Part 5
Il en est des femmes comme des paysages dont les plus beaux sont toujours ceux qu’on n’a pas encore vus. Moins on en connaît et plus l’impression qu’on en reçoit est profonde, mais leur variété extrême finit par se dissoudre dans une tonalité moyenne, fatigante comme un néant. Il semble qu’on les ait toujours vus. C’est le mot des commencements d’amour, mot qui marque à la fois la période suprême et le début de la période descendante: «Il me semble qu’il y a longtemps, longtemps que nous nous aimons.--Il me semble à moi que c’est depuis toujours.--Oui, toujours.» Les malheureux! Les voiles sont tombés et ils contemplent innocemment leur propre image, dont ils seront bientôt fatigués, car ils se connaissent trop, et ce n’est pas cela qu’ils cherchaient.
Cependant c’est cela même que cherchent quelques-uns, et ils ne le trouvent jamais assez. Pour aimer avec constance, il faut s’aimer soi-même et avoir des motifs de s’aimer. L’égoïsme extrême est pour l’amour un terrain admirable, où il peut s’implanter solidement. Je crois que je n’ai pas besoin de développer ce paragraphe, dont la certitude est suffisamment établie par ce qui précède. Aussi bien je suis lassé, plus encore que vous, Amazone, de cette métaphysique du sentiment. C’est un jeu, comme les mathématiques. La solution est toujours posée dans les termes du problème. Il serait préférable d’y procéder par axiomes. Leur évidence surgit à la moindre réflexion par l’impossibilité même où l’on se trouve d’imaginer des arguments contraires.
Que du moins cela vous confirme dans votre merveilleux égoïsme amazonien, base de la sensibilité et de la bonté. Il faut être d’abord très égoïste pour être bon et très égoïste pour être sensible. De tous les devoirs perceptibles à l’intelligence et acceptables par l’intelligence, c’est le premier, et il comporte peut-être l’exercice de tous les autres, mais c’est celui qui demande à être pratiqué avec le plus d’intelligence. Voilà pourquoi la plupart des hommes, qui en sont assez bien pourvus, en font un si mauvais usage. Mais comme il n’est rien, comme il est même néfaste sans l’intelligence, c’est donc l’intelligence que nous mettrons au-dessus de tout, l’intelligence qui est probablement la forme suprême de l’amour.
Je sais bien que je confonds avec impudence l’intelligence et les sentiments, mais je vous avouerai que c’est exprès, toute faculté intellectuelle étant aussi affective et tout sentiment ayant aussi quelque chose d’intellectuel. Il y a l’être humain qu’il faut savoir considérer dans son intégralité, au lieu de le couper par petits morceaux, comme une préparation à regarder sous le microscope. Je veux la plante tout entière avec ses fleurs, ses feuilles, ses épines et ses racines pleines de terre fraternelle.
LETTRE TREIZIÈME
MÉCANISMES
Mon amie, je viens de passer quinze jours dans une petite ville silencieuse où tout le monde se connaît et où presque tout le monde s’évite. Un homme qui ne serait pas habitué à la solitude s’y ennuierait désespérément, mais la solitude n’y est pas de même qualité que dans une campagne ou dans une grande ville. Même à celui qui l’aime, elle est lourde. Ce n’est pas de cela que j’y fus accablé. J’avais d’autres soucis plus pesants dont vous étiez la cause innocente et courageuse et ce n’est que maintenant, que j’en suis enfin délivré, que je pense, sans rancune, à la vie silencieuse qui passait comme une ombre autour de moi. Cette ville, morne et pittoresque, est libertine avec une telle décence que l’étranger n’y trouve à exercer ni ses soupçons ni sa curiosité. Nous ne connaissons pas l’hypocrisie des mœurs, si nous n’avons point participé à la vie de province qu’elle domine comme un principe inconscient. Et peut-être connaissons-nous mal la passion si nous n’avons su deviner, sous son masque austère, les désordres des cœurs tourmentés, dont les tourments montent là à une intensité douloureuse et voluptueuse, extrême et presque excessive. Là, des amants mettent des mois, des suites de saisons, à combiner des rencontres que le hasard pourra expliquer. Des maisons étroites et des jardins étroits montent des rêves et des désirs qui ne se croisent que dans l’espace, et des femmes y passent leur vie à songer à leurs amours. Comme dans les cloîtres et les harems, la captivité les alourdit. Le rêve inutile les jette dans le romanesque et, le roman étant sans issue, dans la dévotion. Quelques-unes, plus fougueuses, ne se laissent pas vaincre, et il en résulte parfois de belles amours d’une constance et d’une ingéniosité admirables. Il est plus facile de les deviner que de les surprendre. Balzac a bien connu la province. Sa province est toujours vraie, tandis que son Paris n’a plus guère qu’un intérêt historique, Paris pourtant bien plus facile à observer. En province, on ne sait rien, il y faut de la divination. Devant l’étranger tout se ferme et d’abord les visages. Il n’est pas jusqu’aux grandes villes où ne règne une grande défiance de l’homme qui passe.
Mais ces questions ne doivent guère vous intéresser, Amazone. Rassurez-vous, je n’y ai touché que pour vous faire comprendre quelle pouvait être ma vie dans cette ville fermée; l’esprit s’épuise en vain à en pénétrer le mécanisme sentimental et au bout de quelques jours on renonce à tout, hormis à soi-même. Le sentiment d’être seul, de se mouvoir, ombre parmi les ombres, vous jette bientôt dans une sorte de prostration, ce que ne fait pas la solitude volontaire ou consentie, d’où naît au contraire une sorte d’exaltation égoïste.
C’est donc au milieu de tout cela, ou de tout ce rien, qu’une nouvelle émouvante vint un soir évoquer à mes yeux effarés des images funèbres. Toute mauvaise nouvelle prend dans ces conditions des tons funèbres; le raisonnement est impuissant à les éclaircir et l’angoisse étreint tout le système nerveux sans en laisser la moindre partie fonctionner librement. C’est une chose certaine et que j’ai heureusement vérifiée depuis, que la condition des êtres, malmenés par une catastrophe physique, est presque toujours bien préférable à celle des êtres qui n’en ressentent que le contre-coup moral. Les premiers n’ont ressenti qu’un choc dont la brutalité soudaine s’est évanouie au coup même qu’il a porté, les autres tombent en proie à l’imagination qui amplifie les douleurs comme les joies. Sans l’imagination, la vie n’est presque rien: une suite de faits diversement ressentis, selon leur retentissement exact, qui est peu de chose, la plupart du temps. C’est l’imagination qui a créé leur valeur. Ainsi, l’on ne sait presque jamais ce qui se passe exactement dans les autres, et surtout dans l’être qu’on aime le plus, parce que, au lieu de ressentir le fait directement, on ne le perçoit qu’à travers un appareil déformateur. Ou plutôt ce n’est pas le fait lui-même qu’on ressent, c’est sa propre sensibilité projetée devant soi comme sur un écran, c’est soi-même dont on regarde les contorsions douloureuses. Et en ce sens, il est vrai qu’on ne souffre pas d’autrui, mais seulement de soi-même.
Quand on a conscience de cet égoïsme fatal, il est plus difficile de se mouvoir dans la vie que lorsque l’on peut avoir l’illusion d’une communion naïve avec la sensibilité même des êtres. On cherche à réprimer, sans y parvenir toujours, les expressions d’une émotion qui dévoile trop un état intérieur dont l’aveu est une satisfaction personnelle. Il est vrai que celui-là même qui n’aime pas à être plaint ne laisse pas d’être sensible aux manifestations douloureuses dont il est la cause. L’égoïsme est presque toujours indulgent à l’égoïsme et accepte volontiers la preuve qu’on lui donne de sa raison d’être, qui est aussi sa justification. Il me plaît de démasquer ainsi le mécanisme de la sensibilité et de ne pas laisser croire qu’elle puisse s’exercer pleinement dans un autre sens que celui qui assure son épanouissement. Il restera toujours assez de naïfs raisonneurs pour opposer l’altruisme à l’égoïsme, incapables, dans leur empressement à confondre la cause et l’effet, de comprendre qu’une sensibilité sans égoïsme est une conception dénuée de signification, puisque, par sa définition même, la sensibilité est la faculté de sentir et qu’on ne peut sentir qu’avec le corps qu’on possède personnellement. Il n’est pas d’amours sans égoïsme et les amours médiocres sont celles qui ne reposent que sur une sensibilité fragile et qui n’a pas assez de stabilité pour qu’un égoïsme parfait ait pu y prendre racine. Mais les mots sont de grands tyrans et il y a si longtemps qu’ils règnent que leur pouvoir est incontesté. Or, il ne faut pas se révolter contre les pouvoirs incontestés. Rien n’est plus inutile. Je ne poursuivrai donc pas plus longtemps une démonstration choquante pour la plupart des esprits, et qu’on ne pourrait leur faire admettre que grâce à des concessions et des distinctions qui en fausseraient la signification fondamentale; j’attends qu’on me montre un égoïsme sans sensibilité et une sensibilité sans amour.
Et puis, Amazone ressuscitée, je ne tiens sérieusement qu’à une chose, c’est à vous offrir mon égoïsme heureux. Vous l’avez mis à une rude épreuve, par une nuit d’été, sur la route bordée de platanes, mais j’ai revu votre sourire, j’ai revu votre âme toujours rayonnante, je sais bien maintenant que la statuaire grecque avait raison et qu’une Amazone blessée est toujours une Amazone.
LETTRE QUATORZIÈME
UN CONTE
On me contait l’autre jour, mon amie, et je crois que, mise en roman, cela ferait une bien curieuse histoire, l’aventure d’un amant très épris et très heureux qui se détacha de sa maîtresse à la suite d’une grave maladie qu’elle traversa. Cela vous semblera, ainsi résumé, une anecdote assez ordinaire, mais entrez dans le détail.
Il fut d’abord très éprouvé et passa bien des jours et bien des nuits d’angoisse. Comme le mal croissait, son amour et sa peine croissaient du même pas et faisaient de sa vie une épouvante. Sa douleur était portée au plus haut point, quand un revirement subit s’accomplit dans l’état de la malade, que l’on vit bientôt hors de péril. Accablé par la peine, il douta longtemps, mais comme les nouvelles qu’on lui donnait se faisaient toujours de plus en plus rassurantes, il fut pris d’une joie aussi forte qu’une grosse fièvre et qui avait des effets presque pareils. On le vit exubérant et proche de la divagation. Presque muet d’habitude et si longtemps sombre, il racontait des histoires absurdes et quelquefois choquantes où ses amis n’auraient rien compris si son état ne leur en avait fourni d’assez bonnes explications. Il y était toujours question d’un malheur extrême, suivi d’une résurrection et de joies célestes. Esprit assez positif, quoique sentimental, il donnait des signes de mysticisme, et l’on craignit beaucoup pour la première entrevue des deux amants. Elle eut lieu dans un jardin à la campagne et fut, à la vérité, émouvante. C’était bien, en effet, deux ressuscités, l’un du néant, l’autre de la douleur, qui se retrouvaient. Leurs premières paroles et bientôt leurs premières caresses leur donnèrent une telle joie d’imagination que la convalescente pensa se trouver mal et que l’amant avait l’air comme égaré. Mais quand, plus calmes et avertis peut-être d’un danger, ils voulurent reprendre leurs confidences d’autrefois, la malade ne parlait que de son mal et l’amant que de sa douleur. A leur insu, ils s’étaient créé l’un et l’autre un monde nouveau où ils marchaient sans pouvoir en joindre les sentiers au monde ancien de leur amour heureux. Ils ne s’en aperçurent pas, mais le présent leur était une sorte d’au delà où le bonheur règne naturellement, sans qu’on ait besoin, pour le ressentir, de s’attacher à un autre être. Aux visites suivantes, la situation de leurs esprits ne changea guère d’abord; cependant, la femme, d’une tendresse plus dépendante et plus fidèle, réussit à mettre quelques pas dans les anciens vestiges, le long du sentier des réminiscences. Peu à peu, elle se sentit redevenir la chose aimante qu’elle était naturellement; la présence de son ami chassait ses souvenirs de solitude et remplaçait en elle les images de convalescence, qui avaient été si longtemps sa grande occupation. Faiblement encore, peut-être plus tôt qu’il n’aurait fallu, elle désira des baisers, et employa sa ruse loyale à les conquérir. Il y eut là une lutte contre l’espionnage domestique qui les occupa quelque temps et leur fit, à tous les deux inégalement, retrouver les premiers plaisirs. Un jour enfin se présenta une occasion plus propice, le désir fut plus fort que la prudence et l’invisible observateur eût pu croire qu’en leur promenade les deux amants avaient définitivement relié aux anciens les nouveaux sentiers de leur amour. C’était imparfaitement vrai cependant et ce nœud incertain devait bientôt montrer sa fragilité.
La convalescente allait tout à fait bien maintenant et n’était pas loin de reprendre son train coutumier. Le mal ne laissait nulles traces dans son corps et moins encore dans son esprit. Elle congédia la garde-malade et fit comprendre au médecin, par quelques absences bien réglées, l’indiscrétion de ses visites. La saison s’avançait d’ailleurs et malgré le charme contradictoire de l’automne pour un cœur ressuscité, elle se disposa à regagner la ville. Il n’y eut d’abord rien de changé. Tout se retrouvait à sa place, meubles, amis et amant: ce cœur docile obéissait facilement à un bonheur si bien ordonné et qui reprenait si bien le cours des saisons. Cependant un travail tout contraire s’était fait dans l’esprit de son amant. N’ayant plus rien à redouter du présent, il se remémorait avec terreur ses peines passées, et c’est en elles qu’il vivait. La longue peur dont il avait souffert encerclait et limitait ses souvenirs. Il ne pouvait remonter aux heures bénies d’avant l’inquiétude et il se prenait à murmurer au moment du rendez-vous: «Dans quel état vais-je la trouver?» Le présent échappait à son attention; sa vie restait colorée des teintes qui l’avaient un temps assombrie. Ainsi peu à peu il s’accoutumait à ne discerner dans sa maîtresse que des causes de peine, mais cette peine elle-même devint si monotone qu’il eut l’air de l’accepter comme un compagnon inévitable. Comme on connaissait son aspect sombre et son caractère renfermé, ses amis n’y prenaient point garde, et donnaient au silence dans lequel il était retombé les causes les plus heureuses. Cependant un jour qu’il avait l’air plus gai que d’habitude, il eut lui-même la perception de son ennui et, alors qu’on le félicitait de mettre d’accord ses manières et l’état intérieur de son cœur, il se rendit compte du néant dans lequel il s’agitait. Enfin, quelque temps plus tard, il s’avoua qu’il n’aimait plus et manqua même de le dire tout haut, ce qui le fit rougir comme lorsqu’on s’arrête au bord d’une inconvenance. Du coup il se trouva soulagé. Connaissant la cause de sa tristesse, il pouvait lutter avec elle. N’aimant plus sa maîtresse, il se mit à désirer sans honte toutes les femmes et céda à quelques-uns de ses désirs, qui eurent un accomplissement heureux. Quand son amie s’aperçut de sa froideur, elle n’était déjà plus en plein renouveau. Les roses remontantes sont plus fragiles que les roses d’une seule saison. Elles séchèrent dans le cœur de la maîtresse comme dans celui de l’amant et ainsi se dénoua sans heurt une liaison qui n’était pas faite pour résister aux incidents de la vie. Je trouve une grande tristesse dans ce dénouement. Des cœurs plus valeureux ne l’auraient pas supporté. Mais je vous rapporte l’histoire telle qu’on me l’a contée. C’est un canevas de tapisserie dont j’ai mal rempli les intervalles du dessin tracé par de plus habiles ouvriers. Ses caractères vous en seront déplaisants par leur soumission aux hasards de l’existence. Le destin en fait ce qu’il veut. C’est assez l’ordinaire. Soyez heureuse, vous qui ne lui cédez pas et qui verriez, en de telles circonstances, les sentiments que vous inspirez se resserrer autour de vous et vous enclore d’une tendresse plus agissante.
Je ne sais quelle association d’idées ou quel besoin de tristesse m’ont fait réfléchir assez longuement à cette anecdote qui montre le pouvoir des événements ordinaires de la vie sur la métamorphose des cœurs et la marche des passions. Tous, ou presque tous, sont à la merci de cette sorte d’imprévu intérieur qui serait la chose du monde la plus prévisible, si nous étions capables d’assez d’attention sur nous-mêmes. Mais cette attention même en préviendrait le développement, et la vie y perdrait sans doute ses perspectives où, derrière chaque bouquet d’arbres, si nous y pouvons situer le malheur, nous ne manquons pas d’y rêver, plus souvent encore, à l’enchantement caché.
LETTRE QUINZIÈME
RETOUR
Si vous saviez, mon amie, ce qu’ils ont fait de mon logis où chaque chose vous connaissait et vous aimait! Elles ne sont plus capables de connaissance, d’amour ni d’aucun sentiment, les pauvres choses. Elles gisent entassées dans les coins, blessées peut-être, sans plus rien de la vie simple que leur conférait l’usage quotidien. Je ne puis penser à autre chose, ni écrire d’autre chose, sur la table de fortune où je forme malaisément des jambages incertains, avec un chat épeuré sur mon épaule, comme on représentait, dans les vieilles gravures sur bois, les alchimistes, nécromans et faiseurs de grimoires. Est-ce que je n’évoque pas les morts, moi aussi? Est-ce que je ne tente pas de rendre à la vie la première étreinte des pensées, au moment même où leur souvenir se disperse, avec les objets qui en avaient été les témoins? Je vois encore votre entrée dans ma solitude, mon effroi et ma joie bientôt de voir un être tel que vous se mouvoir en moi avec la simplicité des conquérants. Ils viennent parce qu’ils devaient venir, ils viennent comme une force s’accomplit, par une nécessité de leur nature et il semble tout à coup qu’ils aient toujours été là. Comment les âmes se connaissent-elles d’avance, comment savent-elles qu’il y a une place qu’il leur appartient de combler et qu’on ne leur disputera pas? Comment apprennent-elles qu’elles sont attendues, et qu’elles trouveront, comme dans les contes de fées, la table mise, parée et chargée de tous les mets de la communion spirituelle? Je n’en sais rien, ni personne, et je ne veux pas essayer d’analyser un des mystères les plus charmants de la vie. Vous vîntes donc et, sans m’en apercevoir, je m’étais mis en route pour aller à votre rencontre:
Les heures s’en allaient très lentes, Un soir de brume, un soir d’hiver, Un soir de mortes et d’absentes, Où l’on rêve aux rêves d’hier.
Et voilà que, par un soir à peu près pareil, un soir d’été, mais de brume encore, je me trouve seul, dans les déblais
Et les rêves obscurs où s’endorment les choses, Parmi la poussière et l’odeur des vieilles roses.
Elles gisent à terre, les vieilles roses, et leur odeur ancienne monte d’entre les plâtras, et le bruit de la démolition emporte toute paix, mais je persiste, moi! sur ces ruines et j’écris de ces choses en attendant qu’elles se reconstituent. On les détruirait toutes, autour de moi, que je garde les éléments de leur résurrection.
La vasque s’est remplie peu à peu de feuilles mortes, N’y cherchez pas d’eau pure. Celle que la pluie apporte A été bue goutte à goutte par les oiseaux, Il n’y reste rien que la mort. C’est un tombeau. Mais ne regardez pas au fond, parmi les feuilles. Quelque chose s’agite encore dans ce cercueil, Des rêves, des tendresses, des troubles, des désirs, Je ne sais quoi d’absurde qui ne veut pas mourir.
Les choses non plus ne veulent pas mourir. Tant que nous sommes, elles sont. J’ai vu détruire des paysages qui vivent toujours dans ma mémoire. Les arbres, les maisons, les perspectives reviennent prendre leur place dès que je ferme les yeux sur le présent, et leur réalité est aussi vraie pour moi qu’au temps où elle était réelle. J’ouvre la porte de toutes mes demeures successives, même les plus fugitives, et je m’y installe facilement, à la place accoutumée. Les mêmes visions viennent m’y visiter et parfois j’y accomplis des rêves qui étaient restés des rêves. Quand j’aurai quitté ma demeure d’aujourd’hui, je la verrai toujours s’éclairer de votre sourire,
Et vos yeux déchirer la nue
d’où tomba, comme une pluie de printemps, la tendresse des pensées. Et quand les pierres en choieraient une à une dans le néant des pierres, rien ne pourrait faire que vous ne vous soyez assise là, et que votre image ne s’y soit reflétée dans mes yeux et dans mon esprit. Ce qui a été une fois est devenu éternel.
Voilà des imaginations bien compliquées, n’est-ce pas, mon amie, pour accompagner les coups sourds du pic, mais c’est que je les entends moins à mesure que je pense à vous, et de penser à vous, cela me mène toujours très loin, puisque vous contenez toutes les possibilités. La diversité de votre âme satisfait la mienne éprise à la fois de variété et d’unité et j’aime à promener mon visage
Sur maints charmes de paysage, O sœur, y comparant les tiens,
paysages de terre et d’eau, d’esprit et de sentiment. Tous les aspects des choses se renouvellent près de vous et prennent un air de franchise et de jeunesse. J’aime les femmes à l’intelligence hardie qui ne se découragent devant rien, mais vraiment j’en ai rencontré bien peu. Elles ne saisissent des choses que le côté pratique, plus encore, que le côté personnel, et ce qui n’est d’aucune utilité à leurs desseins, elles le délaissent comme sans intérêt. Loin que la poésie ait été introduite dans le monde par les femmes, elles ne s’y prêtent qu’au moment de l’amour et sous la pression de l’amant. Les hommes sont si chimériques! Ils veulent toujours quelque chose au delà du possible, et c’est ce qui fait qu’ils se détachent si facilement de l’être dont ils se sont servi pour accomplir leur destinée. Après celui-là, ils en veulent une autre et toujours de même, jusqu’au delà même de leurs facultés, jusqu’au delà de leurs forces agissantes. La femme, au contraire, s’attarde dans le présent, elle s’y fixe, elle y prend racine et l’arrachement lui est d’autant plus douloureux. C’est qu’elles ont obscurément conscience d’être sur terre pour fonder la vie, et tous leurs gestes concourent à cela, même quand ils ne sont que des simulacres. Le champ où elle a travaillé, la femme veut le moissonner aussi, et la continuité des baisers lui donne quelquefois l’illusion de la fécondité. L’homme passe, sème et chante. Vous ne vous reconnaissez ni dans l’une ni dans l’autre allusion, Amazone aux deux natures si bien emmêlées qu’ayant touché une fibre on ne sait jamais le son qu’elle donnera. Il y a en vous l’odeur de toutes vos conquêtes et, conquérant à son tour (l’homme est si chimérique!), il semble qu’on les respirerait sur vos mains enfin captives. Mais ne croyez pas que cela soit ce qui m’attire à vous. Même, j’en fais abstraction. Je ne vois dans votre nature amazonienne que ce qui fait de vous une femme, mais plus apte qu’une autre à satisfaire la liberté de mon esprit, une femme qui, sans avoir le côté serf des femmes (qui séduit tant les hommes), en possède tous les dons qui me sont chers.
Et voilà pourquoi l’image que les choses d’autour de moi avaient retenue de vous n’est pas brisée, mais seulement suspendue. Elle va se reformer, et votre présence en consolidera la fragilité momentanée. En attendant j’y supplée par la mienne. Où je suis, vous êtes, et puisque je pense, vous êtes pensée et vous surgissez jusque parmi les ruines que des barbares accumulent près de moi.
LETTRE SEIZIÈME
SURVIVANCES