Part 1
LÉON BLOY
LETTRES A SA FIANCÉE
Mon Dieu! faites que je ne détruise pas ce que vous opérez de grand dans mon âme.
Sainte Thérèse.
1922 ÉDITION ORIGINALE
LIBRAIRIE STOCK Delamain, Boutelleau & Cie, Éditeurs, PARIS 7, RUE DU VIEUX-COLOMBIER ET PLACE DU THÉATRE-FRANÇAIS
LA PRÉSENTE ÉDITION ORIGINALE A ÉTÉ TIRÉE A 1.000 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 1.000 SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA. IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE 10 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL NUMÉROTÉS DE I A X, 50 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS DE XI A LX ET 20 EXEMPLAIRES DE PRESSE SUR PAPIER ORDINAIRE.
EXEMPLAIRE Nº
TOUS DROITS RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS. COPYRIGHT 1922, BY DÉLAMAIN, BOUTELLEAU & Cie.--PARIS.
DÉDICACE
A qui confierais-je ces pages, sinon à vous, Édouard et Otto, qui, par la volonté de Dieu, êtes les gardiens des filles de Léon Bloy.
Leur mère vous bénit en vous priant de considérer l’immense amour surnaturel qui anime ces lettres. C’est leur beauté, leur jeunesse, c’est le gage aussi de votre bonheur.
Et vous savez, mes amis, ce que veut dire l’Amour surnaturel.
La Joie pour le temps et pour l’Éternité.
Jeanne Léon Bloy
INTRODUCTION
C’est avec un serrement de cœur que je livre aux regards étrangers ces _Lettres de Léon Bloy à sa Fiancée_.
Mon sentiment est analogue à celui du compositeur qui--laissant s’échapper en harmonies la mélodie qui chantait dans son cœur--découvre que son secret n’est plus à lui.
Mais Léon Bloy me le demande.
Je dois rendre témoignage. Ma vie n’a pas d’autre sens depuis qu’il est mort.
C’est donc entendu: Ces lettres ne sont plus à moi. J’en ai été l’occasion--c’est vrai--mais sa Parole doit aller plus loin, jusqu’à l’âme inconnue qui l’attend quelque part et qui sera «la Fiancée de sa pensée».
* * * * *
Pour comprendre l’importance, pour moi Danoise, de ma rencontre avec Léon Bloy, au point de vue spirituel, il faut se rendre compte de l’impossibilité pour tout Danois d’il y a cinquante ans, de connaître l’Église.
La prohibition du culte catholique était restée en vigueur jusqu’au milieu du siècle dernier. Donc, aucune église catholique dans tout le Royaume, à l’exception d’une chapelle en Slesvig qui, par un privilège spécial, n’avait cessé d’exister. Par conséquent, l’ignorance à l’égard de la vraie foi était absolue. Dans les écoles on enseignait l’histoire du point de vue protestant, faussée par les Allemands le long des siècles.
Dès la Réforme, le peuple avait été trompé. Petit à petit, les autorités ecclésiastiques catholiques furent remplacées par les réformateurs, on omit volontairement les parties essentielles de la Messe et le culte catholique fut aboli presque à l’insu des fidèles. Un rempart de préjugés fut élevé contre l’Église à force de calomnies et le peuple danois qui eut son époque héroïque aux temps catholiques croupissait désormais dans les ténèbres envoyées par Luther.
Aujourd’hui, il y a moyen de s’instruire. On a construit des églises, des ordres religieux ont été appelés par l’Évêque. Il est possible maintenant, en Danemark, de connaître le catholicisme, ainsi que l’œuvre des faussaires.
Pour moi le choix ne s’était pas posé. Il a fallu l’intervention directe de Dieu. Ma soif de vérité a été miséricordieusement prise en considération par l’Auteur de tout bien, tandis que tant d’autres ont fermé les yeux sur ce monde sans avoir vu la vraie Lumière.
Après Dieu, c’est à Léon Bloy que je dois le bonheur inouï d’appartenir à l’Église catholique romaine, d’avoir réintégré _la Maison_, c’est à dire de connaître Marie: _domus aurea._ J’en rends témoignage devant Dieu qui a bien voulu accepter l’offrande des mains de son serviteur. Nous sommes un petit nombre, nous, qui avons été enfantés par sa douleur et avant de poursuivre ce récit, je convie tous ceux qui ont connu Dieu par lui d’offrir pour lui leur holocauste...
C’est à l’ombre de la Mort que nous nous sommes vus pour la première fois. Il traversa ma route et j’eus l’impression qu’il n’était pas un passant ordinaire.
Il marchait la tête baissée, un peu voûté comme un homme qui porte un lourd fardeau. Son air était sombre. Il revenait du cercueil _fermé_ de Villiers de l’Isle-Adam.
Le lendemain, nous nous rencontrâmes de nouveau. On me le présenta. Il leva les yeux sur moi, me parla avec intérêt et me promit le _Désespéré_.
«Vous verrez quel livre terrible», me dit l’amie commune chez qui eut lieu notre première rencontre. «Qui est cet homme?» lui demandai-je, restée seule avec elle. La réponse fut foudroyante, implacable dans son absolu, me forçant à prendre parti immédiatement: «UN MENDIANT», fit-elle.
Voilà le Nom de Léon Bloy sur la terre qu’il a quittée:
_Terram miseriæ et tenebrarum ubi umbra mortis, et nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat_ (Job, X, 22).
Les amis de Job n’ont pas changé depuis les siècles.
J’eus le pressentiment d’une énorme injustice et immédiatement mon cœur vola vers cet homme qu’on livrait ainsi sans défense à la première venue.
Ah! combien je me doutais peu de sa vraie place. Je remercie Dieu de me l’avoir cachée. La grandeur seule qui émanait de lui m’a conquise, l’ignominie dont on le couvrait m’a attirée, et sa grande douceur m’a ravi le cœur. A aucun moment de notre vie sa bonté ne s’est démentie, et j’affirme que l’injustice qui lui a été faite comme homme et comme écrivain est monstrueuse, surnaturelle, privilège d’un Saint.
Je suis entrée dans sa vie au moment où plusieurs de ses amis (?) se retiraient de lui, sans explication, comme d’un pestiféré. C’est une des premières constatations que j’ai pu faire. Ceux qui restaient le traitaient avec une supériorité écrasante. Quand je lui en fis la remarque, et que j’exprimai mon étonnement de ce qu’il se laissait faire ainsi, il haussait les épaules en disant: «C’est un peu par mépris.»
La première fois que j’eus l’occasion de me trouver seule avec Léon Bloy fut un certain soir, chez les Coppée, qui me donnaient l’hospitalité, tout au commencement de notre connaissance.
La vieille bonne l’ayant introduit, nous nous mîmes à causer, pendant qu’il trempait un morceau de pain dans le vin offert par Augustine. «Mademoiselle, vous me voyez dîner», me dit-il. Je n’avais jamais été en contact immédiat avec le Pauvre, je le dis à ma honte, et l’idée qu’on pouvait ne pas avoir de quoi dîner m’était étrangère. Je pris place dans un fauteuil près de lui, et c’est alors que commença cette conversation inoubliable qui était presque un monologue, où cet homme, extraordinairement naïf, livra les secrets de sa vie à une pauvre fille qui ne savait que l’écouter mais dont le cœur bondit vers lui d’un élan irrésistible, quoique fort timide dans son expression.
Avant de nous quitter, j’osai lui faire cette remarque: «Comment cela se fait-il, Monsieur, que vous, un homme supérieur, vous soyez catholique?» «C’est peut-être à cause de cela que je le suis!» me répondit-il. Je me tus, me rendant compte de mon ignorance.
Il me baisa la main, et nous nous séparâmes.
Le lendemain, je reçus la première lettre de Léon Bloy.
Jeanne Léon Bloy.
Paris, Fête de Saint-Michel Archange, 1921.
LETTRES A SA FIANCÉE
29 août 1889.
Mademoiselle,
Je me sens aujourd’hui invinciblement poussé à vous écrire, je vous prie de n’en être pas révoltée.
Les deux ou trois heures de notre causerie d’hier soir m’ont fait, en vérité, un bien immense et je sens le besoin de vous l’exprimer.
Moi, si triste d’ordinaire, si seul, tourmenté de si cruelles angoisses et si dénué de consolation, je me suis éveillé ce matin, le cœur délicieusement attendri et débordant d’une allégresse enfantine en songeant à vous. Je ne pourrais évidemment attribuer ce prodige qu’à l’intervention _providentielle_ de votre pitié.
Assurément je ne manque pas d’amis. Il en est même deux ou trois que je chéris avec une grande tendresse, mais ils sont, je le crains, un peu trop enclins à me _juger_, et j’ai dû renoncer, avec amertume, à en être parfaitement compris.
Vous avez eu la charité de me dire qu’il vous semblait voir en moi comme un ami très ancien quoique vous ne me connaissiez que depuis un si petit nombre de jours. J’éprouve, Mademoiselle, un sentiment tout semblable et je serais vraiment incapable de l’expliquer sinon par la volonté de Dieu qui, sans doute, le veut ainsi. Nous sommes étrangement environnés de mystère, et les mouvements volontaires ou involontaires de nos pauvres âmes qui ne doivent jamais mourir ne sont pas moins cachés à notre raison que les phénomènes extérieurs de l’admirable nature. Il est certain qu’il y a des êtres qui correspondent exactement les uns aux autres dans la trame, sans défaut, du grand plan divin et ces êtres séparés par les continents et les mers, par les mœurs et par le langage, par tous les obstacles qui peuvent séparer des existences humaines se rencontrent néanmoins au moment précis où le très infaillible Seigneur a décidé, du fond de ses cieux, et de son éternité, que leur rencontre était nécessaire.
C’est parce que j’ai pensé qu’il en était ainsi pour vous et pour moi que j’ai l’âme ce matin si parfaitement heureuse.
Chère amie, ne vous indignez pas, je vous en prie, de ce nom que je vous donne avec tant de joie. Considérez avec simplicité que je suis très malheureux et privé de la plupart des consolations qui aident le commun des hommes à attendre patiemment l’heure de la mort. Dites-vous bien que je suis jusqu’au jour espéré de la victoire, un vaincu, une manière de proscrit, redouté même de ceux qui ne le haïssent pas, écarté soigneusement de toutes les joies et de tous les festins de l’égoïsme social et dévoré par surcroît, dévoré jusqu’à en mourir d’un immense besoin d’aimer et d’être aimé. Vous comprendrez alors, vous qui avez le front et les yeux d’une créature formée pour tout comprendre, que j’aie pu trouver en vous une consolation véritable et que l’amitié d’une personne sans préjugés, sans ironie, sans étonnement pour les opinions que j’exprime et que tant d’autres jugent si excessives, si paradoxales ou si folles, me paraisse une magnifique aumône dont je suis remué jusqu’au fond du cœur.
J’ai pensé à cette démarche que vous voulez faire pour moi à Copenhague. Vous me l’avez offerte spontanément, avec une admirable générosité. Mais, mon amie, ne craignez-vous pas que le fait d’intercéder pour un écrivain si peu connu à l’étranger ne paraisse un peu singulier et ne vous nuise en quelque façon? S’il doit en être ainsi, si le plus léger inconvénient doit résulter pour vous de cette entreprise, je vous conjure d’y renoncer à l’instant. Mais si, au contraire, après d’attentives réflexions, vous décidez de poursuivre votre dessein, j’accepte avec la plus grande simplicité. J’estime que les riches sont faits pour distribuer leur richesse aux indigents et que le plus grand service qu’on puisse rendre à leurs misérables âmes, c’est de les déterminer à remplir leur devoir d’intendants du Dieu de bonté.
Dans ce dernier cas, je vous prie de ne rien écrire avant d’avoir achevé la lecture du _Désespéré_ et d’avoir lu en outre les deux petites œuvres que je suis heureux de vous offrir. Alors vous me connaîtrez à fond et il vous suffira de dire ce que vous aurez parfaitement vu et compris. Vous direz avec une exactitude absolue que Léon Bloy est opprimé cruellement, tenu à l’écart, en guerre avec tous les puissants, pour avoir aimé la Justice plus que toute chose au monde, pour avoir toujours écrit la vérité, quel que fût le danger, enfin, pour avoir tenté, à lui seul, de déterminer en France un courant littéraire nouveau à la gloire du spiritualisme chrétien, contre tous les potentats du Journalisme qui travaillent sans cesse à l’abrutissement et au déshonneur de cette généreuse nation. Ils se sont vengés bassement de lui en lui fermant toutes les portes, en le privant de tout moyen de gagner son pain par sa plume et le condamnant ainsi au silence, puisque le malheureux est forcé de perdre chaque jour, en cherchant sa vie, le temps précieux qu’il devrait employer uniquement à la production de son œuvre.
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Il faut vraiment, Mademoiselle, que j’aie en vous une confiance tout à fait sans bornes pour vous parler de moi-même avec une telle naïveté. Mais je suis bien tranquille. Je ne crains de vous aucun reproche d’orgueil, aucun mépris ironique, aucune des sottes et banales manifestations de la médiocrité bourgeoise en présence de tout ce qui lui paraît extraordinaire. Il est inutile d’ajouter que je ne dicte pas votre lettre, je me borne à vous en suggérer l’accent puisque vous me l’avez demandé hier soir.
Ne vous irritez pas d’une lettre si longue, amie, je vous répète que j’avais besoin de l’écrire. Mais je vous en prie, gardez-la pour vous seule. L’expérience de la vie m’a démontré qu’il ne faut jamais livrer son âme aux intelligences inférieures. Je ne veux pas être jugé et je ne veux pas non plus qu’on vous juge à propos de moi. Si nous pouvons avoir la chance de trouver quelque douceur dans nos relations d’amitié, nous cacherons cette largesse de Dieu, comme les avares cachent leur trésor.
Au revoir donc, Mademoiselle. A dimanche, et puissiez-vous être inondée de bénédictions.
Léon Bloy.
127, rue Blomet, 2 septembre 89.
Chère amie,
Je suis réduit à ne pouvoir vous écrire que deux mots en toute hâte, pour ne pas laisser sans réponse votre lettre qui m’a inondé de joie.
Je suis, en ce moment, la proie d’un de mes frères et de sa femme venus à Paris pour deux jours et qui m’ont demandé l’hospitalité.
Cela, je vous l’assure, est sans douceur.
Nous avons parlé, vous et moi, de la nécessité de vivre avec des égaux intellectuels. Or, ces deux êtres excellents par le cœur sont de très indigents cerveaux et je vous assure que mon embarras est extrême.
Ce qui est vraiment fâcheux, c’est l’impossibilité pour moi de travailler. J’avais compté sur ces deux jours et je prévois, hélas! qu’ils vont s’écouler sans que j’aie pu écrire une seule ligne. Cela me fâche beaucoup, parce que je ne voudrais pas, mon amie, que vous me prissiez pour un paresseux.
Depuis quelque temps, d’ailleurs, c’est terrible pour moi de ne jamais être sûr d’un instant de paix.
Demain, mardi, je ne vous porterai donc aucun travail, mais, du moins, je vous verrai et ce sera pour mon cœur triste une vraie joie et un très grand réconfort.
Il est à peu près certain que je ne pourrai pas arriver avant 4 heures et demie. Vous m’attendrez, n’est-ce pas? Je vous en prie. Je souffrirais durement de ne pas vous rencontrer.
Et ne vous étonnez pas trop de cette allégresse de vous voir. J’ai le cœur si serré, si meurtri, si foulé aux pieds. Je suis si peu compris. Les choses que vous m’écrivez et dont le monde se moquerait, ce sont précisément les choses que je vous écrirais moi-même. Il me semble que vous êtes tellement faite pour moi que je vous aime déjà avec tendresse comme une sœur très chère.
Avant-hier soir, n’avez-vous pas remarqué combien j’étais gêné par la présence de mon ami Landry? Pourtant, c’est un ami très éprouvé que je porte vraiment dans mon cœur. Mais, depuis 25 ans, il n’a pu voir et comprendre ce qui vous est apparu du premier coup. Je ne pouvais le renvoyer pour être seul avec vous, je ne le pouvais sans imprudence excessive et j’en ai souffert d’une façon cruelle.
Mais, encore une fois, je vous verrai demain, ma très douce amie, nous _sortirons ensemble_ et je l’espère, après-demain, nous irons ensemble à l’Exposition, ce qui sera une façon d’être complètement l’un à l’autre un grand nombre d’heures. Rien que d’y penser, mon cœur bondit de joie.
Au revoir donc, chère, chère amie, à demain et soyez bénie mille fois pour le bien que vous faites à ce pauvre homme.
Votre
Léon Bloy.
Dimanche, 8 septembre 89.
Je crains, ma très chère amie, que vous n’ayez un peu de tristesse et je voudrais trouver quelques paroles qui eussent le pouvoir de la dissiper. Moi-même, j’ai le cœur souffrant et c’est une consolation que je cherche, que j’espère, en vous écrivant.
J’ai beaucoup pensé à vous depuis que vous m’avez quitté et je me suis demandé avec une véritable angoisse si nos relations, si pures et si douces, si bienfaisantes pour tous deux, n’étaient pas accompagnées de la menace d’un cruel danger.
Eh! bien, NON, ma chère Jeanne, en conscience et devant Dieu qui nous a visiblement poussés l’un vers l’autre, je ne puis croire à aucun danger. Ce que Dieu fait sans la participation de l’homme est toujours bien fait. Le bon Maître ne se trompe jamais, il n’a pas fait ses créatures pour les torturer et si nous le prions avec foi et avec amour, il n’induira pas nos pauvres âmes dans la tentation mortelle. Assurément non. D’ailleurs, ne savez-vous pas qu’il a été dit que nous ne serions jamais éprouvés au delà de nos forces?
Hier soir, ma pauvre amie, vous étiez émue jusqu’aux larmes par la crainte des souffrances que le Seigneur allait _peut-être_ vous demander, et moi-même, croyez-le, j’étais agité d’un grand trouble et pénétré d’une grande amertume.
En réfléchissant, il m’a semblé,--que dis-je?--il m’est apparu clairement que nous manquions l’un et l’autre de _simplicité_. Encore une fois, cette situation extraordinaire n’est pas notre ouvrage. Il est évident que nous n’avons rien fait que subir notre destinée. Je pense donc que notre choix le plus sage sera de l’accepter avec la candeur et la docilité des petits enfants, en nous persuadant humblement que nous sommes conduits par la main dans la route qui nous convient le mieux, et que Celui qui nous guide sait admirablement ce qu’il nous faut.
N’avez-vous pas remarqué cent fois, mon amie, que la prudence, la sagesse humaines sont de véritables dérisions et qu’on se trompe toujours aussitôt qu’on s’efforce de pénétrer, par la conjecture de l’esprit, les desseins mystérieux de la Providence? La destinée de chacun de nous en particulier, aussi bien que la destinée des nations, est le grand secret de Dieu, de Dieu seul, et que faudrait-il penser d’un secret divin que nos petits calculs seraient capables de pressentir?
Il y a, dans l’Évangile selon saint Marc, au chap. XIII v. 32, une parole de Notre Sauveur tellement inouïe qu’elle est à faire mourir d’étonnement. Il s’agit de la Venue du Fils de l’homme dans sa puissance et dans sa gloire, c’est à dire du triomphe terrestre de Jésus par l’avènement du Paraclet: «Du jour ou de l’heure, personne ne sait rien, dit alors le Seigneur, ni les anges dans le ciel, _ni le Fils_ lui-même, il n’y a que le Père qui le sait.»
Quel secret! le Père n’a même pas voulu de son Fils bien-aimé pour confident. C’est vraiment là le secret terrible de la gloire du Juste (Joseph) dont il est parlé dans Isaïe (XXIV, v. 16) et qui fait crier: malheur! à ce grand prophète.
Maintenant, chère amie, comment pourrions-nous savoir ce que Dieu veut faire de nous, puisque nous ne pouvons même pas savoir ce que nous sommes et _qui_ nous sommes? Il est une chose, pourtant, que nous n’ignorons pas. C’est que nous avons été faits à la ressemblance de la Sainte Trinité et que nos âmes raisonnables pour qui la seconde Personne a voulu mourir, ont une importance plus énorme que tous les astres des cieux. Nous sommes donc forcés de croire que la rencontre _voulue de Dieu_ de nos deux cœurs tout pleins de Lui est un événement très considérable dont les conséquences peuvent être infinies. Nous avons, n’en doutez pas, une place tout à fait importante dans le plan divin et ce qui nous reste à faire, en vérité, c’est de consentir amoureusement à devenir des instruments de la Volonté infaillible.
Je suis, aujourd’hui, mille fois certain d’avoir été désigné pour vous faire un immense bien et j’ai la preuve que vous avez été placée sur mon chemin pour me sauver d’un très grand péril que personne, jusqu’à présent, n’avait pu détourner,--péril immense, effroyable, beaucoup plus à craindre que la mort et qui commence à s’éloigner de moi depuis quelques jours.
Je conclus donc à la paix de nos âmes, à la simplicité, à la soumission parfaite de nos deux esprits et de nos deux volontés. Nous pourrons ainsi continuer ces relations de tendre amitié qui nous ont déjà donné tant de bonheur. C’est vrai qu’il y a un point noir, une pensée amère entre nous. Nous tâcherons de n’y pas songer.
Je suis rassuré, pourtant. J’ai remarqué, ma douce amie, ma très chère Jeanne, que jamais les choses que je redoutais n’avaient le dénouement funeste que mon imagination me faisait entrevoir avec épouvante. La Providence miséricordieuse déroulait silencieusement son plan et je m’apercevais alors que tout s’arrangeait d’une manière admirable que je n’avais pas espérée et que je n’aurais jamais su prévoir. Il n’y a pas pour Dieu de situation inextricable et si nous avons pleine confiance en lui, nous attendrons avec un grand calme l’accomplissement de ses desseins, parfaitement assurés, l’un et l’autre, qu’ils sont adorables et sublimes et qu’ils ont pour objet certain notre joie parfaite.
Je voudrais pouvoir faire passer en vous l’immense espoir dont je suis rempli depuis quelque temps et qui s’est merveilleusement accru depuis quelques jours. «Si vous saviez le don de Dieu!» disait Jésus à la pauvre Samaritaine. Ce don si précieux n’est autre que le Saint-Esprit, puisque la toute puissance de Dieu ne peut nous donner aucune autre chose et il ne nous est demandé en retour que notre «bonne volonté».
Votre profondément dévoué,
Léon Bloy.
Dimanche matin, cinq heures.
Je vous verrai peut-être aujourd’hui, ma chère Jeanne. Je veux vous écrire, pourtant, parce que j’ai le cœur saturé de tendresse et que j’ai besoin d’exprimer les choses merveilleuses qui se passent en moi.
Savez-vous ce qui m’est arrivé hier? Eh! bien, je n’ai pas pu travailler un seul instant. En m’éveillant, ma première pensée a été pour vous, ma bien-aimée, qui m’aviez rendu si profondément heureux quelques heures auparavant en me laissant voir si clairement votre amour, et ensuite, il ne m’a pas été possible d’avoir une autre pensée. Mon Dieu! j’ai donc enfin la certitude d’aimer et d’être aimé véritablement! Quelle joie immense! J’en étais étouffé, suffoqué, je me sentais mourir de bonheur.
Incapable d’écrire ou de lire, de fixer mon attention sur un autre objet, tout ce que je pouvais faire, c’était de crier vers Dieu pour le remercier d’avoir eu pitié de ma pauvre âme en détresse. Je parcourais ma chambre dans une agitation extraordinaire, et parfois je me jetais sur mon lit versant des larmes, mais des larmes d’une douceur infinie,--les chères larmes d’autrefois, les saintes larmes de la joie vraie qui nous vient de Dieu et par lesquelles nos âmes sont sauvées et ressuscitées de la mort, quand la grâce nous est accordée de les répandre avec profusion.