Part 4
Chère Jeanne, mille fois aimée, aie confiance dans ton âme, dans la belle âme que Dieu t’a donnée, ne te défie pas de ton cœur. Il sera toujours plus grand, plus fort, plus généreux que ton esprit, lequel te perdrait infailliblement si tu avais le malheur de ne compter que sur lui.--Si tu savais comme je méprise le mien, comme je le bafoue et comme je le flagelle aussitôt qu’il entreprend de commander à mon cœur dont il ne doit être, _suivant la nature_, que le très humble et très obéissant domestique. Nous avons été formés à la ressemblance de Dieu, du Dieu qui est Trois en Un, le Père et le Fils dans l’unité de l’Amour. Ce qui correspond en nous au Père, c’est l’ensemble merveilleux de nos organes physiques et intellectuels; le Fils est représenté par la faculté de connaître, c’est à dire la Raison humaine; mais tout cela ne serait rien sans le don d’Amour qui surpasse tout, qui est plus grand que tout, qui fait en nous l’harmonie suprême. Ceux qui n’obéissent qu’aux deux premiers sont des brutes de chair et d’orgueil. Ceux qui suivent le Troisième resplendiront un jour comme des soleils,--fussent-ils des monstres de laideur, fussent-ils des idiots, fussent-ils chargés de tous les crimes et de toutes les ordures de l’humanité.
Bien-aimée, j’écrirai un jour pour toi et pour d’autres ce que je pense de l’amour, car cette lettre trop courte et trop écrite à la hâte ne permet guère l’expression de pensées aussi sublimes.
Demain, songes-y bien, c’est une des plus grandes fêtes de l’Amour. C’est la fête de tous ceux qui ont aimé Jésus-Christ, qui lui ont donné leur âme et leur sang par pur _Amour_, qui ont été sans orgueil, sans confiance en eux-mêmes et qui à cause de cela éclatent de la plus inimaginable splendeur.
A demain donc, ma Jeanne chérie. Je t’adore et je supplie Notre Seigneur Jésus et sa Mère de te bénir et de ravir de joie ta chère âme. Je t’aime d’un amour si grand que je consentirais à n’avoir _jamais_ de bonheur si je pouvais, à ce prix, te faire entrer dans la lumière.
Ton Léon Bloy.
Dimanche 3 novembre 89.
Que ta lettre est belle, ma Jeanne bien-aimée, qu’elle est touchante et que les opérations de Dieu sont admirables dans ta chère âme. Ah! tu m’as rendu heureux aujourd’hui, je t’assure, bien heureux et bien fier de toi, ma généreuse, ma parfaite amie. Il est enivrant pour moi d’avoir été l’occasion de la lumière qui t’arrive et d’avoir obtenu si tôt ce que j’osais à peine espérer. Bénis soient les Saints, bénis soient les Morts, bénie soit la Très pure Vierge Marie _dont je porte le nom_ et dont l’intercession toute-puissante a opéré ce prodige.
Je le désirais tant, mon amour, et j’osais si peu t’en parler, par respect pour la liberté de ton âme et par crainte de t’épouvanter! Tu verras, mon doux ange de miséricorde et de lumière, comme nous allons être encore mieux unis maintenant qu’il ne pourra plus exister entre nous de capitale objection, comme nos entretiens déjà si doux, vont devenir suaves et ravissants! Et quand notre Père Jésus, plein de tendresse et de pardon, voudra nous donner enfin l’un à l’autre par le sacrement du mariage qu’il a institué, notre bonheur sera si grand et si pur qu’il semble que les habitants du paradis pourront l’envier. C’est toi-même, ma chère épouse bien-aimée, qui seras alors, qui es déjà mon paradis de délices et remarque bien, mon amour, que ce mot n’est pas une simple caresse de langage, une de ces tendres exagérations par lesquelles les cœurs épris essayent de mettre un peu d’infini dans leurs sentiments. Il est rare, tu le verras, que je parle, sans savoir profondément ce que je dis. Le deuxième chapitre de la Genèse où se trouve décrit le paradis terrestre est, à mes yeux, une figure symbolique de la _Femme_. C’est une des découvertes dont je suis le plus fier, car je t’assure que cette exégèse est d’une beauté incomparable. Ah! Seigneur Jésus! que nous serions heureux dans la solitude, occupés uniquement de nous aimer en Dieu et de travailler pour nos frères en étudiant sa sainte Parole! Quelquefois, quand je pense à cela, mon cœur oppressé de désir est agité de palpitations presque douloureuses et il me semble que je vais tomber en défaillance.
Dieu t’aime beaucoup, mon élue, ma belle conquête, ma ravissante et ma délicieuse terre promise. Dieu te prouve sa tendresse d’une manière exceptionnelle. Quoique les conversions ne soient pas des événements très rares, la tienne, est, à coup sûr, d’une espèce extraordinaire. Vois combien les mouvements de la grâce ont été rapides en toi. Tu ne peux pas en juger aujourd’hui, mais plus tard tu verras clairement ce spectacle magnifique, tu connaîtras vraiment le don de Dieu et ta reconnaissance pour lui sera sans bornes. Quel bel avenir que le nôtre, ma chérie! Car je veux accepter et croire pleinement ce que tu me dis. Je veux être persuadé que tu as raison de m’annoncer la fin prochaine de mes souffrances et que Jésus en t’appelant à son service t’en a donné l’assurance. Évidemment il doit en être ainsi. Tout ce qui nous arrive est trop étonnant, trop surnaturel, trop marqué de la Main divine, pour qu’il nous soit possible de supposer que cette Main va nous abandonner à moitié chemin, c’est à dire, avant de nous avoir portés l’un et l’autre dans quelque séjour de lumière.
Tu n’ignores pas, ma chère prédestinée, que tu es traitée avec une grande douceur, mais si tu savais les joies qui t’attendent! Si tu savais les délices du Saint Esprit qui vont descendre en toi aussitôt que tu auras connu les sacrements de la sainte Église infaillible! Ces joies sont telles, vois-tu, que le monde entier paraît un amas de boue, qu’on livrerait avec transport ses membres aux plus effroyables bourreaux. Je te le dis par expérience, il est impossible de comprendre ces choses ou de les imaginer, quand on ne les a pas éprouvées. Tu seras ivre de bonheur et pourtant très lucide, saturée de lumière. Ton cœur plein de Jésus, tu le trouveras pesant comme un monde et cependant, si doux, si délicieusement doux à porter que tu demanderas avidement d’autres fardeaux pour éprouver ta force. O ma belle, ma tendre amie, ma Jeanne adorée, que tu es digne d’envie et que je suis heureux d’avoir été choisi pour devenir le compagnon de ton pèlerinage merveilleux, ma petite femme de bonne volonté dont l’Amour de Dieu veut faire une de ses saintes.
Les hommes qui ont prétendu être plus sages que leur Mère, il y a 300 ans et qui, en réalité, ont privé tant de peuples et tant de générations de ces pures délices, inconnues de l’orgueil protestant, ces prétendus réformateurs furent vraiment de bien cruels homicides et qui pourrait mesurer leur effrayante responsabilité?
L’Angleterre, tu le sais, s’appelait autrefois, la _joyeuse Angleterre_ et depuis qu’elle a cessé d’obéir au prince des Apôtres pour s’aplatir devant l’infâme Tudor qui fut un monstre de luxure et de cruauté,--elle est devenue, la pauvre nation, semblable à un enfer de mélancolie. Il en est ainsi, plus ou moins, je le suppose, des autres nations détachées de la véritable Église. Il est possible que l’orgueil de la spéculation intellectuelle y ait gagné quelque chose, mais à quel prix, grand Dieu? Pour qui connaît l’Écriture et la Tradition et l’histoire humaine tout entière, la Joie est le signe le plus infaillible de la présence de Dieu et c’est pour cela que les gens du Nord quand ils sont rongés de tristesse, viennent visiter les pays latins qui, seuls, ont conservé quelque chose de l’admirable joie des premiers chrétiens qui mouraient d’amour encore plus que de la dent des lions ou de la griffe des persécuteurs.
J’y pense, ma chérie. Apprendras-tu _tout de suite_ à ta mère ce changement? Peut-être ai-je tort, mais je crois que ce ne serait pas un acte prudent. Fais-y bien attention. Tu n’as pas le devoir de l’avertir à l’avance et cette démarche aurait pour effet probable des objections ou des reproches, enfin, toute une correspondance pénible dont ton âme aurait à souffrir et il est nécessaire que tu aies une grande sérénité. Je compte beaucoup sur ta sagesse, ma chère mignonne, et je compte encore plus sur Dieu qui t’inspirera.
Voici deux ou trois heures que je t’écris, mon bon ange, car je suis très lent. Je vais donc m’arrêter. J’aurais voulu t’écrire une lettre sublime qui fût pour toi comme du feu et de la lumière, mais je me sens très bête aujourd’hui et je n’ai rien pu trouver, sinon que je t’aime de plus en plus et que je mourrai de chagrin si nous ne devons pas nous marier bientôt.
Au revoir donc et à mercredi soir...
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J’aurai vu le père Sylvestre[1] mercredi.
[1] Le même Père franciscain qui administrait Barbey d’Aurevilly environ six mois auparavant, fut choisi par Léon Bloy pour donner à sa fiancée le premier enseignement de la religion catholique.
Je suis heureux aujourd’hui et plein d’espoir.
Ton Marie-Léon Bloy.
Mardi soir (le 5 novembre).
Jeanne, ma femme bien-aimée, mon très doux ange, tes lettres me font mourir de bonheur et d’amour. J’ai passé deux jours cruels hier surtout, rassure-toi pourtant, je ne suis pas sans espérance. Mais je suis navré de n’avoir pu répondre aujourd’hui à ta seconde lettre bénie. Je veux t’écrire en hâte dans un café où j’attends par force un ami qui ne vient pas, hélas! Si je n’ai ni le temps ni la disposition d’esprit pour mettre en ordre mes pensées, je veux au moins te dire que je t’aime infiniment, que je suis fou de toi et que ma souffrance la plus cruelle est de ne pouvoir te faire partager ma vie, chère colombe du déluge de mes douleurs qui est venue m’apportant l’olivier divin de la réconciliation. Tu parles de ta conversion, mais, ma reine chérie, tu sauras plus tard quels changements admirables s’opèrent en moi depuis que je te connais.
Enfin, nous nous verrons demain mercredi chez de bons et fidèles amis qui t’aiment déjà. Je tressaille d’allégresse en y pensant.
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Ma bien-aimée, ne t’inquiète pas. Cette réponse de ton amie danoise n’est pas une surprise pour moi. J’avais le pressentiment que cela ne réussirait pas, surtout parce que tu lui avais parlé de moi,--ce qui l’inclinait à te juger et devait la mettre en défiance.
Je suis affligé _pour toi_ que tu aies fait une démarche inutile, mais il est avantageux pour ton âme d’avoir fait une bonne expérience. Tu croyais cette personne ton amie et elle ne l’est pas. Il est utile de savoir ces choses, quand même on devrait en souffrir.
Tu sais, mon cher amour, que j’ai des idées sur l’_argent_ qui m’a tant fait souffrir par son absence. Une de mes idées, c’est qu’il est--ce métal mystérieux--en vertu d’un décret divin, le _signe de l’amitié_. Je l’ai dit un jour à des imbéciles qui ont cru que j’exprimais une pensée basse et cynique, alors que je leur donnais un aperçu du symbolisme le plus transcendant: «Je reconnais un _ami_ à ce signe, qu’il me donne de l’argent.» Toi, ma chérie, mon beau grand front de lumière, tu comprendras, j’en suis sûr. J’ai des amis pauvres qui n’ont jamais pu m’aider de leur bourse, mais je _sais_ qu’ils en souffrent et pour moi, c’est absolument comme s’ils m’avaient donné des millions avec le sang de leurs veines. Tu verras plus tard, mon adorée, comme cette idée est grande et comme elle éclaire le monde si triste et si merveilleux, où Jésus, le Fils de Dieu, a pu être vendu et acheté pour de l’argent.
Je trouve dans ta chère lettre un mot qui m’inquiète. Tu me dis que tu veux faire le sacrifice de ton temps pour prier. Je crains une illusion. Ce que Dieu demande à chacun de nous, c’est le sacrifice de notre _volonté_, rien de plus et cela comprend tout.
Si les circonstances exigent que tu donnes pour un temps à des occupations inférieures le temps que tu pourrais donner à la prière, tu dois regarder cela comme un ordre de Dieu et croire que ce sacrifice lui est plus agréable que ta prière, qu’il est lui-même, une prière infiniment meilleure.
Pour ce qui est de mes souffrances, ma Jeanne bien-aimée, accepte-les généreusement comme étant voulues par Dieu, et, je t’en prie, ne fais pas trop d’attention à mes plaintes. Si je dois être malheureux, très malheureux, longtemps encore--ce que je ne crois pas--tant mieux pour toi. C’est qu’il le faut pour payer ta dette. Quand nous recevons une grâce divine, nous devons être persuadés que quelqu’un l’a payée pour nous. Telle est la loi. Dieu est infiniment bon, mais il est en même temps infiniment juste et, comme tel, il se montre un créancier infiniment rigoureux.--Il y a environ quinze ans, alors que tu étais encore une fillette, j’ai passé des mois à demander à Dieu dans des prières qui ressemblaient à la tempête, qu’il me fît souffrir tout ce qu’un homme peut souffrir, pour que mes amis, mes frères et les âmes inconnues de moi qui vivaient dans les ténèbres fussent secourues et je t’assure, mon amour, que j’ai été exaucé d’une manière terrible.--Eh! bien, je suis à peu près persuadé que c’est ainsi que je t’ai conquise et que c’est par les douleurs infernales de quinze années que j’ai payé les joies prodigieuses qui vont t’arriver.
Je te dis cela, ma chère femme adorée, parce que je veux tout te dire. Mais je pense aussi que je vais avoir tout payé bientôt et qui sait si ta conversion bienheureuse ne doit pas être le signal de ma délivrance.
Je suis forcé de m’arrêter ici. A demain, mon cher amour.
Ton Léon Bloy.
Mercredi matin, 6 novembre 89.
Ma bien-aimée,
Je t’ai écrit hier soir une pauvre lettre que tu as dû recevoir ce matin, au moment même où je recevais la tienne qui m’a donné, comme toujours, beaucoup de joie et un peu de tristesse. Il est fort pénible d’avoir tant à craindre les yeux du monde.
Je voudrais pouvoir t’écrire une longue et intéressante lettre puisque c’est à peu près la seule ressource qui nous reste. Mais l’horrible nécessité me force à sortir. Je continue à souffrir beaucoup, mon ange aimé, et ma principale consolation est de penser que mes souffrances, acceptées pour toi, te seront utiles.
Que Dieu te bénisse entre toutes ses créatures et qu’il ait pitié de nous _bientôt_...
Les démarches inutiles que tu as faites pour moi, ma très douce Jeanne, me sont une preuve de plus de ce que j’ai toujours observé depuis un grand nombre d’années. Jusqu’à l’heure inconnue de ma délivrance, _rien ne doit me réussir_, pas même ce qui réussit à tout le monde. Je ne peux pas périr. Je suis toujours soutenu d’une manière admirable, incompréhensible, mais tout juste assez pour que je ne périsse pas et pour que je subsiste dans une espérance invincible en souffrant sans cesse. C’est ce que je t’expliquais hier soir.
Ce qui me fait penser néanmoins que j’arrive à la fin de cette période si longue, si douloureuse et que le moment approche où j’aurai payé tout ce que je _dois_ payer,--c’est que mes forces s’épuisent. Si cette vie durait longtemps encore, je mourrais et cela ne se peut pas, puisque j’ai _certainement_ une œuvre à accomplir.
Je veux espérer, mon unique amour, que ta réputation n’aura pas à souffrir. Cependant, j’ai beaucoup d’ennemis et la malice des hommes est grande. Il est possible que jusqu’au jour tant désiré où je pourrai hautement t’appeler ma femme, il se produise des soupçons et de malveillantes paroles et je ne pourrai pas te défendre, ma pauvre enfant. Mais écoute, il faut bien se persuader que nous sommes comme les premiers chrétiens _livrés aux bêtes_. Il faut mépriser cela et tout endurer pour l’amour de Dieu. Tu appartiens au Seigneur des cieux et tu es mienne, pour la vie et pour l’éternité. Tu dois être très vaillante, très courageuse, sourde aux paroles injustes et aux paroles injurieuses.
Pour moi, je considère le monde (pour lequel Jésus a dit qu’il ne priait pas) comme tellement vil que les outrages ne peuvent même plus m’offenser. Si je ne me trompe pas, si je suis réellement appelé à faire ce qui me fut dit autrefois, je dois m’attendre à toutes les malédictions, à toutes les calomnies, à des montagnes de boue sur ma tête et cela, je t’assure, ne me trouble pas.
Je suis forcé de m’arrêter ici, ma bien-aimée, pour aller souffrir encore un jour. Dieu me traite avec une grande rigueur, que son saint Nom soit béni!
Toi, mon adorée, quelles que soient les choses qu’on puisse te dire, un jour ou l’autre, ne doute jamais de moi ni de mon amour qui est assez grand pour tout accepter. Je suis fixé à toi d’une manière invincible et si, par un miracle de l’enfer--pardonne-moi cette absurde supposition--tu pouvais déchoir et te perdre toi-même, tu ne me perdrais pas encore. Je serais encore ton époux, ton plus tendre ami et ton compagnon dans la lumière du trône de Dieu où je te ramènerais doucement par la main.
A ce soir, ma bien-aimée, je t’adore.
Léon Bloy.
Jeudi soir, 7 novembre 89.
Ma Jeanne bien-aimée, ma plus chère amie,
Je souffrais, hier soir, de ne pouvoir te parler et d’être forcé de me séparer de toi. Mais il le fallait. Mes amis L... sont très sûrs, très dévoués, très fidèles. Le mari est un compagnon de ma jeunesse longtemps éprouvé. Il est de ceux dont je t’ai parlé qui souffrent, en vérité, de me savoir malheureux et je ne pourrais pas l’aimer plus s’il était mon frère. Mais je crains que sa femme ne te plaise pas. C’est une créature très bonne et très simple, j’en ai la preuve. Seulement, c’est un esprit étroit, incapable, ma chérie, de nous comprendre. Avant ton arrivée, elle m’avait déjà fait souffrir et je commençais à regretter de t’avoir fait venir dans cette maison. Elle ne s’en doutait pas le moins du monde, je me hâte de le dire. C’est une âme fermée au surnaturel, à la grandeur, c’est à dire à tout ce qui fait ma pensée et ma vie. Tu me diras ton impression, puisque tu es restée, sans moi, auprès d’elle. Je crains que ses réflexions ne t’aient dégoûtée.
Il faut bien comprendre ce que je t’écris, mon adorée. Cette femme est une bonne créature, une des meilleures que j’ai connues, _mais dans l’ordre inférieur_. Elle prétend avoir des idées exactes sur moi et me connaître parfaitement et l’homme réel que je suis, elle est infiniment éloignée d’en avoir conscience. Au fond à ses yeux, je suis malheureux par ma faute. Elle ne sort pas de là et me condamne, elle qui me _doit_ peut-être son bonheur, si la vérité était connue, car son mari est un de ceux pour qui j’ai le plus ardemment désiré de _payer_... Laissons cela, ma bien-aimée. Je t’écris difficilement, à force de volonté, étant fort accablé et triste à mourir. La journée a été affreuse. Il est vrai qu’aujourd’hui, je n’avais pas à courir. Demain, seulement, je recommencerai. Mais chez moi, une tristesse horrible m’a saisi, une angoisse de l’enfer. J’ai cru voir un avenir si sombre, un tel refus de la miséricorde sur moi qu’il m’a semblé que j’étais un agonisant. J’ai mangé un morceau de pain qui me restait, puis à force de lutter contre mes pensées, j’ai senti s’en aller mes forces et je me suis traîné jusqu’à mon lit où un mauvais sommeil de 3 ou 4 heures est venu me faire oublier ma souffrance.
Je t’écris cela, ma pauvre Jeanne, quoique je sache très bien que tu en auras beaucoup de peine. Mais j’ai une idée fixe depuis longtemps. C’est que je serai secouru, délivré, quand tu appartiendras véritablement à Dieu dans son Église. Et cela presse d’une manière terrible, car mes forces je le sens, disparaissent. Aucun homme ne pourrait résister à ce que j’endure et j’ai le cœur si malade, en ce moment, si gonflé de chagrin que les larmes m’empêchent presque d’écrire.
Accomplis donc ton sacrifice sans tarder, mon ange libérateur, ce sacrifice qui doit te remplir de joie et de lumière, Il me semble que Dieu qui exige tant d’une pauvre créature telle que moi aurait pitié de nous deux, si nous pouvions, un jour, recevoir son corps sacré au même autel.
Je t’embrasse dans la douleur et dans l’espérance _quand même_.
Ton Léon Bloy
P. S.--Je suis un peu inquiet au sujet de cette enluminure que j’ai envoyée en Angleterre. C’est la propriété d’un homme qui fut mon grand ami et qui, je crois, ne veut plus l’être--je ne sais pourquoi. La perte de cet objet me serait très cruellement reprochée.
Samedi, 9 novembre 89.
Ma chère petite Jeanne bien-aimée,
Me pardonneras-tu ma lettre d’hier soir qui a dû t’affliger? Il me semble que j’ai été très dur et très amer. Tu venais pourtant de me donner une grande preuve de ton admirable dévouement et ta lettre, en somme, m’apportait un peu d’espérance.
Je suis frappé autant que tu peux l’être toi-même de la circonstance d’une proposition pouvant avoir des suites heureuses, le jour même où tu as fait prier l’Église pour ton père. Un tel événement doit être pour toi, en effet, une preuve saisissante des choses que je t’avais affirmées à l’occasion du jour des Morts. Je ne demande pas mieux que d’espérer, mon cher amour, puisque nos deux existences sont désormais liées de la manière la plus étroite et qu’en espérant pour moi, j’espère aussi pour toi-même. Je consens très volontiers à voir ce jeune homme puisque tu sens de l’estime pour lui. Mais, mon cher ange, il faut bien me comprendre. Cela ne pouvait se faire ainsi. D’abord comment et à quel titre aurais-je pu me présenter hier soir à cette table d’hôte, ne sachant même pas le _nom_ de celui que je devais voir et ne pouvant me recommander de toi, sans te compromettre d’une manière affreuse? Tu oublies que les mœurs françaises ne permettent pas cela. D’un autre côté, je ne pouvais absolument pas me produire de cette façon. Ici, je te prie, ma bien-aimée, d’être très attentive et très intelligente.
J’ai 43 ans et j’ai produit des œuvres littéraires d’une importance considérable. Mes ennemis eux-mêmes reconnaissent que je suis un grand artiste. Puis, j’ai souffert beaucoup pour la vérité, alors que j’aurais pu, comme tant d’autres, prostituer ma plume et vivre dans l’abondance des biens de ce monde. Les occasions ne m’ont pas manqué, mais je n’ai pas voulu trahir la justice et j’ai préféré la misère, l’obscurité et les tourments indicibles. Il est certain que toutes ces choses doivent appeler sur moi le respect.
Je veux croire que ce jeune homme est extrêmement sérieux, comme tu le dis et plein de cœur. Je veux croire aussi que son intervention ne sera pas vaine et qu’il est envoyé par Dieu. Mais il ne serait pas convenable que notre rencontre eût lieu de cette façon et la pensée seule m’en a révolté.
Je ne dois pas être l’humble protégé de ce _jeune homme_ et me présenter à lui en solliciteur. S’il a pour moi de l’estime littéraire ou du respect, il doit s’estimer extrêmement flatté d’avoir une occasion de me rencontrer et de me rendre service, comme je le serais moi-même, en pareil cas, vis à vis d’un être supérieur. Il faut qu’il m’écrive pour me prier de lui accorder un rendez-vous et ce sera très bien ainsi. Mais, autrement, je ne veux pas le voir. J’ai payé assez cher le droit d’être traité avec déférence.
Il faut que chaque chose et que chaque personne soit à sa place. Telle est la justice. Un jour, une femme hautaine qui supposait que je lui faisais la cour me demanda avec quelque mépris si j’avais, par hasard, la prétention qu’elle devînt ma maîtresse. Je lui répondis: «Madame, si j’avais une telle pensée, vous devriez en être infiniment touchée, car je vous ferais, en vérité, le plus grand honneur.» Mais cela n’est qu’une impertinence et une plaisanterie.