Part 9
Dans ce sommeil, qui est un peu somnambulique, la lucidité est parfaite et l’on sait très bien que l’on dort, que l’on rêve, qu’on vit dans l’extraordinaire et cela paraît tout naturel. Mais cela est-il tout naturel qu’on s’intéresse à un autre être presque autant qu’à soi-même, sans feintise, sans espoir de faveurs bien particulières (encore que de sa part, tout soit faveur), aux dépens même de paix intérieure, qu’on accepte même qu’il vous fasse souffrir, qu’il vous cause cent inquiétudes et qu’on voie bien qu’il ne s’en soucie pas et qu’il serait même étonné que vous les eussiez éprouvées? Analysons cela. Il faut faire son métier. Il n’y a pas de doute que ce ne soit une variété d’amour.
L’amour, en se fixant son but, se fixe ses limites. Quand on l’a atteint et qu’on en a joui avec plénitude on s’aperçoit que l’amour a fondu comme fond un cierge et d’autant plus vite qu’on l’a allumé plus souvent. La durée du cierge dépend de son volume. C’est un phénomène physique, comme tous les phénomènes, et l’ébahissement des amants vient de ce qu’ils n’ont pas étudié cette branche de la physique générale qui enseigne que la fin est la conséquence du commencement. Mais, d’un point de vue plus spécial, cette fin nécessaire est aussi la conséquence du but que les amants se sont fixé. Le coureur n’a plus beaucoup de cœur quand il a atteint la borne. Sa tâche est accomplie. Il va se reposer. Son exaltation, qui est tombée en touchant la limite qu’il avait assignée à son effort, ne lui permettrait pas autre chose. En ce sens on peut dire que ce sont les amants eux-mêmes qui ont déterminé la durée de leur amour. Mais un amour qui serait parti sans but déterminé, il n’y aurait pas de raison pour qu’il s’arrêtât jamais. Ne rencontrant jamais sa limite, il tournerait sans cesse dans la prairie du sentiment et se réjouirait sans cesse de voir renaître à chaque pas, comme une fleur enchantée, le motif même de sa course.
Vous pourrez dire, Amazone, que c’est là un raisonnement scolastique qui ne tient pas compte de la nature physique des choses. Sans doute, mais c’est moins un raisonnement qu’une image. Il est rare que je raisonne comme on raisonne dans les manuels de psychologie. Je vois les propositions se dérouler en une suite de tableaux logiques, ou que je crois tels. Il n’y a pas d’abstrait pour moi. Le monde de ma pensée est un vrai monde doué de vie et de mouvement: je ne le différencie pas toujours, ni d’ailleurs celui des rêves, du monde des perceptions. Maintenant, pour achever le diptyque, je ne vous cacherai pas que je vois le second coureur, après une course plus longue, mais plus lente, s’asseoir tout simplement dans l’herbe et s’endormir, comme la nuit tombe. De sorte que le raisonnement par images et le raisonnement par idées nous mènent au même résultat.
Cependant la vie, qui est un accident physique, ne se déroule pas suivant le raisonnement, mais suivant une chaîne de faits qui réagissent les uns sur les autres et c’est pourquoi elle est pleine de contradictions et d’illogismes, qui en découlent et contristent les gens qui la regardent et n’y participent pas. Rien de ce qui doit arriver n’arrive nécessairement. Dans la série, il y a toujours place pour l’imprévu; cet imprévu qui rend la vie tolérable, en y mettant les attraits d’un jeu suprême où nous sommes perpétuellement les joueurs et les joués.
Voilà. Je serais bien en peine de résumer ma lettre, comme il est de règle dans une bonne composition, par une phrase décisive. Il y a trop de choses disparates. N’y voyez que le désir d’y mettre à nu pour vous quelques-uns de mes mécanismes secrets. C’est un mauvais moyen de plaire, peut-être; pourtant quel autre but aurais-je? Je ne vois de sourire que dans vos yeux. Les hommes sont méchants, la nature est morne. Jamais je n’eus tant besoin de vous.
LETTRE VINGT-SIXIÈME
CONTRADICTIONS
Mon amie, je joins encore à ma lettre quelques sonnets. Ils n’achèvent pas encore mon idée, est-il possible de l’achever? Elle est sur le chantier depuis le commencement du monde et le dernier homme en emportera les derniers murmures sur ses lèvres. Mais chaque homme qui pense ou qui rêve est le dernier, comme il a été le premier. Le monde est son œuvre, il le crée, il le sculpte et il le brise, il l’anéantit et le ressuscite chaque jour de sa vie. Sa vanité est de vouloir que sa création soit éternelle, et même éternelles ses négations. Ah! qu’il serait plus beau de se coucher seul dans la prairie de ses imaginations et d’écraser l’herbe et les fleurs sous un égoïsme ironique. Mais la vanité est plus forte que l’égoïsme même. Elle parle. Il faut qu’elle parle et qu’elle convie les oreilles à sa chanson. Pourtant nul n’écoute. Les rêves sont parallèles: ils ne se rencontrent jamais. C’est la plus grande douleur, et peut-être n’est-elle pas ridicule, quoique la joie soit plus belle. Seulement, elle ne se réalise jamais qu’en les instants si fugitifs qu’on ne voit pas la déesse, mais seulement l’ombre de sa robe immortelle. Aussi, c’est très justement qu’on a douté si elle n’était pas une illusion. Tant pis pour les maladroits ou les distraits. Il faut les laisser à leur scepticisme. Il est noble d’invoquer le bonheur même quand on sait qu’il n’écoute pas, et ce sera ma dernière strophe. Un peu de lyrisme est amusant.
Voici donc ces deux fragments:
ELLE A UN CORPS...
--SONNETS EN PROSE--
XIV
Je ne dévoile pas la beauté de mon rêve, je sculpte une hypothèse dans le marbre de la logique éternelle, je remplis avec de la chair nécessaire la cage du thorax, la courbure épineuse des vertèbres, les ailes rigides des grands papillons iliaques et les cavernes
De l’ischion. Il le faut. Je ne t’oublie pas, ô sacrum! ni vous, fémurs! Je dresse l’ossature tout entière et je la lie et je la soude avec le tissu souple des muscles, avec la peau, ce manteau juste qui donne à l’argile la forme extérieure que je veux,
La forme qu’il m’est impossible de ne pas vouloir, car elle est projetée dans mon atelier par les rayons mêmes de tes yeux, le rire de ta bouche et tes plis
Que fait ton cou, quand la tête se tourne vers moi pour m’éblouir. La roue d’un engrenage s’appuie sur une autre roue. Le geste qu’on voit ordonne le geste caché.
XV
Je procède du connu à l’inconnu. La tête est la fleur du cou et le cou sort des épaules comme la tige sort des racines, du monde des racines où le secret de la vie s’élabore, mais le corps de la femme forme des racines
Aériennes, comme les figuiers d’Asie. Elles se promènent sur la terre et quelquefois s’attachent à d’autres racines mâles ou femelles et s’y enlacent, dans un beau frémissement. Alors on voit la plante magique, devenue mandragore,
Connaître l’intensité de la vie humaine. Comment ne parlerais-je pas de ces racines merveilleuses? Je ne suis pas de ceux qui voudraient les replonger dans la terre
D’où elles sont sorties. Toute la plante! toute la femme dans son intégrité magnifique, avec toute sa joie, toute sa soie, tout son rêve, toute sa sève, toute sa réalité!
Si j’étais raisonnable, Amazone, errante encore, je cesserais de vous écrire (ah! sous cette forme). Il le faudra bien. Ce me sera un grand crève-cœur, car je me suis habitué à vous adresser ces menus discours et vous, n’est-ce pas, à les lire? Vous êtes la cause chère de pensées qui prennent toute leur valeur de l’être qui les inspire. Une tendresse qui ne fléchit pas y trouve un prétexte à se moduler en variations, et il m’est agréable de songer que peut-être un jour nos noms oubliés surgiront tout à coup d’entre les feuillets retrouvés d’un livre. Quelle est donc cette femme, se demandera-t-on, qui fut tant aimée? Et par la même occasion, on dira sur nos ombres beaucoup de bêtises, car si on connaît mal les êtres vivants, et ceux mêmes auxquels on s’intéresse le plus, que doit-il advenir des disparus? Aussi, plus agréable peut-être serait-il d’entrer tout entier dans le délicieux néant. Vous savez, comme il est écrit dans _les Stèles_, que «la Mort est fort habitable». Cette pensée vous a plu. Elle me plaît également. Comme c’est plus beau que l’emphase chrétienne, cette cabane dans la nuit et dans le silence, et comme on doit y dévorer avec appétit le pain dur des pensées et y boire avec joie l’eau croupie des rêves sans espoir! Si je ne vous avais plus pour m’écouter et parfois me sourire, c’est là que je me réfugierais. Déjà, j’y fais souvent retraite, comme on disait autrefois. Je suis comme celui qui va essayer une maison de campagne avant de l’habiter définitivement.
Mais voyez comme je suis plein de contradictions, mon amie! J’écris cela et je sais que je ne devrais pas l’écrire, puisque ce n’est pas conforme à ma raison et puisque ma raison n’admet aucune sympathie avec ce qui n’est pas. Il est vain, il est fat, il est peut-être honteux de penser à la mort. Il y a là je ne sais quel égoïsme bourbeux. Elle pense à nous. C’est bien assez. N’ayons pas l’air de nous en apercevoir et tant qu’il y a à portée de notre main un être qui a besoin de nous, est-ce que la vie n’est pas belle? Et quand on aime cet être et qu’on retire des émotions de sa présence et de son absence, de mille choses indéterminées qui tiennent à lui, qui émanent de lui, a-t-on le droit de se plaindre? Et quand même on se ferait des illusions, quand même le sentiment serait plus vif d’un côté et d’une nuance plus accentuée, ce serait encore une source d’occupations fort délectable. Et quand même on serait seul à aimer, quand la vie devrait se replier sur elle-même et devenir tout intérieure, n’y aurait-il pas encore dans ce sentiment solitaire un singulier réconfort? Il y a eu de telles amours que rien ne découragea jamais, ni l’indifférence, ni le dédain même, qui est pire, car chacun apporte là et son tempérament et son caractère: le masochisme est psychologique avant d’être matériel, délicat avant d’être brutal, amoureux de la mélancolie avant de l’être des coups et des clous.
Mais je m’égare, comme le dit à chaque pas et si comiquement Stendhal. Il est bon de n’analyser que ses propres sentiments, si l’on veut dire des choses valables. Les traités de psychologie me font peur par leur outrecuidance: le contraire de ce qu’ils affirment est aussi vrai que toutes leurs vérités. Il est même si difficile de voir un peu clair en soi-même qu’il vaut peut-être mieux vivre que réfléchir, mais nous ne sommes pas les maîtres de choisir. Nos tendances nous tirent çà et là selon toutes les occasions, mais non sans une certaine logique: à la période d’action succède la période de pensée; à la vie extérieure, la vie intérieure; à la conversation, la méditation.
Adieu, mon amie, vous n’aimerez pas cette lettre, ni moi non plus. Elle me déplaît d’abord, parce que vous la lirez loin de moi, si les hasards du voyage vous permettent de la lire. Et voilà que vous m’avez menacé encore d’une plus longue absence! Mais je résiste à tout. On me retrouve à la même place, celle où vous m’avez vu d’abord et où, depuis cela, je n’ai cessé de penser à vous.
LETTRE VINGT-SEPTIÈME
LE DÉSIR
Au moment encore où j’écris les premiers mots de cette lettre, mon amie, je ne sais nullement ce que je vais vous dire au cours de quatre pages de ma menue écriture, mais ce sont là des choses dont je ne m’inquiète pas beaucoup et précisément l’intérêt d’une lettre est dans son inattendu et dans son désintéressement. Je vous parle et vous écoutez. C’est l’essentiel. Je vous parle même avec bien plus de liberté et de facilité que si je vous tenais devant mes yeux, votre visage me donnant des distractions, ainsi que mon désir de vous plaire sur l’heure. Une lettre, cela est lointain. Le trait qu’elle porte arrive à son but comme un vol d’oiseau longtemps balancé; la parole est une flèche. Que de fois j’ai suspendu la flèche déjà vibrante sur la corde tendue et l’ai laissée tomber à vos pieds! Les flèches, c’est bon à faire des blessures. Il faut rester dans le pacte et se servir de traits moins directs, plus lents et comme ouatés, qui vont se poser, oiseaux dociles et très bien dressés, sur les mains qui les attendent. Les paroles écrites m’obéissent mieux que les paroles vibrantes. J’en fais même ce que je veux; elles me sont une troupe fidèle. Vous avez vu le charmeur d’oiseaux du Luxembourg, immobile comme une ruche autour de laquelle volète l’essaim des oiseaux attentifs: ainsi je domine les mots et j’en fais les messagers de moi-même. Mais jamais je n’ai pu les dresser à porter des mensonges, c’est-à-dire l’expression de ce que je ne suis pas et de ce que je ne pense pas. Ils ne me sont dociles que jusque-là et ils me crèveraient les yeux comme cerises mûres plutôt que de vous transmettre le plus agréable mensonge.
Vraiment, j’ai toujours détesté la feintise. Je trouve que ce n’est pas amusant, je trouve que c’est bien lassant et bien inutile et bien pénible. Il est si simple d’être soi et de se maintenir dans cette position et possession. Je dédaigne jusqu’à l’hypocrisie si nécessaire à l’avancement dans le monde et nous pensons de même sur ce point, comme sur bien d’autres, comme sur tous ceux qui sont essentiels, n’est-ce pas, mon amie? C’est même pour cela que mon goût pour votre esprit, pour tout ce qui fait que vous êtes vous-même, s’est aggravé jusqu’à devenir l’occupation de ma vie. En d’autres lettres, qui n’étaient pas «à l’Amazone», je vous ai dit que le fait seul de votre existence était un bonheur pour moi. C’est toujours vrai. Je vous remercie d’être, d’aller et venir dans la vie, et si vous me regardez quelquefois et si vous me pensez, je n’ai rien à demander aux dieux. Ah! Je deviens exigeant! Peut-être. Mais pas de renoncement sur ce point. Je tiens à mes désirs. Ce sont mes seuls amis. C’est par eux que je reste en communication avec le monde. C’est le désir qui fait qu’une lettre de vous m’est un bienfait, c’est le désir qui me fait sourire tout entier à la nouvelle de votre retour, c’est le désir qui veut que je vous écrive tantôt tout haut, plus souvent tout bas: tous les sentiments naissent du désir. Le désir est l’essence de l’homme, a dit Spinoza. On désire le bonheur quand on ne le possède pas et quand on le possède. On désire toujours, dans tous les états et dans toutes les circonstances, on désire encore quand on ne désire rien, car ne désirer rien c’est vouloir également tout ce qui viendra et tout ce qui ne viendra pas, c’est l’activité dans la passivité, ce qui me convient merveilleusement. Le désir est une joie essentielle parce qu’il est la vie même. Cesser de désirer, ce serait cesser d’être et chaque fois que les désirs s’amoindrissent dans l’âme, la vie diminue.
La jeunesse a des désirs précis. Il lui semble que la possession corporelle va combler délicieusement le vide qu’ils creusent dans son cœur. Mais cela n’arrive pas; malgré les délices, le vide devient gouffre et le sable qu’on y jette ne fait même pas le bruit de l’eau qui jaillit le long des parois du rocher. On fait là-dessus toute une littérature très poétique qui a encore du charme pour des âmes inquiètes. A regarder la chose plus directement et avec plus de simplicité, il n’y a là que le jeu d’une fonction naturelle qui tient beaucoup plus de la mécanique que de la psychologie. Havelock Ellis a magnifiquement résumé cela en deux mots définitifs, d’une clarté impertinente: tumescence, détumescence. Le désir dont l’essence est d’être un appétit conscient n’y a presque pas de place, et c’est pour anoblir la fonction qu’on l’a inscrite sous ce vocable. Mais le désir de coucher avec une femme, parce qu’elle est jolie, n’est pas le grand désir, qui s’oppose même à la fonction et qui voudrait plutôt violenter la nature que la servir. Le désir vrai ne fait son apparition dans l’être humain que passé l’âge de la grande fougue sensuelle, inconsciente et mécanique, au moment où, au lieu de vouloir fréquemment de très précises intimités, on se met à souhaiter des bonheurs vagues et qui seraient profonds, proches et lointains, doux et acérés, des plaisirs compliqués, chimériques et qui font peur ou qui font rire par leur folie. Si ce désir-là n’était pas une sorte de démence, l’imagination le réaliserait facilement comme les autres, le renouvellerait comme les autres, mais son caractère est de puiser son immortalité dans l’impossible. Qu’il se pose sur un être choisi ou qu’il se partage sur plusieurs têtes, ou n’en préfère aucune, il ne sait que trop qu’il n’est au pouvoir de personne de guérir son inquiétude. Parfois, à force de le remâcher, on s’y empoisonne, et cela devient cette mélancolie morne de ceux qui ont trop vécu et qui ont sans cesse demandé à la vie ce qu’elle ne peut donner. C’est en ce sens qu’on a dit, et c’est probablement très juste, que le bonheur se trouve le plus souvent dans l’accomplissement modéré des fonctions qui passent pour le produire, comme les pommiers produisent les pommes. Sensations modérées, sentiments modérés, vouloirs modérés, ou bien tout l’excessif de la vie renvoyé à plus tard, quand nous ne serons plus, voilà la sagesse. J’aimerais mieux être mis en croix comme un esclave romain, pour jouir au moins d’une douleur sans modération.
Vous comprendrez cela, quand l’heure sera venue, vous le moins nativement modéré des êtres. Mais vous le comprenez déjà, car vous êtes de ceux qui, méprisant la fonction, ont taillé dans la nature la fleur qu’ils voulaient et qui, en violant la logique, ont fécondé l’idéal. Ne croyez pas de ma part à je ne sais quel mépris de la nature et de la loi. Cela vous serait bien égal, mais je tiens, non moins qu’à mes désirs qui sont humains, à l’intégrité de ma raison et de son esthétique. Ma faiblesse pour vous se connaît dans sa cause. Je ne suis pas de ceux qui abattent un arbre pour assurer la rectitude d’une balustrade. La loi est la loi et la fantaisie est la fantaisie. Toutes les deux d’ailleurs sont dans la nature; la fantaisie aussi est soumise à la loi. Rien de ce qui est n’est anormal; la passion sous toutes ses formes est œuvre de nature et aussi la curiosité que les gens appellent vice, pour faire croire qu’ils sont vertueux, ce à quoi je ne prends aucun intérêt. J’ai trop médité sur les choses et trop lu Spinoza pour croire qu’il soit sain de considérer le désordre humain tel que hors de l’ordre. On ne lit pas assez l’introduction au livre trois de l’Éthique. Cela n’a qu’une page et demie et cela dévoile le monde. Je veux vous la faire connaître. C’est la froide immoralité (selon les esclaves) du génie pour qui les prodigieux chocs des passions, les agitations des êtres ne sont qu’un mouvement dont il mesure les courbes.
Mais il me semble que je ne me suis pas surveillé. J’ai laissé dévier le ton de cette lettre. Vous me le pardonnerez, Amazone, en considérant que je n’aime pas moins votre esprit que votre cœur et que je crois que rien de ce qui est intellectuel ne doit, non plus, vous être indifférent.
LETTRE VINGT-HUITIÈME
RETOURS
Le plus douloureux, à mesure que l’on vieillit, mon amie, c’est qu’on connaît les lendemains, ce qui fait qu’on n’a plus de confiance dans les journées. On sait d’avance que le voyage a ses retours et que l’amour a ses retours et on désire surtout ne pas partir ni pour l’un ni pour l’autre. Pourtant je m’excite encore à l’idée d’un voyage quand revient la belle saison, mais, dérision! je sens que je voudrais surtout revivre le passé, mettre mes pas dans les vieux vestiges, mes regards dans les paysages d’autrefois, mon corps dans la mer connue et familière. Alors peu à peu le rêve tourne à l’ironie, et après lui avoir ri, j’en ris. A quoi bon? Si encore on se retrouvait au même point! Mais il semble à chaque retour que la route se soit déplacée. C’est à peine si l’on retrouve sa maison. Il faut renouer difficilement sa vie, tant qu’il semble qu’elle en vaille encore la peine. Vraiment, je déteste cette période des voyages. Je n’y eus jamais depuis longtemps que des ennuis, que des surprises mauvaises, dont la dernière me hante encore. Il me semble que la vie va de travers, dès que je cesse de la regarder. Mais l’attention se lasse, il faut savoir un instant fermer les yeux.
Alors, je m’en irai tout comme un autre par les routes et par les hôtelleries vers le bout du monde, qui est le rivage le plus proche. Quand il y avait encore des grèves solitaires, quelles belles journées j’ai vécu près de toi, mer aux vagues monotones! Je savais marcher pieds nus comme les pêcheurs de la côte et vivre comme eux dans un sac de molleton. On s’en allait très loin dans l’eau, porté comme une épave par le flot descendant et on revenait amené par le montant. Les pêcheurs avaient pêché et je m’étais assis sur une pointe de rocher, heureux d’être un îlot parmi les autres, puis j’errais par les dunes en déclamant des vers de Byron. Que ce tableau doit vous sembler ridicule! Il est encore émouvant pour moi. Voilà comme j’aime la mer, sans autres jambes que les jambes rouges des pêcheuses de crevettes. Trouville a été comme cela au temps de la jeunesse de Flaubert. La plage où je vivais seul n’est pas devenue un Trouville, mais il n’y a qu’une manière de perdre sa virginité et elle l’a perdue.
Pourquoi est-ce que je vous écris ces choses? J’ai l’air de regretter ma jeunesse, moi qui ne regrette jamais rien, moi qui n’ai jamais rien avoué! Peut-être que mes fibres s’amollissent au moment qu’il aurait fallu les durcir contre les derniers chocs de la vie. Mais il faut suivre sa nature et suivre la nature qui font de nous ce qu’elles veulent. Nos métamorphoses ne nous appartiennent pas et nous nous appartenons si peu nous-mêmes! A peine est-il en notre pouvoir de pacifier l’expression de notre sensibilité; quant à notre sensibilité elle-même, elle ferait un beau tapage intérieur si on lui refusait toute expansion. Vous comprenez cela, vous qui avez accueilli avec une indulgence délicate les sonnets en prose dont j’ai semé mes dernières lettres. Ah! qu’on a de plaisir à fréquenter les personnes intelligentes à la fois et sensibles, comme on disait au XVIIIe siècle, mais que cela vous fait paraître dure, ensuite, la rencontre des imbéciles! Mais leurs propos ne peuvent altérer ni votre sérénité ni la mienne. Ce n’est pas pour eux que j’écris et que vous importe ce qu’ils pensent! Vous avez confiance en moi pour certaines raisons, dont la meilleure est que vous savez que je vous aime. Je mettrai donc ici les deux derniers sonnets, dont vous avez déjà le manuscrit d’ailleurs, et comme je sais ce que vous en avez pensé, et que vous en avez senti l’amère tendresse, je les livre par surcroît à ceux qui peuvent comprendre aussi et à ceux qui ne comprennent pas:
ELLE A UN CORPS...
--SONNETS EN PROSE--
XVI
Les épaules sont des sources d’où descend la fluidité des bras, et les bras se partagent en doigts comme les ruisselets. Les ruisselets ont des cailloux, les doigts ont des bijoux, l’onyx des ongles et les yeux des bagues. Les doigts jasent ainsi que les ruisselets,
Et ainsi que les oiseaux. Les mains sont des oiseaux, les bras sont des roseaux. La nymphe va surgir toute, fleur énorme et soudaine, et nue elle se montre à mes yeux éperdus, avec ses seins purs, double tabernacle du cœur;
Avec ses flancs, lyre des délires, avec son ventre, avec son ombilic, d’où fut arrachée la chaîne qui lie les femmes aux femmes dans la suite des générations;
Avec ses jambes: l’édifice se meut vers les délices de ses désirs. Il marche aussi vers la peine, car il marche dans la vie, il est vivant. Je ne me trompais pas. Elle a un corps.
XVII
On peut donc se fier à la logique naturelle. La logique m’a mené à la contemplation de la beauté que j’ai créée strophe à strophe. C’est bien mon œuvre. Je puis la regarder. Mais donnez-moi encore un peu d’argile fraîche, avec mon ébauchoir.