Part 6
Mon amie, je vous citais l’autre jour, sous les arbres du Bois, et je ne sais plus à quel propos, peut-être sans aucun à-propos, car elle me plaisait par sa belle précision, cette pensée d’une femme du XVIIe siècle: «Les créatures qui ne nous aiment pas assez nous irritent, celles qui nous aiment trop nous importunent.» Elle me revient encore aujourd’hui, au moment de vous écrire, et j’y vois même, à la réflexion, une sorte de thème pour un nouvel art d’aimer, que je ne rédigerai pas, mais dont je pourrais esquisser quelques parties. La dame qui pensait si juste et si clair était une religieuse de Port-Royal-des-Champs, qui mourut en 1660. Elle était la fille d’Arnaud d’Andilly et s’appelait en religion sœur Eugénie. Où cette nonne janséniste a-t-elle pris cette connaissance de l’amour? C’est ce que je ne vous dirai pas, l’ignorant moi-même, mais cela me fait songer que les meilleures ou les plus saisissantes choses qu’on nous ait dites sur l’amour le furent par des religieuses, sainte Thérèse et les autres mystiques, ou cette Portugaise, qui n’en fit qu’une expérience profane, mais en ressentit toutes les profondeurs et toutes les délicatesses. Cependant laissons-la, puisqu’elle dut à l’amour d’un homme cette science que toute femme est disposée à apprendre à ses propres dépens. Mais les autres, éternelles cloîtrées, éternelles rêveuses, qui ne s’enflammèrent jamais que pour Dieu ou pour leurs sœurs, comment donc s’instruisirent-elles si bien du mécanisme de nos sentiments? C’est qu’il n’y a, en réalité, sous quelque forme qu’il se déguise, qu’une seule sorte d’amour et qui tend à une satisfaction pareille, malgré la disparité apparente des buts. L’amour va vers la joie et ne peut aller que vers la joie, qui est la plénitude. C’est ce que l’auteur de l’_Imitation_, moine lui aussi, a exprimé en quatre mots dont l’ensemble donne cette formule admirable de vérité: _Amor currit, volat et lætatur._ Vous vous souvenez peut-être que je l’ai appliquée au type même de l’amour naturel, au spermatozoïde qui se glisse d’un mouvement ailé vers sa joie, l’ovule. Mais dans l’amour tel que nous l’avons recréé par tant de siècles de civilisation, il n’est plus de distinction possible entre le naturel et l’anormal. Nos centres nerveux secondaires se substituent l’un à l’autre et nous aimons avec celui de nos sens, celui de nos organes qui a le rôle le plus important dans notre physiologie particulière, si bien que, de l’amour mystique à l’amour saphique et à l’amour platonique, s’il y a la différence du moyen, il n’y en a pas dans le but, qui est la conquête de la joie parfaite. Une religieuse ignorante des hommes a donc pu connaître excellemment l’amour, et, ignorante des femmes, le connaître encore. Même, plus dégagée des conséquences de la fonction naturelle, elle a été mieux placée pour en étudier les phases spirituelles. Peut-être que l’amour mystique, sans autre partenaire que l’imagination, est celui dont on peut tirer le plus d’enseignements psychologiques. Les questions et les réponses d’amour faites par le même esprit, par un désir unique, se correspondent plus logiquement, trouvent plus aisément cette unité de volonté que les amants réalisent quelquefois si mal.
Cependant cette digression était peut-être inutile, la clairvoyante pensée de la religieuse de Port-Royal n’ayant pas nécessairement trait à l’amour ni divin ni profane, quoiqu’il puisse fort bien s’y appliquer. A quelque genre de tendresse qu’elle ait songé en écrivant sa maxime, il est également certain qu’elle avait une âme assez sèche et bien digne d’avoir été cultivée dans le jardin janséniste. C’est quand on est soi-même incapable d’amour ou quand on traverse une phase de désenchantement que l’on se sent disposé à s’irriter devant une affection hésitante, comme à craindre les tyrannies de la tendresse excessive. Quand on aime soi-même, quand le cœur se répand, on n’a pas tant de sagacité, on accueille la moindre marque d’amour, on souhaite d’en être à un moment submergé. Mais il y a des phases où les plus ardents sont d’une tiédeur janséniste et où ils redoutent qu’on semble attenter à leur indifférence. Mettons-nous en face de ces êtres impertinents, qui craignent notre amour, peut-être pour ne pas être obligés de nous le rendre. Quel triomphe de le leur imposer malgré eux, de les forcer à regarder nos yeux et de jouir de leur animation!
Mais sœur Eugénie est une personne mesurée qui ne souffre ni le trop ni le trop peu. A sa manière, elle désire la joie parfaite, elle sait que la perfection est ce qui atteint et ce qui ne dépasse pas, elle est d’un siècle qui connaît l’équilibre et qui sait comment on le maintient. Elle est sage, elle déteste le médiocre et déteste aussi l’extrême. Au demeurant, elle semble une personne fort sensée et avec qui on aurait aimé à disputer des affaires de sentiment. Elle aurait eu des répliques piquantes, de celles devant lesquelles l’esprit un instant embarrassé rebondit et trouve à son tour la repartie. Imaginez le joli dialogue d’un libertin et d’une religieuse sur la tiédeur en amour. Je la veux jolie, d’une jeunesse assez avancée pour permettre l’expérience et qu’elle ait les yeux noirs fort vifs et même inquiétants. Je vous serais ainsi moins infidèle, et vous me le pardonneriez plus facilement, car c’est moi-même que je suppose. Mais que cela me lasserait vite. Pour parler de l’amour avec plaisir, il faut avoir de l’amour pour son contradicteur. Cela fait qu’on lui permet tout, et d’abord de n’être point de votre avis. Les opinions adverses prennent dans la bouche d’une femme que l’on aime un air de mystère qui vous inquiète moins qu’il ne vous charme. C’est un sujet de méditation ou de rêverie pour les heures qui suivent. Mon amie, j’ai bien souvent emporté de nos causeries le germe d’une de ces lettres où je vous renvoie votre opinion mêlée à la mienne, comme je voudrais que fussent toujours mêlés nos esprits.
Oui, je crois vraiment que les discours de la nonne, et même de toute autre femme m’ennuieraient assez vite. Ils auraient peut-être du piquant, mais manqueraient de cette liberté d’esprit qui n’est limitée que par la passion. Car l’esprit le plus libre a ses bornes et il est toujours une région qu’il se défend de profaner et qu’il considère avec respect, une région sacrée où l’on n’entre que pieds nus, comme les musulmans dans leurs mosquées. C’est probablement tout ce qui nous reste des vieilles tendances religieuses, mais nous y tenons d’autant plus que nous les avons orientées nous-mêmes. Mais là aussi nous avons des idées communes et nos esprits d’accord s’arrêtent au même seuil, quoique j’aie souvent bien envie de le franchir. C’est que je suis malheureusement plus avancé que vous dans la vie et plus enclin au scepticisme qu’elle développe. Au fond, je ne sais. On se connaît si mal soi-même! Serais-je vraiment étonné si on me démontrait qu’au lieu d’une seule je me suis créé toutes sortes de régions sacrées? C’est bien possible. D’ailleurs ce serait encore une conséquence, quoique inattendue, peut-être, du scepticisme. A force de ne plus croire à rien, on admet en soi les croyances les plus contradictoires et cela par nonchalance, autant que par dédain d’une vérité unique.
Vous, Amazone, vous ne croyez qu’à l’amour et ne respectez que l’amour. Sans lui, l’existence n’est rien pour vous. «Plutôt la mort que la mort de mon plaisir!» Ainsi votre vie est une perpétuelle tragédie avec l’absolu pour alternative. Cela fait que vous n’êtes pas médiocre. Je crains que sœur Eugénie ne l’ait été terriblement. Je l’abandonne, car je ne suis même pas sûr qu’elle eût les yeux noirs, et elle avait certainement la tête rasée. Laissez-moi regarder vos cheveux blonds sur vos épaules. Il n’y a rien de plus beau. C’est ma religion la plus véritable.
LETTRE DIX-SEPTIÈME
INVITATION A L’ENNUI
Mon amie, avant que je n’eusse donné un titre à chacune de ces lettres (j’ai attendu pour le faire qu’elles prissent la forme d’un de ces livres qui vont dans vos armoires ou dans vos coffrets, enfer ou paradis), je voulais déjà appeler celle-ci: _Invitation à l’ennui_. C’est vous qui me l’avez suggéré indirectement en louant mes pensées sur l’ennui. Vous disiez: que je suis contente que vous ayez réhabilité l’ennui. Je ne sais si quelques petites réflexions innocentes et trop sincères auraient suffi pour cela, mais si je n’ai pas atteint l’esprit du commun des hommes, j’ai touché le vôtre, et cela me suffit. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas insister et m’en tenir à ces modestes exclamations jaillies d’un cœur reconnaissant à l’ennui de lui avoir révélé sa valeur et sa beauté, mais moi qui n’obéis qu’à mon caprice, je veux obéir aussi au plus obscur de vos désirs. Il est difficile de parler de l’ennui sans être ennuyeux, car je n’écris pas que pour vous, hélas! et peu de gens sans doute partagent notre goût pour cette forme de la vie intérieure et secrète.
L’ennui que je chante n’est pas l’ennui aux yeux morts et à la face sombre. Il est souriant. Il regarde la vie et la vie le regarde. Assis l’un devant l’autre et parfois côte à côte, et parfois la main dans la main, ils écoutent les pensées qu’ils ne profèrent pas, mêlées aux désirs dont le rythme est égal comme celui d’un cœur bien portant. Figurez-vous cette image dessinée par un vieux peintre, du temps où les peintres avaient des idées. Représentez-vous, masculinisée, la Mélancolie d’Albert Dürer, avec des yeux moins égarés, assise près d’une magnifique compagne, dont on devine qu’elle renferme, sous le voile de sa robe et le voile de sa chair, le secret de toutes les joies vaines pour être trop réelles, c’est-à-dire fugitives. Ils resteront ainsi longtemps, non pas toujours, assez pour que l’ennui sourie enfin aux attraits de la vie et pour que, la vision disparue, il conserve l’attitude qu’elle lui imposait. Alors il plonge en lui-même et s’enivre de lui-même quand, descendu au fond du gouffre, il en parcourt les enchantements.
Mais nous ne sommes plus au temps de la peinture allégorique, les esprits trop paresseux n’ont plus la patience de la pénétrer et, ne réfléchissant plus, ne la comprennent pas. Il faut les faire entrer lentement au jardin tout dessiné et les mettre tout d’un coup dans le jeu de la sensation. L’ennui n’est pas un sentiment délicieux. C’est un sentiment nu, tel que je le conçois et tel que j’en aime le contact. On y ressent la vie dépouillée de toute sa parure, réduite à elle-même, à ses seuls charmes qui se réduisent à ceci: être. J’essaie encore d’expliquer cela, qu’il faut savoir goûter la vie pure, dissociée de l’idée de bonheur, chimère qui en gâte les meilleurs moments, qui nous tire à chaque instant hors de nous-mêmes et nous met à la merci de toute ironie qui nous le promet. Ironie dont nous ne sommes même pas dupes plus d’un instant et dont la moindre expérience de vivre nous apprend la cruauté; elle suffit pourtant à nous masquer la vie véritable qui n’est que le sentiment de nous-mêmes, le sentiment de notre écoulement en face de la permanence des choses.
C’est précisément pour échapper à cette fuite lente et sûre de notre vie que nous nous accrochons aux chevelures du fleuve, mais les branches molles du saule ou cassantes du peuplier cèdent et descendent avec nous, épuisés souvent par l’effort et noyés plus vite. Ah! qu’il vaut mieux, couchés dans la barque de l’ennui, nous laisser aller au courant et le suivre avec majesté et glisser royalement vers le gouffre, le long des rives d’où monte vers nos yeux un désir, quelquefois un regard, toujours un parfum. Mais, s’il est inutile de lutter volontairement contre l’inéluctable courant, l’ennui profite délicieusement de ses arrêts, de son séjour dans les anses et le long des courbes, pour y cueillir des plaisirs où il s’attarde à des moments imprévus. Rien ne prédispose aux plaisirs profonds comme l’ennui profond, qui n’en veut pas d’autres et qui fuit avec soin les plaisirs médiocres dont la vie est semée. L’ennui n’est pas l’école du suicide, auquel sa pratique constante le mènerait infailliblement. Il accepte les divertissements nécessaires à la nature humaine; il y trouve de nouvelles forces pour exercer sa rêverie qui sans cela tournerait au marasme. L’homme n’est pas fait pour la continuité et il ne peut jouir qu’un temps de la plénitude.
Mais je m’aperçois, mon amie, qu’en cherchant à vous décrire l’ennui je retombe malgré moi dans la peinture du bonheur, tellement nous en avons le dessin et les couleurs dans la tête. Reconnaissez du moins que l’état que je vous propose (comme si vous ne le connaissiez pas aussi bien que moi) n’a rien de commun ni avec le contentement béat des sots, ni avec le plaisir saccadé des imbéciles. L’ennui se connaît et se connaît comme tel. Il s’avoue même avec fierté. Il ne bâille ni ne soupire. Il ne s’étire pas les bras, mais il les tient fermés et bandés comme des ressorts pour les jeter au cou du plaisir qui passe et qu’il épuisera, si le plaisir est le plus faible. Il a beaucoup d’animalité en lui et, comme les animaux les plus puissants, il sait attendre. C’est que l’ennui ne s’ennuie pas avec soi-même. Il a une activité intérieure énorme qui ne se développe bien que dans la solitude. Il ne se plaît que là d’ailleurs et il s’encolère d’être mené parmi les divertissements vulgaires.
Vous vous souvenez d’un conte de fées où la jeune princesse a reçu de sa marraine une bague dont le chaton lui pique le doigt et s’enfonce dans sa chair quand elle s’avance vers l’action défendue? Vous portez une pareille bague, une bague à la pierre sombre et bleue, que l’ennui un jour vous passa au doigt et que vous acceptâtes en souriant comme un anneau de fiançailles. Mais il vous avait prévenue que si vous dilapidiez les trésors de solitude amassés par lui dans votre cœur, le chaton piquerait jusqu’au sang votre doigt même. N’avez-vous jamais senti la pointe terrible et miraculeuse? Cela m’étonnerait bien, car l’ennui est un ami jaloux et qui n’aime pas qu’on le traîne dans des milieux indignes de sa majesté. Non? Montrez votre doigt que je baise la trace des piqûres, car je sais qu’elles y sont. Oui, l’ennui est un grand tyran. Il ne faut pas toujours lui obéir. Si on l’écoutait, on finirait, par vivre seul avec lui, à l’écart des hommes, et une femme vraiment n’est pas faite pour tant de solitude, puisqu’elle doit plaire, puisqu’elle doit être belle. Il faut qu’une femme sorte de chez elle, et d’elle-même, afin que nous puissions la rencontrer et l’aimer. Ah! cependant qu’on aime, il n’est plus question de l’ennui. Résigné, il disparaît, il se cache, guettant du coin de l’œil, derrière un rideau, que son heure soit revenue. Elle revient toujours.
La Treizième revient... C’est encor la première; Et c’est toujours la seule...
C’est celle où l’on rêve à tout ce qui n’est pas, à tout ce qui est impossible, à l’absurde, à l’informulé. Comme ses minutes passent doucement! On les sent vivre, on les sent mourir une à une, on les voit prendre, pour tomber dans le néant, de si jolies poses repliées et résignées. Et l’on meurt un peu avec elles, on meurt avec la conscience de vivre et de vivre inutilement, ce qui est vivre deux fois. A ces moments-là, mon amie, j’ai presque peur de votre pensée. Elle fait dans le silence une musique trop nettement dessinée, trop lumineuse et trop cristalline. A vrai dire, il n’est pas d’ennui compatible avec elle. L’ennui, c’est quand vous n’êtes pas là, présente ou évoquée. Mais si j’ai la faculté d’évoquer les êtres que j’aime, l’incantation ne réussit pas toujours. Ombre rebelle, tu me laisses seul avec moi-même. Ces jours-là peut-être mon ennui est plus profond, trop profond.
LETTRE DIX-HUITIÈME
TIRÉSIAS
Parfois, mon amie, votre philosophie de la vie me déconcerte, c’est-à-dire me fait réfléchir selon un sens auquel je n’avais pas encore pensé, et j’en tire une meilleure connaissance de la sensibilité féminine, car si vous êtes une Amazone, vous êtes une femme d’abord et vous obéissez à votre physiologie particulière. J’ai donc eu beaucoup de peine, non à comprendre peut-être, mais à admettre votre discipline du plaisir, tel que vous l’avez soumis à votre volonté, tel que vous l’avez soustrait au besoin et à l’occasion, tel que vous prétendez le faire rentrer dans le cercle de l’intelligence. Il y a là un mécanisme qui restera toujours pour moi un peu obscur et qui doit le rester, probablement, tant que je n’aurai pas changé de sexe, comme le devin Tirésias, lequel d’ailleurs n’en tira aucun profit, mais encourut au contraire la colère des déesses pour avoir déclaré que, dans l’amour physique, la plus grande part du plaisir revenait aux femmes. Elles cultivaient déjà l’hypocrisie, bien décidées, dès ces temps primitifs, à ne jamais paraître soumises au désir, à s’enfermer dans leur célèbre pudeur, et à ne céder qu’en victimes à la lubricité masculine, tout en se réservant de la partager et de la dépasser au fond de leur cœur.
Voici une digression du genre appelé association passive des idées. Un mot, et se déclenche comme une sonnerie d’horloge la suite des imaginations qu’il commandait. Je ne suis pas cependant tout à fait hors du sujet et d’ailleurs je connais l’art de les joindre, même les plus lointains, et de les faire tous concourir à mon but. Reparlons donc de Tirésias, qui avait froissé la pudeur de Junon et l’avait excitée à une manifestation que l’on peut appeler hypocrite, mais que l’on peut aussi trouver parfaitement conforme à la nature même des femmes, qui ne connaissent le désir que dans la passion et qui sont soustraites, par le mécanisme même de leur organisme, à ce tyran des hommes, le besoin. Le besoin trouble le corps, trouble aussi l’esprit, qui en dépend étroitement, le rend aveugle devant le choix, inapte à se plier à cette discipline du plaisir, qui le rend plus délicat, plus conscient, et, de fonction, le transforme en faculté, donc en quelque chose d’intellectuel et de volontaire. Les femmes peuvent donc, bien mieux que les hommes, discipliner leurs appétits d’amour, et ce qu’il y a en vous d’amazonien ne vous soumet pas cependant à la fureur indiscrète des mâles. De là cette liberté dans le choix, qui donne au plaisir toute sa valeur, en même temps qu’il lui enlève ce qu’il a de trop instinctif et de trop animal. J’y reconnais la supériorité d’une âme profondément païenne, qui entend n’obéir à la nature que dans la mesure de son consentement et qui ne sera esclave qu’autant qu’elle a décidé de l’être, et alors avec délices. Ce que je dis là, que je pense et que vous pensez, plus clairement encore que moi-même, est tellement en dehors de la morale courante, qui est la morale chrétienne, qu’il faut, je crois, quelque courage pour l’exposer tout haut avec cette insistance.
Il est convenu que les plaisirs ont besoin d’une excuse et que la seule qu’ils puissent avoir est qu’ils sont impérieux. On cède à la force d’un désir, à la tentation d’une rencontre, mais choisir, mais avouer que l’on se sert de toute son intelligence et de toute sa volonté pour comprendre son plaisir à l’heure même où il semble que, si on le goûte, ce devrait être au moins avec inconscience et une sorte de honte! N’est-il pas convenu qu’on doit être triste après l’amour? On a mis cette pensée sublime en latin, pour ménager la pudeur des femmes, qui en ont très peu. Je crois qu’elle concerne aussi les Amazones, qui devraient par cette attitude manifester le regret d’avoir cédé aux attraits de la chair. C’est un sentiment que pour ma part je n’ai jamais éprouvé et, comme il faut juger de toutes choses d’après soi, je le tiens pour une invention des moralistes qui ont peut-être confondu avec la tristesse la dépression physique qui suit une grande dépense de forces. Mais peut-être aussi une tristesse véritable vient-elle après la joie suprême: éclairer les hommes sur la vanité d’un plaisir qu’ils n’ont pas délibérément choisi d’éprouver et que le hasard du besoin leur imposa. Même en ce cas, cependant, j’estime que l’adage exagère, car moi qui ne m’y conformai pas, je ne puis pourtant, hélas! me vanter comme vous, mon amie, de n’avoir cédé qu’à des plaisirs volontaires et choisis avec discernement. Je mets hélas! pour flatter votre philosophie de la volonté, car je ne regretterai jamais le temps où, cédant à mes instincts naïfs, je suivais, comme dit Ronsard, «les poutres hennissantes» et même celles qui ne hennissaient pas. On ne doit pas rougir de ses instincts. Ils ont leur valeur, précisément comme guides du plaisir, encore qu’ils nous trompent la moitié du temps. Mais cela, il ne faut pas le reconnaître; il faut se dire au contraire que l’instinct assouvi porte en soi sa récompense, même quand on ne l’a pas bien nettement sentie. Pas de remords! L’action m’a été joie jusqu’au seuil de la plus triste expérience, et que la joie seule demeure.
Mais si votre discipline vous garantit de l’obéissance à l’instinct, je ne crois pas non plus que vous admiriez beaucoup cette maxime de philosophie borgne: vaincre ses passions! Que deviennent-ils donc, ceux qui ont réussi cette œuvre de destruction? Vaincre ses passions! Et pourquoi donc? Je conçois qu’on veuille les dresser, les assouplir, les dominer, mais que ce soit pour les rendre plus obéissantes, afin d’en jouir plus facilement et avec plus de fruit. Les passions de l’amour seront toujours les sources de la joie, même si elles sont imprégnées de cette amertume ou de cette salure qui en remonte le goût. Loin d’en écarter sa vie, il faut l’y plonger tout entière, en prenant soin, toutefois, de ne pas la noyer, et pour cela je trouve bon que l’on cherche à conserver l’intégrité de sa conscience. Le plaisir, on se mettra toujours face à face avec lui, les yeux dans les yeux, et on ne lui jettera pas de regards langoureux d’esclave, mais des regards de maître: il n’y a que les maîtres qui savent obéir, parce qu’ils savent commander.
Mais laissons aussi le hasard intervenir dans la préparation des bonnes fortunes. Les meilleures auront peut-être été celles que nous fûmes sur le point de dédaigner. On ne sait jamais ce que contient une femme, et nous ne savons pas ce que nous contenons avant d’avoir rencontré celle qui saura émouvoir les derniers secrets de nos nerfs et de notre sang. Elles sont de trois sortes: les femmes qui se prêtent, les femmes qui se donnent, les femmes qui prennent, et celles-ci seules vaudraient la peine d’être aimées, si l’amour était volontaire. Mais comment savoir avant l’expérience? Il ne faut donc rien rejeter. Les yeux, les gestes, tout est trompeur et surtout la beauté. Une femme n’est pas belle, elle le devient à force d’être aimée, et ne le sera pleinement qu’en la mesure où elle prend part au festin. Ce n’est pas une page de confessions que je vous envoie, mon amie, mais vous comprenez cependant qu’en ces choses on ne peut parler que d’après sa propre expérience et d’après ses propres tendances. Il faut de grandes précautions pour affirmer que les modes d’un acte aussi secret que l’amour sont ou ne sont pas selon la vérité universelle. Je vous dirai, d’ailleurs, que la seule vérité que je reconnaisse, c’est la mienne. Il n’y a pas de science de l’amour, il n’y a qu’une série de faits particuliers qui ne se rejoignent que par ce qu’ils ont de plus général et de plus banal. Par conséquent, il n’y a pas non plus de science de l’homme, ni de science de la femme. On est là dans l’inconnu et dans l’illusion. Même, on erre quand on veut s’analyser soi-même; on juge ses tendances passées avec son esprit d’aujourd’hui, qui n’est plus le même que celui d’autrefois, actes et jugement ne s’emboîtent plus. Ah! qu’il serait bien plus sage de vivre, de simplement vivre. Mais la pensée double et décuple la vie: tout de même, réfléchissons et regardons en nous-mêmes.
Je m’y vois bien différent de ce que je fus, tellement que parfois je ne me reconnais plus. Mais je regarde cependant dans mon cœur avec plaisir, car j’y vois une figure nouvelle par laquelle il est illuminé.
LETTRE DIX-NEUVIÈME