Part 3
Néanmoins, vous avez beaucoup exigé de moi, vous m’avez accablé d’un très lourd fardeau et vous avez voulu que j’endurasse des peines si grandes que vous seul, mon Dieu, pouvez les connaître. Lorsque j’ai voulu, dans ces derniers temps, ne plus espérer en vous, m’éloigner de vous à jamais, vous m’avez envoyé, dans votre miséricorde, cette douce créature qui vous aime, qui vous cherche depuis tant de jours et que vous avez enfin poussée dans mes bras. Mon divin Maître supplicié, vous ne pouvez être le bourreau des pauvres âmes pour qui vous agonisez. Je vous en supplie, par le nom sacré de Joseph, par le cœur percé de votre Mère, et par les ossements glorifiés de tous vos saints, ayez pitié de ma bien-aimée Jeanne et de moi. Comblez-nous de votre grâce et unissez-nous pour vous servir à jamais.
Viens, ma chérie, ma fiancée, ma Jeanne infiniment aimée, viens demain dimanche et s’il se peut, fais-moi l’aumône de ta journée tout entière.
Je te serre dans mes bras.
Léon Bloy.
9 octobre 1889.
Ma chère Jeanne bien-aimée,
Je suis content que ma lettre te plaise, car je l’avais écrite avec difficulté et je n’aurais su mieux faire. Mais je m’étonne que la dernière ligne ait pu t’embarrasser. C’est une des paroles les plus connues du Nouveau Testament aux Actes des Apôtres, chap. X, v. 38. _Pertransiit benefaciendo_, il passa en faisant le bien, et c’est l’apôtre saint Pierre qui parle ainsi de Notre Seigneur...
J’ai eu de la peine hier soir et j’ai beaucoup gémi de m’être si promptement séparé de toi, car je n’ai pas réussi dans ma démarche et il m’a fallu, mon cher amour, revenir tristement chez moi, sous une pluie torrentielle.
Ce matin, je me suis levé avant 4 heures, éveillé par les rayons de la douce lune que j’aime. Le temps devenu clair était presque tiède, et dans le grand silence de mon quartier endormi, j’ai prié pour toi et pour moi-même, en regardant de ma fenêtre ce beau ciel si pur. Je sentais une grande paix descendre en moi, une profonde et sainte paix qui renouvelait mon espérance. Ah! ma tendre amie, ma douce gardienne, ma libératrice bien-aimée qui m’as restitué à mon Dieu et à ton Dieu, pour que nous ne fassions devant Lui qu’un seul cœur brûlant d’amour,--combien je te sens profondément en moi! Combien je t’aime, combien je te veux pure et sainte et combien je me sens peu digne de te posséder! Il y a dans mon passé lamentable tant de misères et de laideurs et j’ai tant de fois souillé mon âme désolée dans l’espoir insensé de me consoler du grand Amour que j’avais perdu. Il va revivre enfin par toi, cet Amour divin, par toi, mon ange de lumière, de rafraîchissement et de paix. Tu as fait pour moi comme le Samaritain miséricordieux qui recueille ce voyageur massacré sur le chemin de Jérusalem à Jéricho. Puisses-tu être comblée de bénédictions et de joies!
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Toi seule au monde, ma charmante fiancée, peux me fortifier et me conseiller et je ne compte absolument que sur toi.
Tu m’as fait un grand bien, ce matin, en me disant que tu me crois humble. J’ai la réputation d’un grand orgueilleux et tu sais que c’est là le seul crime dont il soit ridicule et impossible de se défendre. Il est pourtant singulier que je sois tant accusé de ce péché ayant passé ma vie au service de ceux qui ne pouvaient être ni mes supérieurs ni mes égaux.
Il y a là, je crois, une injustice dont j’ai souffert en silence plus d’une fois, et je te bénis une fois de plus pour avoir eu la pensée charitable de la réparer. J’ai le sentiment très profond d’être un pauvre de vertus, un indigent de mérites, et je crois être sûr de n’estimer en moi que les dons de Dieu.
A toi, ma bien-aimée, ma _fiancée_, mon épouse bientôt, sans doute, ma petite Jeanne uniquement aimée, à toi pour _toute la vie_.
Je t’embrasse,
Ton Léon Bloy.
19 octobre 1889.
Ma chère Jeanne bien aimée,
Je t’écris du fond d’un café où je suis forcé d’attendre. Tu penses peut-être que je ne veux pas te répondre. Ma pauvre amie, j’endure des peines horribles et j’ai craint de te désoler en t’écrivant. J’ai passé une semaine d’agonie, au point d’en arriver à désirer la mort pour échapper à tant de tourments, au point de désirer la folie, au point de me reprocher comme un crime de n’avoir pas, dès le premier jour, pris la fuite et de t’avoir condamnée à partager le destin d’un homme si malheureux. Hier soir, je croyais que c’était la fin. Si tu m’avais rencontré dans la rue, je t’aurais percé le cœur. J’étais ivre du désir de la mort. Sans doute, on a toujours raison de conseiller la patience et la résignation. Mais il y a tant d’années que je suis à la torture et que je n’ai pas un jour de repos. Il y a dans ma vie une chose si terrible et toi, ma chérie, qui m’es apparue comme une consolatrice, comme un refuge inespéré, je ne puis te posséder! Tout cela m’accable, m’écrase, me rend fou.
Demain matin, prie pour moi de toutes tes forces à cette chapelle.
Je te verrai dans l’après-midi, chez Mlle X..., puisqu’il m’est interdit de te voir autrement.
Mais, mon Dieu, que cela est amer!
On me reproche quelquefois de ne pas travailler, de ne pas produire. Ah! qu’il est facile de juger les autres, quand on a le ventre plein, qu’on ne souffre ni dans son corps, ni dans son âme, et qu’on n’est pas, chaque jour, dévoré par une angoisse mortelle!
J’ai fait plusieurs lieues aujourd’hui. Je t’écris à force de volonté, ayant la fièvre et sachant à peine ce que j’écris.
Et malgré tout, je ne peux pas me défendre contre l’espérance. Un ami fort étrange m’a dit aujourd’hui qu’il pensait me faire avoir une place excellente, 5 ou 600 francs par mois et voilà maintenant que je rêve, car ce serait la délivrance.
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Léon Bloy.
Mardi soir, 22 octobre 1889.
Ma chère Jeanne bien aimée,
Je t’écris comme la dernière fois, dans un café. Je n’aime pas beaucoup cela, mais ma vie errante le veut ainsi.
Rassure-toi cependant, mon amour. Je ne suis pas souffrant et ma tristesse ordinaire est aujourd’hui sans amertume. J’ai manqué hier mon éditeur, mais aujourd’hui, j’ai pu tirer de lui la petite avance qui assure ma semaine...
Tranquillise-toi donc, ma douce bien-aimée, ma chère consolatrice mille fois bénie.
J’ai peur de t’avoir mis en retard hier et cette pensée m’a tourmenté. Mais je suis si lâche quand il faut me séparer de toi, quand je ne dois plus voir tes beaux yeux si compatissants, si tendres pour moi, si touchants! O ma fiancée que je t’aime, et que je me sentirais fort si tu étais toujours auprès de moi pour soutenir ma pauvre âme! Il m’est impossible de passer un seul instant sans penser à toi, sans te couvrir de baisers, sans te bénir du fond de mon cœur où tu es assise, sans te désirer éperdument de toutes les énergies de mon âme et de toutes les puissances de mon être. Car je sens bien, quels que puissent être les obstacles, que tu m’appartiens, que tu es vraiment ma femme, que nous sommes désormais un même cœur... et que c’est Dieu qui le veut ainsi.
Tu avais raison hier. Nous sommes impatients parce que telle est la nature de l’amour que les anciens appelaient du nom même du désir--Cupido--mais il y a peu de temps que nous nous connaissons et nos affaires, en somme, ont été très vite. Si cela continue ainsi, nous serons bientôt unis l’un à l’autre complètement et pour toujours. Mon adorée, il me semble qu’à ce moment je deviendrai fou de joie.
As-tu bien songé, mon très doux ange de lumière, que tu auras un enfant malade à soigner, que j’ai l’âme criblée de blessures et que bien souvent tu me verras triste...
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J’ai été aimé pourtant, grandement aimé jusqu’à la mort, par une pauvre femme qui s’est complètement donnée à moi. Je ne puis y penser sans être navré de pitié, car je ne l’aimais pas, quoique elle fût assez belle. J’ai vu clairement alors ce que c’est que l’âme humaine et combien nous devons peu compter sur notre corps quand il veut, à lui seul, nous rendre heureux.
Il est étrange, ma très pure amie, que je vous écrive ces choses. Mais j’ai fini et je n’y reviendrai plus. Il fallait que rien de moi ne te fût inconnu. Je t’aime, Jeanne, de toutes les façons imaginables, c’est à dire comme une épouse _chrétienne_ doit être aimée de son mari et j’éprouvais le besoin de te le dire, pour que tu sois bien assurée que je serai pour toi un véritable époux et que tu réalises vraiment pour moi l’_idéal_, comme tu me le disais toi-même l’autre jour, en t’adressant à moi.
A dimanche donc, chez Mlle X..., en attendant que tu aies fait ton déménagement et que tu puisses venir chez moi, déjeuner ou dîner.
Que je serai heureux le jour où tu pourras me donner une journée entière, ma chérie!
Je t’envoie mille baisers et je suis à toi, _devant Dieu_, complètement et pour toujours.
Ton Léon.
P. S.--Dimanche, apporte-moi, chez Mlle X..., le manuscrit de mon article _Le fumier du lys_. J’en aurai besoin.
En attendant, envoie un mot de tendresse à ton ami qui meurt d’amour pour toi.
Rue Blomet, 24 octobre 1889.
Ma chère Jeanne, ma petite femme bien aimée,
Voici une lettre très douce et très bienveillante de ta mère, que j’ai reçue ce matin, en même temps que la tienne. Tu le vois, nous avons fait un pas de plus. Nous voici engagés maintenant d’une manière aussi absolue que si nous avions reçu le sacrement de mariage qui doit nous donner tant de bonheur. Tu es à moi et je suis à toi pour la vie, quoi qu’il puisse arriver. Dieu nous mène visiblement par des voies extraordinaires et le consentement de ta mère est à mes yeux un signe de plus, un signe suprême qui me remplit de confiance en me délivrant de mes dernières craintes.
Je commence par t’informer que j’ai reçu ta carte peu de temps après ton départ lundi. Elle ne s’est pas égarée, comme tu le craignais. N’ayons aucune inquiétude de ce genre, mon adorée. Je te l’ai déjà dit, nous sommes bien gardés et il ne nous arrivera aucun mal. De ton côté, tu as dû trouver hier soir, rue Lafayette, ma lettre amoureuse.
Comme nous nous chérissons, ma petite Jeanne, comme nous sommes bien dans le cœur l’un de l’autre! Comme nous serons heureux, aussitôt que Dieu le voudra! Tu as bien raison de m’écrire que tu prévois une vie glorieuse pour nos deux esprits. Tu as très bien compris ma situation, et la détresse de ta chère âme souffrante t’a éclairée sur ma propre détresse. Il est bien vrai que ton amour me sauve. Je périssais sans secours. Complètement privé de bonheur, le pauvre Marchenoir ne pouvait plus combattre, ne pouvait plus vivre. Avec toi, mon cher amour, je serai tout fort. Nous nous aimerons, nous prierons ensemble, nous étudierons ensemble la Parole sainte, et Dieu me rendra l’admirable lumière qu’il avait éloignée de moi pour m’enseigner à souffrir dans les ténèbres. Avec toi pour me soutenir à chaque pas, il n’y aura plus de découragements, ni de défaillances, et j’accomplirai, je le sens, quelque grande œuvre que l’amour de Dieu et ton amour m’auront inspirée. Quel avenir merveilleux!
Sans doute, il est très dur d’attendre, surtout pour moi, à cause de la violence passionnée de ma nature, mais qu’il me vienne un peu de secours d’une manière quelconque, qu’il me soit donné de rester chez moi, sans angoisses, sans inquiétudes d’ordre matériel, je me réfugierai dans un travail acharné, dans la prière, dans la pratique sainte des sacrements de ma Mère Église, et je pourrai penser à toi, mon doux ange de paix, sans trop d’impatience.
Tu me parles de la Croix, de la très sainte et très adorable CROIX, qui est le plus grand et le plus beau de tous les mystères. Quelle joie quand nous pourrons l’étudier et l’approfondir ensemble! Car je crois être sûr que c’est en ce point que je suis appelé à recevoir le plus de lumières et que je n’ai tant souffert que pour me préparer à cette prodigieuse faveur.
Songe, ma bien-aimée, que c’est le point central. _Stat Crux dum volvitur orbis_, dit l’Église romaine, c’est à dire la Croix est debout et immobile pendant que l’univers accomplit ses évolutions. Souviens-toi aussi de cette chose qui me fut autrefois révélée et que _seul_ au monde j’ai pu dire, à savoir que ce Signe de douleur et d’ignominie est la figure la plus expressive du Saint Esprit. Jésus qui est le Fils de Dieu, le Verbe fait chair et qui représente toute l’humanité, porte donc cette Croix qui est _plus grande_ que Lui et qui l’accable. Il faut que Simon de Cyrène l’aide à la porter. Quand je pense à ce grand personnage mystérieux, choisi de toute éternité, parmi des milliards de créatures, pour _aider_ un jour la Seconde Personne divine à porter l’image de la Troisième, je suis pénétré d’un respect infini qui ressemble à de l’épouvante.
Le nom de Simon veut dire: Obéissant et c’est la Désobéissance qui a imposé la Croix, c’est à dire le Saint Esprit, sur les épaules de cet autre obéissant qui est Jésus-Christ. Remarque bien, Jeanne, que cela fait _trois_, deux Obéissants pour porter le fardeau terrible de la Désobéissance et que ce trio lamentable est en chemin pour aller vaincre la mort. Quel abîme!
Vivant sans cesse auprès de toi, ma chère compagne, et reposant parfois ma tête lassée sur ton cœur, je me replongerais avec ivresse, avec mon enthousiasme d’autrefois dans ces études admirables qui nous rempliraient de l’amour de Dieu. J’en suis sûr, nous ferions des découvertes sublimes. Mon doux Sauveur Jésus, quand donc cette joie parfaite, ce paradis sur terre, nous sera-t-il accordé? Qui sait? Ma fiancée chérie, mon très doux cœur, ma fleur d’amour, cela dépend peut-être de toi. Je pense quelquefois que Dieu attend pour nous unir que tu appartiennes aussi bien que moi à sa véritable Église qui fut la mère et la nourrice du monde chrétien--quand tu auras pu vaincre d’une âme généreuse les préjugés et les _ignorances_ de ton éducation luthérienne. Remarque bien, mon amour, que je ne veux exercer sur toi aucune pression. Je te laisse avec confiance entre les mains de Dieu, ainsi que tu le reconnais toi-même. Mais tu as déjà senti la beauté supérieure de nos prières, de nos cérémonies, de nos églises et pour moi c’est un signe que tu ne tarderas pas à comprendre que c’est parmi nous et non ailleurs que se trouve la vraie tradition apostolique, œcuménique, universelle, le vrai trésor de la Joie divine et la vraie demeure du Saint Esprit.
N’oublie pas d’aller entendre la grande messe des Morts, le 2 novembre, dans une grande église, à Saint-Germain-des-Prés ou à Saint-Roch.
Je te recommande le chant sublime, _surhumain_ du _Dies iræ_. C’est, je crois, la plus belle chose qui ait été accordée à l’humanité. Dimanche prochain, j’apporterai pour toi, chez Mlle X..., un livre très bien fait, qui te permettra de suivre en même temps les paroles et la musique.
Il y a dans l’Église catholique une croyance fort touchante, et qui te plaira. C’est que les âmes des morts pour lesquels on prie obtiennent de Dieu le pouvoir de protéger et de secourir _temporellement_ les chrétiens pieux qui leur font cette charité. Tu prieras donc avec confiance en ce jour pour l’âme de ton père et je ne serais pas surpris que ta prière fût récompensée de quelque manière sensible et visible. J’en ai vu des exemples.
Au revoir donc, ma petite femme bien aimée, bien tendrement aimée. Je prends ton cœur et je mets le mien à la place.
Espérons beaucoup.
Je t’envoie mille baisers.
Léon Bloy.
J’ai beaucoup de choses à te dire encore. Ce sera pour une autre fois. Puisque tu dois partager ma vie, je dois te révéler tout ce qui me concerne et j’aurai à te faire une confidence douloureuse qui te fera mieux comprendre ma tristesse habituelle.
Je ne puis fermer ma lettre sans te dire encore une fois que je t’aime, que je t’adore, que tu es ma vie, mon unique amour, ma lumière, mon espérance et ma joie, et que je tomberais peut-être dans le désespoir si je venais à te perdre.
Je te couvre de baisers.
Léon.
31 octobre 1889.
Jeanne, mon cher amour,
Je t’adore et tout mon cœur est à toi. Je suis toujours à tes pieds, ma petite reine du nord, et tes beaux cheveux si fins m’ont donné une joie d’enfant. Je les ai baisés avec une ardeur d’amour qui peut aller chez un homme tel que moi jusqu’à la souffrance et jusqu’à la suffocation. Il est impossible que tu ne comprennes pas cela, mon amoureuse chérie, qui prétends ne rien entendre à la vénération romaine pour les reliques des Saints.
Le défaut, l’unique défaut peut-être de ton éducation est d’avoir mis en toi une confiance trop grande dans les spéculations de l’esprit, et je t’avoue que cela m’inquiète et m’attriste parfois quand j’y pense. Je voudrais que tu vécusses beaucoup plus par le cœur que par la pensée, parce que c’est ainsi que j’ai toujours fait et qu’alors nous serions beaucoup plus unis.
Puisque tu dois être ma femme, puisque tu l’es déjà par mon choix et par notre irrévocable volonté formelle, il est nécessaire que tu me comprennes bien, que tu saches exactement quel homme je suis. Une erreur très grave et très funeste, puisqu’elle t’empêcherait d’être complètement unie à moi, serait de croire que je suis un penseur, un homme intellectuel. Je sais en réalité peu de chose et je n’ai jamais compris que ce que Dieu m’a fait comprendre quand je me suis fait semblable à un petit enfant.
Je suis _surtout_--ne l’oublie jamais--un _adorateur_ et je me suis toujours vu au dessous des bêtes, toutes les fois que j’ai prétendu agir autrement que par l’amour et les opérations de l’amour. Dieu m’a donné de l’imagination et de la mémoire, rien de plus, en vérité. Mais j’ai la raison fort pesante, à peu près comme pourrait être la raison d’un bœuf et la faculté d’analyse, telle que les philosophes l’entendent, me manque d’une manière absolue.
Ma mère, à qui je ressemblais beaucoup, m’a dit souvent, en m’appliquant une parole célèbre qui fut dite autrefois d’un grand docteur de l’Église: «Mon cher enfant, il est vrai que tu es un bœuf, mais un bœuf dont les mugissements étonneront un jour la chrétienté.» Pauvre mère douloureuse et chérie, elle me préférait à tous mes frères, parce qu’elle croyait que Dieu avait mis en moi de grandes choses. Je ne sais si mes beuglements auront à la fin une telle puissance, mais je sais fort bien que la faculté d’aimer est développée chez ton ami d’une manière inouïe. Cela, je t’assure, me suffit et je ne demande rien de plus, parfaitement assuré que le reste me sera donné par surcroît. La philosophie m’ennuie, la théologie m’assomme, les paroles sans amour me sont inintelligibles, les raisonnements des sages m’apparaissent comme un cloaque de ténèbres et l’orgueil de l’esprit humain me fait vomir.
Rappelle-toi, je t’en supplie, les expressions de Notre Seigneur, au chapitre onzième de Saint Matthieu, vers. 25: «Je te prends à témoin, je confesse devant toi, mon Père, seigneur du ciel et de la terre, que tu as caché ces choses aux savants et aux prudents et que tu les as révélées aux petits.»
Crois-tu, ma bien-aimée, que ces superbes réformateurs, qui osèrent prendre sur eux de détourner de leur Mère des centaines de millions d’âmes, se souvenaient de cette parole?
J’ai connu une très pauvre fille--Véronique--dénuée de science autant qu’on peut l’être, mais dont le cœur flambait comme toutes les étoiles des constellations. Elle ne savait rien, excepté son propre néant et l’_obéissance irraisonnée_, telle que l’exige le pur amour. A cause de cela, elle fut élevée à la contemplation de la gloire de Dieu et reçut des lumières si grandes que je ne puis y penser sans mourir d’admiration et d’effroi.
Ma chère Jeanne, si tu pouvais croire que l’effort de ton esprit te portera à la vérité religieuse, tu te tromperais aussi cruellement que si tu prenais le chemin des glaces du pôle pour aller dans l’Inde. Ceux qui ont voulu chercher un passage ont été jusqu’à ce jour frappé de mort.
Tu me dis que tu es _hérétique_ plus que je ne le pense. Je le pense beaucoup, hélas! et c’est une pensée pleine de douleur pour moi, ma pauvre enfant. _Je suis hérétique_ a toujours signifié: je suis séparé de Dieu, ennemi de Dieu, je n’ai plus de Mère, je n’ai plus de Père, je n’ai plus de frères, je suis privé de foi, d’espérance et d’amour et mon âme désolée ressemble à une solitude épouvantable.--Seulement, chère amie de mon cœur, tu répètes les leçons de ton enfance et tu ne sais pas ce que tu dis. Si tu le savais, je serais percé de désespoir et forcé de renoncer à toi.
La vénération des Reliques des saints, aussi ancienne que l’Église, t’embarrasse, ma chérie. Cependant les objets qui ont appartenu, par exemple, à ton père te sont précieux. Si tu possédais une parcelle de ses ossements, tu l’enfermerais avec soin dans un coffret capitonné et tu regarderais quelquefois ce pauvre débris avec attendrissement. Pourquoi veux-tu que Dieu qui est l’Amour même ne se complaise pas dans les restes mortels de ceux qui furent ses grands amis sur la terre et qui partagent aujourd’hui sa gloire? L’Église romaine (quelles que puissent être à cet égard les calomnies hérétiques) enseigne simplement que l’Esprit de Dieu, c’est à dire, la Troisième Personne divine réside sur la dépouille des saints, comme ces parfums puissants qui ne peuvent se détacher des objets qu’ils ont saturés, et, qu’à ce titre, la dépouille des saints mérite, non pas l’adoration, mais un culte d’honneur et de vénération profonde. Voilà tout. Je ne comprends même pas qu’une chose aussi naturelle puisse être un sujet d’étonnement. Je donnerais ma vie pour baiser les os de Joseph dont il est parlé dans l’Exode, XIII, 19, et je crois, sur le témoignage de Dieu, que les plus grands miracles peuvent être opérés par de saintes reliques. Je te recommande le texte du quatrième livre des Rois, XIII, 21 et celui de l’Ecclésiastique, XLVIII, 14.
Je souffre beaucoup de te savoir encore hérétique, mais, mon cher amour, je ne suis pas inquiet. Il est évident pour moi que Dieu te désire et qu’il t’appelle. C’est pour cela qu’il t’a donné de l’amour pour moi. Il fallait que ton cœur fût attendri, amolli, rendu humble par l’effet d’une tendresse humaine. Tu penseras un jour comme moi ou plutôt tu _sentiras_ comme moi et les objections que tu peux avoir aujourd’hui te sembleront bien peu de chose.
Je me rappellerai, je crois, toute ma vie, une visite que je fis, il y a bientôt dix ans, à Lyon ville des martyrs, à la crypte où sainte Blandine et saint Pothin expirèrent après d’horribles supplices pour l’amour de Jésus sous le règne du _doux_ philosophe Marc-Aurèle. Je reçus là une des plus vives impressions dont l’âme humaine soit capable. Je fondais de tendresse, je sanglotais de joie et cette impression a duré longtemps. J’eus alors une lumière de plus sur les saints, sur l’Amour du Dieu vivant résidant au milieu de ses morts bien-aimés et je sens bien que ni les séductions ni les tourments de ce monde ne pourront jamais affaiblir cette clarté des cieux.