Part 9
Il y a dans ta lettre délicieuse que je relis depuis hier soir, un passage qui me ravit. Tu m’apprends que la douce Vierge Mère a enfin parlé à ton cœur. Ma bien-aimée, tu sais combien j’ai pris patience avec ton préjugé d’éducation, et combien je me suis toujours montré plein de réserve sur ce point que je juge pourtant essentiel. J’attendais l’effet de la grâce divine sur ton cœur et sur ton esprit. Le culte, non d’adoration, mais de vénération infinie et d’amour sans bornes pour Marie est d’une telle importance que, sans lui, tout est stérile. Les pauvres âmes innombrables que de criminels imposteurs ont autrefois privées de cette merveilleuse lumière que l’Église a nommée l’Étoile du matin--qui est précisément le nom de Lucifer--ces chères âmes dépossédées font pitié au Seigneur et vivent sous l’empire de sa Miséricorde infinie, mais elles ne peuvent avoir part, du moins en cette vie, au rayonnement de sa Gloire, parce que sa gloire c’est précisément Marie. Toutes les fois que, dans la Bible, je rencontre le mot _gloire_, je lis indifféremment Marie ou l’Esprit Saint. Quand Dieu, qui seul en a le pouvoir, t’aura complètement éclairée, nous étudierons ensemble ces textes sacrés et tu en auras des éblouissements, tu en crieras et tu en sangloteras d’admiration, car alors, tu verras distinctement, face à face, la Troisième Personne divine. Mais, ma pauvre petite protestante, aussi longtemps que tu n’auras pas mis les deux pieds sur tes préjugés, aussi longtemps que tu n’auras pas connu Marie et que tu ne lui auras pas donné ton cœur, tu seras dans les ténèbres, parce que c’est en elle et par elle seule que le Saint Esprit peut être obtenu. Ce que je te dis là, mon cher cœur, mon doux amour, est profondément sérieux, et d’autres que moi ne te le diraient pas. Je ne crois pas qu’il y ait au monde un seul prêtre capable de te présenter ainsi cette sublime question. Il faut donc, puisque tu veux entrer dans l’Église, te contenter ouvertement de l’enseignement ordinaire qui te suffira parfaitement avec la grâce de Dieu, et réserver dans le secret de ton âme l’enseignement exceptionnel que je te donne et qui te fera briller devant le Seigneur comme un magnifique flambeau.
Tu sentiras, tu comprendras que le Verbe fait chair, Jésus Rédempteur, ayant été donné au monde par Marie, sa mère, il faut nécessairement qu’à notre tour, nous autres qui sommes ses _membres_ et ses _frères_, nous soyons engendrés par Elle, non pas selon la chair, mais selon _l’Esprit_. L’Église, dont le langage est ordinairement mystérieux, puisqu’elle est forcée de parler comme Dieu lui-même a parlé, nous enseigne que nulle grâce, nulle force, nul amour, que rien, _absolument RIEN_, ne nous vient de Dieu, sinon par Marie--c’est à dire par l’Amour de Dieu, et par sa gloire--et cela, c’est une admirable, une sublime vérité. Maintenant, si tu me demandes comment il se fait que Marie, qui était une vraie femme ou plutôt la vraie Femme, comme Jésus était le vrai Homme, se trouve tellement confondue avec la Troisième Personne divine qu’on ne puisse les séparer, je serai forcé de te laisser sans réponse. Je ne suis pas le confident de la Sainte Trinité. Mais je sais d’une manière absolue, infiniment certaine, qu’il en est ainsi. L’Église, toujours mystérieuse, appelle Marie l’Épouse du Saint Esprit. Cette expression ne donne pas beaucoup de lumière, cependant elle permet de supposer une importance et une dignité inouïes à la _Mère du Fils de Dieu_.
Va donc vers Elle, mon cher ange, avec une simplicité d’enfant. Tu en seras récompensée d’une façon sublime, et les mystères qui t’embarrassent et qui m’embarrassent moi-même s’élucideront un jour pour nos deux âmes, j’en ai la certitude et j’ose te le promettre au Nom de Dieu.
Je t’ai dit quelquefois que j’espérais beaucoup de ta conversion pour ma délivrance, pour notre bienheureux mariage. Je n’osais pas te dire toute ma pensée. J’espère tout de Marie. C’est Marie qui doit te donner à moi. Fais-y bien attention. Avant que je ne vinsse au monde, ma mère, qui était une chrétienne au cœur profond, a voulu que je ne fusse pas son enfant. Par un effort extraordinaire de volonté et d’amour, qui ne peut être compris que des âmes supérieures, elle a complètement abdiqué entre les mains de Marie ses droits maternels, faisant la Sainte Vierge _responsable_ de tout mon destin, et tant qu’elle a vécu, elle n’a cessé de me dire avec une obstination sublime, que Marie était ma _vraie_ mère, d’une façon très spéciale et très absolue. C’est donc à Elle qu’il faut t’adresser, ma bien-aimée Jeanne, si tu tiens à m’obtenir.
Je te laisse sur cette pensée. Voilà plusieurs heures que je t’écris et je n’ai plus une seule idée.
Ton Léon-Marie.
P. S.--Qu’il me tarde d’être à dimanche. Mais j’ai bien peur d’être sans le sou et ma peine est grande. Tu trouveras ton pauvre Léon bien enrhumé. J’ai eu si froid depuis quelque temps. Mais voici le mois de mars, qui approche, le mois de saint Joseph que j’aime tant, espérons beaucoup.
Ne manque pas la messe, dimanche matin.
Samedi matin, 15 février 90.
Ma Jeanne adorée, mon cher trésor d’amour,
Ma lettre que tu as dû recevoir hier soir, en même temps que je recevais la tienne, t’a, sans doute, rassurée. Je vais beaucoup mieux, en effet, et malgré mes affreux ennuis d’argent, j’ai une sorte de paix depuis que j’ai reçu ta première lettre.
Je n’aime pas que tu me dises que tu es indigne de moi. Cela n’est pas juste. Il est possible que tu voies dans ton pauvre amoureux des qualités d’esprit et des qualités de cœur. Je mentirais sottement si je disais que je suis un homme de rien. Mais, mon amour, tout ce que je puis avoir de bon m’a été donné et ensuite m’a été conservé _malgré moi_, car j’ai commis de très grandes fautes, qui auraient dû éloigner la grâce. Je me suis souvent révolté contre Dieu et j’ai plus souvent encore oublié ses dons. Certaines actions de ma vie me font horreur.
Écoute, ma chérie, il faut nous aimer beaucoup, de toutes nos forces, mais il faut nous voir tels que nous sommes. Je ne pourrais pas être très heureux si tu me respectais trop. Je te l’ai dit plusieurs fois, il y a en moi beaucoup d’enfantillage, de faiblesse et j’aurai souvent besoin que tu me soutiennes, que tu me consoles, que tu me relèves, avec d’autorité d’une mère pleine de tendresse. Si tu me respectes toujours, qu’est-ce que je deviendrai?
Tu me parles de la communion et de la fête de Pâques. Je tâcherai de me préparer à communier avec toi, si tu peux être prête à cette époque. Mais justement, ce bon conseil que tu me donnes, mon petit ange gardien, est une bonne occasion de te montrer la grande misère de ma pauvre âme. Je n’ai jamais cessé d’aimer Dieu et je me suis toujours senti capable de donner ma vie pour sa gloire s’il l’avait fallu. Mais depuis la catastrophe horrible de Véronique, l’esprit de prière est sorti de moi. J’ai eu dans le cœur comme un ulcère, comme une plaie douloureuse que d’autres malheurs ont encore élargie et envenimée. D’un autre côté, j’ai été livré à la convoitise déréglée de mon sens charnel et je n’ai jamais pu retrouver mon ancienne piété qui fut vraiment extraordinaire. Alors, je me suis souvent dressé contre Dieu, lui reprochant de m’avoir abandonné, d’être un maître trop dur, trop terrible pour ceux qui l’aiment. Cette souffrance cruelle de me sentir comme exilé est venue s’ajouter aux autres et les aggraver.
Mais je comprends très bien, cependant, que cela n’est qu’une crise très longue, il est vrai, très effrayante, mais qui doit avoir un terme et je crois que tu m’as été envoyée pour me guérir. Je le crois fermement, profondément, et il faut que tu le croies aussi. C’est pour cela que j’ai tant désiré ton entrée dans la Sainte Église.
Il faut bien comprendre, vois-tu, qu’il y a véritablement deux hommes en moi, très séparés, très divisés. Je suis, par excellence, l’homme double et inconstant dans ses voies dont parle saint Jacques, ce doux Apôtre qu’on appelait le frère du Seigneur.
Ma raison toujours intacte et toujours éclairée par la foi, n’a pas un seul instant vacillé, mais mon cœur, hélas! mon pauvre cœur! qui pourrait croire que le même homme qui voit si clairement la gloire de Dieu, qui dit des choses capables de relever le courage de ses frères désespérés et qui ne saurait parler de la Trinité sainte sans pleurer d’amour,--qui pourrait supposer que ce même homme est livré chaque jour aux plus violentes tentations et qu’il n’est pas un seul instant maître de son cœur?
Tu sais, ma bien-aimée, qu’autrefois, il y a beaucoup d’années, j’ai demandé pendant de longs mois, d’avoir beaucoup à souffrir pour la gloire du Seigneur. Mes prières presque continuelles furent si ardentes, si passionnées, que je ne pourrais t’en donner une idée exacte. Je t’ai déjà raconté cela et je te demande pardon d’y revenir. Mais, crois-moi, c’est de tous les événements de ma vie, le seul qui puisse l’expliquer. Dieu qui nous connaît parfaitement, écoute nos prières avec bonté et il nous donne non pas ce que nous lui demandons, mais _ce qu’il nous faut_. Cette pensée doit être le principe de toute résignation chrétienne. Je lui demandais de me faire souffrir pour mes frères et pour Lui-même, dans mon corps et dans mon âme. Mais je pensais à des souffrances très nobles et très pures, qui, je le vois bien aujourd’hui, eussent encore été de la joie. Je ne pensais pas à cette souffrance infernale qu’il m’a envoyée et qui consistait à se retirer en apparence de moi, à m’abandonner sans défense au milieu de mes plus cruels ennemis. Lorsque je reçus le dépôt de cet être prodigieux que j’ai nommée Véronique, je me crus exaucé, ayant beaucoup à souffrir chaque jour par l’angoisse continuelle d’une pauvreté extrême dont il me fallait préserver ce vase de louanges infinies. Mais, en même temps, j’avais des révélations, des joies célestes que les anges eussent enviées. Ce n’était donc pas encore la vraie souffrance. Mais lorsque Dieu vint me reprendre ce qu’il m’avait fait l’honneur de me confier, je connus enfin ce que c’est que d’être vraiment malheureux!
Imagine un superbe oiseau, accoutumé à planer dans le bleu des cieux, à se baigner dans les rayons brûlants du soleil, à qui, tout à coup, on couperait les ailes pour l’enfermer dans une cave ténébreuse où il lui faudrait ramper en compagnie des plus dégoûtants reptiles.
Il n’y a que toi, Jeanne, qui puisse bien me comprendre, parce que tu es envoyée pour cela, parce que je t’ai beaucoup dit et parce que tu m’aimes. Ayant été visiblement créé pour chercher la Femme, ayant reçu à ce sujet des lumières exceptionnelles et me voyant soudainement privé de ces lumières, destitué de toute joie, de toute prière, me sentant désormais tout seul, tout faible et abandonné d’une manière infinie, l’impulsion de ma nature a continué pourtant et je me suis éperdument acharné à la poursuite de l’amour. Ah! Celui qui m’a créé, Celui-là seul peut savoir combien je suis fait pour l’amour et ce que j’ai pu souffrir en le cherchant dans les ténèbres. Mes expériences ont été épouvantables. Mon âme était si noire et si désolée qu’on aurait cru, vraiment, que mon approche donnait le mal de la mort! Je t’ai parlé d’une pauvre jeune femme d’une beauté touchante qui m’a aimé jusqu’à la mort et quelle mort! Celle que je raconte dans mon livre en me l’attribuant à moi-même. Elle devint ma maîtresse, l’infortunée! et presque aussitôt je compris que je m’étais trompé, qu’elle n’était pas celle que j’avais cherchée et ce fut l’enfer. La malheureuse victime lut dans mon âme et en mourut de désespoir, le cœur plein de moi, avec la douceur d’un agneau qu’une brute égorge dans un abattoir.
Ce qui se passa dans mon âme à cette époque, ne peut être exprimé par aucune littérature. _Le Désespéré_ n’en est qu’une bien faible traduction. J’ai dû faire pitié à toutes les intelligences des Cieux et il m’en restera toute ma vie un fonds de tristesse que ton amour seul, ma chère élue, pourrait adoucir.
Je te demande pardon, Jeanne, de ces tristes confidences, mais notre amour est arrivé à un point tel qu’il faut que tout soit dit entre nous. Ta lettre d’hier soir et ta lettre de ce matin m’ont décidé à t’écrire ainsi que je le fais. Si tu ne connais pas tout mon mal, comment pourrais-tu me soigner et me guérir? songe qu’après ces épouvantables douleurs, ayant le cœur en lambeaux et me faisant horreur à moi-même, _j’ai continué à chercher_. Ce mot-là dit tout.
Aujourd’hui, mon amour, je ne cherche plus. Mais le sang de mon âme est sorti par tant de blessures que je n’ai presque plus de force et qu’il faudrait que ma délivrance complète arrivât bientôt.
Tu sais que je vois le symbole en tout et partout, même dans les fictions les plus vaines de l’esprit humain. Voici donc une idée qui m’est venue et qui plaira peut-être à ton imagination si claire et si poétique. Tu as lu dans ton enfance ces contes de fées qui sont à peu près identiques chez tous les peuples et qui m’ont l’air de cacher un sens profond. Il arrive, par exemple, qu’un prince, en punition de quelque faute ou par la volonté seule d’un mystérieux enchanteur, est transformé, configuré à l’image d’un monstre et condamné à souffrir sous cette hideuse enveloppe jusqu’au jour où une princesse très pure et très bonne consent à l’aimer et à devenir sa femme. Alors il reprend sa véritable forme et leur bonheur est parfait. Eh! bien, je suis sûr, absolument sûr, que c’est là notre propre histoire. Tu me tireras de ma prison, ma chère petite princesse, tu me rendras à moi-même et à Dieu et nous serons heureux comme les bienheureux des cieux. Mais il faut indispensablement que tu appartiennes à la véritable Église du Christ, que tu deviennes enfant de Marie comme je le suis moi-même. Autrement, je le sens bien, tu n’aurais pas le pouvoir de me délivrer. Celui qui a tant cherché la Femme et l’Amour ne peut être sauvé que par une fille du Saint Esprit.
Je me mets donc à genoux à tes pieds. Je te prie en larmes du fond de ma misère, du fond de mes ténèbres, du fond de ma honte et du fond de mon ordure. Viens à mon secours. Hâte-toi pour l’amour de Dieu. Je n’ai que toi, que toi seule au monde. Aie pitié du malheureux qui t’adore et à qui tu es plus chère que sa propre vie.
Ton Léon.
Mercredi, 5 mars 90, 9 heures du matin.
Ma bien-aimée Jeanne, mon unique amour,
Je ne puis répondre à ta chère et admirable lettre que très peu de lignes et je t’écris avec des doigts glacés.
Il faut, dans un instant, que je sorte pour courir après l’argent, sans trop savoir où j’irai ni ce que je ferai. Ma tête se perd, je souffre trop. Il est temps que cela finisse, car l’épreuve est presque au dessus de mes forces.
Si tu savais ce que j’ai enduré depuis dimanche par ce froid et cette misère, ton cher cœur se briserait de pitié.
J’ai revu Camille à qui ta lettre a fait du bien. Il est bien malade encore, mais il m’a fait une meilleure impression.
L’ami d’enfance sur lequel j’avais compté a dévoré, en compagnie d’une ignoble femme, les deux cents francs qui m’étaient destinés et qu’il m’avait promis au nom de Dieu. N’est-ce pas admirable?
Viens demain, jeudi. Je t’attendrai à partir de midi. Nous passerons ensemble quelques heures et tu iras dîner chez toi, car je ne pourrais pas te nourrir, ma pauvre amie. Cependant ne t’engage pas pour le soir. J’aurai peut-être de l’argent.
Je veux croire que la délivrance est proche car il me semble que je n’ai jamais été aussi malheureux. Je t’adore.
Ton Léon bien triste.
* * * * *
J’ai attendu à ce soir pour t’envoyer cette lettre que je vais tout simplement porter chez toi afin que tu l’aies plus tôt. Je voulais pouvoir ajouter quelques mots rassurants.
En ce moment, je ne suis plus aussi triste. La matinée a été fort cruelle. J’ai fait dans la neige de longues courses inutiles, n’ayant trouvé personne, et je suis rentré chez moi vers midi pour manger un morceau de pain. Je me suis alors décidé à courir chez le pauvre comte[2] qui m’a donné un peu de monnaie et qui m’a dit beaucoup de bien de toi. Si tu veux, il t’attendra vendredi soir. N’oublie pas d’apporter un peu de musique. Tu te fais aimer partout, ma chérie.
[2] Le comte Roselly de Lorgues, postulateur de la cause de Christophe Colomb.
Pauvre cher vieillard, il a pitié de moi et quoiqu’il soit très gêné, il se dépouille quelquefois pour me secourir. Jeanne, mon amour, il faut que cela finisse. Une pareille existence est plus amère que la mort.
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Je ne peux rien changer à ce que je t’écrivais ce matin. Viens demain _le plus tôt possible_. Si j’ai de l’argent, nous dînerons ensemble, sinon tu t’en iras à 6 heures.
Je te serre dans mes bras, mon cher amour.
Léon.
Samedi matin, 8 mars 90.
Ma bien-aimée, mon cher amour,
Ton âme tendre doit avoir de l’inquiétude et je t’écris, mon petit ange, pour la dissiper. Je vais beaucoup mieux aujourd’hui. Le chien féroce qui me tenait à la gorge est en fuite et je ne souffre plus. Mais, hier, j’ai souffert beaucoup. Après ton départ, j’avais passé une nuit d’insomnie accompagnée, vers le matin, d’un peu de délire, car, tu le sais, ma compagne chérie, ma douce femme tant désirée, c’est surtout le chagrin qui m’accable et si j’avais un peu de bonheur, je crois qu’on ne me verrait jamais malade. Le jour venu, j’aurais bien voulu rester chez moi. J’avais la fièvre et ma pauvre gorge était comme traversée de pointes de feu. Mais il a fallu sortir et marcher toute l’après-midi pour n’obtenir qu’un résultat presque dérisoire. Enfin, le soir, me sentant menacé d’une angine presque certaine, j’ai fait, en vue de me guérir, un acte de folie qui m’a réussi _instantanément_ d’une façon merveilleuse. Avant de rentrer, je me suis fait servir un verre d’absinthe enragée, triple ou quadruple et je me suis coulé ça dans la gorge comme du plomb fondu. Presque aussitôt, le malaise intolérable a cessé, la fièvre est tombée et je n’ai plus senti qu’une douce chaleur, accompagnée du besoin de dormir. La cautérisation par le terrible alcool avait réussi. J’ai passé une nuit excellente et je suis, ce matin, parfaitement armé pour souffrir d’une autre manière.
Tu le vois, mon adorée, c’est admirable. Cependant, je ne voudrais pas recommander ce remède, il ne conviendrait pas à tout le monde.
Te voilà sans doute installée rue Boissière. Dieu veuille que tu n’y trouves pas d’ennuis imprévus. Il y aura, du moins, cet avantage que nous pourrons nous voir plus facilement. Tu sais, Jeanne, que tu es ma seule joie. Tu as été choisie de toute éternité pour être ma compagne. Il me semble que je vois cela très clairement. Tu es celle que j’ai tant cherchée et je veux espérer que ta prochaine entrée dans l’Église déterminera l’accomplissement des desseins de Dieu sur nous.
Nous serons unis, car il n’est pas possible que le Seigneur t’ait placée sur mon chemin uniquement pour nous faire souffrir. Ce qui rend mon amour pour toi si puissant, ma bien-aimée, c’est que tu n’as pas eu le dégoût de mon obscurité et de ma misère. Toutes les autres femmes auraient pris la fuite. C’est pourquoi tu vas être récompensée, dans quelques jours, par une joie immense dont tu ne saurais te faire une idée et un peu plus tard, j’en suis sûr, par quelque bonheur extraordinaire qui te ravira. Je suis certain de triompher un jour. Si je ne triomphais pas, aucun homme n’aurait jamais pu être trompé plus cruellement, car j’en ai reçu la promesse dans des circonstances véritablement divines. J’ai été accablé de _signes_ surnaturels et quoiqu’aujourd’hui, je ne sois plus qu’une ruine en comparaison de ce que j’étais alors, quelques-unes de mes paroles ont pu te faire voir de quel merveilleux incendie mon cœur fut autrefois consumé. Le pauvre, le famélique, le mendiant, le fou, le désespéré, se relèvera dans sa force, et les êtres généreux qui auront eu pitié de sa souffrance, qui l’auront aimé à cause de sa souffrance, auront part à son triomphe et se réjouiront avec lui. Je sais bien que j’ai l’air d’un aliéné en parlant ainsi, mais je ne puis parler autrement, et tu es la _seule_ qui me comprenne un peu. Ah! ma chérie, si tu savais comme tu es la seule! J’ai pourtant de bons amis, de très nobles cœurs dévoués, mais il n’en est pas un à qui je pourrais dire ce que je te dis, sans apercevoir en eux, presque aussitôt, la bienveillante pitié que doivent produire sur les gens raisonnables les discours d’un insensé. J’ai fait l’expérience, quelquefois, et je sais à quoi m’en tenir. Dieu a créé l’homme à sa ressemblance et les hommes le lui ont rendu en fabriquant la Sainte Trinité à leur misérable image. Il n’y a rien de plus ignoré que Dieu. Malheur donc à celui qui a des pensées divines. Mais bienheureuse et mille fois bénie la douce fille du Saint Esprit qui a aimé cet indigent, ce proscrit, ce captif, qui lui a donné tout son cœur, sans être un instant rebutée par sa mauvaise réputation et par son affreuse misère.
«La gloire de la Charité, disait Hello, c’est de DEVINER. Celui qui aime la grandeur et qui aime l’abandonné, quand il passera à côté de l’abandonné, reconnaîtra la grandeur, si la grandeur est là.» Souviens-toi de cette parole, Jeanne, elle est très belle.
Veux-tu, maintenant, savoir pourquoi la gloire de la troisième personne divine est de _deviner_? C’est parce que la gloire de la deuxième consiste à être _cachée_ ainsi qu’il est écrit au livre des Proverbes (chap. XXV, 2). Tu vois que l’idée d’Hello est assez sublime et certes le pauvre grand homme eût été bien étonné de mon explication, car il était bien éloigné de posséder mon exégèse, si éloigné qu’un jour il cessa de me voir jusqu’à la mort, parce que certaines confidences faites par moi l’avaient rempli d’épouvante.
Mon adorée, j’espérais finir cette page. Mais l’heure me presse. Il faut que j’aille souffrir. Si tu peux venir me prendre dimanche, c’est à dire demain, je t’attendrai jusqu’à 5 heures et demie. Si tu ne peux pas, il est inutile de m’écrire. J’irai te rejoindre chez Mademoiselle T...
Je t’envoie un grand baiser.
Et je suis à toi d’une façon parfaite.
Ton Léon.
P. S.--Je suis profondément frappé de cette idée que tu vas entrer dans l’Église, que tu vas devenir _effectivement_ une fille du Saint-Esprit et que cela est en partie mon œuvre, en ce sens que tu reçois cette récompense magnifique de ton miséricordieux amour pour le pauvre désespéré.
La gloire du Père (Joseph) c’est de cacher; la gloire du Fils (Joseph) c’est d’être caché; la gloire de l’Amour (Joseph) c’est de trouver. Quelles pensées sublimes!
Quand donc me sera-t-il donné de les expliquer? puisque je ne vis que pour cela.
Samedi, 22 mars 90.
Ma bien-aimée,
Rassure-toi. J’ai encore un peu de fièvre et j’écris difficilement. Mais je vais beaucoup mieux. La preuve, c’est que je te porte cette lettre moi-même, ayant à voir un ami au Trocadéro.
Hier, après ton départ, j’ai souffert beaucoup, jusqu’au soir. Puis, tout à coup, vers 4 heures l’inflammation de la gorge a disparu et j’ai pu dormir. C’était fini.
Dieu n’a pas voulu que je me trouvasse à ta première communion, que sa volonté soit faite.
Mais il faut qu’il nous unisse bientôt, car il sait bien que je ne peux plus vivre sans toi et que je suis au bout de mes forces.
Je t’aime de tout mon cœur.
A demain,
Ton Léon.
Rue Blomet, mardi de Pâques 90.
Tu m’as rappelé dernièrement, ma bien-aimée, la lettre que je t’écrivis le lendemain de ton premier baiser. J’avais été transporté hors de moi, ce jour-là. Le sentiment presque divin de notre naissant amour me ravissait jusqu’au ciel, me rendait semblable à un insensé. Cet état merveilleux s’est renouvelé pour moi hier matin.