échapper à sa famille, pour être appelée Madame, pour avoir des toilettes et des parures, ou pour d’autres raisons plus méprisables encore, livre au premier drôle venu qui s’appellera son mari le tabernacle _possible_ d’un Dieu,--cette jeune fille fait sangloter la Troisième Personne divine, elle fixe, pour mille ans peut-être, sur sa Croix de feu, Notre patient Seigneur Jésus qui allait en descendre, elle décourage les esprits d’en haut, et fait gronder effroyablement les esprits d’en bas, elle pousse le verrou sur tous les captifs, aggrave la désolation des créatures et désespère les agonisants. Ah! c’est heureux vraiment que le Seigneur mourant ait demandé grâce pour ceux qui «ne savent ce qu’ils font» car certaines pensées sont si décevantes qu’il n’y aurait pas moyen d’en supporter l’amertume.

Les femmes n’ont qu’un signe, mais un signe bien certain pour connaître leur vocation. C’est l’amour tel que tu le sens pour moi, ma bien-aimée. Alors tout est dit et la volonté de Dieu n’est pas douteuse. Elles sont faites visiblement pour le mariage, quand même, étant désignées pour souffrir, elles ne pourraient jamais épouser l’élu de leur cœur.

Toutes les femmes que j’ai pu connaître dans mon pays, toutes, sans exception, ont une idée qui doit être universelle, car la nature humaine est identique partout. Elle a partout le même fond de pressentiment et le même capital de sottises. C’est idée, c’est qu’elles ont un _secret_ que nul homme n’est capable de pénétrer.--«Monsieur, vous ne pourrez jamais connaître une femme, il y a en elle quelque chose qui vous échappera toujours.» J’ai entendu cela mille fois et celles qui le disaient étaient souvent, je t’assure, d’une bêtise inexprimable. Pauvres créatures qui seraient, à coup sûr, bien embarrassées de s’expliquer à elles-mêmes leur fameux secret, à moins qu’elles n’eussent dans la pensée des turpitudes ou des niaiseries, comme il est probable. Cela est bien ridicule et cependant elles ont raison, sans le savoir. Mais si quelqu’un tentait de leur dévoiler ce secret ignoré d’elles-mêmes, et qui appartient à Dieu, elles n’y comprendraient absolument rien et traiteraient de fou le révélateur.

Bossuet, qui eut la gloire d’être un esprit absolu, disait que toute erreur est une vérité corrompue. Ce qui revient à dire qu’aucune opinion collective, quelque révoltante ou sotte qu’elle puisse paraître, n’est entièrement méprisable. Au commencement de ce siècle, un Français, qui portait un très grand nom, et qui se prétendait issu de Charlemagne, le duc de Saint-Simon, s’avisa de fonder une secte, une _religion_ qui séduisit des esprits distingués et qui eut pour adeptes un assez grand nombre d’hommes devenus célèbres. Je ne voudrais pas t’entretenir cinq minutes de cette invention d’orgueil qui finit par aboutir à d’inexprimables ignominies. Mais il y avait une chose étonnante. C’était le culte de la Femme inconnue, qui devait sauver le monde et que chacun devait chercher avec le plus grand soin par toute la terre. Quel singulier témoignage!

Elle est attendue, en effet, depuis les siècles, avec d’immenses soupirs, par ceux mêmes qui croient attendre, qui croient chercher autre chose. Cette Désirée des nations est invoquée sous tous les noms symboliques des concupiscences mystérieuses qui agitent la vieille âme humaine. Au fond et dans la réalité, c’est toujours Elle que notre ignorance appelle. Les richesses, la Joie, la Gloire, la Puissance, la Vertu et même le Vice, tout ce qui peut être convoité par le Genre humain exprime symboliquement cette unique soif des créatures condamnées à l’enfantement et à la douleur.

Ce n’est pas l’homme seul qui est tombé dans l’Éden. La création tout entière, dont il était l’unique support, est tombée avec lui. C’est pourquoi tout ce qui subsiste a besoin d’être sauvé et appelle en son langage le Libérateur. Te rappelles-tu le psaume 148e et surtout le sublime cantique des trois enfants dans la fournaise au livre de Daniel, où toutes les créatures, vivantes ou inanimées, sont invitées à bénir le Seigneur?

Dans la merveilleuse légende de saint Colomban, l’apôtre de la verte Irlande, il est raconté que cet adolescent extraordinaire entendait de loin, à travers les mugissements de l’Atlantique, les _cris_ des petits enfants au sein de leurs mères qui l’appelaient en Hibernie. Cette histoire me fait pleurer d’admiration. Avec quelle force pourrait-on appliquer cela à l’Esprit Saint, au Paraclet, à l’Être inimaginable que tout désire et convoite en gémissant, parce qu’il doit tout réparer, tout sauver, tout éclairer, tout glorifier, tout accomplir!

Combien j’aime ces pensées! Je t’ai parlé d’un livre sur la Femme que je veux écrire, quand Dieu voudra m’en donner le moyen. Je crois que ce serait une œuvre importante et je suis profondément affligé de mon impuissance actuelle. Comme il faut que tu sois au courant de mes pensées, je ne résiste pas au désir de te donner un aperçu de cette œuvre qui n’existe encore malheureusement que dans mon cerveau. Ce sera une œuvre d’une audace extrême et il me serait impossible de te l’expliquer si tu étais une prude ou une intelligence médiocre. Mais je compte sur la hauteur de ton esprit et la simplicité de ton âme.

Nous touchons à une époque du monde où il faut que tout soit dit.

Voici: Une jeune fille issue de la bourgeoisie ouvrière et douée, par transmission, d’une âme supérieure à son milieu, haïe, par conséquent, ou méprisée de ses proches, persécutée par son abominable mère qui voudrait la vendre, finit par tomber d’elle-même dans l’infortune banale d’un premier amant qui l’abandonne. Alors s’ouvre pour elle le triple gouffre de la prostitution, du suicide ou d’un retour pur et simple à la vie médiocre, avec l’aggravation d’un idéal irréparablement saccagé. Ces trois solutions détestées l’épouvantent et elle en cherche éperdument une quatrième qui sera, à la fin, la prostitution encore, parce que tel est l’inévitable destin de la femme désespérée, quand la Providence n’accomplit pour elle aucun miracle. Cette absurde odyssée sera l’occasion de traverser d’étranges milieux et de basses tragédies plus étranges encore...

Le central concept de ce livre est le sexe physiologique de la femme autour duquel s’enroule ou se débobine implacablement sa psychologie tout entière. Pour parler net, la femme dépend de son sexe, comme l’homme dépend de son cerveau. L’idée n’est pas neuve, mais il est possible de la renouveler et d’en donner même une impression terrifiante en la poussant jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, et c’est ce que je me propose avec l’espoir de rencontrer la vérité absolue. Par exemple, le culte, le vrai culte _latrique_ de la femme, quelque vertueuse qu’on la suppose, pour le signe extérieur de son sexe qu’elle estime inconsciemment à l’égal du Paradis; qu’on l’imagine, ce culte, en conflit immédiat avec l’absolue nécessité de la prostitution vénale, qu’on pousse jusqu’au bout cette idée, cette conception du _sacrilège_ et le plus fier homme tremblera devant le monstre que son esprit aura évoqué.