Lettres à sa fiancée

Part 2

Chapter 23,966 wordsPublic domain

Ne vous étonnez pas et ne vous effrayez pas non plus, mon cher amour, ma Jeanne bien-aimée, de cette folle journée que je vous raconte. Il faudrait plutôt vous en réjouir puisque c’est l’histoire de la guérison d’un paralytique. Considérez qu’auparavant je me paraissais à moi-même un cadavre. Songez que depuis dix ans bientôt je roule dans des abîmes de douleur, de tristesse infinie, de ténèbres et de tentations mortelles, après avoir été inondé, submergé des plus étonnantes grâces et des plus insignes promesses qui puissent tomber sur un mortel. Je suis bien forcé de croire que vous m’avez été envoyée par Dieu qui se décide enfin à prendre en pitié sa créature accablée. Et mon bonheur est si grand qu’il fallait bien que la première impression déterminât une grande crise. Rassurez-vous. Je me calme déjà. Le bouleversement énorme qui me rendait hier quasi insensé n’existe déjà presque plus. La tempête va s’apaiser et le Seigneur Jésus pourra marcher dans sa gloire sur les flots de mon âme tout à fait domptée. Une paix charmante, une douceur d’amour suave et profonde va descendre en moi, je le sens bien et je pourrai travailler, penser, prier avec une force nouvelle, avec une patience résignée qui me permettra d’attendre sans trouble l’accomplissement, quel qu’il soit, des desseins de la Providence.

O ma douce consolatrice, ma Samaritaine chérie, je vous ai aimée dès le premier jour, je le vois maintenant et ce sentiment s’est développé tout à coup comme la flamme d’un incendie.

Il y a quelques jours j’avais dîné chez un ami qui s’était mis au piano pour me jouer quelques-unes des mélodies si tendres et si mélancoliques de Schubert. En l’écoutant, je pensais à vous et comme la musique agit sur moi puissamment, qu’elle produit toujours l’effet d’affiner ma sensibilité et d’élargir ma capacité de souffrir,--je vins à songer qu’il me serait peut-être un jour demandé de renoncer à vous que j’aime désormais... et qui êtes ma seule espérance terrestre. Cette idée fut un coup de poignard si cruel qu’il me sembla que mon âme entrait en agonie.

Je compris alors combien mon cœur vous appartenait.

Maintenant, ma chérie, tout cela est passé. Ma tendresse pour vous est absolument douce, un peu mélancolique, sans doute, mais sans aucun mélange d’amertume.

Vous m’avez écrit: J’aime Dieu plus que vous. Enfant bien-aimée, qu’en savez-vous? Je ne pourrais vous écrire cela, parce qu’il me serait impossible de faire ce _partage_. J’aime Dieu en vous, par vous, à cause de vous et je vous aime parfaitement en Dieu, comme un chrétien doit aimer son épouse, et l’idée de séparer d’une manière quelconque cette belle flamme d’amour ne tombe pas sous le discernement de mon esprit. Aimons-nous donc, ma petite Jeanne, avec une entière simplicité, sans aucune _analyse_ vaine, en la manière que Dieu veut, n’ayons pas peur de l’Amour qui est le Nom même de l’Esprit Saint et attendons ainsi avec courage la volonté de Celui qui nous a formés pour sa Gloire et qui ne nous a pas tirés du néant pour le plaisir de nous torturer.

N’est-ce pas une chose étrange? Je me sens devant vous, auprès de vous, mon cher amour, comme un tout petit enfant malade. Si Dieu voulait nous faire la grâce d’accomplir ce que nous désirons l’un et l’autre, ah! je me réfugierais dans vos bras, dans votre cœur comme dans une citadelle. Vous protégeriez contre lui-même, contre ses propres pensées, cet homme qu’on prétend si fort, si dur, si terrible à ses ennemis et qui serait si faible en votre présence. Vous seriez, chère amie de mon âme, ma conscience et ma lumière, parce que, à travers vous, je verrais toujours mon Rédempteur et l’Esprit adorable de mon Dieu.

Prions donc de toutes nos forces pour que cette chose arrive. Souvenons-nous que Dieu ne résiste pas à l’amour. Pour moi, je vais me remettre, grâce à vous, à la prière que j’avais presque abandonnée, tellement j’étais abattu. Je vous ai dit avant-hier assez de choses pour qu’il vous soit possible d’entrevoir le gouffre horrible du fond duquel votre amour m’a fait sortir.

Je vous le dis «en vérité», il faut absolument que notre demande nous soit accordée, car je sens au plus profond de mon âme et de mon esprit que _j’ai besoin de vous pour accomplir de grandes choses_.

Chérie, ma Jeanne bien-aimée, je vous aime si tendrement, qu’il me semble que, si vous m’apparaissiez en ce moment, je m’évanouirais de bonheur.

A vous de toute mon âme,

Léon Bloy.

127, rue Blomet, 24 septembre 89.

Ma chère amie, ma petite Jeanne bien-aimée,

Que Dieu te bénisse, mon cher amour, pour ta lettre si douce et si bienfaisante. J’en avais besoin, car je souffrais durement dans mon âme et tu m’as un peu consolé.

Tu me sais malheureux, mais tu ne sais pas _combien_ je le suis. Je ne veux et je ne dois rien avoir de caché pour toi, désormais. Hier matin, il m’a fallu courir à Neuilly chez un ami dévoué qui me sert d’intermédiaire pour une pauvre petite combinaison commerciale sur laquelle je vis depuis un mois et qui est, en vérité, la chose la plus douloureuse et la plus lamentable.

Je vous l’expliquerai quand je serai plus fort, c’est à dire, moins accablé par la tristesse. J’étais tout à fait sans argent et il m’en fallait le jour même... Je ne peux jamais envoyer que de très faibles sommes, et, par conséquent c’est toujours à recommencer. Or je suis sans ressources, je ne gagne absolument rien... C’est donc tous les jours, quelque nouvel expédient qu’il s’agit de trouver, dussé-je en mourir. Ce sont des courses désespérées à travers Paris, des démarches infernales, des humiliations, des fatigues et des angoisses de mort que bien peu d’hommes, je vous assure, auraient le courage d’endurer. Ah! les heureux de ce monde qui sont assurés de leur pain de chaque jour, c’est à dire de toutes les choses nécessaires à la vie du corps et qui ne voulant pas connaître Jésus, n’ont jamais eu, même un seul instant, l’idée de souffrir pour leurs frères, de se sacrifier pour les malheureux: ah! oui, ceux-là sont en bonne posture, assurément, pour me juger et pour me reprocher de n’avoir pas ce que le _monde_ appelle de la dignité! Que serait-ce donc s’ils savaient qu’il y a plus de _dix ans_ que cela dure, cette épouvantable existence? et que ne possédant rien, ne gardant jamais rien pour moi de ce qui m’était envoyé par Dieu, j’ai toujours mis mon âme et mon corps au service des pauvres gens, jusqu’à mendier pour eux, comme je vous le disais avant-hier.

Ah! la dignité, la DIGNITÉ des âmes médiocres, il y a longtemps que je la connais, cette sinistre dérision de mon Rédempteur crucifié!

Il y aura même un chapitre dans mon livre sur l’argent que j’écrirai quelque jour, intitulé: «Dignité de l’argent.»

On ne peut cependant pas incriminer bien gravement un homme que personne sur terre ne peut accuser d’égoïsme et qu’on a toujours vu souffrir _volontairement_. Car il m’eût été facile, croyez-le, de ne pas souffrir du tout si j’avais voulu ne penser qu’à moi. Laissons cela.

Songe, ma Jeanne chérie, que depuis un très grand nombre d’années, depuis que je suis né, je n’ai jamais eu que des tourments.

Depuis dix ans surtout, considère que j’ai presque continuellement enduré la faim, le froid, la chaleur, l’immense fatigue, l’immense tristesse et la noire solitude et que je me suis à moi-même infligé ces choses, parce que j’avais pitié des autres, comme j’implore aujourd’hui la pitié pour mon propre compte. Car je n’en peux plus, en vérité, je succombe d’accablement... Je t’ai déjà dit cela, ma bien-aimée et tu dois l’avoir compris.

On m’a beaucoup accusé de paresse. Peut-être est-ce vrai. Pourtant, n’est-il pas étonnant que j’aie pu écrire quelques livres au milieu de tant de tribulations? Dieu seul est notre vrai juge parce que Lui seul voit tout. Quand je suis au travail chez moi, c’est à dire les quelques et rares fois où ma journée tout entière n’est pas consumée par d’abominables courses, il m’arrive bien souvent, sans que je le veuille, des pensées terribles:--où trouverai-je de l’argent demain? Comment ferai-je moi-même pour ne pas mourir de faim ce soir?--Comment apaiserai-je mon propriétaire que je ne paie pas et qui peut, s’il lui plaît, m’écraser d’humiliations? Alors, vois-tu, l’angoisse de cette obsession devient si forte que la plume me tombe des mains et que je ne suis plus capable d’aucun ordre dans mes pensées.

Je ne cesse de crier vers Dieu pour lui demander ce qu’il me refuse toujours, la paix dont j’ai tant besoin. Il me faudrait un travail fixe qui me procurât la sécurité ou une somme d’argent qui me permît d’écrire tranquille et de faire quelqu’un de ces livres que je suis si visiblement appelé à faire. Je n’obtiens rien et Dieu sait pourtant combien cela presse et combien je suis en danger!

Parmi mes meilleurs amis, il n’y en a que deux qui m’aient un peu compris. C’est celui à qui j’ai dédié le _Désespéré_ et un pauvre homme très naïf et très tendre que tout le monde méprise, à cause de sa grande faiblesse d’esprit. Ces deux êtres exceptionnels ont confiance en moi, une confiance absolue et ils n’ont jamais songé à m’accuser d’orgueil. Certes, il est un peu ridicule de se défendre d’être un orgueilleux, et pourtant je ne crois pas, en conscience, que ce soit là mon grand vice. Mais il y a deux choses dont je suis bien sûr, la première, c’est que j’ai reçu le don de «l’intelligence» des réalités profondes et la deuxième, c’est qu’il me fut imposé, par surcroît, d’être le dépositaire et le _confident_ d’un secret inouï que je ne puis communiquer à personne,--fardeau écrasant, épouvantable, qui m’a souvent jeté par terre ivre de douleur et suant la mort. Jeanne bien-aimée, comment voudrais-tu qu’un homme aussi anormal trouvât sa place parmi les autres hommes et ne leur parût pas un monstre d’orgueil,--quoi qu’il pût faire et quoi qu’il pût dire? En 1882, après avoir été frappé de ce coup de tonnerre qui fut l’immense malheur de ma vie, me voyant tout à coup plongé dans les ténèbres, après avoir nagé dans la lumière, affolé de désespoir, je devins positivement semblable à un fauve. Mes anciens amis se souviennent de l’horrible désolation que je promenais partout et de l’excessive amertume qui sortait de moi toutes les fois que je ne parlais pas à un pauvre. Et lorsque dans l’espoir de gagner ma vie, j’abordai le journalisme, lorsque je me vis forcé de regarder en face l’abomination de ce monde, après avoir été saturé des splendeurs de Dieu, mes écrits pouvaient-ils être autre chose--ma nature aidant--que ce qu’ils furent en réalité: un vomissement et un anathème? Aujourd’hui je me suis calmé, mon cœur s’est amolli, attendri, je ne suis plus le même. Cependant il m’est impossible de me repentir de ces violences qui me furent _imposées_ (relis la page 180 du _Désespéré_).

Ma Jeanne chérie, ma douce fiancée, tu es ma consolation, mon espérance unique après Dieu qui t’a jetée dans mes bras. Voici les paroles véritables sorties du fond du cœur de cet orgueilleux: Je suis un homme très pauvre, très malheureux, très faible, très malade, très abandonné. Je suis le dernier des indigents, un être qu’on foule aux pieds, un mourant de la soif d’amour. Si tu venais à me manquer, tout me manquerait à la fois. J’aime ton âme, ton esprit, ton corps et j’espère que tout cela me sera donné, parce que nous nous marierons, parce que j’ai un besoin infini de toi, parce que tu m’as été offerte et--que je ne t’ai pas cherchée. Ta _protection_ m’est nécessaire et il faut, mon Dieu! qu’elle ne se fasse pas trop attendre, car il me semble que je suis un agonisant. Je t’ai parlé de moi comme d’un petit enfant. Je ne sais ce qu’il faudrait dire pour exprimer ce que je sens. Ma tendresse pour toi est sans bornes. Je suis ivre, je suis fou d’amour pour toi, mon adorée. Je vais te voir tout à l’heure et l’idée qu’il ne me sera pas possible de te serrer dans mes bras me crève le cœur. Tu me parles d’attendre et je t’ai dit moi-même qu’il nous serait peut-être demandé de souffrir. Cela commence déjà pour moi et je t’avoue que j’en suis pénétré d’effroi, car ma vie a été trop dure et je suis aujourd’hui presque sans force.

Si du moins, il m’arrivait quelque secours qui me permît de rester chez moi et de me réfugier dans le travail et la prière, la patience me serait plus facile. Pourquoi donc, _enfin_, Dieu ne me traiterait-il pas avec douceur?

A toi, chérie, mille baisers,

Léon Bloy.

127, rue Blomet, 27 septembre 89.

Ma chère Jeanne, bien-aimée,

J’aurais dû et j’aurais voulu t’écrire hier. Je n’ai pu le faire. Pauvre amie bénie qui aime si tendrement un malheureux homme si triste, dont tu accompliras sans doute la rédemption, tu veux que je ne te cache rien de ma vie. Je n’ai que peu de chose à ajouter à ma dernière lettre. Les quatre premiers jours de la semaine ont été entièrement perdus pour le travail. Il m’a fallu courir, la mort dans l’âme du matin au soir. La journée d’hier, surtout, a été terrible. J’ai marché presque sans interruption du matin au soir et je suis rentré chez moi ivre de fatigue et de chagrin pour me réfugier dans le sommeil, dans le bienfaisant sommeil qui est mon seul trésor et mon unique refuge contre d’intolérables souffrances. Ce qui particulièrement crucifiait mon cœur, c’était la crainte que... qui n’avaient reçu de moi, la veille, que ce pain d’un seul jour, se trouvassent aujourd’hui même sans ressources, puisque je n’avais rien pu découvrir ni rien envoyer. Un ami dont le dévouement m’est connu et qui me sert d’intermédiaire près du marchand dépositaire de mes lettres, n’avait pu se trouver à un rendez-vous où il devait venir m’apporter un acompte sur cette misérable somme tant espérée et je l’avais attendu vainement dans la plus torturante angoisse. Il avait enfin fallu partir sans espérance et je ne saurais t’exprimer, mon cher amour, ce qui se passait dans mon cœur. Je me voyais abandonné de Dieu. Je me trompais cependant. J’ai reçu ce matin à mon réveil une lettre de cet ami, m’informant qu’il avait envoyé lui-même la somme qu’il n’avait pu venir m’apporter. Sa lettre contenait en même temps quelque argent pour moi, toujours à titre d’avance sur la négociation future. J’ai donc pu rester aujourd’hui rue Blomet, mais pour souffrir, il est vrai, d’une autre manière. J’ai pris froid dans toutes ces affreuses courses et je souffre beaucoup d’une fluxion, qui m’a empêché d’écrire et de penser toute la matinée.

Cela n’est nullement dangereux, mais fort cruel et une très grande patience est nécessaire.

Tu vois, ma Jeanne chérie, comme je perds mon temps et ma vie, du moins en apparence, car il n’est pas possible de croire, en y songeant avec attention, que ce soit perdre le temps, de subir la volonté de Dieu exprimée dans des faits et des circonstances invincibles. Nous lui demandons ce qui nous plaît et il nous donne _ce qu’il nous faut_; cela fait, paraît-il, une grande différence.

Alors même que j’étais aussi près que possible du désespoir, et cela m’est arrivé bien souvent, j’ai toujours pensé que j’avais une énorme dette à payer qu’il fallait que j’acquittasse jusqu’à la dernière obole, après quoi, j’aurais enfin la paix, mais qu’en attendant j’étais assuré, malgré tous les dangers, de ne pas périr. Cette croyance inébranlable est le fondement de mon espérance et m’a toujours soutenu.

Combien de temps encore, ô Seigneur?

Pourtant, ma très douce amie, mon cher cœur, j’ai le pressentiment que le temps est proche et tu m’es apparue comme le signe de la délivrance prochaine.

Comment t’exprimerai-je, ma colombe chérie, mon adorée, la joie, le délire de joie que ta dernière lettre m’a donné ce matin? Ah! oui, je suis aimé, bien aimé, je le vois, j’en suis profondément consolé, j’en suis très fier aussi, mais non pas sans mélancolie quand je pense que tu offres ta vie, pauvre petite, à un homme si dénué, si peu capable de te rendre heureuse.

Mais non, il faut espérer quand même. Nous appartiendrons l’un à l’autre, j’en suis sûr parce que je vois clairement qu’il le faut.

Ne crains rien, ma chérie, tout va s’arranger, je crois le deviner et peut-être même qu’en nous donnant l’un à l’autre, Dieu qui a _voulu_ notre amour nous accordera par surcroît les biens de ce monde...

... Mais au milieu de notre joie, il ne faut pas oublier Dieu. Tu me parles de ton église, pourquoi ne viendrais-tu pas prier dans la mienne?... tu viendrais me retrouver vers 11 heures à l’église voisine de ma maison. Je me place toujours dans une petite chapelle à droite du grand autel dans le bas-côté. Tu me verrais de suite. Cela me rendrait bien heureux.

Au revoir donc, ma bien-aimée.

Je t’aime beaucoup plus que moi-même.

Léon Bloy.

5 octobre 89.

Ma Jeanne bien aimée, mon très cher amour,

Voilà deux lettres de toi qui sont venues, cette semaine, me consoler dans mon désert et je suis honteux d’y répondre seulement aujourd’hui. Se pourrait-il que ton amour fût plus grand que le mien? Je ne sais pas, mais il est certain que je suis parfaitement aimé et cette pensée me remplit d’une parfaite et merveilleuse douceur.

Mon Dieu! combien cette chose qui nous arrive est admirable! Tu m’as écrit, mon adorée, qu’il se passe en toi des miracles. Je le savais et je le voyais, car j’ai l’habitude ancienne de ces choses. J’ai déjà vu de si admirables effets de la grâce! Tu souffrais, pauvre chère âme, de n’avoir pas Dieu et tu le cherchais de toutes tes forces. C’est pourquoi Il t’a donné un «cœur nouveau», ce sublime Seigneur qui ne résiste pas à l’amour. C’est que tu ne pouvais pas aller à lui sans passer auparavant par un grand sentiment humain qui te transformât tout entière, en te faisant humble et candide comme doivent être les petits enfants, capables enfin de comprendre et de désirer le _sacrifice_. Cela, vois-tu, ma bien-aimée, c’est la seule chose divine en ce monde. Le reste n’est qu’ordure ou poussière et les êtres humains ne valent qu’en raison de leur capacité de souffrir volontairement.

Ta dernière lettre me montre que tu es déjà arrivée à ce point et j’en ai été touché jusqu’aux larmes à cause de la magnificence visible des opérations de Dieu dans ton âme. Plus tard tu comprendras mieux ce qui se passe et tu seras ravie jusqu’à l’extase de la foudroyante rapidité d’élue et de prédestinée avec laquelle l’Esprit Saint te pousse dans ses voies surnaturelles.

Désormais, ne t’étonne plus de rien. Je t’affirme que tu dois t’attendre à tout. Tu ne sais pas qui tu es, tu ne sais pas qui tu aimes et surtout tu ne sais pas ce que le Seigneur va te demander. Tu ne sais pas «le don de Dieu». Il faut, ma douce amoureuse, que tu te prépares d’un cœur très _simple_ à recevoir la lumière qui ne te sera pas mesurée parce que Celui qui la donne est exempt de parcimonie. Tu vas entrer dans un monde nouveau pour toi. Ne t’étonne de rien et ne tremble pas, mon amour; d’ailleurs pourquoi craindrais-tu? Si tu es docile à la grâce, je t’annonce avec certitude, des joies si profondes, si parfaites, si pures, si lumineuses que tu croiras en mourir. Et cela viendra tout de suite, je le sais par expérience, aussitôt que tu auras renoncé à toi-même pour adhérer uniquement à la volonté de Dieu. Que ce Dieu est admirable et qu’il est bon de m’avoir choisi pour être l’instrument de son œuvre en toi.

Je t’ai déjà dit, ma Jeanne chérie, que ta rencontre avait été bienfaisante pour moi. Comment pourrais-je m’exprimer pour te faire voir clairement à quel point je suis consolé et réconforté par toi? Lorsque nous nous sommes connus, mon ange de paix, j’étais au bord des abîmes. Accablé de chagrin et de désespoir, je me sentais mourir et j’acceptais lâchement qu’il en fût ainsi.

Je savais pourtant qu’il n’était pas dans ma destinée de périr de cette façon, que j’avais à remplir une mission certaine; je ne pouvais oublier les signes divins par lesquels autrefois, je fus averti des intentions inouïes de la Providence. N’importe, j’étais si las, si mortellement découragé d’avoir tant souffert, tant prié, tant pleuré, tant donné ma vie pour mes frères, sans jamais voir l’aurore de ma délivrance! Et des ténèbres terribles s’amoncelaient sur moi. Et c’étaient des tentations infernales impossibles à raconter, comme si j’avais été sur le point de devenir un démon. Presque aussitôt, je fus apaisé, fortifié, quand tu devins ma très douce amie. Sans doute les ténèbres n’ont pas encore été dissipées et il s’en faut que j’aie cessé de souffrir. Mais je sens très bien que je vais au devant de la lumière, et c’est à cause de toi, par toi seule, mon cher cœur, que Dieu a voulu que ce grand miracle de résurrection s’opérât. Et maintenant est-il possible de croire que ce prodige d’amour puisse demeurer inachevé? Je suis revenu à l’espérance, à la grande espérance d’autrefois, j’ai retrouvé l’esprit de prière et je vais reprendre les saintes pratiques depuis longtemps abandonnées. Je crois entrevoir déjà certaines clartés que je croyais à jamais perdues. Mais, en même temps, il est bien sûr que je ne saurais me passer de toi, et que je ne puis rien sans toi. Il me faut _absolument_ une compagne de tous les jours et de toutes les heures, et tu es la seule entre toutes les créatures qui puisse être cette compagne. Les difficultés paraissent infinies, qu’importe, si, comme je le crois, c’est la volonté de Dieu que notre mariage s’accomplisse?

Ah! que je suis impatient de cet heureux jour! et combien je souffre de ne pouvoir en aucune façon, le calculer!

J’ai une joie extrême à te voir le dimanche, parce que ce jour-là tu es vraiment bien à moi, ma chérie. Mais que la semaine est longue et triste! Tu m’es si nécessaire et ma tendresse pour toi est si profonde!

Tu m’écris que tu pries Notre Seigneur qu’il t’envoie des souffrances pour que je sois heureux. Mais, ma bien-aimée, ma consolatrice bénie, comment cela se pourrait-il?

Quel bonheur pourrais-je avoir si je te voyais souffrir? Assurément, Celui qui nous a créés si manifestement l’un pour l’autre saura très bien nous unir le plus simplement du monde et par des moyens admirables que nous ne pouvons même pas concevoir. Les souffrances viendront plus tard, c’est bien possible, et je ne serais même pas très étonné que ma vie dût s’achever dans d’effroyables tourments, mais il est nécessaire qu’auparavant la paix me soit accordée pour que je puisse me préparer à ce que je crois être certain d’accomplir un jour.

--Mon adorable Sauveur Jésus, qui êtes crucifié par moi, pour moi, en moi, depuis deux mille ans et qui attendez vous-même votre délivrance, en saignant sur nous, du haut de cette Croix terrible qui est l’image et la ressemblance infiniment mystérieuse de votre Esprit dévorant,--je vous supplie de regarder mon effroyable misère et d’avoir tout à fait pitié de moi. Considérez, mon doux Rédempteur, que j’ai eu pitié de vous, moi aussi, que vos souffrances m’ont bien souvent déchiré le cœur et que j’ai pleuré nuit et jour des larmes sans nombre en me souvenant de votre agonie. Ne m’avez-vous pas vu des années entières à vos pieds sacrés, pénétré d’amour et de compassion et me détournant avec horreur des joies de la vie pour sangloter avec votre Mère et la foule de vos chers martyrs qui ne rougissaient pas de m’accepter pour leur compagnon? Vous ne pouvez avoir oublié, non plus, que par respect pour vos adorables plaies, j’ai rarement négligé de souffrir pour les malheureux et que j’en ai tiré quelques-uns du fond des gouffres pour les amener fraternellement en votre présence.