Lettres à l'Amazone

Part 7

Chapter 74,021 wordsPublic domain

LE SATYRE

Vous ne m’avez pas demandé, Amazone, en acceptant la dédicace de cette histoire singulière, ce que j’avais voulu faire par ces _Lettres d’un Satyre_. Je n’en ai pas été surpris, parce que vous connaissez souvent mes intentions mieux que moi-même et que vous êtes toujours prête à m’attribuer les plus favorables et les plus ingénieuses. Ah! mon amie, je ne suis pas toujours l’homme des intentions, des plans et des projets, j’aime à obéir à ce que me suggèrent les dieux et à me fier pour l’exécution à cette logique qui permane au fond de mon cerveau et qui me rassure sur la suite de quelques-unes de mes divagations. Quoique l’enchaînement des causes ait mis un espace de plusieurs années entre les deux premières _Lettres_ et les autres, et quoique celles-ci se soient encore suivies à des intervalles fort irréguliers, et aussi, ou d’abord, quoique mon esprit, le long de ce petit roman, ait subi certaines modifications, j’ai tâché qu’elles conservassent dans leur ensemble une assez visible unité de ton. Pourtant je crains encore que tout cela soit bien court, qu’on se sente, vers la fin, un peu de l’ennui que me conférait la monotone psychologie de mon personnage cornu. Rien n’est plus difficile que l’étude d’un être élémentaire, dont la naïveté déroute à chaque pas nos habitudes hypocrites ou civilisées, qui marche de plain-pied dans les vices les plus candides et ne s’étonne même pas de nos étonnements. Ce qui nous amuse le plus dans nos jeux, c’est que ce sont des jeux défendus. Or, c’est une qualité de plaisir dont il ne sent aucunement le sel. L’idée le dépasse, d’un être qui ne tende pas naturellement vers ce qui lui est agréable, quoiqu’il goûte aussi, tout comme un autre, le charme des obstacles surmontés et de la difficulté vaincue. Ce qui m’amusa, en écrivant ces _Lettres_, ce fut de prendre parti pour la créature instinctive contre la créature raisonnable, dont la raison est si courte, mais quelle que fût ma sympathie pour ce dévergondé, je n’ai pu lui procurer le contentement de vivre dans une société étroite dont il faut comprendre les finesses pour s’en accommoder. Pour faire figure en ce monde, il lui manque trop de choses. Il n’y réussira jamais. Qu’est-ce qu’un être qui ne connaît point la valeur de l’argent, et qui d’abord n’en possède pas? Je doute que, même s’il vient à fréquenter, plus tard, un monde plus délicat, il en tire de grandes satisfactions. Voyez la simplicité de son cœur! Il devient amoureux d’une petite gourgandine, et il n’en rougit pas, ne comprenant d’ailleurs rien à son commerce: mais s’il le comprenait, je ne sais pas s’il en rougirait davantage. Il n’a pas encore donné sa mesure. Il lui faudrait un plus vaste théâtre. Antiphilos peut aller loin dans l’inconscience.

Ne croyez pas du reste que j’aie eu, en lui faisant conter le début de ses aventures humaines, de grandes intentions satiriques. Critiquer les mœurs des hommes! Il y faut plus de naïveté que je n’en possède. A vrai dire, je trouve qu’ils font toujours bien quand ils font leur plaisir: ceux-là seuls ne sont pas dupes de notre extraordinaire organisation morale. Mais ne jugeons pas des hommes et encore moins des femmes d’après nous-mêmes. La plupart sont très satisfaits de leur esclavage, au point que leur bonté souffre devant la condition misérable de ceux qui s’en sont libérés. Ils font tout au monde pour les rattraper et leur passer de force le collier au cou: «Vous ne connaissez pas le bonheur, notre bonheur, venez et nous vous le ferons partager.» Il y a des infortunés qui se laissent prendre à ce discours. D’autres, quand on peut, on les prend de force.

La police, ou de ces âmes charitables comme il y en a trop, découvrit une fois dans un taudis du quartier Saint-Sulpice un nid de bonheur. Il était hanté par un tout jeune couple de passereaux. Le garçon pouvait avoir une quinzaine d’années, moins encore, si je me souviens, et la fille en avait douze. De quoi vivaient-ils, on n’en sait rien, de grappillage sans doute, d’épluchures et d’eau claire? Quand ils n’en pouvaient plus de vagabonder, ils rentraient dans leur soupente où ils s’endormaient dans les bras l’un de l’autre, car ils étaient amants. Le naïf amour les consolait d’avoir trop souvent faim, et ceux qui les découvrirent découvrirent qu’ils étaient heureux, en leur innocence animale. Ce fut un grand scandale, dont on parle peut-être encore entre dévotes et autres personnes raisonnables. Naturellement on les sépara, quoiqu’ils pleurassent beaucoup, et on mit le garçon aux enfants assistés, cependant que la fille dut suivre la cotte de quelque bonne sœur. Et tout le monde trouva cela très bien. Moi aussi. Je le dois, pour ne pas me faire honnir, et vous ferez ainsi, n’est-ce pas, mon amie, afin de conserver l’estime des gens convenables? Est-il admissible, en effet, que des enfants se mettent à vivre à l’état de nature, en plein Paris, dans un quartier honorable, à deux pas d’une église, du jardin du Luxembourg et du Sénat? On eût passé sur le grappillage, mais l’amour! N’est-il pas vrai que tant de perversité, et si précoce, déconcerte? Antiphilos eût été ému par cette histoire, mais Antiphilos est bien suspect, et il ne se connaît qu’en morale naturelle. Il la pratique, encore qu’il n’en sache pas la théorie.

Vous ne savez pas, Amazone, comme je vous sais gré d’avoir aimé ce petit livre incertain et de ne pas en avoir réprouvé les tendances! C’est au point que je serais tenté de dire que vous l’avez aimé plus qu’il ne méritait. C’est, d’ailleurs, ce que je pense à peu près de tous mes écrits dont il n’est guère un seul qui m’ait jamais satisfait complètement. C’est pourquoi j’ai pris le parti de n’y jamais rien corriger, quand on les imprime ou qu’on les réimprime, car je me sens toujours tenté de les remettre sur le chevalet et de faire disparaître, sous de la peinture nouvelle, l’ancienne. Vous le savez bien, vous qui m’en avez arraché un des mains. Je suis hanté par la technique du chef-d’œuvre inconnu. Mais je pratique trop la philosophie du détachement pour jamais céder à de telles naïvetés d’amour-propre et je supporte avec résignation les déplaisirs que me cause ce que j’écrivis, en rêvant aux livres merveilleux que je n’écrirai jamais. Ah! que j’envie ces auteurs qui se mirent dans leurs ouvrages et qui ne voient pas le néant proche où ils cherront avec eux. Je les envie, mais en souriant avec quelque ironie, peut-être, car tout cela n’a vraiment pas beaucoup d’importance. Il faut vivre, cependant, et pour cela s’attacher fermement à quelque touffe, le long du fleuve qui emporte tout, comme des naufragés que nous sommes. Le sentiment que l’on plaît à ceux-là mêmes qu’on aurait choisis et le sentiment que l’on déplaît à d’autres, qu’on aurait volontiers élus pour cet office, suffisent quelquefois à vous maintenir en équilibre et à vous fortifier le cœur et les mains. L’un de ces réconforts n’agit que sur l’orgueil et n’a que des effets négatifs sur le plaisir de vivre, mais l’autre, qui agite toutes les fibres de la sympathie, peut conférer à lui seul la joie suffisante. Pourquoi, par quelle lâcheté, mettre au pluriel ces termes nécessaires? Une belle tendresse a fait son œuvre. Amazone, sans vous, je crois bien que je ne m’aimerais plus beaucoup et que je n’aurais plus une extrême confiance ni dans la vie ni dans moi-même. Aussi, je vous remercie encore d’avoir pris Antiphilos sous votre protection. Je suis rassuré sur son destin parmi les humains, puisque vous lui avez souri, amie.

LETTRE VINGTIÈME

LA SENSATION

L’attente alternative de la bonne ou de la mauvaise fortune, entre lesquelles oscillent nos vies troublées, exalte ou déprime à un tel point les gens nerveux, qui sont les gens à imagination, que la réalisation souvent les trouve sinon indifférents, du moins fort déçus. Je dis souvent, parce qu’il y a heur et malheur de telle qualité que leur avènement est encore une surprise pour qui les a fiévreusement escomptés. Il faut même, n’est-ce pas, mon amie, pousser plus loin les exceptions et croire aux privilégiés de la sensation et de l’émotion, à ceux qui, ayant longtemps vécu une chimère, la vivent encore avec une intensité pareille, quand elle devient une réalité. Et c’est à vous que je pense, à moi aussi, peut-être. Il y a là une telle disposition des fibres sensitives et par suite un tel état d’esprit que la durée et l’acuité de telles vies peuvent s’en trouver accrues dans des proportions magiques. Comme, avec délices ou avec horreur, on retrouve le long de ses nerfs et dans son cœur la sensation que l’on attend, l’émotion qui viendra! Heureux ceux-là qui ne les épuisent pas d’avance et qui cueillent avec une surprise accrue par l’attente la fleur que leur imagination n’a pas décolorée! Je mets la joie et la douleur sur le même plan émotif, car c’est presque une question de savoir si on ne tire pas de l’une ou de l’autre des sensations quasi équivalentes.

Les passions suprêmes de l’amour physique jaillissent selon un mode équivoque où l’on distingue mal la douleur du plaisir, tant ils y sont unis, mais qui certainement ne monte si haut dans le plaisir que grâce à l’appoint de la douleur. Et comme extrême, dans le moment qui suit, les uns éclatent en un rire nerveux, d’autres éclatent en sanglots. Dans le domaine des émotions, rires et sanglots sont généralement l’expression de la grande joie et l’expression de la grande douleur, à moins que, comprimés par l’effort même de leur excès, ils ne se résolvent en stupeur. Je ne prétends pas, mon amie, avoir mis en cette analyse élémentaire une excessive clarté. C’est que les mots manquent ou que je ne les trouve pas. Cette pénurie ou cette maladresse fait l’obscurité du discours en ces matières. Mettons aussi que je sois abstrait à dessein ou pour ce que je me refuse à l’emploi des mots techniques. Mais n’apporteraient-ils pas une obscurité de plus?

Le vulgaire, cependant, partage nettement les sensations en deux ordres, le plaisir et la douleur, le bon et le mauvais, et c’est, en somme, très raisonnable et bien suffisant pour l’ordinaire de la vie, quoiqu’il laisse parfois transparaître une certaine hésitation de classement. A tout homme, quel qu’il soit, même le plus simple, il est arrivé de se poser cette question, qui n’est pourtant nullement naïve: «Suis-je heureux ou malheureux?» Ou bien, s’il s’agit de sensations pures: «Est-elle agréable ou désagréable?» Et le plus expert en analyse psychologique ne résout pas mieux le problème que le plus simple des hommes. Quand on le résout, c’est au moyen de l’imagination, mais l’imagination n’est pas toujours capable et on demeure perplexe et aussi un peu ridicule. Je crois que ce qu’il y a de plus important pour l’homme, c’est la sensation. Pour vivre, il faut qu’il sente sa sensibilité. La mode n’est qu’une question d’habitude pour la plupart des hommes ou d’imagination pour les êtres au système nerveux très développé. Cela semble si vrai qu’il y a des algophiles, qu’il y a, en amour, des masochistes (ah! ah! voilà enfin des mots techniques), c’est-à-dire des amis ou amants de la douleur et des êtres qui ne conçoivent la femme que comme un bourreau dont on recevrait amoureusement des coups, des humiliations, même des blessures. Les hommes de science qui, dans cette partie, s’appellent des psychiatres (encore un bien joli mot) qualifient d’aberration cette recherche des sensations divergentes, mais ils n’ont pas encore vu que nous avons tous, ou presque tous, le germe de ces aberrations, puisque nous nous plaisons souvent autant, pour ne pas dire beaucoup plus, aux imaginations du malheur qu’à celles de la joie. Il faut même considérer comme un être bien vulgaire celui qui ne rêve que de sa pâtée, qui ne s’est jamais plongé avec délices dans l’océan des supplices extravagants, et qui n’y a pas trouvé une affreuse satisfaction. Qu’on se souvienne du vers, peut-être ironique, mais que je cite en son sens direct:

Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance!

Donner ou éprouver de la douleur, donner ou éprouver du plaisir, et que cela soit réel ou que cela soit imaginaire, est donc, dans beaucoup de cas et pour certains êtres trop sensitifs, à peu près équivalent. Un être qui aime préférera toujours la douleur qui lui est départie par son amour même à la sensation, bien plus pénible encore, de l’indifférence. La meilleure manière de le décourager et de le désespérer sera la froideur, ou la politesse parfaite ou encore la camaraderie avec toute sa banalité frivole, tandis qu’une parole intentionnellement cruelle peut être acceptée comme un encouragement, au même titre qu’une caresse. C’est peut-être pourquoi il est si difficile de se défendre contre l’amour, et que le moyen de le vaincre est parfois d’y céder et c’est peut-être aussi pourquoi entre amants la cruauté est souvent un lien plus fort que la volupté: on me fait souffrir, donc l’on m’aime.

Et voilà que je m’étais embarqué sur un sujet et que ma lettre s’est continuée et s’achèvera sur un autre sujet. Comme je sais mal me discipliner! Mais c’est une lettre, Amazone, qui aimez l’inattendu. Il est convenu qu’il en est des lettres comme de la conversation et qu’il ne faut qu’y effleurer les choses et passer de l’une à l’autre au hasard de l’association des idées et même des mots. C’est un genre qui me convient, car nul ne ressent plus que moi combien toutes les questions s’enchevêtrent et combien il est impossible d’en frôler une seule sans que toutes les autres frémissent et lèvent la tête pour attirer l’attention sur elles. Oui, je crois que n’importe quoi nous mène logiquement vers tout, nous ramène logiquement vers ce qu’on aime le plus. Vous êtes pour moi comme le centre du labyrinthe, où toutes les routes, après mille tours et détours, se retrouvent et d’où elles repartent en quête d’un but où elles vous rencontreront toujours. On m’a reproché d’être devenu trop irréligieux, c’est-à-dire trop incrédule. C’est bien mal me connaître. Mais il est vrai que je ne crois qu’aux divinités que j’ai sculptées moi-même. Je n’ai confiance qu’en celles-là, parce que je sais que mon amour leur a conféré la force magique, sans quoi elles n’auraient ni la puissance de me faire du bien, ni celle de me faire du mal: «Dis-leur qu’elle est bonne, puisque tu l’as faite toi-même.» Ce mot de la petite fille du faux monnayeur, dont un marchand refusait la pièce de monnaie, n’est-il pas beau et bien représentatif de la confiance? Je suis comme cette petite fille, j’ai foi dans l’œuvre de mon imagination que j’ai vue travailler sous mes yeux et façonner à mon usage un magnifique simulacre auquel je ne demande rien que de ne pas laisser se dessécher trop vite les fleurs que je mets à ses pieds.

LETTRE VINGT ET UNIÈME

L’OUBLI

Amie, vous savez bien, vous, que je n’oublie pas et que votre personne tient toujours et à tous les instants la place dominatrice dans ma pensée, mais je ne veux pas que les autres puissent croire que je n’ai plus rien à vous dire. J’en ai si long même que mes heures n’y suffiraient pas et que je ne ferais que cela volontiers, si je n’avais soumis mes plaisirs à une stricte discipline. J’écrirai à l’Amazone tant que je serai moi-même, tant que je serai tel qu’elle m’a refait en m’incorporant au monde qui tourne autour de son cœur. Vous savez qu’à force de tourner autour de son centre d’attraction une planète finit par tomber vers ce centre, dont elle se rapproche toujours, par s’y perdre, par s’y fondre. Cela se passe ainsi dans le monde des grandeurs infinies et quelquefois je pense que les sentiments qui me meuvent sont de cette qualité. «Face à face avec la profondeur», comme il est dit dans ces _Stèles_, qui vous enchantèrent. L’amour qu’il me faut côtoie l’absolu (refuge de qui est impropre au relatif) et ce que j’en exprime lui donne l’existence. Si ce sont là des paroles, que les paroles soient belles et qu’elles enchâssent le diamant comme il convient à un diamant. Je ne veux autre chose que la conscience d’être, au delà du possible, le «princier amant» de ta pensée, Amazone invincible. L’oubli n’a pas d’affinité avec un tel sentiment: le désir impossible sculpte la fidélité.

Comment revenir après cela aux formes indistinctes qui confondent un être avec les êtres, à ce pluriel froid de révérence qui dit à l’idole: «Je vous remercie, Madame»? Il le faut cependant. L’idole froncerait le sourcil et cela ébranle les architectures du temple. J’aime l’anglais, parce qu’il tutoie Dieu; quoique j’aie peu de rapports avec ce grand personnage, je sais qu’il en est flatté. J’écris pour vous, mais j’écris pour le peuple, qui connaît mal les illogismes secrets de la grammaire et confondrait le respect suprême avec la familiarité. Je ne vous confonds avec rien, Amazone, pas même avec les amazones, dont je vous ai tirée en vous nommant ainsi, et c’est pour cela même que je ne veux pas vous donner à l’oubli, même en apparence.

L’oubli est la grande confusion. Il est aussi la grande tristesse. Et cela se tient. Il n’est pas de pire affliction que de perdre dans la foule ce qu’on a une fois distingué, de rendre au commun l’être dont on attendait tout et qui vous donna tout, en effet, et de se sentir forcé de le semer parmi les autres végétations humaines, pour cela précisément qu’il n’a plus rien à vous donner et qu’il a perdu tout son pouvoir de fascination sur vos yeux. Oublier, c’est regarder mourir. Cela peut-il se faire avec indifférence, fût-ce une bête la plus féroce et la moins sensible? Et il s’agit peut-être de qui vous a mangé dans la main et dans la bouche, qui flaira vos odeurs, qui a préféré à toutes les nourritures le pain pétri par vos doigts sur le bord de la table, un jour que vous rêviez de son corps sous votre main. L’oubli est affreux comme une injustice, mais, il faut bien l’avouer, comme l’injustice elle-même, il est une libération. L’oubli est un meurtre, mais nous vivons de meurtres; l’homme le plus doux traverse la vie le poignard à la main. J’ai oublié l’amitié, j’ai oublié la sympathie et le sourire heureux des âmes qui venaient à moi, mais je ne les ai pas oubliés au point que je n’en revoie parfois le fantôme qui troubla Macbeth, mais qui me trouble moins. Après tout, il vaut mieux être entouré de fantômes que de vivants. Les fantômes sont muets et d’ailleurs on les chasse d’une chiquenaude, comme les mouches. Puis qui sait si ceux que je crois avoir poignardés n’ont pas la même impression et si je ne les hante pas aussi dans leur sommeil et dans leurs amours? Ces tragédies de l’oubli mutuel finissent en quiproquo. Je m’étonne qu’on n’ait pas encore imaginé le dialogue élyséen des anciens amants dont les ombres à l’envi se vantent d’avoir quitté et de n’avoir pas été quittées, les banales victimes de don Juan se flattant de l’avoir mis délibérément à la porte de leur chambre et de leur cœur, au lieu d’assumer la figure ridicule d’éternelles inconsolées. On ne sait pas de qui vient l’oubli, si ce n’est pas de qui aime trop et souffre trop. A force de penser les êtres, on les use, comme la mer use les cailloux qu’elle roule.

C’est le dilemme où nous sommes pris et l’étau où s’écrasent nos sentiments. On oublie par indifférence et on oublie par excès d’amour, quand la présence réelle ne réconforte pas le mécanisme passionnel, mais on peut toujours dire dans ce cas que l’amour manquait de force initiale et d’élan vrai, et puis des causes différentes amènent des résultats pareils: il faut laisser à l’oubli sa véritable signification, et je retourne à l’indication que je vous donnai, il y a une page: on oublie les êtres quand on n’a plus besoin d’eux. Ce n’est qu’un phénomène d’égoïsme et du plus simple. Je vous oublierai donc et vous m’oublierez, Amazone, quand nous n’aurons plus besoin l’un de l’autre, quand nous ne serons plus l’un pour l’autre un miroir, mais je ne vois vraiment pas comment cela pourrait arriver. Pour moi, je suis presque effrayé de voir à quel point j’ai besoin de votre âme et de vos yeux. Il est donc vrai que je ne me suffis pas à moi-même et qu’il me faut un autre être où vivre? La première fois que j’ai pris conscience de cet état, je dus reconnaître que ce n’était pas celui que j’avais médité. Le plan de mes années futures était fait (j’ai toujours beaucoup aimé les plans dans ma vie et je n’en ai jamais réalisé aucun), je vous l’ai dit ou écrit, quand je luttais encore, monté sur mon orgueil; d’un mot (d’ailleurs, je n’en sais plus le détail) je me vouais à la solitude et au néant, dans lequel moi seul sais ce que j’y mets. Et maintenant je ne puis supporter l’idée de vous être indifférent, la pensée de ne plus être pensé par vous. Une maison où vous habitez s’est dressée sur le chemin de l’oubli qu’elle rend infranchissable et j’en suis là. Je m’y plais. Il y a un jardin autour de la maison et dans le jardin une source d’où part un ruisseau qui s’écoule sous les arbres. Ce ru, c’est votre vie murmurante, et moi, je suis un des arbres qui la regardent et en respirent la fraîcheur. Mais le genre est trop facile pour que je continue. C’est trop d’avoir cédé à mon amour des images champêtres et d’avoir cru pouvoir exprimer par elles quelque chose de sensé. Puis cela m’induit régulièrement en de longues mélancolies. Je ne pense plus, je rêve. Je reconstruis avec d’autres pierres, et avec de puériles mottes de gazon, ma vie délabrée et vraiment rien n’est plus vain ni plus malsain peut-être.

C’est avec les éléments réels de l’existence, de celle même qui nous a été donnée, qu’il faut jouer. Ce qu’on prend hors de soi-même, hors de sa véracité, n’est bon à rien. Et encore une fois, c’est trop facile. Mais j’ai peur de moi-même, comme du miroir à double face où vous me tentiez hier, et le bon côté du rêve, c’est que l’on confronte qui l’on veut avec le miroir, excepté soi, et l’on veut bien qu’il grossisse et même qu’il déforme. Quand je veux me regarder, c’est en vous. Voyez combien vous m’êtes nécessaire. Quelque image qui m’en revienne, je l’aimerai encore, sans peur, même avec un sourire de complicité. Ce que vous voudrez. Comme vous me penserez, je me penserai. Vous ne savez pas combien j’y gagne. Rien ne suffirait à m’attacher à vous, si j’étais calculateur, mais il n’est pas d’être qui le soit moins et je cherche des motifs à un mouvement qui n’en a pas et qui marche fort bien sans que je les connaisse. Cependant, je sais que c’est sans péril aucun que j’analyse, bien maladroitement, les sentiments qui me viennent de vous. Ce n’est qu’une surface. L’analyse ne touche pas au fond et comme il est inatteignable, il serait inexprimable. On se heurte toujours au mot de Montaigne qui est indécomposable: Parce qu’il était lui, parce que j’étais moi. C’est à quoi aboutissent ces divagations dont je vous fais confidence et que vous lirez loin de moi. Je saurai ce que j’en pense quand vous m’aurez écrit, car ne croyez pas, parce que je les donne à tous, que je m’occupe d’un autre jugement que le vôtre.

LETTRE VINGT-DEUXIÈME

EXALTATION

Voici, mon amie Amazone, la première partie de ce poème que vous n’avez pas désapprouvé. _Sonnets en prose_, cette manière, non plus, ne vous a pas scandalisée, habituée que vous êtes à la magnifique liberté de la poésie anglaise, qui ne souffre pas d’emprisonner sa pensée derrière les barreaux de la prison syllabique. Ce n’est pas le vers libre, qui suit ses règles particulières, c’est la cadence de la prose, mais soumise à une discipline, qui en fait peut-être une forme nouvelle de poésie. J’ai voulu un rythme où puissent entrer aussi bien les certitudes scientifiques que les rêveries incertaines de l’émotion, un rythme qui admette sans étonnement l’enchevêtrement des connaissances et des sensations, et qui porte la pensée sans attenter à sa fantaisie.