Part 8
Ou plutôt, mon amie, j’analyse maintenant ce que je n’ai fait tout d’abord que sentir. J’aime à me laisser aller aux forces inconscientes. Elles ont tant de clairvoyance et se font si doucement obéir, avec tant de fermeté et tant de suite dans les idées! Mais le conscient veut juger l’inconscient: c’est naturel. Il n’y a que les aveugles qui puissent disserter méthodiquement sur les couleurs, et sans rire. Moi, je ris, malgré la tristesse éternelle qui me serre les tempes, je ris quand je vous vois près de moi, je ris comme un enfant qui retrouve la lumière. Le rire est sérieux comme la vie. Le rire est une exaltation.
Cet essai de poème aussi est une exaltation. Elle ne rit pas. On ne rit pas quand on est seul. Mais on est quelquefois ivre de ses pensées.
ELLE A UN CORPS...
--SONNETS EN PROSE--
I
Elle a un corps. Je ne m’en étais pas encore aperçu. Pourtant, j’avais regardé ses cheveux, ses yeux, ses yeux surtout, j’avais touché ses mains; je ne rassemblais pas tout cela en un faisceau vivant. Je ne l’ai découvert qu’hier: elle a un corps.
Mes déductions sont certaines. C’est en regardant sa voix qui sortait de sa bouche et en faisait vibrer les lèvres que cette idée s’est imposée à moi. Comme elle leva la tête, je vis que l’origine des vibrations était dans la gorge,
Qui se gonflait ou se creusait légèrement à leur passage. Et je vis que la gorge se prolongeait et s’affirmait par des mouvements plus amples et plus sensibles;
La poitrine certainement repose sur le ventre et tout va ainsi jusqu’aux pieds qui sont les siens. Il n’y a plus aucun doute dans mon esprit. Elle a un corps complet, essentiel.
II
Alors je résolus de remonter au commencement, car je sais qu’un corps a un sommet, une base, un milieu, des dimensions, une étendue dans l’espace. Mais quel est le commencement d’un corps? Le haut, le bas, la droite, la gauche
Ou le milieu? Le milieu d’un corps est toujours important. Le centre n’est jamais métaphysique. C’est au centre que s’élabore l’équilibre et du centre que partent les radiations. Mais si le milieu n’est pas le centre, ni la mesure,
Ni la genèse? Si le corps est engendré par une de ses parties hautes ou une de ses parties latérales? La symétrie des corps vivants et organisés
Est pleine de surprises. Je réfléchis. Si je me construisais d’abord un ensemble, d’un coup de crayon hardi, comme en ont parfois les maîtres?
III
Je vois une tache lumineuse, irrégulière, semée de couleurs et d’ombres. Elle est d’un blanc nacré où se mêlent le rose et le jaune, et, tout à fait à la surface, velouté d’or, comme les ailes changeantes de ces beaux lépidoptères
De Colombie, qui présentent des tons différents, selon qu’on les regarde penché d’un côté ou de l’autre. Mais le blanc est fondamental, non pas ce blanc livide et sucré de la porcelaine, un blanc d’une apparence vitale, réseau posé sur la chair
Élastique. Cela fait que la surface rebondit çà et là, et non pas au hasard, mais selon des courbes très précises et gui enchantent un regard géométrique.
La nature est géométrique, la beauté est géométrique. J’ai conclu: le corps que ma raison construit est naturel; il est situé dans l’espace, comme tous les corps.
IV
Comme tous les corps vivants, celui-là est posé sur sa base; elle est formée de deux colonnes fuselées qui s’épanouissent de deux racines charnues, leur lien avec la terre et le médiateur le plus complaisant de leur connaissance de la terre.
Tous les corps dépendent de la terre, excepté la lumière, cette eau qui vient d’en haut et qui ne tombe pas en bas, mais qui plane sur la vie et l’enveloppe d’un manteau aérien, où elle se blottit un temps contre la mort
Et contre la terre dont elle a peur. Mais il faut que les corps se familiarisent avec la terre et c’est pourquoi la nature a voulu qu’ils s’appuient tendrement sur elle
Par leurs pieds ou par leur ventre, jusqu’à ce que sa bonté se fende et s’ouvre avec une tendresse enfin réciproque et reçoive ses enfants dans son sein.
V
Mais ceci m’indique bien que ce n’est pas le commencement. Le commencement est ce qui est le plus près de la lumière, ce qui sourit d’abord à la lumière, ce qui s’y baigne, y flotte, y nage, s’y épand avec une joie simple.
Je commencerai donc ma topographie par les cheveux. Précisément, ils participent du soleil par leur couleur et de l’air par leur légèreté. On pourrait les respirer comme l’air du matin quand le soleil joue avec les feuilles nouvelles.
Quelle plus magique initiale imaginerait-on pour écrire le mot du poème? Les cheveux d’air et de lumière, de soie et de soleil! Et voyez comme ils se lient
Avec aisance aux autres hiéroglyphes qui sont la bouche et toute la face. La chevelure crée la figure et en dessine la limite.
VI
Mais il faut qu’elle flotte comme un jeu, qu’elle tombe comme un rire sur les épaules. Il est barbare de la dresser en architectures. Mais qu’un cercle d’or ou un peigne d’écaille la retienne sur le front, pour empêcher l’interférence
De leur lumière avec la lumière des yeux, la douce lumière des yeux, changeants comme la mer. J’ai plus aimé les yeux que toutes les autres manifestations corporelles de la beauté. Les yeux participent de la lumière
Et participent de l’eau. Ils participent de la pensée et participent de l’amour. Ils disent le degré de pression de la matière cérébrale, et comment sont tendus les nerfs sacrés.
Ils disent l’état du sang, l’étiage du fleuve, les violences soudaines contre ses digues et ses valvules, ou au contraire sa paix. Les yeux sont le manomètre de la machine animale.
VII
Ils sont cela et pas autre chose. Ils n’ont que le pouvoir d’être un signe. En eux passent les ombres du drame. Les yeux regardent les yeux et les comprennent. Les yeux donnent. Les yeux prennent. Les yeux parlent.
Et leurs paroles signifient le désir de l’être ou la placidité de sa volonté. Le langage des yeux est très clair pour les amants et pour ceux qui ne le sont pas encore et pour ceux qui ne le seront jamais. Les yeux se font des discours entre eux.
Près de se ternir, avant de fondre comme un morceau de sucre dans le verre d’eau de la mort, les miens te parleront encore, mais ils n’emporteront pas bien loin ta réponse,
Car on n’emporte rien, on meurt. Laisse-moi donc regarder les yeux que j’ai découverts, les yeux qui me survivront, pour que j’y grave l’image que je fus en rêvant ceci.
LETTRE VINGT-TROISIÈME
ELLE A UN CORPS...
--SONNETS EN PROSE--
VIII
Sous les cheveux, au-dessus des yeux et de leurs sourcils, s’étend le front où on dit que s’élabore la pensée. Mais on pense aussi avec les mains, avec les genoux, avec les yeux, avec la bouche et avec le cœur. On pense avec tous les organes, et à vrai dire,
Nous ne sommes peut-être que pensée, que matière pensante et matière électrique. Mais l’invisible convient à l’invisible. Tirons le rideau du front sur le mystère du front. L’apparence seule m’appartient. La plaine du front a une sorte de vie extérieure
Et lumineuse. Elle se plisse comme une surface d’eau et s’éclaire comme une étendue de sable. Inattaquable, le front est sensible. Il est doux de sentir à son front le contact
Des mains fraîches que l’on aime, mais l’amant ne baise pas l’énigme du front. Il cherche des parties plus molles, élastiques et confortables. L’amant s’adresse d’abord à la bouche.
IX
Le baiser sur la bouche ouvre la bouche. Le baiser sur les yeux ferme les yeux. Les yeux veulent encore que je les contemple et que je les écoute, car ils sont inépuisables. Les yeux ont des caprices. Ils jouent à cache-cache. Ils regardent à droite, à gauche, en haut,
En bas et en dedans ou ne regardent pas du tout et fixent dans l’espace le peloton des rêves qui se déroulent. Mais surtout je n’ai pas dit comme les yeux sont pleins d’esthétique. Ils aiment les courbes, les sphères et les colonnes, ce qui monte et ce qui s’enroule,
Les enlacements et la fuite des horizons, l’eau qui coule et le navire qui se balance, les coupes, les croupes et la géométrie subordonnée du corps humain. Ils se reposent sur la mollesse
Des vallons et la mollesse des femmes. Ils s’y attendrissent. C’est là qu’ils construisent des maisons séductrices et déposent l’écheveau enfin démêlé, loin des pattes de velours de la destinée, dans un creux.
X
Les yeux ne sont pas toujours heureux. Ils pleurent, afin d’être plus beaux et d’acquérir la grâce de la tristesse. Ils pleurent pour être consolés, mais il y en a qui ne peuvent pas pleurer et qui pourtant sont tristes, tristes comme la vie éternelle, et ces yeux,
Ainsi qu’un poignard romantique, vous entrent lentement dans le cœur, où ils arrachent du sang et de l’émotion. Cette blessure est moins dangereuse et moins cruelle que celle que font les yeux contents, les yeux innocents, les yeux inconscients,
Les yeux qui répandent l’amour, les yeux qui sont des violettes et qui en dispersent le parfum tout autour de soi, les yeux qui attirent les âmes, comme les fleurs du lin
Attirent les abeilles. Les yeux butinent les âmes en butinant les yeux, car c’est par là que les âmes se penchent à la fenêtre et attirent les yeux et les engluent dans le miel de l’amour.
XI
Je parlerais des yeux, je chanterais les yeux toute ma vie. Je sais toutes leurs couleurs et toutes leurs volontés, leur destinée. Elle est écrite dans leur couleur, dont je n’ignore pas les correspondances, car les signes se répètent et les yeux sont un signe.
J’ai tiré autrefois l’horoscope des yeux, les yeux m’ont dit beaucoup de secrets, qui ne m’intéressent plus, et je cherche en vain celui des yeux que j’ai découverts, un jour d’hiver. Je le cherche et je ne voudrais pas le trouver.
Ni sous les paupières, ni entre leurs cils, dans l’iris clair où se mire le monde des formes, des couleurs et des désirs, je ne voudrais pas le trouver. J’aime mieux le chercher toujours.
Non comme on cherche sous l’herbe une bague tombée du doigt, mais comme on cherche une joie que la vie a façonnée lentement pour vous dans le mystère des choses.
XII
Elle a donc des yeux, un nez, des oreilles, une bouche; la tête se dessine du front au menton et depuis les joues jusqu’à la nuque et jusqu’à la racine des cheveux. C’est une belle chose qu’une tête de femme, librement inscrite dans le cercle esthétique,
Et qui traverse la vie avec tous ses sens aux aguets vers leurs nourritures naturelles, le front vers le vent mouillé de pluie, les narines vers l’odeur des bourgeons, des lilas et des cœurs, l’ouïe vers les murmures de la vie et les chuchotements des désirs,
Les yeux vers la beauté des choses et de toutes les créatures, vers les couleurs et vers les rousseurs, vers les structures infléchies et celles qui s’étendent en voûtes et en dômes,
Vers les volutes de l’air, des nuages et de la fumée, vers ce qui remue, ce qui joue, ce qui rit, ce qui danse la danse fraternelle. C’est une belle chose qu’une tête de femme.
XIII
Et je n’ai pas dit le monde de la bouche et toutes ses sensualités. La bouche est la bouche avec ses lèvres, ses dents et sa langue, mais les lèvres sont presque toute la bouche; elles sont la bouche que l’on voit, la bouche qui tente la bouche, quand on a soif
D’amour. Les bouches sont chastes ou ne sont pas chastes, selon l’endroit où elles se posent et elles se posent partout, comme les oiseaux, sur toute branche haute et sur toute branche basse, parmi les graines et parmi les fruits. Toute chair leur est savoureuse
Dans l’être qu’elles aiment. Les bouches sont un plaisir. Les bouches sont créatrices de plaisir. Je ne ferai pas la litanie des sensualités de la bouche. Elle est trop longue et elle est trop secrète.
Les bouches refusent la divulgation de leurs joies. Elles les gardent en leurs plis et les reboivent dans l’ombre. Les baisers sont une chose d’ombre, mais ils éclairent la nuit comme les étoiles.
LETTRE VINGT-QUATRIÈME
UNE ET TOUTES
Vous doutiez-vous, mon amie, que beaucoup de femmes suivent passionnément ces lettres que je vous écris du fond de ma solitude? Il m’en revient parfois des échos. Même l’une d’elles sembla froissée, l’autre jour, que j’aie eu l’air de mépriser l’opinion des autres et de n’attacher de prix qu’à la vôtre. Elle me semonçait et me rappelait à l’illustre exemple de Dante Alighieri qui conviait les belles femmes de son temps à s’unir à lui pour exalter celle qu’il avait élue. Cette remarque m’a touché, je l’avoue, moins encore comme un reproche que comme un jugement qui nous met à un si haut rang. Si j’avais une critique à me faire, ce serait tout au plus de m’être servi d’une forme sans valeur réelle. Puisque j’écris publiquement, c’est que je désire des approbations; si je ne voulais plaire à personne qu’à vous, j’aurais ménagé à ces lettres le secret. C’était un axiome dans la littérature d’hier que l’approbation des femmes était un mauvais signe pour un écrivain, et en effet on en vit plus d’un se liquéfier, pour leur agréer, au sentimentalisme le plus sucré et le plus gluant. Mais pouvaient-ils faire autrement et à quelles femmes s’adressaient-ils? Il y en a bien des couches, il y en a bien des sortes. Celles que je convierais, moi, si c’était encore la mode de telles manifestations, à se grouper sans jalousie autour de l’idée que je me fais et que je veux donner de vous, Amazone, seraient les femmes à qui Dante adresse sa deuxième _Canzone_:
Donne, ch’avete intelletto d’amore...
Celles qui «savent ce que c’est que l’amour» sont aptes aussi à comprendre tout le reste. C’est par l’amour que les femmes entrent dans l’esprit; c’est par lui qu’elles sont lavées des préjugés qui voilent leur intelligence et qu’elles se rendent dignes d’entrer dans la troupe des élues. C’est parmi elles que peuvent seulement se rencontrer les lectrices passionnées des _Lettres à l’Amazone_. Et j’irais les mépriser? Je ne suis pas si ennemi de moi-même. Quand ce qu’un homme écrit relève de la sensibilité, il ne peut compter que sur la sympathie des femmes ou des hommes doués comme lui d’une âme féminine, mais ceux-là sont si rares et si occupés de leurs propres sensations! Quant aux autres, les fils de ceux qui ont inventé la raison, ils continuent à être trop raisonnables pour s’occuper longtemps d’un problème de sentiment et, leur sensualité satisfaite en même temps que leur besoin de souveraineté, ils s’en vont à leurs affaires.
Stendhal, qui ne passait pas pour un vulgaire sentimental, n’avait qu’un but, dans son âge mûr aussi bien qu’en la jeunesse de sa vie: capter l’un de ces «animaux terribles» que sont les belles femmes délicates, et s’il écrivit, ce fut dans l’espérance d’être lu par quelques-unes, par quelques femmes pareilles à celles qu’il avait aimées, et dont il avait senti l’âme, plus qu’il ne leur avait demandé le plaisir. Même, les femmes qu’il adora le plus, ou bien il ne pouvait les approcher sans tremblement, ou bien, quand il fut plus hardi, il ne put, trop sincère, les convaincre ni même apprendre d’elles s’il avait touché leur cœur. Il y avait en lui du Pétrarque ou même du Dante, de la _Vita Nuova_, et comme on comprend bien qu’il se soit déclaré Milanais! Ce fut par amour pour un pays où l’amour était la chose sérieuse par excellence, position qu’il n’a jamais pu atteindre en France, pays de la gaudriole et de la fade plaisanterie sur le cocuage, fondements de notre littérature, espoirs académiques de tout écrivain ambitieux.
Vous qui connaissez bien mes écrits, Amazone, soyez-moi témoin qu’aucune de mes imaginations n’évolua jamais autour de l’adultère et que pour moi le fait social, comme disent les gens graves, n’eut jamais la moindre importance. Il me semble que j’en ai obscurément perçu la bassesse avant même d’avoir réfléchi sur le sujet et que j’ai toujours conçu l’amour comme un fait naturel dont les développements et les complications ne regardent que les patients qui en sont atteints et dont les autres, fussent-ils maris, et par cela même, doivent se détourner avec pudeur. J’ai entendu dire qu’on prenait cela pour une idée romantique. Cela prouverait seulement que le romantisme a été plus près de la nature que toute autre conception littéraire. Mais ce n’est pas vrai. C’est également une idée classique et celle qui fait la beauté de la tragédie racinienne, que les passions y évoluent au-dessus des lois sans rencontrer d’obstacles que dans les caractères.
Et voilà pourquoi, puisque nous parlons littérature, la moderne tragédie bourgeoise, qu’on appelle une pièce, car c’est bien une chose innommable, se traîne, depuis bientôt cent cinquante ans, dans la plus plate équivoque. Dès qu’on voit entrer le mari jaloux et qui fronce les sourcils, eût-il un revolver au poing, on patauge dans la comédie, et c’est le moment de rire. Comment prendre au sérieux une situation qui est la révolte de l’homme contre lui-même, contre les lois qu’il a faites? C’est le maladroit pris à son propre piège et cela relève tout au plus de la peur ou de la pitié physiques. Les femmes, qui n’ont pas fait les lois, mais qui les subissent, ont seules le droit de se révolter sans ridicule; aussi la sympathie va-t-elle toujours instinctivement vers elles, quand, et c’est toujours, elles sont le pivot d’une de ces lugubres farces. Pour qui écrit des œuvres d’imagination, le seul moyen de ne point participer à ces saturnales de la raison est de considérer les lois sociales comme inexistantes et de n’y point mêler les êtres dont on écrit l’histoire. Voyez comme les aventures d’Emma Bovary se déploient librement, comme elles obéissent à la seule loi naturelle des obstacles du caractère, comme le mari est tenu à l’écart. Un maladroit n’eût pas manqué de le faire intervenir, mais Flaubert était au-dessus de telles manœuvres et quand les sentiments du bonhomme éclatent à la fin, c’est de tristesse et non de jalousie; c’est l’âme d’un homme, l’âme d’un pauvre amant, et non celle d’un propriétaire légal, tout gonflé de ses droits. Car l’homme est le propriétaire de sa femme. Les Anglais admettaient, il n’y a pas encore bien longtemps, qu’il pût la vendre. La femme accepte cette position, quelquefois avec une fierté bizarre. Le christianisme l’a tatouée de la devise des esclaves chrétiens: _serviam_. Elle sert son maître avec une bonne volonté capricieuse, mais réelle, et lui dispense des plaisirs qu’elle ne partage pas, mais dans lesquels elle trouve ceux du putanisme pour lequel elle est si bien faite. J’aimerais parfois plus de noblesse dans les relations d’amour et que les complaisances mutuelles y fussent des conquêtes et jamais le commandement d’un maître.
Mais c’est vouloir réformer la nature ou les mœurs acquises à l’hérédité et je n’ai point le tempérament d’un réformateur. On peut regarder ce qu’on aime et détourner les yeux de ce qu’on n’aime pas. Je n’aime l’amour que dans la liberté, dans l’être qui se reprend sitôt qu’il s’est donné, mais qui ne se reprend peut-être que pour avoir la joie de se donner encore, et j’aime mieux l’être qui ne se donne pas que celui qui abdique sa volonté. Rien de social. Les conditions de la société ne me conviennent pas comme sujet de méditation. Je ne suis pas versé dans l’économie politique, avec laquelle le monde où je vis habituellement, et où je me plais davantage que dans la réalité quotidienne, n’a que très peu de rapports.
Voilà pourquoi mes romans ne sont pas une peinture de la vie légale et pourquoi aussi ils ne peuvent plaire qu’à ceux qui mettent plus loin leur idéal. Il y a un «plus loin» (très beau mot qui appartient à M. Vielé-Griffin) dans plus d’une direction. Qu’importe celle qu’on a prise, pourvu qu’on trouve au bout ou le long du chemin la liberté de l’esprit et le plein développement de ses facultés!
Mon amie, ceci ressemble moins à une lettre qu’à des pages de mémoires, mais à qui mieux qu’à vous pouvais-je les adresser? Il faut écrire pour soi ou pour une personne que l’on aime et dont l’affection soit prête à vous suivre dans tous les détails et dans toutes les explications. Ainsi seulement on a quelque entrain. Les autres sympathies viennent par surcroît et mieux, trouvant un noyau autour duquel se cristalliser. Des mémoires? J’y viendrai peut-être. Il est trop tôt. Je ne m’intéresse pas encore assez à mon passé sans pourtant m’intéresser beaucoup au présent. Mais il est, on y vit et tant que l’on peut il faut suivre le courant et craindre les escales.
LETTRE VINGT-CINQUIÈME
ANALYSE
Vous n’aurez pas encore cette fois, Amazone errante, la deuxième partie de mon poème. Je la garde en moi, pour qu’elle me donne plus longtemps le plaisir des projets inachevés. J’aime l’inachevé, le différé, la promesse, même quand je sais qu’elle ne se réalisera pas, car je sais aussi que la réalisation vous arrache des mains le rêve qu’elles pétrissaient avec amour. Signe de vieillesse, peut-être, ou de paresse grandissante, ou de méfiance tardive? A force de vivre, d’ailleurs, on s’aperçoit qu’il n’y a pas grande différence entre les rêves et leurs réalisations, sinon que les rêves l’emportaient certainement par la richesse du désir et l’amplitude de l’imagination. Il arrive cependant que les rêves s’éteignent et que l’âme s’en dégoûte, mais c’est une chose qui se produit encore, et d’une façon bien plus assurée, quand l’occasion s’est présentée de les traduire en actes. Ainsi, quoi qu’on fasse, on se retrouve toujours devant le néant ou devant soi-même, ce qui est à peu près la même chose.
Autrefois je ne savais pas résister à un désir, mais j’ai vu que les désirs accomplis et les désirs suspendus mouraient de la même mort, les premiers de saisissement, et les seconds de consomption, ce qui est plus doux, mais ce qui est également la mort. Alors je me suis désintéressé des uns et des autres. Je suis devenu raisonnable. Mais je dis des blasphèmes qui sont aussi des mensonges. L’état de mon esprit n’est tel que par moments, et, quand je suis sain, je dis au contraire: il faut être jusqu’à la fin devant la vie comme un animal aveugle et sans expérience. Tant que nous sommes vivants, c’est pour vivre et il n’est de vie que dans la tendance de l’être à toutes réalisations qui sont en son pouvoir et même à celles qui le dépassent. L’expérience est une grande école de lâcheté: il est vil de s’y courber. Quand on ne se dit pas que tout peut encore advenir, on est digne du royaume des ombres.
Je n’ai que trop de tendances au renoncement par orgueil et s’il est un peu tard pour modifier ma nature, il est toujours temps de la connaître et de l’avouer. Mais j’avouerai aussi que j’ai plus souvent lutté contre mes tendances que je n’y ai cédé. Vous voyez quelles contradictions cela a dû engendrer. Pour moi, je ne les éprouve pas; philosophiquement, je considère la contradiction comme nécessaire à l’équilibre intellectuel et passionnel. Sans elle, on tomberait dans la manie et de la manie dans la conviction, qui est le dernier degré de l’abêtissement. Quand on appuie toujours sur les mêmes sortes de pensées, les mêmes sortes d’actes, on y enfonce, on s’y enlise. Il faut marcher plus légèrement à la surface des choses. J’ai lutté même contre les tendances du sentiment, ce qui n’est pas une petite affaire, car le sentiment nous enveloppe comme une odeur et souvent paralyse notre intelligence. Mais aussi, quand on est vaincu, après de beaux débats, que de joies! On est comme celui qui tombe de sommeil, au moment où il s’allonge dans son lit; il s’endormirait encore quand même il ne devrait pas se réveiller. Cela arrive. Je ne m’en rapporte pas à autrui. C’est mon état, au moment même que je vous parle.