Part 4
Entre l’horreur de vivre et l’horreur de mourir,
et où ils tentent encore, poussés je ne sais par quelle inutile reviviscence, de pénétrer comme des songes aux cœurs qui ne les songent plus. C’est peut-être pour ceux-là que les dieux ont créé la sympathie. Amazone, qu’en pensez-vous?
LETTRE DIXIÈME
LE PLAISIR
J’aime la volonté de vie, l’appétit de bonheur qu’il y a en vous, Amazone. On peut vous faire souffrir, on ne détruira pas cet élan qui vous entraîne vers la beauté et vers l’amour. Comme tous les êtres nés pour dominer et en plier d’autres à leur joug, vous ne cédez pas devant la déception, qui ne vous accable qu’un moment, et votre cœur païen de guerrière s’en trouve renouvelé. C’est un spectacle qui m’enchante comme le rajeunissement de l’année, et de quel exemple n’est-il pas pour moi, toujours prêt à désespérer de moi-même et qui n’en trouve que trop de motifs. Vous avez, au contraire, ce qu’Emerson appelait la _self reliance_ et qui fait que le bonheur est toujours devant soi et qu’on sourit éternellement à la mélancolie du passé. Le passé est toujours mélancolique. Il faut savoir le regarder tel qu’un paysage qui s’enfonce dans les brumes du lointain. Il n’est plus qu’un songe. Songe pour songe, tâchons de deviner le point de l’horizon où va s’élever la vision future, avec son cortège de sensations, de sentiments et de rêveries. Si la vie vaut la peine d’être vécue, c’est selon une telle attitude. Je sais bien que les êtres à imagination forte peuvent évoquer avec une certaine puissance les plaisirs couchés dans le linceul, mais cette nécromancie a toujours quelque chose de funèbre. Si vain que nous sentions l’avenir, il y a en lui une possibilité de réalisation qui fait que les cœurs les plus endurcis tressaillent à son approche, mais il ne tressaille pas en certaines natures comme en d’autres, et tandis que les unes s’opposent de toutes leurs forces à ces mouvements, les autres y cèdent avec joie et se laissent emporter.
Avec l’avenir, il y a le présent. Sans doute il n’est qu’une illusion philosophique. Il n’y a pas de présent. Les moments, à mesure qu’ils se forment, tombent aussitôt sous la meule du passé qui les broie et en fait de la poussière. Mais j’appelle présent, avec tout le monde, le cercle des heures et des jours qui sont le plus à portée de notre main, que nous touchons pour ainsi dire dès que nous étendons le bras, cercle qui se brise et qui se reforme à chaque seconde et qui est comme une spirale vue en perspective. Ce présent est notre domaine propre, celui que notre esprit travaille et retourne, comme un jardinier fait d’un jardin, et il nous appartient d’y semer des fleurs et du gazon ou de le laisser désertique, à la merci des hasards, d’y élever une agréable demeure ou d’y nicher dans un trou de hibou, d’y creuser une grotte ou d’y élever la tour de porcelaine. Ce sont les mêmes natures qui choisissent l’un ou l’autre système. Ceux qui ne vivent pas, au moins un peu dans l’avenir, ne vivent pas non plus dans le présent, sinon en sauvages. Quand on n’a pas confiance dans le bonheur que _doit_ nous apporter l’avenir, on ne peut se plaire à cultiver la plante dont la fleur est le plaisir. C’est ce que Bernier disait à Saint-Évremont: «Je vous dirais en confidence que l’abstinence des plaisirs me paraît un grand péché.» Le plaisir des amours légères mène au bonheur de l’amour. Le dédain des plaisirs dessèche la série des sentiments. Peu d’êtres ont l’intuition du bonheur. Le plaisir est son école. Et quand on en resterait là, on n’aurait pas encore perdu sa vie.
C’est une singulière morale que celle qui fait voir dans le plaisir une diminution de soi-même. Des hommes en sont venus à éprouver une sorte de honte de la joie qu’ils ont tirée de leurs sens secrets. Et ce n’est pas de l’hypocrisie; ils sont sincères; leur honte est véritable. Les plus libres l’éprouvent ou l’ont éprouvée, sinon devant eux-mêmes, devant leurs frères. A quelle profondeur les obscures puissances du christianisme n’ont-elles pas ravagé notre conscience naturelle! On éprouve je ne sais quelle fierté à se sentir capable des plaisirs des yeux, des plaisirs de l’oreille, des plaisirs même de la bouche, mais il est tenu pour cynique, celui qui s’avoue capable ou coupable d’autres jouissances. Elles passent en effet pour grossières. Elles s’exercent, disent-ils, avec le corps et avec les parties du corps les moins honorables, comme s’il y avait autre part que dans la coutume une hiérarchie de bienséances sensuelles, comme si les yeux ou les oreilles n’étaient des organes matériels. D’ailleurs le plaisir sexuel ne fait-il point retentir ces sens supérieurs et crus particulièrement spirituels et ne les confond-il point en un seul d’une magnifique amplitude? Que seraient les joies de l’amour sans la vue, sans l’odorat, sans l’ouïe, sans le goût, sans l’esprit et le sentiment, sans l’intelligence, et comment peut-on les comprendre, réduites à l’exercice du seul sens génésique? La volupté naît de l’accord de tous les sens unis sous la maîtrise d’un sens suprême qui les mène tous au même but dans un concert harmonique. Et il n’y a que la volupté qui puisse réaliser une telle union, ce qui permettrait, en dehors de toute expérience, de prédire sa supériorité nécessaire sur tout autre exercice sensuel ou sensoriel, ce qui est tout à fait la même chose.
Mais l’expérience seule permet de s’en donner la preuve à soi-même. On ne la réussit pas toujours, on la réussit même rarement; de plus, je suis persuadé qu’un très grand nombre d’hommes et un bien plus grand nombre de femmes ne le trouvèrent ou ne le trouveront jamais. La plupart se contentent d’un à peu près qui, quoique très satisfaisant encore, ne détermine en eux qu’une conviction modérée. Les femmes cherchent quelquefois avec passion cette pierre philosophale et se retirent persuadées qu’elle n’est qu’une chimère. L’homme, du moins, l’entrevoit toujours, et sa ferveur en est augmentée. Les écoles de volupté sont si médiocres! Doué de meilleures aptitudes, l’être prédisposé doit inventer et créer presque tout. Mais c’est en ce genre que le génie est rare et facile à décourager. Je suis obscur à dessein. On m’accuserait de dépravation, moi qui ne pense, comme un bon jardinier, qu’à la culture naturelle des sens! Du moins dirai-je que je tiens pour un être incomplet celui qui n’a pas tiré de ses organes tout le plaisir qu’ils contiennent. Je trouve, ainsi que le disait Bernier, que c’est un grand péché contre la nature. Ils n’ont vraiment pas le droit de se plaindre d’elle, ceux qui ont négligé ses présents et qui, de tout ce qu’elle offre aux hommes, n’ont choisi que ses fruits amers, n’ont voulu mordre que dans le brou des noix vertes.
Pourtant, pourtant... On peut avoir aimé la vie, en avoir même éprouvé toutes les joies, et n’en garder aux lèvres qu’un goût de verjus et d’amertume. Terrible contradiction, qui fait douter de la joie même, de l’amour et de toutes les vérités naturelles, et qui remplit le cœur de rancune! C’est (rappelez-vous, Amazone aux yeux de ciel, ce fut le sujet de ma première lettre) que les plaisirs ne laissent pas de traces directes sur la plage que bat sans cesse le tumulte de notre vie quotidienne. On se souvient qu’il s’est passé en nous quelque chose d’heureux, mais le souvenir est incapable d’une reviviscence précise. Des années après et moins encore, le _tempo felice_ n’est plus qu’une fumée qui fait des dessins dans l’air, et cela inquiète. Mais combien plus lourde serait cette inquiétude, si nous n’avions pas usé de toutes les facultés de plaisir mises en nous par la nature! C’est une grande paix pour la conscience de n’avoir négligé aucune des recherches en cet ordre et d’avoir toujours répondu avec bonne volonté aux invitations de la destinée. Et puis, jusqu’à l’avant-dernière heure, il nous reste la ressource de croire que nous allons enfin rencontrer l’émotion qui ne meurt pas et dont nous emporterons le frisson dans le néant bienheureux. Comme j’aime cette expression surannée, décolorée ainsi qu’une vieille écharpe de soie: «Vider la coupe des plaisirs!» Qu’on l’ait vidée d’un trait, ou qu’on l’ait vidée goutte à goutte, elle est vidée et quand on la presse sur ses lèvres, il n’en coule plus rien, sans doute, mais quelle est la triste folie qui voudrait nous persuader qu’à n’avoir rien bu nous serions bien mieux désaltérés?
Douce amie, qui m’écoutez, je n’ai jamais pu me résoudre à mépriser un plaisir, quelle que fût sa nature, et c’est pourquoi j’ai écrit ceci sans nulle hypocrisie. Je connais la vanité de tout, mais je sais aussi que ce qui est ou ce qui fut est moins vain que ce qui n’exista jamais. Puisque notre vie est bornée, puisque nous en connaissons à peu près le terme, puisque nous ne sommes pas des enfants qu’on dupe avec des mots, n’ayons honte ni de notre humanité ni de ses merveilleuses faiblesses. Comme je n’oublie rien de ce que vous dites, je me souviendrai toujours qu’ayant fait je ne sais quelle allusion à ces gens qui veulent paraître «au-dessus des faiblesses humaines», vous me corrigeâtes: «Au-dessous...» La place d’un bel être humain est à leur niveau exactement. C’est même la gloire des hommes de les avoir compliquées, multipliées à l’infini. Non, pas encore à l’infini, hélas!
LETTRE ONZIÈME
L’AMOUR
Parler d’amour avec une jeune femme, c’est un des plaisirs de notre civilisation délicate. Il faudrait vraiment être le dernier des pasteurs méthodistes, pour n’y point trouver d’agrément. Mais il n’est guère de femme qui n’en trouve aussi, même avec le moins séduisant des hommes, même la moins disposée à se laisser séduire, même celle qui par sa nature physiologique ne peut pas être séduite. Je ne dis point que ces discours n’éveillent point chez l’homme qui se donne à ce jeu quelques mouvements confus, ni que la femme, même dont les désirs vont plus loin ou plus près, n’éprouve pas quelque faible et passagère curiosité pour celui qui analyse avec elle les grands secrets. La femme dissocie mal l’émotion intellectuelle de l’émotion physique. C’est même sa plus évidente supériorité naturelle sur l’homme que toutes ses émotions, sans jamais se contrarier ni se contredire, se recueillent plus sûrement en un centre unique, d’où elles irradient dans toutes les directions. Les femmes sont la nature même, qui ignore si profondément la distinction du spirituel et du temporel. Leur attention, dans un entretien sur les choses de la vie, écoute de toutes les parties de leur corps, et c’est ce qui en fait le charme supérieur. Quand l’homme qui converse avec elles sur le ton de l’intimité a, malgré les apparences, à quoi elles s’arrêtent peu, quelque chose de féminin dans la contexture nerveuse, il se fait un accord charmant entre ces deux êtres qui ne se touchent que du bout de leurs antennes et se pénètrent très bien, d’autant même qu’ils réprouvent toute arrière-pensée et ne s’imaginent ni l’un ni l’autre réaliser la grande union. Quand elle doit se faire, elle a lieu d’abord, mais, dénouée, laisse en général peu d’espoir à ces réalisations tendrement intellectuelles.
C’est à vous et de vous que je parle, Amazone, et de moi aussi. Nos esprits ont un sexe, nous le savons, et aussi que c’est la cause de leur plaisir. Il n’est même pas nécessaire que tous les deux en soient également persuadés et ma propre conviction suffit à colorer nos rapports d’âme. Rien ne peut faire, conquérante en d’autres territoires, ceinte du baudrier et l’arc tendu sous votre pied nu, que vous ne soyez pour moi Artémis et que vous ne recéliez en votre cœur toutes les puissances de la femme. Toutes les amitiés d’homme à femme sont ainsi, et toutes ont ce caractère de la ferveur, de la crainte et de la curiosité, quand elles s’établissent entre deux êtres sans hypocrisie et qui veulent jouir de leur valeur naturelle. Les âmes ont un son fondamental qu’elles réservent ou qu’elles donnent selon la manière dont elles sont frappées, et ce son d’harmonie peut être très différent de celui qu’elles ont l’habitude de rendre. Ah! mon amie, je veux expliquer l’insaisissable et encore je ne veux pas l’expliquer clairement, parce qu’il y est des nuances dont le mystère ne doit être perçu que de ceux qui les portent en eux-mêmes. Qui sait si l’amitié dont je parle n’est pas un désir si profond qu’il en est obscur, comme ces puits où l’on ne voit pas, mais où l’on devine le ciel répercuté. Mais c’est un désir qui se laisse contempler avec sérénité; loin de troubler les eaux, il les clarifie et, loin de les faire bouillonner, il les apaise. C’est le ferment de la paix, de la joie et de la sérénité.
On a mis en doute ce caractère de sérénité des amitiés d’homme à femme, parce que précisément on a soupçonné que le désir qu’elles contenaient était toujours synonyme d’inquiétude et de bouleversement intérieur. Mais on a oublié que le milieu où il tombe n’est pas favorable à son développement et tend en principe à le maintenir sur les limites de la croissance. Sans doute, on voit des amitiés de ce genre tourner à l’amour, un jour d’absence, un jour de rupture dans les habitudes, un jour d’orage où l’odeur des fleurs monte à la tête, en toute occasion où l’équilibre des sentiments se déplace brusquement. Mais quoi! De ce que tout est possible dans l’histoire de la vie, on ne peut se refuser à considérer les choses sous leur aspect le plus général et le plus logique. De ce qu’on a vu de tendres amitiés intellectuelles se transformer en amour, on ne peut pas conclure qu’un tel état soit instable et qu’on ne puisse s’y confier de bonne foi. C’est la malignité des hommes, et surtout des femmes, à qui toute affection semble un vol fait à elles-mêmes, qui ont falsifié l’amitié tendre, dont les délices dépassent la conception ordinaire et brutale de la vie. Ils disent que c’est de l’amour qui s’ignore, de la passion indécise et qui tremble devant son ombre, et bien d’autres choses, mais qu’importent les définitions; les mots peuvent-ils caractériser avec justesse des sentiments si particuliers qu’ils échappent aux mots mêmes qui voudraient les emprisonner?
Il n’est pas au pouvoir d’un homme de considérer avec indifférence une jeune femme qui lui permet de lire parfois au fond de son âme. Trop d’effluves se dégagent de ce contact spirituel et corporel à la fois, car l’âme, émanation du corps, en est la synthèse et l’essence. On est loin aujourd’hui, malgré les théories antiques des philosophes à la mode, de faire de l’âme et du corps deux forces opposées et, comme on croyait jadis, engagées dans une perpétuelle guerre. Ce qu’on appelle l’âme n’est qu’une odeur, parfum ou poison, où se résument les puissances des organes. Respirer l’âme, c’est respirer le corps sous sa forme la plus pure et la plus assimilable. Il n’est donc pas possible qu’un commerce intellectuel entre un homme et une femme ne soit pas imprégné d’éléments sexuels, lesquels sont les éléments dominants de la constitution des êtres. Ce commerce doit donc aboutir à des plaisirs, qui sont des voluptés, résultat qui différencie absolument l’amitié intersexuelle de l’amitié ordinaire où les éléments sexuels ne sont pas perçus, de même que notre œil, dans l’ordinaire de la vie physique, ne perçoit pas les rayons ultra-violets. Ah! qu’il est donc difficile de se tirer d’une analyse qui n’a encore jamais été faite! Et dire que, comme récompense, on ne prévoit guère que la certitude de n’être aucunement compris et de rebuter la paresse des esprits les plus fraternels! Mais vous comprendrez, vous, mon amie, et cela me suffira.
D’ailleurs, je ne me dissimule pas qu’une analyse psychologique n’a guère de valeur que comme description des mouvements intérieurs de celui qui analyse. Que peut-on observer, en effet, si ce n’est soi-même, et quelle garantie a-t-on que soi-même et les autres soient des êtres pareils? Nous sommes «proches», du moins, selon un mot de votre langue, si nous sommes dissemblables, et la proximité des âmes permet qu’elles se penchent l’une sur l’autre, comme les sommets de deux grands peupliers que courbe un même vent, mais qui se relèvent d’un effort inégal.
Je ne vous ai presque pas appelée Amazone, au cours de cette Lettre, parce que je me la suis adressée un peu aussi à moi-même, et que je ne vous y ai considérée que dans vos relations avec votre ami. Amazone pour les autres, mais vous ne prétendez pas me faire la guerre, à moi! Je ne suis pas Achille, que vos sœurs vinrent provoquer sous les murs de Troie. Mais, comme lui, je serais inconsolable si je vous avais blessée. Comme ces vieilles histoires sont commodes pour dire obscurément ce qu’on veut dire tout de même pour son contentement particulier, selon le sens qu’on donne à la vie dans la mélancolie solitaire du matin ou dans le trouble du soir! Mes jours, où on dirait pourtant qu’il ne se passe rien, sont plus oscillants que les marées de l’océan, car ils subissent des mouvements plus profonds encore et plus irréguliers. Tantôt la mer découvre de longues étendues de sables riants, sous le soleil, tantôt elle s’avance tumultueuse jusqu’au rivage dont elle ensevelit tous les espoirs. Et je ne sais plus lequel de ces états est le plus normal et le meilleur. L’espoir est un grand embarras.
LETTRE DOUZIÈME
SOI-MÊME
N’est-ce pas, mon amie, si volontaire et si égoïste que vous soyez, vous avez senti cela, que nous n’existons vraiment que dans les yeux qui nous aiment? Mais vous avez senti aussi que, dans ces yeux-là, ce que nous voyons clairement et délicieusement, comme dans un miroir, c’est nous-même remanié et rendu plus beau par l’amour. De sorte que, quand nous croyons aimer un autre être, c’est nous-même que nous aimons. Et comme cet autre être subit la même illusion vis-à-vis de nous, les deux amants, en croyant se donner, en croyant se prendre, ne font que se prendre à eux-mêmes pour se donner à leur propre égoïsme. Découvrons cette vérité méconnue qu’on n’aime que soi, qu’on n’aime que l’idée qu’on se fait de soi vu par l’être que l’on désire. Voulez-vous des termes plus directs, encore? On ne couche jamais qu’avec soi-même, comme l’obscure Hérodiade de Mallarmé, on se vautre dans son lit en étreignant sa propre image,
O dernier charme, oui, je le sens, je suis seule!
Et le narcissisme serait, du point de vue idéaliste pur, la formule suprême de l’amour. Mais il s’agit d’un narcissisme philosophique dont il faut que le miroir soit des yeux vivants et non pas seulement ceux que peut refléter une fontaine. Pour que nous l’aimions, notre sensibilité veut que l’image soit le reflet d’une pensée, car nous sommes exigeants, nous voulons être pensés, regardés et touchés. L’histoire de Narcisse simplifie un peu trop ces rapports et l’illusion du dédoublement y va un peu loin:
Nous fûmes deux, je le maintiens.
Maintenons-le, car il suffit que cela soit notablement plus amusant.
C’est peut-être la base psychique de l’amour que cette rénovation de soi-même par l’amant. Nous ne nous reconnaissons bien que là, dans ces yeux qui nous désirent, car nous ne pouvons nous connaître directement. Le creux de notre conscience n’est pas un meilleur miroir que le creux de notre main. Mais les yeux, quel miroir! Et pour que notre image lui revienne favorable, comme l’amant sait la parer, pour qu’elle lui plaise et plaise aux yeux où il la dépose! Je ne parle pas de la simple image physique, de l’image d’apparence, mais de cette autre image, plus riche et plus totale, qui renferme aussi nos gestes et nos paroles, nos sourires et nos intentions, nos regards et nos rêves, de cette image mobile dont les minutes ne se ressemblent pas. Elle est nous-mêmes et elle est l’image de ce que nous croyons lire dans des yeux qui ont lu notre âme dans nos yeux. Vous voyez le jeu de glaces, Amazone aux regards subtils! On ne peut savoir où commencent les rayons, ce qu’ils apportent et ce qu’ils remportent, le jeu est inextricable et nous sommes, au même moment, le Pygmalion d’une statue et la statue d’un Pygmalion.
J’ai exposé autrefois que les hommes n’existent guère que dans la mesure où ils sont pensés par les autres hommes, ce qui est la base même de la vie sociale et de la vie unanime, mais je ne sais plus, n’ayant jamais relu cet épilogue d’une philosophie (cela s’appelait _la Dernière conséquence de l’idéalisme_), si j’y étudiais la répercussion de l’amour sur la personnalité incertaine des hommes. L’amour vient encore compliquer singulièrement la théorie, car il comporte une période où l’amant, tout en ayant conscience d’une vie plus exaltée et plus large et plus profonde, n’existe plus du tout en dehors de l’amant qui le pense et où il se pense. Il a remis le peu d’existence personnelle qu’il possédait aux mains de l’être qu’il aime et vers lequel toutes ses facultés l’attirent, en lequel il souhaite de se perdre et dont il contemple les yeux avec l’espoir d’y être attiré, comme par l’aimant un brin de limaille. On accepte ce don de lui-même, mais c’est pour le rendre aussitôt enrichi de toutes les forces et de toutes les beautés de l’amour, et, se retrouvant ainsi transfiguré, il est heureux à peu près comme les élus croient qu’ils le seront en entrant au ciel. L’amant s’est trouvé, en renonçant à lui-même, paradoxe plus véridique que celui de l’élu qui trouve la vie en renonçant à la vie.
Je viens de vous appeler subtile, amie. Il faudra l’être pour vous retrouver dans ce dédale de nuances et de comparaisons, mais mon excuse est que l’amour, fait pour être senti, n’est pas fait pour être analysé. Ah! comme on voit bien que je suis un cœur sec! Est-ce qu’autrement je passerais mon temps à scruter le mécanisme des sentiments qu’il serait si simple de pratiquer? Nietzsche a appelé terriblement George Sand la vache à écrire. Moi je suis l’ours à écrire. Je le profère d’abord, pour éviter une fatigue aux imaginations. Oui, l’ours à écrire et qui grogne quand on le dérange; mais j’aime aussi à grimper aux arbres, d’où je regarde danser les hommes, ce qui m’amuse beaucoup. Et, comme ce sont mes écritures qui m’ont révélé à vous, je suis satisfait de mes exercices et je continue.
Nous disions donc que dans l’amour on n’aime peut-être que soi. Ce serait une fatalité du jeu de la pensée. L’amour sert d’abord à nous donner de l’importance vis-à-vis de nous-mêmes. Il est le singulier ferment qui développe tout à coup notre personnalité. Et ceci explique pourquoi, si nombreuses soient les femmes qu’on aima, on a presque toujours la sensation que cela fut toujours la même, que cela fut toujours soi qu’on regardait à travers tous les visages. Je dis l’impression laissée à un amant par des amantes de trop bonne volonté, trop dociles et trop acharnées à plaire, donc à ressembler. Mais des amantes un peu volontaires l’ont éprouvé aussi, l’effroi de retrouver dans l’amant du moment, l’amant du passé. Alors chez certains êtres, lassés d’eux-mêmes, c’est la recherche effrénée de la diversité, avec bientôt la terreur de se retrouver, encore une fois, dans des yeux, différents, mais toujours pareils, seul à seul avec soi. Recherche qu’on sait vaine et dont on ne se lasse pas pourtant, peut-être parce qu’il y a l’illusion des premiers moments et qu’Isis est nouvelle et qu’elle promet l’inattendu, tant qu’elle reste voilée à demi. Mais le voile tombé, on se retrouve voué à l’éternel et lassant narcissisme.